L’étude des transformations humaines au fil de l’existence constitue l’un des piliers fondamentaux de la psychologie contemporaine. Pourtant, déterminer avec exactitude la part imputable au passage intrinsèque du temps biologique et psychologique demeure un défi méthodologique complexe. C’est précisément au cœur de cette dynamique que s’articule le concept fondamental d’effet d’âge, un levier d’analyse incontournable pour décrypter le cours du développement humain.
Effet d’âge
1. Définition concise
En psychologie du développement, en gérontologie et en sociologie quantitative, l’effet d’âge désigne la variation systématique d’une variable psychologique, comportementale, physiologique ou sociale imputable exclusivement au processus d’avancement en âge chronologique ou au développement ontogénétique individuel. Il reflète les modifications intrinsèques résultant de la maturation biologique, de la sénescence ou de l’accumulation d’expériences de vie qui surviennent à des étapes prévisibles du parcours existentiel.
Dans le cadre des modèles méthodologiques d’analyse démographique et séquentielle, l’effet d’âge se distingue formellement des influences historiques transversales et des spécificités générationnelles. Il modélise les trajectoires intra-individuelles universelles ou normatives associées au cycle de vie, indépendamment du moment historique où les individus évoluent ou de l’époque de leur naissance.
Ainsi, observer un effet d’âge revient à isoler les métamorphoses structurelles et fonctionnelles qui touchent les individus à mesure qu’ils grandissent, mûrissent et vieillissent, qu’il s’agisse du déclin progressif de la vitesse de traitement de l’information, de l’acquisition de la théorie de l’esprit durant l’enfance ou de la maturation de la régulation émotionnelle à l’âge adulte.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable « âge » puise ses racines dans le bas latin aetaticum, une forme dérivée du latin classique aetas (signifiant « durée de la vie », « temps de l’existence » ou « saison de la vie »), lui-même issu de la racine indo-européenne *aiw-, associée aux notions de force vitale, d’éternité et de longévité. Cette racine a également engendré les termes grecs aion (qui a donné « éon ») et le latin aevum (qui a donné « longévité » et « médiéval »).
Le terme « effet » découle quant à lui du latin effectus, participe passé du verbe efficere, signifiant « accomplir », « exécuter » ou « produire un résultat ». Linguistiquement, un effet incarne la manifestation tangible ou la conséquence observable découlant de l’opération d’une cause déterminée.
L’association des deux termes sous l’expression « effet d’âge » s’est formalisée au cours du XXe siècle au confluent de l’épidémiologie, de la démographie statistique et de la psychométrie différentielle. Elle s’est imposée pour opérationnaliser la décomposition de la variance chronologique dans l’étude des cohortes, trouvant son ancrage définitif avec l’émergence des modèles « Âge-Période-Cohorte » (APC) théorisés dans les années 1960 et 1970.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le terme « effet d’âge » est une locution nominale masculine [e.fɛ d‿ɑʒ]. Sur le plan phonétique, la liaison entre la préposition élidée et le nom « âge » s’opère par une consonne d’appui alvéolaire voisée /d/, suivie d’une voyelle postérieure ouverte non arrondie ou mi-fermée selon les variations régionales francophones.
D’un point de vue grammatical, la locution est invariable en son composant prépositionnel (« d’âge »). Au pluriel, elle prend la forme « des effets d’âge ». Dans la littérature scientifique, elle est fréquemment employée comme complément de détermination ou intégrée dans des syntagmes méthodologiques spécialisés tels que « l’analyse des effets d’âge, de cohorte et de période » ou « la courbe de l’effet d’âge ».
Sur le plan lexical et conceptuel, la locution fonctionne comme un concept opératoire désignant à la fois un résultat statistique (la variance expliquée par l’âge) et un phénomène développemental sous-jacent (les transformations associées à l’ontogenèse).
4. Explication conceptuelle détaillée
Comprendre l’effet d’âge exige de plonger au cœur des mécanismes qui structurent le parcours de vie d’un individu. L’âge chronologique ne constitue pas, en soi, un mécanisme causal direct, mais sert plutôt d’index métrique ou d’indice temporel au sein duquel se déploient des processus biologiques, cognitifs et psychosociaux fondamentaux. Un effet d’âge authentique rend compte des transformations graduelles, souvent irréversibles ou orientées, qui modifient la structure ou le fonctionnement de l’organisme humain au fil du temps.
Sur le plan biologique et neurophysiologique, l’effet d’âge englobe les processus de maturation du système nerveux central au cours de l’enfance et de l’adolescence (comme la myélinisation des axones ou l’élagage synaptique dans le cortex préfrontal), ainsi que les processus inhérents au vieillissement biologique primaire ou sénescence (tels que le raccourcissement des télomères, le stress oxydatif, l’atrophie corticale et la réduction de la synthèse des neurotransmetteurs dopaminergiques et cholinergiques). Ces soubassements organiques imposent des contraintes développementales qui modulent les capacités d’adaptation et les performances comportementales.
Sur le plan psychologique et cognitif, l’effet d’âge se traduit par des trajectoires divergentes selon les fonctions examinées. Alors que les habiletés liées à la vitesse d’exécution, à la mémoire de travail et aux fonctions exécutives manifestent une baisse graduelle dès le milieu de l’âge adulte, d’autres dimensions telles que l’expertise sémantique, la régulation des émotions ou la sagesse pratique ont tendance à se maintenir, voire à s’enrichir jusqu’à un stade avancé. L’effet d’âge n’est donc pas synonyme d’une dégradation uniforme, mais reflète une dynamique continue de gains et de pertes.
Enfin, sur le plan social et institutionnel, l’effet d’âge est médiatisé par les rôles normatifs prescrits par la société en fonction des étapes de la vie. Les transitions scolaires, l’entrée sur le marché du travail, l’accession à la parentalité ou le passage à la retraite structurent des attentes sociales qui modèlent la personnalité, les priorités motivationnelles et le bien-être subjectif. L’effet d’âge intègre ainsi cette confluence indissociable entre substrat biologique et conventions socioculturelles organisées chronologiquement.
5. Développement historique
L’histoire de l’effet d’âge est intimement liée à l’évolution des méthodologies d’investigation en sciences humaines et biomédicales. Au XIXe siècle, les pionniers des statistiques sociales, à l’instar d’Adolphe Quetelet, ont commencé à tracer les premières courbes reliant l’âge chronologique à diverses manifestations humaines, telles que la criminalité, la productivité intellectuelle ou la propension au mariage. Ces premières tentatives postulaient implicitement que l’âge chronologique constituait une variable explicative directe et universelle.
Au début du XXe siècle, avec l’émergence de la psychologie de l’enfant sous l’égide de précurseurs comme G. Stanley Hall et Jean Piaget, l’effet d’âge a été envisagé sous l’angle du développement par stades rigides et séquentiels. Chez Piaget, l’avancement en âge correspondait à une réorganisation qualitative des structures cognitives, allant du stade sensori-moteur jusqu’aux opérations formelles. L’âge agissait alors comme l’indicateur d’une maturation endogène rythmée par l’équilibration.
Cependant, une rupture épistémologique majeure est survenue au milieu du XXe siècle lors des premières comparaisons systématiques entre études transversales et études longitudinales. Des chercheurs ont constaté avec stupeur que les déclins cognitifs massifs attribués au vieillissement dans les études transversales ne se répliquaient pas avec la même ampleur dans les études longitudinales suivant les mêmes cohortes au long cours.
Sous l’impulsion méthodologique de K. Warner Schaie et de William M. Mason à partir des années 1960 et 1970, le modèle tripartite Âge-Période-Cohorte a été formulé pour démontrer que ce que les psychologues prenaient jusqu’alors pour un pur effet d’âge était en réalité lourdement contaminé par des effets de cohorte (les disparités d’éducation ou de santé entre générations nées à des époques différentes). Cette découverte a révolutionné la recherche empirique et conduit à la mise au point de plans d’expérience séquentiels complexes.
6. Fondements théoriques
L’interprétation théorique de l’effet d’âge s’appuie sur plusieurs cadres majeurs de la psychologie contemporaine. Le paradigme du développement tout au long de la vie (Life-Span Developmental Psychology), formalisé par Paul Baltes, postule que le développement ontogénétique ne s’arrête pas à la fin de l’adolescence, mais s’étend de la conception jusqu’au décès. Selon Baltes, l’effet d’âge résulte d’une dynamique adaptative articulant sélection, optimisation et compensation (modèle SOC), au sein de laquelle la plasticité comportementale persiste malgré la diminution progressive de l’efficacité biologique.
Un autre fondement théorique indispensable réside dans le modèle de l’intelligence fluide et cristallisée développé initialement par Raymond Cattell et John Horn. Cette approche théorique permet de dissocier les effets d’âge selon la nature des fonctions cognitives. L’intelligence fluide, dépendante de l’intégrité physiologique du système nerveux central, subit un effet d’âge négatif précoce et linéaire, tandis que l’intelligence cristallisée, qui capitalise sur les apprentissages socioculturels et l’expérience accumulée, résiste bien plus longtemps au temps.
Sur le plan affectif et motivationnel, la théorie de la sélectivité socio-émotionnelle proposée par Laura Carstensen offre une explication théorique majeure des effets d’âge observés dans le domaine relationnel. Selon cette théorie, la perception du temps futur résiduel se modifie avec l’âge. Lorsque les individus perçoivent leur temps futur comme limité, ils réorientent leurs priorités motivationnelles vers la recherche de bien-être émotionnel immédiat et de relations interpersonnelles profondément signifiantes, ce qui explique le paradoxe du bien-être chez les personnes âgées en dépit des déclins physiques.
Enfin, le modèle de l’échafaudage neural et cognitif du vieillissement (Scaffolding Theory of Aging and Cognition, STAC) stipule que les effets d’âge sur le cerveau ne sont pas purement passifs ou destructeurs. Face aux altérations structurelles liées au temps, le cerveau déploie des réseaux neuraux compensatoires pour préserver les performances cognitives, illustrant ainsi l’interaction dialectique entre altération biologique et adaptation fonctionnelle.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Pour appréhender l’effet d’âge avec précision, il convient de décomposer la notion d’âge en ses multiples dimensions constitutives, car l’âge chronologique ne représente qu’une mesure brute du passage temporel :
- L’âge biologique (ou sénescence physique) : Il reflète l’état d’intégrité fonctionnelle et cellulaire des organes et des tissus corporels. Les effets d’âge biologique se manifestent par la diminution de la capacité cardiorespiratoire, la baisse de la plasticité synaptique et la réduction de l’efficience homéostatique.
- L’âge cognitif (ou psychologique) : Il correspond aux capacités d’adaptation mentale, incluant la mémoire, l’attention sélective, le raisonnement fluide et la vitesse psychomotrice. L’effet d’âge cognitif suit des trajectoires hétérogènes selon la fonction intellectuelle ciblée.
- L’âge socio-affectif : Cette dimension concerne l’évolution des motivations, des mécanismes d’adaptation face au stress, de la maturité émotionnelle et des objectifs existentiels tout au long de la vie.
- L’âge fonctionnel : Il quantifie l’aptitude d’une personne à fonctionner de manière autonome dans son environnement quotidien comparativement aux normes établies pour sa tranche d’âge.
- L’âge subjectif : Il désigne l’âge qu’un individu ressent psychologiquement avoir. L’effet d’âge subjectif révèle souvent qu’à mesure que l’âge chronologique progresse, les individus ont tendance à se sentir substantiellement plus jeunes que leur état civil.
- L’effet d’âge normatif vs non-normatif : On distingue les influences liées à l’âge normatives (expérimentées par la quasi-totalité des individus d’un groupe d’âge, comme la puberté ou la ménopause) des trajectoires atypiques dépendantes de facteurs pathologiques ou singuliers.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer concrètement l’effet d’âge, examinons le cas de la mémoire épisodique et de la vitesse de traitement perceptif. Dans une tâche informatisée où un participant doit associer des symboles à des chiffres en un temps imparti (test de substitution symbole-chiffre), une cohorte suivie longitudinalement montre une baisse progressive de ses scores d’environ 20 à 30 % entre 30 et 75 ans. Ce ralentissement régulier de la vitesse de traitement de l’information constitue l’un des effets d’âge les plus robustes et documentés de la littérature cognitive.
À l’inverse, l’évolution du lexique et des connaissances générales offre une illustration saisissante d’un effet d’âge positif ou stable. Un adulte de 65 ans soumis à une évaluation du vocabulaire avancé ou de la culture générale obtient en moyenne des résultats supérieurs à ceux qu’il obtenait à l’âge de 25 ans. L’accumulation continue de schémas lexicaux et sémantiques au gré des décennies d’exposition au langage démontre que l’effet d’âge s’exprime également sous forme d’enrichissement qualitatif.
Sur le versant psychopathologique et clinique, considérons l’émergence des troubles anxieux et de l’humeur. La prévalence du trouble dépressif majeur atteint généralement son sommet entre la fin de l’adolescence et le milieu de la quarantaine, avant de décroître chez les personnes âgées autonomes vivant en communauté. Cet infléchissement courbe illustre un effet d’âge sur la santé mentale, souvent médiatisé par une meilleure régulation des affects et un apaisement des conflits identitaires.
9. Mesure, méthodologie et évaluation
La quantification rigoureuse de l’effet d’âge se heurte à ce que les méthodologistes nomment le problème d’identification ou l’indétermination statistique de la triade Âge-Période-Cohorte. L’équation fondamentale : Année de mesure = Année de naissance (Cohorte) + Âge implique une dépendance linéaire parfaite entre ces trois variables (Période = Cohorte + Âge), rendant impossible l’estimation directe et non ambiguë de leurs effets isolés au moyen de simples régressions linéaires standards.
Pour surmonter cette aporie, la recherche en psychologie développementale privilégie différentes architectures expérimentales :
- Le devis transversal : Consiste à évaluer simultanément des individus d’âges différents à un même moment historique. Si cette méthode est rapide et économique, elle confond intrinsèquement l’effet d’âge avec l’effet de cohorte. Un écart constaté entre un jeune de 20 ans et un aîné de 70 ans peut résulter du vieillissement ou de dissemblances historiques majeures quant à leur scolarisation ou leur nutrition.
- Le devis longitudinal : Consiste à suivre un même groupe d’individus à travers des temps de mesure répétés étalés sur plusieurs années ou décennies. Bien qu’il capte directement le changement intra-individuel, il confond l’effet d’âge avec l’effet de période (un événement sociétal majeur survenant lors d’un temps de mesure peut altérer les réponses) et subit l’effet de pratique (l’amélioration des scores due à la répétition des tests) ainsi que l’attrition sélective (les participants qui abandonnent l’étude sont souvent les moins instruits ou les plus malades).
- Les plans séquentiels de Schaie : Ces devis transversaux-séquentiels et longitudinaux-séquentiels combinent le suivi de cohortes successives mesurées à plusieurs reprises. Ils permettent d’isoler mathématiquement l’effet d’âge en le contrastant avec les effets de cohorte et de période.
- La modélisation par courbes de croissance latente (LGM) et les modèles multiniveaux : Ces outils statistiques contemporains permettent de modéliser les trajectoires de développement moyen tout en captant la variabilité interindividuelle des pentes d’évolution associées à l’âge.
10. Applications et pertinence pratique
L’identification précise des effets d’âge revêt une utilité fondamentale dans de nombreux champs appliqués. En neuropsychologie clinique, la calibration des tests psychométriques dépend impérativement d’un étalonnage stratifié par tranches d’âge. Un score brut au test de rappel libre de Grober et Buschke qui serait hautement pathologique pour un adulte de 30 ans peut s’avérer parfaitement conforme aux attentes normatives pour un patient de 82 ans. Confondre un effet d’âge physiologique avec un processus neurodégénératif (comme la maladie d’Alzheimer) conduirait à des faux positifs catastrophiques sur le plan diagnostique.
Dans le monde du travail et de la psychologie organisationnelle, la compréhension des effets d’âge désamorce les stéréotypes âgistes liés aux compétences des travailleurs seniors. Si certaines fonctions physiques ou de vitesse brute d’exécution déclinent, l’expertise contextuelle, la résolution de conflits interpersonnels, la fidélité organisationnelle et la rigueur procédurale sont fréquemment renforcées avec l’avancement en âge. Cela oriente les politiques de gestion prévisionnelle des emplois et des carrières vers une valorisation de la complémentarité intergénérationnelle.
En pédagogie et en ingénierie de la formation, l’effet d’âge dicte les démarches didactiques adoptées. L’enseignement destiné aux jeunes enfants exige un soutien externe soutenu de l’attention et des repères spatio-temporels structurés en raison de l’immaturité frontale. En revanche, l’andragogie (l’éducation des adultes) et la gérontagogie sollicitent prioritairement l’ancrage des nouveaux savoirs sur les réseaux d’expérience préexistants, en accordant un temps de traitement plus étendu sans dégrader le niveau d’exigence conceptuelle.
11. Recherches et données empiriques
L’un des monuments de la recherche empirique sur l’effet d’âge est l’étude longitudinale de Seattle (Seattle Longitudinal Study), initiée en 1956 par K. Warner Schaie. En suivant plus de 5 000 participants sur plusieurs décennies à travers des devis séquentiels, cette recherche phare a prouvé que la grande majorité des adultes ne manifestent aucun déclin intellectuel significatif avant l’âge de 60 ans. L’étude a en outre révélé que le déclin massif observé autrefois dans les études transversales résultait d’un gigantesque effet de cohorte : les générations plus récentes surpassaient leurs aînés en raison d’une amélioration considérable des conditions d’éducation formelle tout au long du XXe siècle (un phénomène apparenté à l’effet Flynn).
Toutefois, une controverse scientifique vive a opposé Schaie au psychologue Timothy Salthouse. Salthouse, s’appuyant sur des batteries massives de tests psychométriques transversaux minutieusement contrôlés, soutient que le déclin de certaines habiletés fondamentales (la vitesse de traitement, le raisonnement fluide, la mémoire spatiale) débute dès l’entrée dans la vie adulte, aux alentours de 25 à 30 ans. Selon Salthouse, les études longitudinales masqueraient cet effet d’âge précoce en raison des effets massifs d’apprentissage répété lors des réévaluations périodiques.
Parallèlement, les neurosciences cognitives du vieillissement ont confirmé que l’effet d’âge au niveau cérébral s’accompagne d’un phénomène de dédifférenciation neurale. Comme l’ont démontré des chercheurs tels que Roberto Cabeza avec le modèle HAROLD (Hemispheric Asymmetry Reduction in Older Adults), les individus plus âgés ont tendance à recruter les deux hémisphères cérébraux lors de l’exécution d’une tâche de mémoire alors que les jeunes n’activent qu’un seul hémisphère. Cette bilatéralisation compense les pertes structurelles locales pour soutenir la performance globale.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La manifestation de l’effet d’âge ne s’opère pas en vase clos biologique ; elle est profondément façonnée par les représentations et les systèmes de valeurs des différentes cultures. Dans les sociétés individualistes occidentales, où l’accent est mis sur la rapidité, la productivité économique mesurable et l’autonomie matérielle, le vieillissement est fréquemment perçu sous un prisme péjoratif, amplifiant le sentiment de perte chez les aînés.
À l’opposé, dans de nombreuses sociétés traditionnelles ou collectivistes d’Asie de l’Est et d’Afrique, imprégnées par la piété filiale ou le respect des aînés, l’avancement en âge est corrélé à une valorisation du statut social, de l’autorité morale et du respect communautaire. Les travaux pionniers de Becca Levy sur la théorie de l’incorporation des stéréotypes liés à l’âge (Stereotype Embodiment Theory) démontrent que l’intériorisation culturelle d’images positives de la vieillesse atténue l’effet d’âge délétère sur la mémoire et la motricité. Les personnes âgées exposées à des croyances valorisantes conservent des performances mnésiques significativement supérieures et affichent une longévité accrue par rapport à celles baignant dans des contextes âgistes.
De même, les rituels de passage qui marquent l’accès aux différents stades de la vie (adolescence, âge adulte) diffèrent considérablement à travers le globe, modifiant ainsi le calendrier subjectif et social de l’effet d’âge. Ce qui est identifié en Occident comme une « crise du milieu de la vie » ou une « crise de l’adolescence » ne constitue pas un invariant universel de l’âge chronologique, mais découle d’agencements culturels historiquement situés.
13. Critiques, controverses et limites
L’utilisation de la notion d’effet d’âge a fait l’objet de critiques épistémologiques et théoriques sévères. La critique la plus virulente émane du psychologue Joachim Wohlwill, qui soulignait dès les années 1970 que « l’âge n’est pas une variable indépendante manipulable ». En physique ou en chimie, une variable explicative possède un statut causal tangible. Or, le temps chronologique ne produit rien en soi : il ne fait que fournir un cadre temporel au sein duquel opèrent des processus biochimiques, environnementaux et psychologiques réels.
Traiter l’âge comme une variable causale directe constitue une simplification réificatrice. Qualifier une altération de performance de « simple effet d’âge » risque de masquer les véritables déterminants sous-jacents, qu’il s’agisse de maladies subcliniques vasculaires ignorées, de sédentarité, de privation sensorielle ou d’isolement social. Ce biais de circularité menace la gérontologie : une altération est attribuée à l’âge simplement parce qu’elle survient chez des personnes âgées.
Une seconde controverse majeure réside dans le déterminisme biologique implicite souvent véhiculé par les courbes d’effets d’âge. Présenter une trajectoire de déclin linéaire comme une fatalité liée à l’âge chronologique tend à ignorer l’extrême hétérogénéité interindividuelle qui caractérise le grand âge. Plus une population avance en âge, plus les écarts-types au sein des groupes d’âge augmentent : certains octogénaires présentent des facultés cognitives équivalentes à des quadragénaires, tandis que d’autres connaissent des atteintes sévères.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour manier le concept d’effet d’âge avec toute la rigueur scientifique requise, il importe de le démarquer nettement de notions proches qui lui sont régulièrement associées ou avec lesquelles il est souvent confondu :
- Effet de cohorte : Différence systématique observée entre des groupes d’individus nés à des périodes distinctes, imputable à des expériences historiques, socio-économiques ou éducatives partagées (par exemple, avoir grandi pendant une guerre ou durant l’expansion des technologies numériques). Contrairement à l’effet d’âge, il ne s’agit pas d’un processus ontogénétique universel, mais d’une signature générationnelle spécifique.
- Effet de période : Impact uniforme d’un événement historique macroscopique ou d’une mutation sociétale qui affecte simultanément l’ensemble d’une population à un moment donné, indépendamment de son âge (comme une pandémie mondiale, une crise financière majeure ou une révolution technologique).
- Maturation : Processus biologique endogène de déploiement des structures anatomiques et physiologiques programmé génétiquement. La maturation constitue le mécanisme causal sous-jacent de nombreux effets d’âge positifs durant les deux premières décennies de la vie.
- Sénescence : Ensemble des dégradations biologiques et physiologiques graduelles et irréversibles qui accompagnent la dernière portion du parcours de vie. Elle fournit le mécanisme causal organique aux effets d’âge descendants.
- Âge chronologique vs Âge fonctionnel : L’âge chronologique décompte le temps écoulé depuis la naissance sur une échelle civile, tandis que l’âge fonctionnel caractérise le degré réel d’autonomie et d’efficience d’un individu. L’effet d’âge décrit l’impact moyen de la première métrique sur la seconde.
15. Synthèse et points clés
L’effet d’âge représente une composante théorique et empirique majeure pour appréhender les transformations humaines au cours du cycle de vie. Il traduit la part du changement individuel imputable au développement biologique, cognitif et psychosocial lié au parcours temporel de l’existence.
Sur le plan méthodologique, isoler l’effet d’âge impose une vigilance extrême afin de ne pas le confondre avec les effets de cohorte (marqués par les contextes historiques de naissance) et les effets de période (marqués par les événements contemporains à la mesure). L’utilisation de protocoles séquentiels transversaux et longitudinaux complexes s’avère indispensable pour neutraliser ces artefacts.
L’effet d’âge n’est pas réductible à un déclin généralisé. Il obéit à un profil multidirectionnel et multidimensionnel : alors que les capacités physiques et le traitement fluide de l’information manifestent une érosion avec les années, les composantes cristallisées de l’esprit, l’expertise et la régulation socio-émotionnelle connaissent des gains et une stabilité remarquables. En définitive, l’âge n’est pas un moteur agissant par lui-même, mais le théâtre temporel où se conjuguent biologie, culture et capacité adaptative tout au long de l’existence.
Références
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- Levy, B. (2009). Stereotype embodiment: A psychosocial approach to aging. Current Directions in Psychological Science, 18(6), 332–336. https://doi.org/10.1111/j.1467-8721.2009.01662.x
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