CLES : Évaluer le stress chez l’enfant

Analyse approfondie des échelles d’événements de vie de Coddington (CLES) : fondements théoriques, calcul des unités de changement de vie (LCU) et applications cliniques en pédopsychiatrie.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 31, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 31, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

Ce contenu fait l'objet d'un examen scientifique rigoureux et de normes éditoriales médicales afin de garantir l'exactitude clinique et la conformité aux directives fondées sur des preuves (APA / OMS).

Face aux bouleversements familiaux, scolaires et environnementaux, l’évaluation objective du fardeau adaptatif chez l’enfant et l’adolescent constitue un enjeu déterminant de la pédopsychiatrie contemporaine. L’écosystème développemental requiert des instruments standardisés capables de quantifier le retentissement des transitions critiques sur la santé psychologique et somatique. Parmi ces dispositifs cliniques majeurs, les échelles d’événements de vie de Coddington occupent une place pionnière pour convertir des ruptures biographiques concrètes en indicateurs quantitatifs rigoureux du stress cumulé.

Échelles d’événements de vie de Coddington (CLES)

1. Définition concise

Les échelles d’événements de vie de Coddington (souvent abrégées sous l’acronyme CLES, pour Coddington Life Events Scales) constituent une batterie psychométrique standardisée conçue pour inventorier et quantifier l’impact des changements de vie majeurs survenus au cours des douze derniers mois chez les enfants et les adolescents. Développé initialement par le pédopsychiatre américain R. Dean Coddington, cet instrument évalue la charge cumulative d’adaptation biopsychosociale imposée par des événements désirables ou indésirables touchant la sphère familiale, scolaire, relationnelle ou sanitaire.

Sur le plan métrologique, l’outil repose sur la sommation pondérée d’unités conventionnelles d’ajustement nommées « unités de changement de vie » (en anglais, Life Change Units ou LCU). Chaque événement listé s’est vu attribuer une valeur pondérale calibrée à partir de consensus d’experts pédiatriques et d’études normatives de cohorte, reflétant l’effort psychologique et physiologique moyen exigé d’un jeune pour rétablir son équilibre homéostatique.

En pratique clinique et en recherche épidémiologique, les CLES permettent d’établir un profil longitudinal du stress pédiatrique en distinguant les trimestres de survenue des événements. Cet étalonnage temporel offre aux cliniciens une cartographie fine des périodes de vulnérabilité accrue aux troubles psychosomatiques, aux épisodes dépressifs, aux décompensations anxieuses et aux troubles des conduites.

2. Étymologie et origine linguistique

L’acronyme CLES dérive directement de la locution anglaise Coddington Life Events Scales. L’élément éponyme Coddington honore les travaux fondateurs du docteur Robert Dean Coddington (1924–2010), professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, qui introduisit ce paradigme d’investigation au début des années 1970 aux États-Unis.

Le vocable « événement de vie » traduit le concept anglo-saxon de life event, popularisé en psychopathologie quantitative par Adolf Meyer au début du vingtième siècle à travers ses « graphiques de vie » (life charts), puis formalisé par les modèles du stress psychosocial. Le substantif « échelle » provient du latin scala (« échelon, échelle »), désignant tout dispositif d’évaluation gradué permettant d’ordonner des grandeurs d’observation.

L’intégration de la terminologie dans les pays francophones s’est opérée dès la fin des années 1970 au contact des écrits traduits sur la pédiatrie psychosomatique et l’épidémiologie clinique. Dans le discours savant francophone contemporain, on emploie indifféremment l’expression intégrale « Échelles d’événements de vie de Coddington » ou le sigle international « CLES », souvent décliné selon la tranche d’âge concernée.

3. Prononciation et forme grammaticale

Dans l’usage linguistique français, le sigle CLES est couramment articulé selon une prononciation syllabique francisée [klɛs] (« clèss ») ou, plus rarement, par épellation académique [se.ɛl.ə.ɛs]. En contexte anglophone spécialisé, il s’énonce généralement lettre par lettre ou sous une forme phonétique identique.

D’un point de vue morphosyntaxique, CLES s’emploie principalement comme un nom propre féminin pluriel (« les CLES ont été administrées »), en accord avec le substantif féminin « échelles » sous-jacent à l’acronyme. Toutefois, lorsqu’il renvoie globalement au système d’évaluation ou au manuel d’intervention standardisé, une construction au masculin singulier peut être observée dans la littérature (« le CLES constitue un inventaire robuste »).

Le terme fonctionne également comme une épithète modifiant un sous-ensemble d’instruments dérivés, adoptant les suffixes standardisés du modèle : CLES-P pour la version préscolaire (Preschool), CLES-C pour la version enfantine (Children), et CLES-A pour l’échelle dédiée aux adolescents (Adolescents).

4. Explication conceptuelle détaillée

L’assise conceptuelle des échelles de Coddington repose sur l’hypothèse centrale de l’homéostasie adaptative développée au sein des sciences du stress en psychologie. Toute modification substantielle de l’environnement physique ou relationnel d’un enfant requiert une dépense d’énergie psychologique et somatique pour parvenir à un nouvel équilibre fonctionnel. Qu’un événement soit objectivement heureux (naissance d’un puîné, déménagement dans une maison plus vaste, réussite scolaire éclatante) ou indésirable (divorce des parents, deuil intrafamilial, hospitalisation prolongée), il exige une réorganisation cognitive, émotionnelle et comportementale.

Contrairement aux modèles cognitifs subjectifs du stress — qui postulent que la détresse dépend exclusivement de l’évaluation cognitive individuelle du stresseur — le modèle des CLES adopte une perspective empirique quasi-normative. Il postule que certains événements biographiques possèdent une gravité intrinsèque moyenne d’ajustement pour un stade développemental donné. En accumulant ces exigences sur une période resserrée, l’organisme pédiatrique épuise ses réserves d’autorégulation, atteignant un seuil critique d’allostasie susceptible d’engendrer une vulnérabilité morbide.

La métrique des CLES délimite son champ d’observation aux événements discrets, identifiables et datables, survenus dans l’espace temporel d’une année. Elle se distingue ainsi sciemment des stresseurs chroniques invisibles (comme la pauvreté structurelle permanente ou la négligence parentale passive continue), bien que de tels événements discrets puissent ponctuer ou aggraver un terreau de précarité préexistant. Les bornes du construct explorent ainsi le fardeau des transitions plutôt que les traits immuables de personnalité.

Une dimension majeure du dispositif réside dans la temporalisation intra-annuelle. Les CLES segmentent l’année d’observation en quatre trimestres consécutifs (0 à 3 mois, 3 à 6 mois, 6 à 9 mois, 9 à 12 mois). Cette découpe longitudinale reconnaît explicitement l’amortissement temporel de l’impact événementiel : une rupture survenue au cours du trimestre immédiat exerce une pression d’ajustement plus vive et cliniquement plus déstabilisante qu’un événement équivalent survenu onze mois auparavant, dont les effets d’ajustement primaire sont présumés intégrés.

5. Développement historique

La genèse des échelles de Coddington s’inscrit dans le prolongement direct de la révolution psychométrique initiée à la fin des années 1960 par les psychiatres Thomas Holmes et Richard Rahe. En 1967, ces derniers publièrent la célèbre Social Readjustment Rating Scale (SRRS), conçue pour quantifier le stress psychosocial chez l’adulte à travers une métrique d’unités de réajustement social. Toutefois, la SRRS présentait une inadaptation manifeste pour le public jeune, ignorant les spécificités de la scolarité, des dépendances familiales et des stades d’acquisition de l’enfance.

Percevant cette lacune méthodologique majeure, le docteur Robert Dean Coddington engagea une vaste série d’enquêtes cliniques dès 1970 auprès de pédiatres, de pédopsychiatres, d’enseignants et de travailleurs sociaux de l’Ohio. En 1972, il publia dans le Journal of Psychosomatic Research deux articles séminaux établissant les normes de base et les pondérations de stress pour différentes tranches d’âge pédiatriques, totalisant un échantillon normatif remarquable de plus de 3 500 jeunes en population générale.

Dans les décennies suivantes, les échelles furent formalisées, révisées et éditées commercialement sous forme de questionnaires standardisés par les éditions Multi-Health Systems (MHS). Les révisions successives des années 1980 et 1990 ont permis d’affiner les propriétés psychométriques des versions auto-administrées pour adolescents et des versions hétéro-évaluées par les parents pour les nourrissons et les jeunes enfants.

Au début du vingt-et-unième siècle, les CLES ont fait l’objet d’adaptations transculturelles rigoureuses, notamment en Europe, en Asie et en Amérique latine. Ces réplicats ont confirmé la pérennité du concept tout en intégrant de nouvelles problématiques contemporaines, telles que l’exposition accrue aux recompositions familiales complexes ou les transitions technologiques de la modernité.

6. Fondements théoriques

Les échelles de Coddington s’articulent autour de plusieurs courants majeurs de la psychométrie et de la médecine comportementale. Le premier ancrage relève de la physiologie du stress théorisée par Hans Selye à travers le Syndrome Général d’Adaptation (SGA). Dans cette perspective, toute sollicitation environnementale requiert une réponse non spécifique de l’organisme. Coddington a transposé ce concept biologique aux dimensions psychosociales de la pédiatrie : l’accumulation de réaménagements quotidiens provoque une fatigue adaptative, abaissant le seuil d’immunité psychologique et physiologique.

Le second pilier théorique est la théorie du développement psychosocial d’Erik Erikson combinée aux étapes cognitives de Jean Piaget. Coddington a reconnu que la perception et le retentissement d’un événement dépendent intrinsèquement de l’âge maturationnel de l’enfant. La perte d’un animal de compagnie n’a pas la même résonance pour un tout-petit de 4 ans, un écolier de 8 ans ou un adolescent de 16 ans. C’est pourquoi la pondération en LCU des événements varie scrupuleusement d’une tranche d’âge à l’autre, traduisant la réalité développementale du sujet.

Le troisième fondement mobilise le modèle biomédical et psychosomatique de la causalité multifactorielle. L’évaluation standardisée des événements biographiques ne cherche pas à établir une relation mécanique linéaire entre un événement et une maladie, mais à quantifier un facteur de risque environnemental précipitant. Le fardeau d’ajustement agit comme un déclencheur interagissant avec des vulnérabilités génétiques, neurobiologiques ou tempéramentales préexistantes.

7. Composantes clés, formes et dimensions

Le système des échelles de Coddington se structure en plusieurs versions dépendantes de l’âge du sujet et du mode de recueil de données, couvrant des domaines de vie universels :

  • Formes standardisées selon l’âge :
    • CLES-P (Preschool) : Destinée aux enfants de la naissance à 5 ans, exclusivement complétée par les parents ou tuteurs légaux (environ 30 à 40 items selon les versions).
    • CLES-C (Child) : Conçue pour la tranche de 6 à 12 ans (écoliers), disponible en hétéro-évaluation parentale ou en passation assistée par le praticien (environ 36 à 42 items).
    • CLES-A (Adolescent) : Calibrée pour les 13 à 19 ans, utilisable en auto-questionnaire direct par l’adolescent ou en version parentale croisée (comportant jusqu’à 50 items).
  • Métrique des unités de changement de vie (LCU) : Chaque item se voit affecter un coefficient numérique fixe issu des tables normatives de Coddington. Par exemple, le décès d’un parent présente une valeur de pondération très élevée (environ 90 à 100 LCU), tandis que l’entrée dans une nouvelle classe ou un déménagement local reçoit une valeur modérée (environ 20 à 35 LCU).
  • Dimensions écologiques explorées :
    • Sphère intrafamiliale : Divorce parental, remariage, naissance d’un puîné, conflits conjugaux marqués, maladie grave d’un parent ou d’un membre de la fratrie.
    • Sphère scolaire et extrascolaire : Changement d’établissement, redoublement, difficultés d’apprentissage, suspension de cours, réussite académique ou sportive significative.
    • Sphère interpersonnelle et sociale : Rupture sentimentale (chez l’adolescent), perte d’un ami proche, intégration d’un nouveau groupe de pairs, exclusion relationnelle.
    • Sphère somatique et personnelle : Hospitalisation personnelle, accident corporel grave, démêlés judiciaires, apparition d’une maladie chronique.
  • Axe chronologique trimestriel : La grille impose de dater chaque événement coché dans un cadran temporel spécifique : 0–3 mois, 3–6 mois, 6–9 mois ou 9–12 mois précédents.

8. Exemples et cas cliniques illustratifs

Pour appréhender l’utilité clinique du dispositif, considérons le cas d’Adrien, un collégien de 14 ans orienté vers une consultation de pédopsychiatrie pour une chute abrupte de ses résultats scolaires, doublée d’accès de colère inexpliqués et de céphalées matinales récurrentes sans étiologie organique décelable. Les bilans cognitifs et somatiques initiaux n’avaient révélé aucune anomalie structurelle.

L’administration de la CLES-A révèle une cascade d’événements condensés sur les cinq derniers mois. Au cours du trimestre 0–3 mois, Adrien a vécu la séparation conflictuelle de ses parents (pondération LCU très forte) et le départ de son frère aîné pour l’université (LCU modérée). Au cours du trimestre 3–6 mois, il avait dû déménager et changer d’établissement scolaire. Le calcul des LCU trimestrielles montre un score cumulé excédant le quatre-vingt-dixième centile des normes d’âge, alertant immédiatement l’équipe soignante sur un syndrome d’épuisement allostatique sévère.

Un second exemple illustratif concerne Léa, une fillette de 4 ans examinée en pédiatrie pour la résurgence brutale d’une énurésie secondaire et de terreurs nocturnes. La passation de la CLES-P auprès de sa mère met en lumière trois événements intervenus durant les trois derniers mois : la naissance de jumeaux au sein du foyer, la reprise d’une activité professionnelle à plein temps par la mère et l’hospitalisation brève du grand-père maternel. La sommation des LCU confirme une exigence adaptative démesurée pour son stade psychoaffectif, orientant la prise en charge vers des entretiens de guidance parentale et la sécurisation du lien d’attachement plutôt que vers des investigations invasives.

9. Mesure et évaluation psychométrique

La passation des échelles de Coddington est rapide, nécessitant habituellement entre 10 et 15 minutes par répondant. L’examinateur demande au sujet ou à son représentant légal de cocher chaque événement survenu au cours de l’année écoulée et de préciser la fenêtre temporelle exacte de son apparition. La cotation manuelle ou informatisée consiste à convertir chaque case cochée en son équivalent LCU normatif avant de calculer la somme arithmétique globale et les sommes trimestrielles respectives.

Les scores bruts obtenus sont ensuite rapportés à des tables de conversion percentilées étalonnées en fonction de l’âge de l’enfant et de la version utilisée. Un score composite global se situant entre le soixante-quinzième et le quatre-vingt-dixième centile signale un stress environnemental substantiel ; un score franchissant le quatre-vingt-dixième centile délimite une zone d’alerte critique où le risque de décompensation clinique s’accroît de façon exponentielle.

Du point de vue des propriétés métrologiques, les CLES affichent une consistance interne globale satisfaisante ainsi qu’une fidélité test-retest acceptable sur des intervalles courts (de l’ordre de deux à quatre semaines), bien que la mémoire des événements lointains puisse induire un léger biais rétrospectif. La validité de critère a été corroborée par des corrélations robustes avec d’autres échelles de psychopathologie infantile, notamment l’Achenbach System of Empirically Based Assessment (CBCL) et les inventaires d’anxiété pédiatrique.

10. Applications et pertinence pratique

L’utilisation des CLES s’étend à un vaste spectre d’activités cliniques, préventives et institutionnelles :

  • Consultations de pédopsychiatrie et de psychologie clinique : L’outil sert de cadrage anamnétique standardisé lors du premier accueil, permettant d’objectiver si les symptômes présentés par le mineur s’enracinent dans une crise de vie situationnelle aiguë ou s’ils relèvent d’une organisation pathologique structurelle plus ancienne.
  • Services de pédiatrie générale et de médecine psychosomatique : Les CLES sont largement mobilisées dans l’investigation des douleurs abdominales récurrentes, des céphalées idiopathiques, de l’aggravation inexpliquée d’un asthme ou d’un diabète de type 1, en mettant en relief la contribution du stress événementiel à la labilité neurovégétative.
  • Psychologie scolaire et orientation éducative : L’instrument aide les psychologues de l’éducation à contextualiser des difficultés scolaires subites ou des perturbations relationnelles graves, évitant de stigmatiser l’élève lorsque sa disponibilité cognitive est temporairement absorbée par des séismes biographiques.
  • Protection de l’enfance et expertises médico-légales : Dans le cadre d’évaluations ordonnées par la justice (séparations hautement conflictuelles, ordonnances de placement), la quantification objective du cumul des ruptures offre un étayage impartial pour préserver l’intérêt supérieur du mineur.

11. Recherche et données empiriques

Depuis les travaux initiaux de Coddington en 1972, une abondante littérature internationale s’est appuyée sur les CLES pour explorer les liens complexes entre environnement et développement infantile. Les recherches pionnières de Coddington avaient démontré une relation positive quasi-linéaire entre des scores élevés de LCU et l’incidence de pathologies somatiques infantiles aiguës, incluant des affections infectieuses, des crises ulcéreuses et des accidents traumatiques répétés.

Dans les décennies suivantes, des chercheurs tels que Compas, Davis ou Newcomb ont enrichi la méthodologie en confrontant les CLES à des mesures de l’évaluation subjective et du soutien social. Les méta-analyses contemporaines consacrées au stress cumulé confirment que la charge en LCU prédit de manière significative l’apparition de troubles internalisés (dépression, anxiété de séparation) et externalisés (troubles oppositionnels), avec des tailles d’effet modérées à fortes lorsque les événements se concentrent dans le trimestre le plus proche.

Par ailleurs, les travaux neurobiologiques récents sur les traumatismes développementaux et la charge allostatique s’appuient régulièrement sur les scores de Coddington pour corréler le nombre d’événements de vie critiques avec les marqueurs de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HPA), tels que le cortisol salivaire matinal, ainsi qu’avec des biomarqueurs immunitaires pro-inflammatoires chez l’enfant.

12. Considérations socioculturelles et transculturelles

La validité d’un inventaire d’événements de vie dépend étroitement de la trame culturelle dans laquelle évoluent les jeunes participants. Les pondérations originelles établies par Coddington dans l’Ohio des années 1970 reflétaient les valeurs dominantes d’une société occidentale industrialisée centrée sur la famille nucléaire. La transposition des CLES dans des contextes socioculturels variés a exigé des adaptations d’envergure.

Dans les cultures valorisant les structures familiales élargies ou communautaires, l’impact de certains événements (comme l’arrivée d’un parent éloigné sous le même toit ou la prise en charge éducative par les grands-parents) ne porte pas la même charge de déstabilisation que dans un cadre strictement nucléaire. De même, la stigmatisation attachée au divorce, à l’échec scolaire ou aux déboires judiciaires varie considérablement selon les normes collectives et les appartenances religieuses.

Des études d’adaptation transculturelle conduites en Espagne, en Italie, en Turquie ou en Asie de l’Est ont montré que, si l’architecture générale de l’instrument conserve une excellente validité transculturelle, le recalibrage local des poids de pondération LCU est indispensable pour refléter fidèlement le coût adaptatif perçu par les populations concernées. Les chercheurs soulignent également la nécessité d’inclure des stresseurs spécifiques aux contextes de migration forcée ou de précarité urbaine.

13. Critiques, controverses et limites méthodologiques

En dépit de sa diffusion historique, le paradigme des échelles de Coddington a suscité plusieurs critiques d’ordre théorique et méthodologique au sein de la communauté psychologique :

Le principal reproche adressé à l’instrument tient à sa nature normative objective, qui néglige la médiation de l’évaluation cognitive individuelle. Selon le modèle transactionnel du stress développé par Richard Lazarus et Susan Folkman, un même événement biographique peut être interprété comme une menace paralysante, une perte irrémédiable ou au contraire un défi stimulant, en fonction des ressources psychologiques du sujet. En assignant un score LCU rigide et universel à chaque fait, les CLES risquent d’occulter la résilience psychologique propre à chaque enfant.

Une seconde controverse concerne le biais de mémoire rétrospectif et la désirabilité sociale. Lorsqu’un parent complète l’échelle a posteriori pour un enfant manifestant déjà des troubles sévères, il peut être tenté de surdéclarer ou de surévaluer les événements passés pour fournir une explication causale rassurante au problème de son enfant (phénomène d’effort de justification ou de biais de recherche d’effort).

Enfin, les cliniciens pointent le risque de confusion entre stresseurs indépendants et symptômes prodromiques dépendants. Certains événements listés (par exemple, « suspension scolaire » ou « conflits violents avec les pairs ») ne constituent pas toujours des stresseurs environnementaux exogènes purs, mais représentent parfois les premières manifestations d’un trouble psychiatrique émergent chez l’adolescent, induisant une causalité circulaire complexe.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

Pour prévenir les confusions taxonomiques fréquentes en évaluation psychosociale, il importe de distinguer les CLES de plusieurs concepts et outils voisins :

  • Social Readjustment Rating Scale (SRRS) de Holmes et Rahe : Conçue spécifiquement pour la population adulte, la SRRS partage le même cadre conceptuel fondé sur les LCU mais intègre des items professionnels, matrimoniaux et financiers inapplicables à l’enfance. Les CLES constituent son pendant développemental pédiatrique.
  • Coddington Life Events Scales (CLES) vs Common Language Effect Size (CLES) : En méthodologie et en statistique inférentielle, le sigle CLES désigne également la taille d’effet en langage commun (théorisée par McGraw et Wong en 1992), qui calcule la probabilité qu’un individu pris au hasard dans un groupe obtienne un score supérieur à un individu pris au hasard dans un autre groupe. Il s’agit d’une pure homonymie d’acronyme sans lien avec l’échelle pédiatrique de Coddington.
  • Inventaires de micro-stresseurs quotidiens (Daily Hassles) : Alors que les CLES recensent les événements biographiques majeurs, ponctuels et disruptifs, les échelles de tracas quotidiens (telles que le Hassles Scale de Kanner) mesurent les micro-irritations répétées et les frustrations chroniques de la vie courante.
  • Questionnaires d’expériences négatives de l’enfance (Adverse Childhood Experiences, ACE) : Les questionnaires ACE se focalisent exclusivement sur les traumatismes graves et chroniques (maltraitance physique, violences sexuelles, négligence sévère, dysfonctionnement familial profond), tandis que les CLES englobent un spectre plus large incluant des événements normatifs et positifs exigeant un réajustement.

15. Synthèse et points clés à retenir

Les échelles d’événements de vie de Coddington demeurent une référence majeure dans l’histoire de la psychométrie appliquée à l’enfance et à l’adolescence. Leur apport essentiel réside dans la modélisation mathématique du stress environnemental cumulé à travers le concept opérationnel des unités de changement de vie (LCU).

En proposant des versions adaptées aux tout-petits (CLES-P), aux enfants d’âge scolaire (CLES-C) et aux adolescents (CLES-A), et en intégrant un découpage trimestriel minutieux sur les douze derniers mois, l’instrument fournit aux cliniciens un cadre anamnétique rigoureux pour relier chronologiquement l’apparition de symptômes cliniques à des ruptures de l’environnement de vie.

Si l’évaluation moderne préconise désormais de croiser cette mesure objective avec des inventaires du stress perçu et des capacités de coping individuel, les CLES conservent une valeur prédictive et diagnostique de premier plan pour identifier les jeunes exposés à une surcharge allostatique et orienter les actions de prévention ciblées.

Références

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  • Coddington, R. D. (1972). The significance of life events as etiologic factors in the diseases of children: II. A study of a normal population. Journal of Psychosomatic Research, 16(3), 205–213. https://doi.org/10.1016/0022-3999(72)90045-1
  • Coddington, R. D. (1999). Coddington Life Events Scales (CLES): Technical manual. Multi-Health Systems. https://www.mhs.com/
  • Compas, B. E., Davis, G. E., & Forsythe, C. J. (1987). Characteristics of life events during adolescence. American Journal of Community Psychology, 15(1), 85–104. https://doi.org/10.1007/BF00919760
  • Holmes, T. H., & Rahe, R. H. (1967). The Social Readjustment Rating Scale. Journal of Psychosomatic Research, 11(2), 213–218. https://doi.org/10.1016/0022-3999(67)90010-4
  • Villalonga-Olives, E., Valderas, J. M., Palacio-Vieira, J. A., Herdman, M., Rajmil, L., & Alonso, J. (2008). The adaptation into Spanish of the Coddington Life Events Scales (CLES). Quality of Life Research, 17(3), 447–452. https://doi.org/10.1007/s11136-008-9320-y

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 31). CLES : Évaluer le stress chez l’enfant. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=echelles-evenements-de-vie-coddington-cles
Looti, Mohammed. “CLES : Évaluer le stress chez l’enfant.” Base de données de psychologie en français, 31 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=echelles-evenements-de-vie-coddington-cles.
Looti, Mohammed. “CLES : Évaluer le stress chez l’enfant.” Base de données de psychologie en français. octobre 31, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=echelles-evenements-de-vie-coddington-cles.