L’état agonadique représente une configuration biologique et clinique majeure à l’intersection de l’endocrinologie, des neurosciences comportementales et de la psychologie du développement sexuel. En l’absence complète de gonades fonctionnelles dès la période fœtale ou à la suite d’interventions chirurgicales précoces, l’individu agonadique offre un modèle d’étude privilégié pour déchiffrer l’influence relative des stéroïdes sexuels sur la masculinisation, la féminisation et la différenciation psychologique humaine.
Agonadique
1. Définition concise
Le qualificatif agonadique (ou agonadal en anglais) désigne un organisme ou un individu totalement dépourvu de gonades fonctionnelles, qu’il s’agisse de testicules ou d’ovaires, en raison d’une agénésie congénitale, d’une régression embryonnaire précoce ou d’une ablation chirurgicale bilatérale (gonadectomie). Sur le plan psychologique et psychoneuroendocrinien, cette condition se caractérise par l’absence d’imprégnation hormonale gonadique endogène au cours des périodes critiques du développement néonatal ou pubertaire, modifiant profondément les trajectoires neurocognitives, affectives et relationnelles.
En psychopathologie développementale et en sexologie clinique, la situation agonadique ne se limite pas à un déficit endocrinien primaire d’androgènes et d’œstrogènes ; elle façonne la dynamique de la maturation corporelle, la construction de l’identité de genre, l’estime de soi et le vécu interpersonnel. La prise en charge clinique exige ainsi une approche transdisciplinaire, reliant la substitution hormonale à l’accompagnement psychothérapeutique personnalisé des perturbations de l’image corporelle et de la fertilité.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable agonadique dérive de la structure morphologique grecque classique unissant le préfixe privatif a- (ἀ-), signifiant « absence de » ou « sans », et la racine gonas / gonad- (γόνος, γονάς), issue du verbe gignesthai (souche indo-européenne *gen-), renvoyant à l’engendrement, la procréation ou la génération biologique, qui a donné le terme anatomique « gonade ». Le suffixe adjectival -ique (du latin -icus, lui-même issu du grec -ikos) sert à qualifier ce qui relève de ou présente cette caractéristique spécifique.
Le terme a d’abord émergé dans la littérature anatomopathologique et embryologique européenne de la fin du XIXe siècle pour désigner les anomalies congénitales majeures de l’appareil reproducteur. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, sous l’impulsion des endocrinologues et des psycho-endocrinologues spécialistes des variations du développement sexuel, l’adjectif a été intégré dans le lexique des sciences du comportement pour décrire les sujets ne disposant d’aucune source interne de stéroïdes gonadiques, servant d’étalon conceptuel dans les modèles d’organisation neurobiologique sexuée.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le mot se transcrit en alphabet phonétique international sous la forme /a.ɡɔ.na.dik/. Sa prononciation suit fidèlement les règles orthophoniques du français métropolitain, avec des voyelles ouvertes et fermées régulières sans accentuation tonique marquée, hormis l’allongement syllabique terminal usuel.
D’un point de vue grammatical, agonadique est un adjectif qualificatif épithète ou attribut, variable en nombre (singulier : agonadique ; pluriel : agonadiques) mais épicène en genre (la même orthographe s’applique au masculin et au féminin, par exemple : « un sujet agonadique », « une morphologie agonadique »). Par métonymie et substantivation dans le discours médical et psychopathologique, on rencontre parfois l’usage du syntagme « les agonadiques » pour caractériser une cohorte clinique spécifique, bien que les conventions actuelles de déstigmatisation préconisent l’emploi de locutions avec nom support (« individus présentant un état agonadique »).
4. Explication conceptuelle détaillée
L’état agonadique se situe au carrefour de la différenciation cytogénétique et du façonnement psychobiologique. Lors du développement fœtal typique, la cascade d’événements initiée par des gènes régulateurs situés sur les chromosomes sexuels (notamment le gène SRY sur le chromosome Y) oriente la gonade bipotentielle primitive vers la différenciation testiculaire ou ovarienne. Lorsque cette cascade échoue ou s’interrompt prématurément de façon spontanée, le fœtus évolue sans parenchyme gonadique fonctionnel. Ce phénomène engendre ce que la médecine classe sous l’appellation d’agonadisme embryonnaire ou de régression gonadique précoce.
Sur le plan neuro-endocrinien, l’absence de gonades prive l’encéphale fœtal et néonatal de la poussée hormonale périnatale (la fameuse « mini-puberté » et les vagues prénatales de testostérone chez le mâle génétique). D’un point de vue physiologique, l’organisme ne produit ni testostérone, ni dihydrotestostérone, ni œstradiol, ni hormone antimüllérienne (AMH). En l’absence de ces médiateurs chimiques, l’appareil génital externe et les structures cérébrales sensibles aux hormones ne subissent pas la masculinisation classique induite par les androgènes, ce qui engendre le phénotype par défaut du développement fœtal mammifère.
Au niveau psychologique, grandir avec un état agonadique confronte la personne à deux étapes fondamentales de fragilisation développementale : la révélation du diagnostic (généralement devant un impubérisme ou une aménorrhée primaire à l’adolescence) et l’impératif d’une prise en charge médicale au long cours. L’absence de maturation pubertaire spontanée isole fréquemment l’adolescent de son groupe de pairs, entraînant un décalage psychosocial, un sentiment d’incomplétude ou une anxiété quant aux rôles relationnels et amoureux adultes.
De plus, l’état agonadique bouscule l’association naïve entre sexe chromosomique, anatomique et identitaire. Un individu au caryotype 46,XY dépourvu de gonades précocement développe des organes génitaux externes féminins atypiques ou typiques sans masculinisation cérébrale hormonale. Cette dissociation met en lumière la remarquable plasticité psychologique de l’être humain, tout en soulignant le poids de la socialisation, du schéma corporel perçu et de la congruence neurodéveloppementale dans l’édification de l’image de soi.
5. Développement historique
L’histoire de la théorisation de l’agonadisme s’articule autour des découvertes révolutionnaires du physiologiste français Alfred Jost à la fin des années 1940. En réalisant des castrations chirurgicales in utero chez des embryons de lapins avant la différenciation sexuelle, Jost a démontré de manière irréfutable que le retrait des gonades bipotentielles chez les embryons des deux sexes conduisait systématiquement à une morphogénèse femelle des voies génitales et des organes génitaux externes. Cette démonstration empirique magistrale a établi le concept fondamental selon lequel le schéma développemental mammifère s’organise spontanément selon une trajectoire féminine en l’absence de signaux répressifs et masculinisants émanant des testicules.
Dans le champ de la psychologie et de la psychiatrie infantile des années 1950 à 1970, les travaux de John Money, Joan Hampson et John Hampson à l’Université Johns Hopkins ont utilisé les états intersexués et agonadiques pour forger la théorie de la neutralité psychosexuelle initiale. Selon leur paradigme fonctionnaliste initial, un nouveau-né agonadique pouvait être élevé avec succès dans l’un ou l’autre sexe par assignation sociale et chirurgicale précoce, suggérant que l’identité de genre résulterait d’un apprentissage postnatal modelé par l’environnement éducatif et relationnel.
Néanmoins, la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle ont été marqués par une révision épistémologique majeure de ces thèses. Les travaux de Milton Diamond, complétés par les apports des neurosciences cognitives et les témoignages de personnes concernées par des variations du développement sexuel, ont mis en évidence l’existence de prédispositions neurobiologiques prénatales. L’analyse des personnes agonadiques congénitales a permis de distinguer l’impact des mécanismes génétiques directs (liés aux gènes des autosomes et chromosomes sexuels) de celui des imprégnations endocriniennes, transformant la vision dichotomique de l’inné et de l’acquis en un modèle d’interactions épigénétiques et neurodéveloppementales complexes.
6. Fondements théoriques
L’analyse psychologique de la condition agonadique s’appuie en premier lieu sur la théorie organisationnelle et activationnelle des hormones stéroïdiennes formulée initialement par Phoenix, Goy, Gerall et Young en 1959. Ce modèle stipule que les stéroïdes sexuels exercent durant les périodes critiques embryonnaires et néonatales une action « organisationnelle » irréversible sur la cytoarchitecture cérébrale (dimorphisme du noyau préoptique médial de l’hypothalamus, connectivité amygdalienne, densité synaptique corticale). À la puberté, ces mêmes hormones activent les circuits préalablement façonnés. Chez le sujet agonadique, la composante organisationnelle gonadique est absente, et l’activation hormonale dépend entièrement d’une administration exogène substitutive.
En complément, la théorie psychosociale du schéma corporel de Paul Schilder et les approches psychanalytiques de la castration et de la corporéité fournissent une grille de lecture des conflits intrapsychiques vécus par les sujets agonadiques. L’absence d’organes générateurs de gamètes et la stérilité absolue créent une brisure symbolique dans la filiation et la continuité généalogique. Le Moi corporel doit métaboliser psychiquement un organe manquant, ce qui exige un travail de deuil développemental et une réappropriation subjective de l’intégrité somatique.
Enfin, les modèles cognitifs-développementaux de Lawrence Kohlberg permettent d’éclairer comment les enfants et adolescents avec variations gonadiques intègrent la constance de genre. Contrairement aux enfants au développement typique chez qui les rétroactions corporelles et les stéréotypes socioculturels coïncident, le sujet agonadique fait l’expérience d’une dissociation temporaire entre son identité ressentie, son bagage chromosomique et sa trajectoire biologique pubertaire, sollicitant des stratégies de réajustement cognitif et d’intégration adaptative.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’état agonadique se décline en sous-types cliniques et étiologiques qui déterminent le pronostic endocrinien et le profil psychologique de l’individu :
- Agonadisme embryonnaire congénital (syndrome de régression gonadique) : Disparition in utero des gonades avant ou pendant la période critique de la différenciation génitale chez des individus au caryotype 46,XY ou 46,XX, entraînant une dysgénésie gonadique complète avec bandelettes fibreuses non fonctionnelles, absence totale de sécrétion hormonale foetale et organes génitaux externes ambigus ou féminins infantiles.
- Anorchie congénitale (« vanishing testis syndrome ») : Perte des deux testicules chez un fœtus 46,XY après que la différenciation masculine des voies génitales a déjà eu lieu sous l’influence initiale de la testostérone et de l’AMH ; les organes génitaux externes sont masculins mais les bourses sont vides, ce qui engendre un choc diagnostique à l’approche de la puberté en raison de l’impubérisme complet.
- État agonadique acquis (chirurgical ou iatrogène) : Conséquence d’une orchidectomie bilatérale ou d’une ovariectomie chirurgicale rendered nécessaire par des torsions bilatérales, des pathologies oncologiques malignes, des traumatismes physiques graves ou des protocoles thérapeutiques gonadotoxiques (chimiothérapie, radiothérapie pelvienne totale).
- Dimension neurocognitive : Répercussions potentielles sur les fonctions exécutives, la mémoire spatiale et verbale ainsi que la régulation de l’humeur découlant du déficit profond et prolongé en neurostéroïdes gonadiques protecteurs (œstrogènes et testostérone exerçant des effets trophiques sur le système nerveux central).
- Dimension psychosexuelle et relationnelle : Altération de la libido de base, réduction de l’imagerie érotique spontanée, anxiété de performance lors des premiers rapports sexuels et appréhension quant à l’annonce de l’infertilité aux partenaires potentiels.
8. Exemples et cas illustratifs
Un cas classique en psychoneuroendocrinologie pédiatrique concerne une adolescente de 16 ans consultant pour une absence totale de développement mammaire et une aménorrhée primaire. Les bilans biochimiques mettent en évidence des taux plasmatiques effondrés de stéroïdes sexuels avec une élévation majeure compensatoire des gonadotrophines hypophysaires (FSH et LH), révélant un hypogonadisme hypergonadotrope. L’imagerie pelvienne confirme l’absence de tissu ovarien identifiable et le caryotype révèle une formule 46,XX avec dysgénésie gonadique complète. Sur le plan psychologique, la jeune fille manifeste des symptômes dépressifs marqués, un isolement social face aux conversations de ses camarades de classe sur la puberté, et une anxiété quant à sa féminité. L’instauration d’une thérapie hormonale substitutive progressive combinée à des séances d’étayage psychologique permet une réassurance quant à la conformité corporelle et une restauration progressive de l’estime de soi.
Un second exemple illustratif concerne un jeune garçon de 14 ans né avec des organes génitaux masculins normaux mais présentant des bourses vides, chez qui le diagnostic d’anorchie bilatérale congénitale a été confirmé. À l’adolescence, l’absence de mue vocale, de pilosité et d’accélération de la croissance staturale réveille un traumatisme narcissique sévère. Le jeune patient développe un comportement d’évitement des vestiaires scolaires et une phobie sociale relative à son schéma corporel. La mise en place d’un traitement substitutif par testostérone induisant une puberté virilisante, couplée à la pose de prothèses testiculaires en silicone et à un travail psychothérapeutique sur la masculinité non réduite à la spermatogenèse, lui permet de réinvestir ses interactions sociales et son autonomie.
9. Mesure et évaluation clinique
L’exploration d’un état agonadique repose sur une démarche diagnostique hautement structurée alliant biomarqueurs somatiques et inventaires psychométriques standardisés. Sur le plan biologique, l’effondrement des taux sanguins d’œstradiol ou de testostérone totale et biodisponible, associé à une ascension massive de la FSH et de la LH plasmatiques, signe l’absence de rétrocontrôle négatif gonadique sur l’axe hypothalamo-hypophysaire. Les dosages de l’inhibine B et de l’hormone antimüllérienne (AMH) constituent les indicateurs les plus sensibles pour exclure définitivement la persistance de cellules de Sertoli ou de granulosa fonctionnelles.
Au niveau de l’évaluation psychologique et psychopathologique, plusieurs instruments cliniques validés sont mobilisés :
- Échelles d’image corporelle et de détresse corporelle : L’utilisation du Body Image Scale (BIS) ou du Multidimensional Body-Self Relations Questionnaire (MBSRQ) permet d’objectiver le degré de dysphorie corporelle, les zones de fixation anxieuse et les distorsions perceptives liées au retard de développement morphologique.
- Évaluation de l’affect et de la vulnérabilité émotionnelle : L’administration de l’inventaire de dépression de Beck (BDI-II) et de l’échelle d’anxiété de Spielberger (STAI) permet de dépister précocement les troubles dépressifs réactionnels consécutifs à l’annonce du diagnostic ou aux vécus de marginalisation pubertaire.
- Questionnaires d’évaluation psychosexuelle : L’exploration de la qualité de vie sexuelle s’appuie sur le Female Sexual Function Index (FSFI) ou l’International Index of Erectile Function (IIEF), adaptés pour tenir compte de l’impact de l’hormonothérapie substitutive sur le désir, l’excitation et le vécu orgasmique.
- Entretiens cliniques semi-structurés : Des grilles qualitatives évaluent l’appropriation subjective du diagnostic, les répercussions de la stérilité définitive sur les perspectives de parentalité future et l’état des ressources résilientes au sein de la famille.
10. Applications et portée pratique
La compréhension approfondie des mécanismes psychologiques liés à l’état agonadique débouche sur des applications directes en médecine de la reproduction, en pédiatrie endocrinienne et en pédopsychiatrie. Le premier enjeu réside dans le protocole d’annonce diagnostique. L’annonce d’une anomalie gonadique complète requiert une alliance thérapeutique rigoureuse afin d’éviter tout traumatisme iatrogène. Les professionnels recourent à des techniques de communication graduée, éliminant les termes stigmatisants (« castration », « néant gonadique ») au profit d’explications physiologiques neutres insistant sur la capacité de l’organisme à s’épanouir sous couverture hormonale exogène.
Sur le plan thérapeutique, l’induction pubertaire exogène chez l’adolescent agonadique doit être finement orchestrée pour synchroniser la maturation physique avec le rythme psycho-émotionnel du patient. Une induction hormonale trop abrupte peut provoquer des bouleversements affectifs déstabilisants (labilité émotionnelle, irruptions pulsionnelles vives), tandis qu’un traitement trop tardif accentue le retard relationnel par rapport aux pairs. Les psychologues cliniciens travaillent en étroite collaboration avec les endocrinologues pour ajuster les posologies selon la tolérance subjective du patient.
Dans le domaine éducatif et scolaire, la prise en compte de la condition agonadique prévient les situations de harcèlement ou d’exclusion lors des cours d’éducation physique et sportive, notamment en prévoyant des aménagements d’intimité vestimentaire. Enfin, dans le cadre du conseil conjugal et familial, les psychologues accompagnent les personnes agonadiques adultes dans les démarches d’accès à la parentalité non biologique (adoption, don d’ovocytes ou d’embryons), en facilitant la déconnexion entre fertilité génétique et légitimité de la fonction parentale.
11. Recherche et preuves empiriques
Les données neuroscientifiques modernes apportent un éclairage inédit sur le fonctionnement encéphalique des individus agonadiques. Des travaux en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) menés sur des cohortes d’adultes présentant une anorchie congénitale ou une dysgénésie gonadique ont permis d’analyser les effets de la substitution en testostérone et en œstrogènes sur l’activation de l’amygdale, de l’insula et du cortex cingulaire antérieur lors du traitement de stimuli émotionnels et érotiques.
Les recherches empiriques conduites par des psycho-endocrinologues tels que Heino Meyer-Bahlburg et Sheri Berenbaum démontrent que la différenciation de l’identité de genre chez les personnes 46,XY agonadiques précoces sans imprégnation androgénique fœtale s’oriente presque uniformément vers une identité féminine stable lorsqu’elles sont élevées comme filles. Ces résultats soutiennent la thèse de l’importance critique de l’environnement éducatif et de l’assignation lorsque le cerveau n’a reçu aucune signalisation androgénique précoce. En revanche, ils soulignent que l’absence d’hormones gonadiques fœtales protège contre les discordances d’identité de genre qui s’observent plus fréquemment dans d’autres formes de variations intersexuées associées à une production androgénique partielle.
D’autres études longitudinales comparant des personnes agonadiques substituées tardivement par rapport à des cohortes substituées à l’âge physiologique révèlent l’existence d’une « fenêtre critique » neurodéveloppementale pour l’acquisition optimale de la densité minérale osseuse, mais également pour l’affermissement de la mémoire de travail et la prévention des troubles dépressifs majeurs. Ces données soulignent le rôle neuroprotecteur et modulateur d’humeur des stéroïdes sexuels, qui régulent la neurotransmission sérotoninergique et dopaminergique cérébrale indépendamment de la fonction reproductrice.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La signification psychologique de l’état agonadique est profondément tributaire des représentations socioculturelles de la masculinité, de la féminité et de la fécondité. Dans les cultures traditionnelles patriarcales où la valeur sociale d’un individu repose sur la procréation biologique et la perpétuation de la lignée, l’infertilité irrémédiable liée à l’agonadisme peut être vécue comme une mort sociale ou une malédiction généalogique. Les individus concernés font face à un rejet familial important, renforçant les mécanismes de secret pathogène et de honte corporelle.
À l’inverse, dans les sociétés contemporaines sécularisées accordant une place croissante à la déconstruction des normes de genre binaires et à la diversification des modèles familiaux, le vécu de l’agonadisme tend à se séculariser et à se déculpabiliser. La visibilité acquise par les mouvements de défense des personnes intersexes a permis de reformuler cette condition non plus comme une anomalie honteuse, mais comme une variation biologique corporelle requérant le respect de l’intégrité physique et psychologique.
Il convient néanmoins de noter les disparités mondiales majeures concernant l’accès aux thérapies de substitution hormonale. Dans les pays à faibles ressources médicales, l’absence prolongée de traitement conduit à un vieillissement osseux prématuré (ostéoporose sévère), à une apathie physique et à une fragilisation cognitive marquée, exacerbant le handicap psychosocial. Le pronostic psychologique d’un sujet agonadique dépend ainsi autant du niveau de couverture sanitaire et du contexte socio-économique que de l’anomalie biologique en elle-même.
13. Critiques, controverses et limites
L’une des plus âpres controverses historiques entourant l’état agonadique concerne la politique des assignations sexuelles chirurgicales et comportementales précoces imposées sans le consentement éclairé du patient. Pendant des décennies, sous l’influence du protocole de Baltimore initié par Money, les nouveau-nés présentant un agonadisme ou des ambiguïtés génitales sévères ont subi des interventions de féminisation chirurgicale forcée (réduction clitoridienne, création vaginale artificielle) dans l’illusion qu’un corps conforme suffirait à garantir une harmonie psychologique ultérieure.
De nombreux comités de bioéthique et collectifs de patients dénoncent aujourd’hui ces pratiques comme des mutilations préjudiciables à la sensibilité érotique future et au droit fondamental à l’autodétermination corporelle. Le consensus médical contemporain préconise d’éviter toute chirurgie génitale non urgente d’ordre purement esthétique sur des enfants agonadiques, recommandant d’attendre que le jeune soit en âge d’exprimer son consentement et ses préférences identitaires.
Une autre controverse clinique réside dans l’optimisation des schémas d’hormonosubstitution. Les protocoles historiques privilégiaient souvent une administration standardisée d’hormones synthétiques sans tenir compte des fluctuations physiologiques circadiennes ou mensuelles des stéroïdes naturels. La recherche actuelle met en garde contre les effets secondaires de sous-dosages (fatigue chronique, baisse de libido, ostéopénie) ou de surdosages mal tolérés, plaidant pour des approches personnalisées incluant le monitorage des stéroïdes libres et des neurostéroïdes associés comme la DHEA et l’alloprégnanolone.
14. Termes connexes et distinctions
Afin d’éviter les amalgames terminologiques fréquents dans la littérature clinique, plusieurs distinctions conceptuelles fondamentales doivent être opérées :
- Agonadique vs Hypogonadique : L’état agonadique renvoie à l’absence matérielle totale de tissu gonadique, tandis que l’hypogonadisme désigne un déficit fonctionnel des gonades (qui sont physiquement présentes mais sécrètent des quantités insuffisantes de stéroïdes ou de gamètes, de cause centrale hypophysaire ou périphérique gonadique).
- Agonadisme vs Castration : L’agonadisme fait référence au tableau phénotypique et biologique général, souvent congénital ou précoce, tandis que la castration désigne spécifiquement l’acte ablatoire (chirurgical, chimique ou physique) des gonades chez un organisme préalablement pourvu de ces organes.
- Agonadique vs Asexué : La condition agonadique est une réalité strictly somatique et endocrinienne, alors que l’asexualité est une orientation psychosexuelle et relationnelle subjective caractérisée par l’absence d’attirance sexuelle envers autrui, indépendamment du statut gonadique de la personne.
- Syndrome de régression gonadique vs Dysgénésie gonadique mixte : Dans la dysgénésie mixte, il subsiste un tissu testiculaire dysgénique unilatéral ou une structure intermédiaire (ovotestis), alors que l’agonadisme se définit par l’inexistence bilatérale totale de parenchyme différenciable.
- Agonadisme vs Intersexualité générique : L’agonadisme est l’un des multiples mécanismes étiologiques appartenant au spectre plus vaste des variations ou anomalies du développement sexuel (DSD), mais la majorité des personnes intersexes possèdent du tissu gonadique (testicules, ovaires ou combinaisons dysgénésiques).
15. Résumé et points clés
L’état agonadique constitue un modèle physiopathologique et psychologique singulier permettant d’observer le développement humain soustrait à toute imprégnation stéroïdienne gonadique endogène. L’absence de testicules ou d’ovaires, qu’elle soit le fruit d’une interruption précoce de l’embryogenèse ou d’un acte chirurgical, prive l’organisme des hormones organisatrices et activatrices de la sexuation.
Sur le plan psychologique, l’impubérisme spontané, l’infertilité définitive et l’altération du schéma corporel exigent un soutien précoce articulé autour de deux axes indissociables : une hormonothérapie substitutive adaptée rétablissant les équilibres physiologiques et neurocognitifs, et une prise en charge psychothérapeutique soutenante visant à intégrer cette condition somatique singulière dans une identité subjective solide, épanouie et dégagée de toute honte sociale.
Références
- Berenbaum, S. A., & Beltz, A. M. (2011). Sexual differentiation of human behavior: Effects of prenatal and pubertal organizational hormones. Frontiers in Neuroendocrinology, 32(2), 183–200. https://doi.org/10.1016/j.yfrne.2011.03.001
- Diamond, M. (2009). Clinical implications of the organizational and activational effects of hormones for gender identity and sexuality. In Endocrine Disruptors: From Scientific Evidence to Human Health Considerations. https://doi.org/10.1016/B978-0-12-374443-2.00008-0
- Jost, A. (1947). Recherches sur la différenciation sexuelle de l’embryon de lapin. Archives d’Anatomie Microscopique et de Morphologie Expérimentale, 36, 271–315.
- Meyer-Bahlburg, H. F. L. (2005). Gender identity outcome in female-raised 46,XY persons with complete or partial 46,XY disorders of sex development. Hormone Research in Paediatrics, 64(Suppl. 2), 79–88. https://doi.org/10.1159/000087755
- Money, J., Hampson, J. G., & Hampson, J. L. (1955). An examination of some basic sexual concepts: The evidence of human hermaphroditism. Bulletin of the Johns Hopkins Hospital, 97(4), 301–319.
- Phoenix, C. H., Goy, R. W., Gerall, A. A., & Young, W. C. (1959). Organizing action of prenatally administered testosterone propionate on the tissues mediating mating behavior in the female guinea pig. Endocrinology, 65(3), 369–382. https://doi.org/10.1210/endo-65-3-369