L’esprit humain manifeste une fascination constante pour l’incongruité et l’inattendu, accordant aux stimuli extravagants un privilège cognitif remarquable. Dans le champ de la psychologie cognitive, l’effet de bizarrerie désigne la tendance systématique à mieux mémoriser les informations étranges, incongrues ou fantastiques que les informations ordinaires ou plausibles. Ce phénomène épistémologique éclaire les rouages fondamentaux de l’encodage mnésique, du traitement distinctif et de la récupération sélective au sein de l’architecture cognitive humaine.
Effet de bizarrerie
1. Définition concise
L’effet de bizarrerie (en anglais : bizarreness effect) est un phénomène mnésique documenté par la psychologie cognitive, selon lequel des éléments linguistiques, visuels ou conceptuels caractérisés par une bizarrerie marquée — c’est-à-dire violant les attentes logiques, écologiques ou contextuelles — font l’objet d’un meilleur rappel mnésique que des éléments conventionnels équivalents. Ce gain mnésique s’observe particulièrement dans les protocoles de rappel libre ou indicé où des matériels hautement distincts coexistent avec des matériels standards.
Sur le plan fonctionnel, ce construit met en évidence la sensibilité de la mémoire aux discontinuités de l’environnement sémantique et perceptif. Lorsqu’un individu est confronté à un énoncé tel que « Le banquier a avalé le train à grande vitesse » par contraste avec « Le banquier a pris le train à grande vitesse », la trace mnésique formée par la première proposition bénéficie d’un encodage élaboratif singulier, augmentant ainsi sa recouvrabilité ultérieure dans certaines conditions spécifiques.
Néanmoins, les spécialistes soulignent que cet effet n’est pas absolu : il se manifeste de manière prépondérante dans les devis expérimentaux intra-sujets et mixtes, où le contraste entre l’ordinaire et le bizarre amplifie la distinctive saillance du stimulus, tandis qu’il s’estompe ou s’annule fréquemment dans les comparaisons inter-sujets pures.
2. Étymologie et origine linguistique
Le mot « bizarrerie » dérive de l’adjectif « bizarre », dont l’histoire lexicale témoigne d’une trajectoire interculturelle captivante. Attesté en français dès le XVIe siècle, le vocable est emprunté à l’italien bizzarro, qui signifiait originellement « coléreux », « emporté », voire « fantasque » et « capricieux ». Certaines hypothèses étymologiques rattachent ce terme au basque bizar signifiant « barbe », par allusion aux soldats espagnols barbus dont l’allure et le tempérament véhément impressionnaient les populations péninsulaires, bien que la philologie moderne privilégie une création expressive romane issue de racines onomatopéiques évoquant l’irritation soudaine.
Le substantif suffixé « bizarrerie » est apparu pour désigner le caractère, la conduite ou la tournure d’esprit de ce qui s’écarte insolitement de la norme établie, de l’ordre coutumier ou de la vraisemblance rationnelle. Dans la seconde moitié du XXe siècle, la psychologie nord-américaine a formalisé cette notion sous le syntagme bizarreness effect, introduit dans les publications expérimentales consacrées à l’imagerie mentale et aux techniques mnémotechniques. La transposition francophone « effet de bizarrerie » s’est ensuite établie dans la littérature académique européenne et canadienne pour désigner ce paradigme d’évaluation de la saillance conceptuelle.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le syntagme se prononce /e.fɛ də bi.za.ʁə.ʁi/ en français standard. Le terme « effet » est un nom commun masculin singulier (au pluriel : des effets), issu du latin effectus (« accomplissement », « résultat »), tandis que « bizarrerie » est un nom commun féminin singulier (au pluriel : des bizarreries), précédé de la préposition élidée « de » qui marque la qualification ou la dépendance sémantique.
Dans le discours scientifique, le syntagme s’emploie principalement comme une locution nominale invariable au singulier pour qualifier la loi cognitive générale : « l’effet de bizarrerie a été répliqué sous diverses modalités sensorielles ». Lorsque l’on réfère aux manifestations particulières ou aux variations individuelles, on peut occasionnellement employer des tournures périphrastiques telles que « les effets de la bizarrerie sémantique », bien que le singulier demeure le standard canonique des dictionnaires de sciences cognitives.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender l’effet de bizarrerie dans toute sa complexité, il est indispensable de comprendre comment le système cognitif traite et encode les flux d’informations. Face à une réalité régie par des invariants physiques et sociaux, le cerveau s’appuie continuellement sur des schémas mentaux, des prototypes et des scénarios prédictifs (ou scripts). Lorsqu’un stimulus s’intègre harmonieusement dans ces structures d’attente, il requiert un coût d’analyse computationnelle relativement faible, mais son empreinte mnésique risque de se diluer dans la masse des connaissances sémantiques préexistantes.
À l’inverse, l’apparition d’un stimulus bizarre constitue une violation directe des régularités écologiques ou conceptuelles. Cette anomalie déclenche un surcroît de traitement attentionnel immédiat. L’individu est contraint d’allouer des ressources cognitives additionnelles pour décoder la proposition, réconcilier les entités incompatibles et générer une représentation interne, souvent sous la forme d’une image mentale inédite. Ce processus d’élaboration cognitive dense confère à l’événement une empreinte distinctive forte.
Toutefois, la portée de cet effet est délimitée par des frontières méthodologiques strictes. Les chercheurs distinguent soigneusement la bizarrerie contextuelle de la bizarrerie intrinsèque. La bizarrerie intrinsèque repose sur une contradiction conceptuelle inhérente (par exemple, « un poisson qui fait du vélo sur les nuages »), indépendamment du milieu où elle se manifeste. La bizarrerie contextuelle dépend quant à elle de l’environnement d’apparition : un mot tout à fait commun peut sembler bizarre s’il est inséré au sein d’une liste de termes techniques hautement spécialisés.
Un autre aspect crucial réside dans le format d’évaluation. L’avantage mnésique de la bizarrerie est particulièrement robuste lors du rappel libre, où le sujet doit fouiller activement son répertoire mnésique sans indices contextuels directs. La trace distinctive sert alors de balise saillante favorisant l’accès au souvenir. En revanche, dans les tâches de reconnaissance simple (déterminer si un élément figurait ou non dans la liste d’apprentissage), l’effet de bizarrerie a tendance à diminuer, voire à s’inverser, car les faux souvenirs ou le sentiment de familiarité illusoire peuvent interférer avec les jugements d’exactitude.
Enfin, l’effet de bizarrerie se heurte à des limites d’utilité écologique. Si l’ensemble du matériel présenté est uniformément bizarre, l’avantage s’estompe drastiquement : lorsque tout est extraordinaire, rien ne se détache, et la surcharge cognitive engendrée par des représentations incongrues concurrentes nuit globalement à l’organisation relationnelle de la mémoire épisodique.
5. Évolution historique
L’intérêt pour l’impact mnémotechnique de l’étrange remonte à l’Antiquité classique. Dans le célèbre traité Rhetorica ad Herennium, rédigé au Ier siècle avant notre ère par un auteur anonyme longtemps confondu avec Cicéron, il était déjà conseillé aux orateurs de construire des images mentales extraordinaires, monstrueuses, parées de couleurs éclatantes ou d’incongruités saisissantes pour ne jamais oublier les parties de leurs discours. Cette tradition de l’art de la mémoire a traversé le Moyen Âge et la Renaissance sans toutefois faire l’objet de vérifications empiriques systématiques.
L’étude scientifique moderne de ce phénomène s’est structurée dans le sillage de l’apparition de l’effet d’isolement découvert par la psychologue allemande Hedwig von Restorff en 1933, connu sous le nom d’effet von Restorff. Ce dernier démontrait qu’un stimulus se distinguant physiquement ou catégoriellement d’un ensemble homogène bénéficiait d’une rétention privilégiée. Cependant, la question demeurait ouverte quant à savoir si la bizarrerie sémantique et imaginative obéissait aux mêmes lois que l’isolement perceptif.
C’est à la fin des années 1970 et au début des années 1980 que des chercheurs comme Gordon Deldosso, James Worthen, et plus particulièrement Robert R. O’Brien et Richard E. Woloshyn, ont formalisé les premiers protocoles d’investigation rigoureux. En 1986, Mark A. McDaniel et Michael Einstein ont apporté une contribution décisive en formulant l’hypothèse du traitement bifactoriel, démontrant que l’effet de bizarrerie n’était pas un phénomène magique universel, mais un artefact subtil tributaire de la composition des listes et de la compétition entre encodage distinctif et encodage associatif.
Durant les années 1990 et 2000, le débat s’est enrichi grâce aux travaux de James B. Worthen, qui a réexaminé les protocoles expérimentaux pour neutraliser les variables parasites telles que la plausibilité, l’émotivité et la complexité linguistique. Plus récemment, les neurosciences cognitives ont mobilisé la résonance magnétique fonctionnelle et l’électroencéphalographie pour identifier les corrélats neurobiologiques de la détection d’incongruité, renouvelant profondément notre lecture de cet effet historique.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres conceptuels majeurs se disputent et se complètent pour rendre compte des mécanismes sous-jacents à l’effet de bizarrerie :
Le modèle des niveaux de traitement et de l’élaboration : Formulé à l’origine par Fergus Craik et Robert Lockhart en 1972, ce paradigme postule que la durabilité d’une trace mnésique est directement proportionnelle à la profondeur du traitement sémantique auquel le stimulus a été soumis. Face à une description bizarre, le sujet ne peut se contenter d’un encodage superficiel : il doit mobiliser des opérations de recomposition cognitive élaborées pour donner du sens à l’absurde, ce qui crée un réseau d’indices de récupération plus riche et interconnecté.
L’hypothèse du traitement distinctif (distinctiveness framework) : Développée par des auteurs tels que Schmidt et Hunt, cette théorie postule que la mémoire dépend de l’équilibre entre deux formes d’encodage : le traitement relationnel (qui relie les éléments entre eux selon leurs ressemblances) et le traitement individuel ou distinctif (qui isole les propriétés uniques d’un stimulus). La bizarrerie produit une trace hautement discriminable qui réduit l’interférence proactive et rétroactive lors de la phase de récupération épisodique.
L’hypothèse bifactorielle de McDaniel et Einstein : Cette théorie sophistiquée explique pourquoi l’effet apparaît massivement dans les protocoles intra-sujets (où des phrases communes et bizarres alternent) et disparaît dans les protocoles inter-sujets (où un groupe ne voit que du bizarre et l’autre que du commun). Selon ce modèle, le stimulus bizarre monopolise un surcroît d’attention au moment précis de l’encodage en raison du contraste immédiat avec les attentes ordinaires créées par les phrases communes de la même liste. En contexte inter-sujet homogène, ce contraste contextuel est aboli, éliminant par là même le bénéfice relatif du traitement distinctif.
La théorie de la surprise et de la violation de schéma : Issue des sciences cognitives de l’anticipation, cette approche envisage le cerveau comme une machine bayésienne de prédiction. Une proposition bizarre déclenche une erreur de prédiction substantielle. Cette surprise engendre une décharge noradrénergique et dopaminergique qui marque l’événement d’un signal biologique de pertinence adaptative, incitant l’hippocampe à consolider préférentiellement l’épisode discordant.
7. Composantes clés, types et dimensions
La caractérisation d’un phénomène comme relevant de la « bizarrerie » repose sur plusieurs dimensions structurelles et catégorisations opératoires :
- Bizarrerie conceptuelle ou sémantique : Conflit intrinsèque entre les concepts associés dans une même structure phrastique ou narrative (ex. : « Le violoniste a découpé sa symphonie avec une scie sauteuse »). Elle défie les catégories ontologiques habituelles.
- Bizarrerie perceptive ou visuelle : Altération des caractéristiques physiques ou spatiales normales d’un objet (ex. : une vache dotée d’ailes de papillon multicolores ou une tasse pourvue de poignées à l’intérieur).
- Bizarrerie contextuelle ou situationnelle : Émergence d’un élément ordinaire au sein d’un environnement auquel il n’appartient sous aucun rapport fonctionnel (ex. : un grille-pain disposé au sommet d’une table d’opération chirurgicale).
- Imagerie interactive bizarre : Stratégie mentale consistant à forger une image interne combinant de façon absurde deux référents distincts pour en faciliter l’association mnésique.
- L’intensité de la bizarrerie : Continuum gradué allant de la simple improbabilité statistique (faible bizarrerie) à l’impossibilité physique absolue (haute bizarrerie ontologique).
- La valence émotionnelle concurrente : Dimension orthogonale mais interactive, où le caractère insolite s’associe à des tonalités comiques, anxiogènes ou neutres, modifiant la consolidation mnésique.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour observer l’effet de bizarrerie en laboratoire, les chercheurs créent des couples minimaux de phrases partageant les mêmes mots-clés, en ne modifiant que l’action ou la relation prédicative. Considérons la paire suivante : d’une part, « Le jardinier a arrosé les hortensias avec un tuyau d’arrosage » (condition commune), et d’autre part, « Le jardinier a arrosé les hortensias avec un saxophone brûlant » (condition bizarre). Lorsque ces phrases sont présentées au sein d’une liste mélangée, le mot « saxophone » et la proposition dans son ensemble bénéficient d’un taux de rappel spontané significativement supérieur lors de sessions de test ultérieures.
Dans la vie quotidienne et le domaine publicitaire, l’effet de bizarrerie est abondamment sollicité pour capter l’esprit des consommateurs saturés de sollicitations médiatiques. Une campagne montrant un dromadaire chaussé de patins à roulettes dévalant une autoroute pour vanter une compagnie d’assurances exploite délibérément ce biais cognitif : l’incongruité saisissante de la saynète ancre la marque dans la mémoire à long terme du spectateur bien plus efficacement qu’un exposé conventionnel des garanties contractuelles.
Sur le plan clinique et neuropsychologique, on observe parfois des manifestations atypiques de cet effet. Des patients amnésiques légers ou des individus âgés confrontés à des déclins débutants de la mémoire de travail parviennent parfois à retenir des instructions médicales cruciales lorsque celles-ci sont formulées à travers une métaphore inhabituelle ou cocasse, court-circuitant ainsi l’habituation et les mécanismes routiniers d’oubli passif.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation empirique de l’effet de bizarrerie mobilise des protocoles standardisés issus de la méthodologie expérimentale en psychologie de la mémoire :
Paradigme des listes mixtes (intra-sujet) : Le protocole de référence consiste à exposer les participants à une série de phrases ou d’images comportant 50 % d’items conventionnels et 50 % d’items bizarres, préalablement étalonnés selon des échelles de plausibilité et de bizarrerie par des juges indépendants. Après une tâche interférente d’une durée déterminée (telle que des calculs mathématiques régressifs pendant 5 minutes), on procède à un test de rappel libre ou à un test de rappel indicé (en fournissant le sujet pour que le participant restitue le verbe et l’objet).
Contrôle des variables linguistiques et psychométriques : Afin d’isoler rigoureusement la bizarrerie, les expérimentateurs doivent apparier strictement le matériel linguistique sur des facteurs tels que la fréquence d’usage des lemmes dans la langue (par exemple, via des bases de données lexicales comme Lexique 3), la longueur syllabique, l’indice de concrétude, la valeur d’imagerie (capacité d’un mot à susciter une image mentale) et l’intensité émotionnelle.
Indices statistiques de discrimination mnésique : La performance est analysée à l’aide de la théorie de la détection du signal (TDS), permettant de dissocier la sensibilité mnésique véritable (notée d’) du biais de réponse ou conservatisme (noté c ou β). Cette approche permet de vérifier si les stimuli bizarres engendrent réellement une trace mnésique plus nette ou s’ils induisent simplement une plus forte disposition des sujets à deviner ou à affirmer avoir déjà vu un item extraordinaire.
10. Applications et pertinence pratique
La compréhension des dynamiques de la bizarrerie cognitive offre des leviers d’action pragmatiques dans de multiples secteurs de l’activité humaine :
Pédagogie et ingénierie didactique : Dans l’enseignement fondamental comme universitaire, l’utilisation parcimonieuse d’analogies insolites, d’exemples décalés ou d’anecdotes historiques incongrues permet d’ancrer durablement des concepts abstraits ou réputés arides. Les apprenants retiennent avec une vivacité singulière les contre-exemples absurdes qui délimitent la rigueur d’un théorème ou d’une règle grammaticale.
Techniques mnémotechniques et préparation mentale : Les grands maîtres de la mémoire (pratiquants des tournois internationaux d’athlétisme mental) exploitent systématiquement la bizarrerie dans la méthode des loci (palais de la mémoire) et le système majeur. Pour fixer une séquence arbitraire de chiffres ou de cartes à jouer, ils associent les représentations à des scènes visuelles délibérément grotesques, violentes ou sexuellement démesurées, maximisant ainsi l’encodage distinctif.
Communication persuasive et marketing social : Les campagnes de santé publique visant à prévenir les comportements à risque utilisent fréquemment des métaphores bizarres (telles que représenter un cœur humain se transformant en éponge saturée de goudron) pour frapper l’imagination et contourner les barrières de défense psychologique ou l’évitement attentionnel suscité par les messages préventifs trop banalisés.
Ergonomie et sécurité industrielle : La conception des signaux d’alerte dans des environnements à haute densité technologique (cockpits d’aviation, centrales énergétiques) peut intégrer des contrastes incongrus non-routiniers pour éviter le phénomène de cécité attentionnelle ou de saturation perceptive chez les opérateurs soumis à des veilles prolongées.
11. Recherche et données empiriques
La recherche académique relative à l’effet de bizarrerie s’étend sur plusieurs décennies de données quantitatives minutieuses. Dans une méta-analyse fondatrice parue au tournant des années 2000, Worthen a compilé des dizaines d’études empiriques pour trancher les controverses accumulées depuis les années 1980. Ses conclusions confirment que la taille d’effet (exprimée en d de Cohen) est modérée mais statistiquement robuste dans les devis expérimentaux intra-sujets (oscillant généralement entre d = 0,35 et d = 0,55), tandis qu’elle converge vers zéro dans les conceptions inter-sujets non-contrastées.
Sur le versant neurophysiologique, des études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) ont révélé que la confrontation à des énoncés ou des images bizarres déclenche une activation conjointe accrue du cortex préfrontal dorsolatéral gauche (associé au contrôle cognitif et à l’élaboration sémantique complexe) et du complexe hippocampique bilatéral (crucial pour l’encodage épisodique à long terme). De plus, l’enregistrement des potentiels évoqués cognitifs en électroencéphalographie montre une modulation significative de l’onde P300 et de la composante N400, attestant à la fois de la surprise attentionnelle et du traitement de l’incongruité sémantique.
Les travaux conduits auprès de populations vieillissantes montrent que, bien que les adultes âgés éprouvent parfois des difficultés accrues à générer spontanément des images bizarres complexes en raison d’un fléchissement de leurs fonctions exécutives, leur mémoire bénéficie tout autant de la bizarrerie lorsque celle-ci leur est fournie directement sous forme visuelle par les expérimentateurs, ce qui suggère une préservation des mécanismes de détection de la distinctivité épisodique au cours du vieillissement normal.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La conceptualisation même de ce qui est « bizarre » ne peut s’affranchir des cadres normatifs et culturels dans lesquels évoluent les individus. Ce qui paraît parfaitement incongru ou surnaturel au regard d’une vision du monde rationaliste occidentale sécularisée peut s’inscrire dans l’ordre du possible ou du conventionnel au sein de cultures accordant une place fondamentale à la pensée animiste, au réalisme magique ou à des cosmologies spirituelles spécifiques.
Par conséquent, la manipulation expérimentale de la bizarrerie exige des étalonnages transculturels méticuleux. Une étude menée avec des stimuli conçus en Amérique du Nord ou en Europe occidentale ne saurait être transposée sans réévaluation dans une société d’Asie orientale ou d’Afrique subsaharienne sans vérifier si les violations d’attentes choisies possèdent la même force disruptive pour les sujets locaux. Par exemple, la personnification d’objets inanimés ou le dialogue entre animaux et humains obéit à des schémas folkloriques variables d’une tradition narrative à une autre.
Malgré ces divergences quant au contenu de ce qui fait étrangeté, le processus cognitif formel semble présenter une grande universalité anthropologique : dès lors qu’un stimulus franchit le seuil subjectif de l’incongruité pour une communauté culturelle donnée, le biais d’allocation attentionnelle et de traitement distinctif s’enclenche de façon quasi-invariante à travers l’espèce humaine, confirmant la nature adaptative de la détection d’anomalies environnementales.
13. Critiques, débats et limites
L’effet de bizarrerie a suscité des débats méthodologiques intenses au sein de la psychologie cognitive, dont plusieurs demeurent vivaces :
La critique du coût temporel d’encodage : Certains chercheurs ont fait valoir que les stimuli bizarres sont mieux retenus simplement parce que les sujets mettent plus de temps à les lire et à les comprendre. Lorsque l’expérimentateur contrôle strictement le temps d’exposition de chaque phrase (en limitant par exemple la lecture à 3 secondes chrono pour toutes les conditions), la supériorité mnésique du bizarre subit une diminution notable, suggérant qu’une part de l’effet provient d’un simple effet de temps d’inspection accru.
La confusion avec l’effort d’imagerie : Le fait de devoir concevoir mentalement une scène étrange sollicite des opérations cognitives exigeantes. Des auteurs ont démontré que si l’on contraint les sujets à exécuter une tâche d’imagerie mentale tout aussi complexe pour des phrases communes (ex. : imaginer une scène ordinaire avec un niveau de détail photographique absolu), l’écart de performance mnésique entre les deux conditions tend à s’atténuer.
Le dilemme de l’oubli associatif : Si le détail bizarre est remarquablement remémoré, le contexte environnant ou les éléments ordinaires associés à la scène peuvent subir un effet d’éviction attentionnelle (phénomène comparable à l’effet de focalisation sur l’arme lors d’un témoignage oculaire). En focalisant toute la lumière mnésique sur l’incongruité, l’individu risque d’oublier des informations contextuelles essentielles comme la source de l’énoncé ou les éléments spatio-temporels périphériques.
La reproductibilité fragile en devis inter-sujets : L’absence récurrente de l’effet lorsque des participants différents évaluent des listes purement ordinaires ou purement bizarres a longtemps conduit certains sceptiques à qualifier l’effet d’artefact expérimental confiné aux paradigmes de listes mixtes de laboratoire, dépourvu d’une portée écologique générale en milieu naturel.
14. Termes connexes et distinctions
Pour clarifier la nomenclature scientifique, il convient de distinguer précisément l’effet de bizarrerie de plusieurs concepts cognitifs frontaliers :
- Effet von Restorff (effet d’isolement) : Phénomène général selon lequel un élément différent de l’ensemble d’une liste homogène est mieux retenu. L’effet de bizarrerie en est un cas particulier sémantique, mais von Restorff utilisait souvent des isolements physiques simples (comme un mot écrit en rouge parmi des mots noirs).
- Effet d’humour : Tendance à mieux se souvenir du matériel humoristique. Bien que l’humour repose fréquemment sur l’incongruité, il induit des réactions émotionnelles et sociales spécifiques (rire, sourire) absentes de la pure bizarrerie conceptuelle non comique.
- Effet de saillance perceptive : Capture prioritaire de l’attention par des variations de contraste visuel, d’intensité sonore ou de mouvement physique brut, indépendamment de toute signification linguistique ou sémantique.
- Focalisation sur l’arme (weapon focus effect) : Capture attentionnelle exclusive exercée par un objet menaçant lors d’un événement traumatique ou criminel, provoquant une détérioration du souvenir des détails périphériques sous l’effet du stress intense.
- Biais de négativité : Propension générale à accorder une valeur mnésique et attentionnelle supérieure aux événements néfastes ou aversifs comparativement aux stimuli neutres ou positifs de même intensité.
15. Résumé et points clés
L’effet de bizarrerie constitue un modèle privilégié pour comprendre comment le cerveau gère l’inattendu et façonne l’architecture de la mémoire épisodique. Ses composantes fondamentales s’articulent ainsi :
- Il caractérise le rappel mnésique supérieur accordé aux stimuli sémantiquement, conceptuellement ou visuellement incongrus en comparaison des items ordinaires.
- Son apparition dépend étroitement du contexte expérimental : il est robuste dans les devis intra-sujets où alternent le commun et l’étrange, mais tend à s’effacer dans les protocoles homogènes inter-sujets.
- Il repose sur une combinaison de traitement distinctif accru, d’élaboration sémantique approfondie et de violations des schémas prédictifs cérébraux.
- Ses applications concrètes enrichissent les méthodes pédagogiques, les arts mnémotechniques professionnels ainsi que les stratégies de communication persuasive et publicitaire.
- Il n’est pas exempt de limites : il peut induire un coût cognitif substantiel, un temps de décodage supérieur et un affaiblissement de la mémoire des détails contextuels environnants.
Références
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- McDaniel, M. A., & Einstein, G. O. (1986). Bizarre imagery as an effective memory aid: The importance of distinctiveness. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 12(1), 54–65. https://doi.org/10.1037/0278-7393.12.1.54
- O’Brien, R. M., & Woloshyn, V. E. (1989). The effects of bizarreness and interacting imagery on recall of sentences. Contemporary Educational Psychology, 14(3), 263–272. https://doi.org/10.1016/0361-476X(89)90014-9
- Von Restorff, H. (1933). Über die Wirkung von Bereichsbildungen im Spurenfeld. Psychologische Forschung, 18(1), 299–342. https://doi.org/10.1007/BF02409636
- Worthen, J. B. (2006). Resolution of bizarreness effect controversies: A critique and meta-analysis of bizarre imagery and memory. Electronic Journal of Communication, 16(3-4), 1–25.