Lorsque des individus se réunissent pour délibérer, l’intuition commune suggère que la mise en commun de leurs perspectives respectives permettra de faire émerger une décision supérieure à celle qu’un individu aurait pu concevoir isolément. Pourtant, la recherche en psychologie sociale expérimentale démontre de manière récurrente que les groupes échouent fréquemment à exploiter l’ensemble des compétences et des données uniques détenues par leurs membres. Ce phénomène contre-intuitif et préjudiciable à la performance collective porte le nom d’effet de connaissance commune.
L’effet de connaissance commune
1. Définition concise
L’effet de connaissance commune désigne la tendance systématique des groupes en situation de délibération à consacrer l’essentiel de leur temps et de leur énergie cognitive à discuter des informations que tous les membres possèdent déjà avant la discussion, au détriment des informations critiques détenues par un seul ou un petit nombre de participants. Ce biais d’échantillonnage entraîne une surreprésentation des connaissances partagées dans la prise de décision collective, empêchant l’intégration des faits novateurs susceptibles d’orienter le groupe vers le choix optimal.
Au-delà d’une simple distorsion du temps de parole, ce construit psychologique met en lumière une asymétrie fondamentale dans le traitement collectif de l’information : les données partagées sont non seulement plus fréquemment mentionnées, mais elles sont également jugées plus crédibles, plus pertinentes et exercent une influence disproportionnée sur le jugement final du groupe. Même face à des enjeux décisionnels cruciaux, les délibérations de groupe fonctionnent paradoxalement comme un mécanisme d’amplification du consensus préexistant plutôt que comme un instrument de découverte et d’investigation critique.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression découle directement de la littérature anglophone de psychologie cognitive et sociale, formulée sous le terme original de common knowledge effect par Daniel Gigone et Reid Hastie au début des années 1990, en articulation étroite avec la notion de shared information bias introduite par Garold Stasser et William Titus en 1985. Linguistiquement, le terme français « connaissance » puise ses origines dans le verbe latin cognoscere, combinant le préfixe co- (« ensemble ») et le radical noscere (« apprendre, savoir »), soulignant l’acte réflexif d’appréhender le réel.
L’adjectif « commune », issu du latin communis, renvoie à ce qui appartient à plusieurs, à la collectivité ou au domaine public. En intégrant le champ de la dynamique des groupes et de la cognition sociale expérimentale, la locution s’est affranchie de son sens purement philosophique ou sociologique traditionnel pour désigner spécifiquement une propriété distributionnelle de l’information : la caractéristique d’une donnée d’être pré-distribuée à l’ensemble des membres d’un échantillon délibératif, modifiant mécaniquement sa probabilité de rappel et de validation interactionnelle.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le terme s’énonce selon l’alphabet phonétique international sous la forme /ɛ.fɛ də kɔ.nɛ.sɑ̃s kɔ.myn/. Il s’agit d’un syntagme nominal masculin singulier (au pluriel : effets de connaissance commune, bien que l’usage théorique privilégie quasi exclusivement la forme singulière pour désigner le principe général ou le paradigme). Dans la littérature francophone spécialisée en psychologie organisationnelle et ergonomie cognitive, on rencontre régulièrement des variantes lexicales synonymes telles que « biais de l’information partagée », « biais d’échantillonnage de l’information » ou « paradigme de l’information commune ».
D’un point de vue grammatical et discursif, l’expression s’emploie principalement comme sujet ou complément d’objet direct dans l’analyse des processus décisionnels : on dira couramment qu’un comité « est victime de l’effet de connaissance commune », ou que la structure asymétrique d’un dossier « active un effet de connaissance commune particulièrement robuste ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender en profondeur l’effet de connaissance commune, il convient de décomposer la dynamique informationnelle au sein d’un groupe de travail. Lorsque des décideurs se réunissent, leur savoir global est composé de deux ensembles distincts : les informations partagées (détenues par l’ensemble des participants avant l’ouverture des débats) et les informations non partagées ou uniques (détenues par un seul individu en raison de son expertise propre, de son département d’origine ou de son accès privilégié à certaines sources). D’un point de vue normatif, la valeur ajoutée d’une équipe repose précisément sur la révélation et l’intégration de ces informations uniques afin d’éclairer une situation complexe sous tous ses angles.
L’effet de connaissance commune décrit l’échec structurel de cette attente normative. Sur le plan cognitif individuel, une information partagée bénéficie d’une accessibilité mémorielle nettement supérieure : étant connue de tous, elle est présente à l’esprit d’un plus grand nombre de locuteurs potentiels, ce qui multiplie la probabilité brute qu’au moins un membre du groupe l’énonce au cours de la réunion. Dès qu’une information partagée est mentionnée, elle active des nœuds mémoriels correspondants chez les autres participants, générant un phénomène de résonance cognitive immédiate.
Sur le plan socio-émotionnel et interactionnel, mentionner une information que les autres connaissent déjà déclenche une récompense sociale immédiate. Les recherches en psychologie de la communication démontrent que les auditeurs évaluent plus favorablement un collègue qui formule des arguments avec lesquels ils sont déjà familiers : ce locuteur est perçu comme compétent, digne de confiance et rigoureux. Inversement, l’introduction d’une information unique suscite fréquemment le scepticisme, l’incompréhension ou le désintérêt poli, car les autres membres ne disposent pas du cadre préalable pour la valider sans effort cognitif supplémentaire.
Enfin, la dynamique temporelle des discussions aggrave considérablement cette distorsion. Les phases initiales d’une délibération sont systématiquement dominées par l’énonciation des informations partagées, créant un cadrage décisionnel précoce et prématuré. Lorsque les membres commencent éventuellement à évoquer des faits uniques et divergents en fin de réunion, les avis individuels sont déjà cristallisés, et le temps restant comme la vigilance attentionnelle sont insuffisants pour remettre en cause l’orientation collective adoptée au départ.
5. Développement historique
L’histoire de ce concept s’enracine dans la remise en cause des modèles idylliques de la performance collective qui dominaient la psychologie sociale des années 1960 et 1970. Jusqu’alors, la prise de décision en groupe était fréquemment idéalisée sous le prisme de la synergie positive, postulant que les interactions sociales compensaient naturellement les biais cognitifs individuels. En 1985, les chercheurs Garold Stasser et William Titus ont publié une étude fondatrice qui a radicalement transformé ce paradigme en introduisant le concept de « profil caché » (hidden profile).
Stasser et Titus ont conçu une tâche de sélection de candidats dans laquelle les informations étaient manipulées expérimentalement : certaines caractéristiques étaient partagées par tous les participants, tandis que des qualités critiques favorables à un candidat spécifique n’étaient remises qu’à un seul participant. Leurs résultats ont démontré de façon retentissante que les groupes choisissaient quasi systématiquement le mauvais candidat parce qu’ils passaient sous silence les informations déterminantes non partagées, validant l’existence d’un biais fondamental dans l’échantillonnage de l’information collective.
Au début des années 1990, Daniel Gigone et Reid Hastie ont approfondi ces travaux en formalisant explicitement l’« effet de connaissance commune ». Par le biais de modélisations statistiques et d’expérimentations rigoureuses, Gigone et Hastie ont prouvé que le jugement final d’un groupe pouvait être prédit avec une précision mathématique quasi parfaite par la moyenne des préférences individuelles initiales des membres, préférences qui sont elles-mêmes dictées par le volume d’informations partagées disponibles avant la discussion.
Durant les décennies 2000 et 2010, les recherches ont évolué vers l’identification des modérateurs et des stratégies d’atténuation. Des psychologues tels que Gwen Wittenbaum, Franziska Tschan ou Verlin Hinsz ont exploré comment le statut hiérarchique, les structures d’objectifs, la mémoire transactive et les technologies collaboratives influencent l’ampleur de ce biais au sein des organisations modernes.
6. Fondements théoriques
L’effet de connaissance commune repose sur l’intersection de plusieurs cadres théoriques majeurs de la psychologie sociale, de la théorie de la communication et des sciences cognitives. Le premier pilier est le modèle d’échantillonnage de l’information (Information Sampling Model) proposé initialement par Stasser et Titus. Ce modèle formalise la délibération sous l’angle probabiliste : si un groupe comprend quatre personnes et qu’une donnée n’est connue que d’une seule d’entre elles, sa probabilité mathématique d’être verbalisée est intrinsèquement beaucoup plus faible qu’une donnée connue des quatre individus, qui dispose de multiples opportunités indépendantes d’entrer dans l’espace conversationnel.
Le second pilier théorique réside dans la théorie de la validation sociale, issue des travaux classiques de Leon Festinger sur la comparaison sociale. Les individus éprouvent un besoin fondamental d’évaluer la pertinence et la justesse de leurs croyances en se tournant vers leurs pairs. Dans une délibération, lorsqu’un participant mentionne un fait partagé, les autres acquiescent spontanément, offrant une confirmation consensuelle immédiate de la réalité de ce fait. Cette corroboration mutuelle crée une illusion de certitude objective qui renforce la légitimité perçue de l’argument partagé.
Le troisième cadre explicatif est l’hypothèse du renforcement mutuel (mutual enhancement hypothesis) formalisée par Wittenbaum, Hubbell et Stasser en 1999. Cette perspective psychosociale souligne les motivations relationnelles et la gestion de l’estime de soi dans le groupe : échanger des connaissances partagées génère une boucle de rétroaction socio-affective positive. L’émetteur se sent validé et compétent, tandis que le récepteur ressent une satisfaction cognitive à voir ses propres connaissances réaffirmées, instaurant une connivence implicite qui marginalise l’introduction d’informations dissonantes ou inédites.
Enfin, le modèle de l’effort cognitif minimal postule que les groupes cherchent fréquemment à clore la tâche décisionnelle de manière économique. Traiter une information unique exige de la part des participants qu’ils réévaluent leur schéma mental individuel, résolvent des contradictions logiques et intègrent de la complexité nouvelle. Les données partagées, quant à elles, soutiennent les raccourcis mentaux et favorisent une heuristique de consensus rapide, réduisant l’anxiété inhérente à l’ambiguïté.
7. Composantes clés, types et dimensions
Pour déconstruire méthodiquement le fonctionnement de l’effet de connaissance commune, la recherche clinique et expérimentale identifie plusieurs composantes structurelles et fonctionnelles essentielles :
- La distribution initiale de l’information : La dichotomie stricte entre l’information partagée (omniprésente dans l’échantillon pré-délibératif) et l’information unique ou non partagée (cloisonnée chez un seul individu ou une minorité silencieuse).
- La probabilité d’échantillonnage discursif : La fréquence arithmétique avec laquelle une donnée franchit le seuil du silence mental pour être prononcée à haute voix dans l’arène de la discussion de groupe.
- Le biais de répétition discursive : Une fois qu’une information partagée est mentionnée, elle fait l’objet d’un taux de répétition et de reformulation disproportionnellement plus élevé au fil du débat par rapport aux informations uniques, qui sont généralement mentionnées une seule fois sans être reprises.
- Le biais d’évaluation de la crédibilité : L’asymétrie de jugement critique appliquée aux données en fonction de leur statut distributionnel : les informations partagées sont spontanément jugées plus fiables, objectives et déterminantes que les informations exclusives.
- La valence informationnelle : Le caractère positif ou négatif des informations partagées par rapport à l’option cible, qui peut biaiser l’orientation préliminaire de manière asymétrique (renforçant un faux consensus initial).
- La configuration du profil caché : La typologie spécifique de la structure du problème, opposant les profils manifestes (où l’information partagée suffit pour trouver la bonne solution) aux profils cachés stricts (où la solution optimale ne peut émerger que par la découverte intégrale des informations uniques).
8. Exemples et cas illustratifs
Un cas classique d’illustration se rencontre dans les comités de recrutement hospitaliers ou universitaires. Imaginons un jury composé de quatre professeurs de médecine devant choisir entre deux candidats, le Candidat A et le Candidat B. Le Candidat A dispose de nombreuses compétences standards bien connues de tous les jurés (informations partagées modérément positives), mais présente de lourdes carences déontologiques découvertes lors d’un entretien confidentiel par un seul juré (information unique critique). Le Candidat B, plus réservé, possède un profil standard discret, mais trois jurés différents détiennent chacun de manière isolée la preuve de compétences chirurgicales exceptionnelles et d’innovations thérapeutiques révolutionnaires (informations uniques hautement positives).
Lors de la délibération, l’effet de connaissance commune prédit que le jury consacrera la quasi-totalité de l’échange à encenser les qualités banales mais connues de tous du Candidat A. Le juré détenant l’information négative sur le Candidat A hésitera à la divulguer ou la verra minimisée par ses pairs, tandis que les réussites extraordinaires du Candidat B ne seront pas agrégées parce que chaque évaluateur supposera implicitement que si ces faits étaient véritablement importants, les autres en auraient déjà entendu parler. Le jury sélectionnera ainsi le Candidat A, aboutissant à une décision objectivement sous-optimale.
Un autre exemple concret concerne les cellules de crise stratégiques ou les états-majors militaires. Lors de l’évaluation d’une menace émergente, plusieurs services de renseignement spécialisés détiennent chacun des fragments disjoints d’un plan adverse. Au cours des réunions interservices de coordination, les discussions gravitent presque inévitablement autour des faits géopolitiques déjà publiés dans la presse internationale ou connus de l’ensemble des directeurs généraux. Les indices singuliers, souvent déterminants pour anticiper une attaque asymétrique, restent confinés dans les dossiers d’analystes de terrain qui ne parviennent pas à percer le mur des connaissances communes lors du débriefing collectif.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation rigoureuse de l’effet de connaissance commune repose principalement sur des paradigmes de laboratoire hautement contrôlés et des grilles d’observation de l’interaction verbale. Le standard scientifique absolu dans ce domaine demeure le paradigme du profil caché (hidden profile paradigm), créé par Stasser et Titus. Dans ce dispositif, les chercheurs conçoivent une tâche décisionnelle où les participants reçoivent des dossiers d’information individuels préalablement manipulés :
Les données partagées indiquent faussement qu’une option médiocre est la meilleure, tandis que la dispersion méthodique des données uniques dissimule le fait qu’une autre alternative est objectivement supérieure. La mesure principale de l’effet réside dans le pourcentage de groupes qui échouent à élire l’alternative optimale, comparé à une condition témoin où toutes les informations sont accessibles à chacun dès le départ.
Pour mesurer les dynamiques de traitement en direct, les chercheurs emploient des protocoles d’analyse séquentielle du discours, dérivés des systèmes d’analyse des processus d’interaction de Robert F. Bales. Les délibérations sont intégralement enregistrées, transcrites puis codées unitaire par unité d’information :
- Le taux d’introduction (pooling rate) : Le ratio entre le nombre d’informations uniques effectivement formulées oralement durant la discussion et le nombre total d’informations uniques distribuées dans les dossiers.
- L’indice de répétition relative : Le nombre moyen de fois qu’une information partagée est réitérée au cours du débat divisé par le nombre de répétitions des informations non partagées.
- La pondération décisionnelle perçue : Mesurée par des questionnaires post-délibératifs où chaque participant note le degré d’influence subjective accordé à chaque argument dans sa décision personnelle finale.
10. Applications et portée pratique
La compréhension de l’effet de connaissance commune revêt une importance stratégique fondamentale dans de multiples contextes organisationnels et sociétaux où des erreurs d’appréciation peuvent entraîner des conséquences financières, éthiques ou vitales majeures. Dans le management d’entreprise, les réunions de comités de direction souffrent régulièrement de cette cécité collective : les fusions-acquisitions, les lancements de nouveaux produits et les revues de risques stratégiques privilégient presque systématiquement les indicateurs macroéconomiques généraux aux alertes spécifiques remontées par les experts techniques opérationnels.
Dans le domaine médical et les réunions de concertation pluridisciplinaire (RCP) en oncologie, l’effet de connaissance commune peut directement impacter la survie des patients. Si les oncologues, radiologues et chirurgiens se bornent à discuter des données standards du dossier médical accessibles à tous (âge, stade général de la tumeur) sans réussir à faire émerger les observations atypiques constatées par un seul soignant lors d’un examen particulier, le protocole thérapeutique retenu risque de ne pas être personnalisé de manière adéquate.
Dans l’arène judiciaire, lors des délibérations de jurys de cours d’assises, les jurés populaires ont naturellement tendance à concentrer leurs échanges sur les éléments spectaculaires relayés par les médias ou mis en avant lors des réquisitoires initiaux, en négligeant les détails techniques médico-légaux ou les contradictions testimoniales subtiles qui n’ont été perçus que par un juré particulièrement attentif.
Pour contrer cet effet destructeur, les organisations s’appuient aujourd’hui sur l’ingénierie des processus décisionnels : attribution formelle de rôles d’experts exclusifs (désignation explicite de qui sait quoi avant d’entamer le débat), recours à la technique de l’avocat du diable, ou interdiction d’exprimer des votes indicatifs ou des préférences individuelles en tout début de réunion afin de prolonger la phase d’investigation pure.
11. Recherche empirique et données probantes
Depuis les travaux inauguraux de Stasser et Titus (1985), un corpus empirique volumineux a permis de confirmer la généralisabilité de ce biais décisionnel tout en cartographiant avec une précision mathématique ses modérateurs situationnels. Une méta-analyse monumentale menée par Jessica Mesmer-Magnus et Leslie DeChurch en 2009, englobant des dizaines d’études indépendantes et plusieurs milliers de groupes de décision, a établi de manière irréfutable que le partage d’informations uniques est positivement et fortement corrélé à la performance décisionnelle des groupes, mais que les groupes échouent systématiquement à réaliser ce partage spontanément.
La méta-analyse de Lu, Yuan et McLeod (2012) est venue renforcer ces conclusions en confirmant que l’effet de connaissance commune ne s’atténue pas simplement en augmentant le temps alloué à la discussion ou en enjoignant verbalement les participants à « bien collaborer ». Leurs analyses quantitatives montrent que dans les situations de profil caché, moins de 25 % des groupes parviennent en moyenne à découvrir l’option optimale sans interventions méthodologiques externes ciblées.
Les recherches ont également mis en évidence le rôle aggravant des hiérarchies formelles et des styles de leadership. Les travaux expérimentaux démontrent que lorsqu’un chef d’équipe directif préside la délibération, l’effet de connaissance commune est maximisé : le leader exprime généralement sa vision initiale dès l’introduction, incitant immédiatement les subordonnés à ne formuler que les connaissances partagées qui corroborent la position du supérieur. À l’opposé, les études sur le leadership facilitateur soulignent qu’un animateur centré exclusivement sur la régulation de la parole et le questionnement métacognitif (sans donner son avis sur le fond) accroît significativement le taux d’émergence des données uniques.
12. Considérations culturelles et interculturelles
L’universalité de l’effet de connaissance commune est modulée par les dimensions culturelles régissant les interactions interpersonnelles, notamment celles modélisées par Geert Hofstede et Edward T. Hall. Dans les cultures caractérisées par une forte distance hiérarchique et un collectivisme prédominant (notamment dans plusieurs pays d’Asie de l’Est), l’expression d’une information unique dissonante est souvent perçue comme une menace directe pour l’harmonie du groupe ou une remise en cause publique de la figure d’autorité. Par conséquent, les participants rétiennent volontairement leurs connaissances exclusives, privilégiant le renforcement des savoirs partagés pour préserver la cohésion sociale.
Dans les cultures individualistes et à faible distance hiérarchique (comme aux États-Unis, aux Pays-Bas ou dans les pays scandinaves), bien que la prise de parole soit plus spontanément contestataire, l’effet de connaissance commune persiste néanmoins sous une autre forme : l’esprit de compétition interindividuelle. Les membres utilisent préférentiellement les données partagées pour remporter le débat et faire prévaloir leur point de vue personnel face à leurs pairs, transformant la réunion en un concours d’influence plutôt qu’en une recherche coopérative de la vérité.
De surcroît, dans les contextes de communication à contexte fort (où le non-dit, le statut et les relations comptent autant que le message textuel), le décodage d’une information nouvelle exige une familiarité implicite que les membres extérieurs ne possèdent pas toujours. Ces variations interculturelles prouvent que si le mécanisme cognitif probabiliste d’échantillonnage est universel, les freins psychosociaux à la divulgation des données exclusives sont fortement amplifiés par les normes culturelles locales de déférence et de gestion du consensus.
13. Critiques, débats et limites méthodologiques
En dépit de sa consécration empirique, l’étude de l’effet de connaissance commune fait l’objet de vives discussions théoriques et méthodologiques au sein de la communauté scientifique. La critique la plus récurrente concerne la validité écologique du paradigme du profil caché. Plusieurs chercheurs soulignent que les scénarios expérimentaux utilisés en laboratoire créent des asymétries informationnelles artificielles et rigides, rarement observables sous cette forme épurée dans les organisations du monde réel, où les experts possèdent des certitudes professionnelles fortes et des motivations réputationnelles différentes.
Une autre controverse théorique, portée par le courant de la rationalité écologique associé aux travaux de Gerd Gigerenzer, remet en cause l’interprétation purement déficitaire de ce comportement. Selon cette perspective, privilégier les connaissances partagées ne serait pas systématiquement une erreur cognitive irrationnelle, mais une heuristique évolutive particulièrement robuste et adaptative dans la majorité des situations écologiques naturelles. Dans des environnements instables ou menaçants, fonder la décision collective sur des faits déjà vérifiés par plusieurs témoins constitue une stratégie de survie beaucoup plus fiable que de réajuster l’action de la tribu sur la base d’une rumeur ou d’une observation isolée émanant d’un seul individu faillible.
Enfin, le débat persiste quant à la frontière exacte entre la rétention cognitive involontaire et la rétention stratégique consciente de l’information. Dans de nombreuses organisations compétitives, le savoir constitue un instrument de pouvoir direct. Certains chercheurs démontrent qu’une proportion substantielle de l’échec de mise en commun n’est pas attribuable à un biais cognitif inconscient d’échantillonnage, mais à une dissimulation délibérée ou à de la rétention d’expertise visant à préserver un avantage individuel au détriment de l’intérêt collectif du groupe.
14. Termes connexes et distinctions
L’effet de connaissance commune s’inscrit au sein d’une constellation de concepts voisins en psychologie des groupes, dont il importe de le distinguer précisément :
- Pensée de groupe (Groupthink) : Concept formulé par Irving Janis désignant la recherche effrénée d’unanimité et d’harmonie au détriment de l’évaluation réaliste des alternatives. Alors que la pensée de groupe implique une forte pression à la conformité affective et une anxiété de rupture, l’effet de connaissance commune découle avant tout d’une asymétrie dans la probabilité mécanique et cognitive d’accès aux données, même en l’absence de pressions socio-émotionnelles extrêmes.
- Polarisation de groupe : Tendance des membres d’un groupe à adopter des positions plus radicales et extrêmes à l’issue de la délibération qu’au début de celle-ci. Si l’effet de connaissance commune peut alimenter la polarisation en multipliant les arguments partagés allant dans une direction unique, il concerne spécifiquement l’échantillonnage des faits plutôt que le glissement idéologique vers les extrêmes.
- Cascade d’information : Phénomène d’ordre séquentiel où chaque agent prend une décision visible en calquant son choix sur celui de son prédécesseur direct, abandonnant son propre signal informationnel. L’effet de connaissance commune opère quant à lui dans le cadre d’un échange interactif simultané et verbalisé entre plusieurs acteurs.
- Mémoire transactive : Système coopératif par lequel un groupe structure, stocke et récupère les connaissances en sachant « qui sait quoi ». Une mémoire transactive mature et formalisée constitue précisément l’un des remparts cognitifs les plus efficaces pour neutraliser et contrer l’effet de connaissance commune.
- Ignorance pluraliste : Situation psychosociale dans laquelle la majorité des membres d’un groupe rejette intérieurement une norme ou une idée, mais suppose à tort que tous les autres l’acceptent pleinement, conduisant chacun à se conformer silencieusement à une illusion collective.
15. Synthèse et points clés
L’effet de connaissance commune met en lumière une vulnérabilité fondamentale de la rationalité collective, démontrant que la réunion d’individus compétents ne garantit en aucun cas une exploitation optimale des savoirs distribués :
- Les groupes de prise de décision accordent une préférence systématique et disproportionnée aux informations déjà partagées par l’ensemble des membres avant la délibération.
- Les informations uniques, critiques pour l’identification de la solution optimale dans les configurations de profils cachés, sont sous-échantillonnées, rarement répétées et perçues comme moins crédibles.
- Ce biais s’explique conjointement par des contraintes probabilistes d’échantillonnage, des mécanismes de validation sociale et le renforcement relationnel mutuel que procure l’accord sur des connaissances partagées.
- Les structures hiérarchiques rigides, l’expression prématurée des préférences individuelles et les cultures à forte distance hiérarchique augmentent considérablement l’ampleur de ce dysfonctionnement.
- L’atténuation de ce biais exige une ingénierie délibérative active : explicitation préalable des expertises de chacun, structuration méthodologique des réunions, nomination d’avocats du diable et suspension temporaire du jugement collectif durant la phase exploratoire.
Références
- Gigone, D., & Hastie, R. (1993). The common knowledge effect: Information sharing and group judgment. Journal of Personality and Social Psychology, 65(5), 959–974. https://doi.org/10.1037/0022-3514.65.5.959
- Lu, L., Yuan, Y. C., & McLeod, P. L. (2012). Twenty-five years of hidden profiles in group decision making: A meta-analysis. Personality and Social Psychology Review, 16(1), 54–75. https://doi.org/10.1177/1088868311417243
- Mesmer-Magnus, J. R., & DeChurch, L. A. (2009). Information sharing and team performance: A meta-analysis. Journal of Applied Psychology, 94(2), 535–546. https://doi.org/10.1037/a0013773
- Stasser, G., & Titus, W. (1985). Pooling of unshared information in group decision making: Biased information sampling during discussion. Journal of Personality and Social Psychology, 48(6), 1467–1478. https://doi.org/10.1037/0022-3514.48.6.1467
- Wittenbaum, G. M., Hubbell, A. P., & Stasser, G. (1999). Mutual enhancement: Toward an understanding of the collective preference for shared information. Journal of Personality and Social Psychology, 77(5), 967–978. https://doi.org/10.1037/0022-3514.77.5.967