Échelle A-S : Mesurer les Préjugés Antisémites

L’échelle A-S (Anti-Semitism Scale) est un instrument psychométrique pionnier conçu à Berkeley par Adorno et son équipe pour mesurer l’idéologie antisémite.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 21, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 21, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

Ce contenu fait l'objet d'un examen scientifique rigoureux et de normes éditoriales médicales afin de garantir l'exactitude clinique et la conformité aux directives fondées sur des preuves (APA / OMS).

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la psychologie sociale et la psychologie politique se sont heurtées à la nécessité impérieuse de comprendre les racines psychologiques de l’intolérance et des persécutions de masse. L’échelle A-S (Anti-Semitism Scale), mise au point par le groupe de recherche de Berkeley sous l’égide de Theodor W. Adorno, Else Frenkel-Brunswik, Daniel J. Levinson et R. Nevitt Sanford, constitue la première tentative psychométrique rigoureuse d’évaluation quantitative des attitudes antisémites et des structures d’idéologie hostile à l’égard des minorités juives. Cet instrument a servi de tremplin conceptuel et méthodologique pour l’élaboration de la célèbre théorie de la personnalité autoritaire.

Échelle A-S (Anti-Semitism Scale)

1. Définition concise

L’échelle A-S (abréviation de l’anglais Anti-Semitism Scale) est un outil d’évaluation psychométrique conçu pour quantifier l’intensité, la structure et les dimensions cognitives, affectives et comportementales des préjugés hostiles dirigés contre la communauté juive. Initialement développée dans les années 1940 à l’Université de Californie à Berkeley, elle opérationnalise l’antisémitisme non pas comme une série d’opinions isolées, mais comme un système d’attitudes cohérent, interconnecté et ancré dans des tendances psychologiques profondes.

Au sens large, cette échelle psychologique examine la mesure dans laquelle un individu adhère à des représentations stéréotypées négatives, perçoit les Juifs comme une menace sociale ou politique, et soutient des politiques de discrimination, d’exclusion ou de ségrégation. Elle part du principe empirique selon lequel l’idéologie antisémite repose sur un ensemble complexe de rationalisations idéologiques, où coexistent le rejet de la supposée insularité du groupe et, paradoxalement, la peur de son assimilation ou de son infiltration au sein de la société majoritaire.

Dans l’histoire des sciences du comportement, l’échelle A-S représente la composante matricielle d’un vaste programme d’investigation sur la genèse psychologique du fascisme. Elle a démontré que l’hostilité envers les Juifs n’était généralement pas un phénomène singulier et circonscrit, mais qu’elle s’articulait systématiquement avec un ethnocentrisme plus large et une prédisposition caractérielle à la soumission inconditionnelle envers l’autorité établie, mesurée ultérieurement par l’échelle F.

2. Étymologie et origine linguistique

L’appellation « Échelle A-S » provient de l’acronyme anglophone A-S Scale, formé par les initiales contractées du mot composé Anti-Semitism (antisémitisme) et du terme Scale (échelle de mesure psychométrique). L’élément lexical anti- est issu du préfixe grec antique ἀντί (antí), signifiant « opposé à », « contre » ou « à la place de ». Le radical sémitisme trouve sa source dans le nom propre biblique Sem (en hébreu Šēm), transmis par le grec Σήμ (Sḗm) et le latin chrétien, employé par la linguistique comparée du XVIIIe siècle pour classifier une famille de langues proche-orientales.

Le substantif « antisémitisme » a été popularisé dans le champ politique allemand vers la fin du XIXe siècle par le journaliste Wilhelm Marr en 1879, qui l’a substitué au terme plus religieux de Judenhass (haine des Juifs) afin de conférer une tonalité prétendument rationnelle, laïque et scientifico-raciale à l’hostilité judéophobe. Lorsque Daniel J. Levinson et ses collègues de Berkeley ont formalisé la recherche quantitative sur ce construit en 1944 et 1950, ils ont adopté l’acronyme « A-S » pour désigner avec neutralité scientifique une échelle d’attitude standardisée selon les critères de la psychologie différentielle.

Dans la littérature francophone académique, on rencontre indifféremment les locutions « échelle d’antisémitisme », « échelle A-S » ou « échelle d’attitude envers les Juifs de Levinson et Sanford ». Il importe également de noter, d’un point de vue linguistique et historique, qu’une ambiguïté occasionnelle existe avec l’étude de réaction « Ascendance-Soumission » (A-S Reaction Study) conçue deux décennies plus tôt en 1928 par Gordon Allport et Floyd Allport ; toutefois, dans la terminologie contemporaine de la psychologie sociale des préjugés, « échelle A-S » réfère quasi unanimement à l’échelle d’Adorno et de ses collaborateurs.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan phonétique, l’expression s’énonce en français sous la transcription internationale [e.ʃɛl a.ɛs]. Lorsque l’acronyme anglophone d’origine est repris oralement par les chercheurs, la prononciation suit les lettres de l’alphabet français (« A » [a] – trait d’union – « S » [ɛs]) ou, dans un contexte internationalisé, l’anglais standard [eɪ ɛs skeɪl].

D’un point de vue grammatical, « échelle A-S » est un syntagme nominal féminin invariable quant à son sigle. On dira ainsi « l’échelle A-S », « de l’échelle A-S » et « les échelles A-S » lorsque plusieurs déclinaisons instrumentales sont mises en comparaison. Le terme est couramment employé comme apposition ou complément déterminatif : « le score global à l’échelle A-S », « l’administration de l’échelle A-S », ou « les sous-échelles de l’échelle A-S ».

En matière d’usage scientifique, le syntagme s’accompagne systématiquement de majuscules disjointes reliées par un tiret pour le sigle (« A-S »), afin d’éviter toute confusion avec d’autres échelles standardisées de la personnalité. Dans les rapports de recherche contemporains, l’usage exige généralement de définir le sigle dès sa première occurrence textuelle (« l’échelle d’antisémitisme [échelle A-S] ») avant d’utiliser la forme abrégée tout au long des analyses psychométriques et interprétatives.

4. Explication conceptuelle détaillée

L’échelle A-S ne se contente pas d’enregistrer des manifestations superficielles d’antipathie interpersonnelle ; elle théorise l’antisémitisme comme une idéologie globale régie par une logique interne rigide. Selon le cadre conceptuel développé dans le cadre des études sur la personnalité autoritaire, le préjugé antisémite est un système fonctionnel de représentations qui satisfait des besoins psychologiques intrapsychiques chez le sujet intolérant. Il fournit des cibles externes commodes pour la projection de pulsions inacceptables, d’angoisses économiques et de frustrations sociales.

Le périmètre du concept mesuré par l’échelle A-S englobe plusieurs strates d’accusations mutuellement contradictoires mais psychologiquement cohérentes. L’instrument met en lumière ce que les auteurs ont appelé le « syndrome du bouc émissaire » : les membres de l’exogroupe juif sont simultanément dépeints comme des capitalistes avides accaparant les richesses nationales et comme des agitateurs subversifs complotant contre l’ordre établi. L’échelle démontre ainsi que l’idéologie antisémite n’obéit pas aux règles de la logique formelle ou à l’observation factuelle, mais à une dynamique projectuelle impérieuse.

Une dimension fondamentale de l’échelle réside dans l’analyse de la dialectique entre exclusion et intrusion. D’un côté, le sujet à haut score A-S reproche aux Juifs leur « séparatisme », leur « impénétrabilité culturelle » et leur fidélité exclusive envers leur propre communauté, affirmant qu’ils refusent de se fondre dans la collectivité générale. D’un autre côté, le même répondant dénonce avec véhémence l’assimilationnisme des Juifs, leur intégration économique ou professionnelle, qu’il perçoit comme une intrusion menaçante et une tentative d’altération de l’identité du groupe majoritaire. L’échelle démontre empiriquement que ces deux griefs, bien que formellement antinomiques, sont positivement et étroitement corrélés chez les personnalités prévenues.

Enfin, l’échelle A-S examine les dispositions comportementales conatives et punitives, évaluant le degré d’acceptation de mesures discriminatoires explicites. Ces mesures s’étendent de la simple restriction à l’accès de certains clubs privés ou universités, jusqu’à des formes institutionnalisées d’interdiction professionnelle, de ségrégation géographique ou de répression légale. L’échelle conceptualise ainsi l’antisémitisme comme un continuum allant des croyances stéréotypées latentes jusqu’à l’approbation active de persécutions d’État.

5. Développement historique

La genèse de l’échelle A-S s’inscrit dans le contexte tragique des années 1940. Face aux informations grandissantes concernant la Shoah et devant la persistance de courants judéophobes aux États-Unis, le Comité juif américain (American Jewish Committee) mandate et finance, par le biais de son Département de recherche scientifique, une vaste enquête sociopsychologique. Ce projet réunit à l’Université de Californie à Berkeley des théoriciens de l’École de Francfort exilés, dont Theodor W. Adorno, et des psychologues empiristes et cliniciens américains, notamment Daniel J. Levinson, R. Nevitt Sanford et Else Frenkel-Brunswik.

La première formalisation de l’outil a lieu en 1944 sous l’impulsion de Daniel J. Levinson et R. Nevitt Sanford, qui publient un article séminal dans le Journal of Psychology intitulé « A scale for the measurement of anti-Semitism ». Cette première version comprenait 52 items couvrant divers aspects stéréotypiques et normatifs. Les concepteurs y affinaient la méthode d’évaluation psychométrique des attitudes sociales par le biais de formules délibérément formulées pour refléter des clichés culturels largement répandus, facilitant ainsi l’expression d’opinions intolérantes sans déclencher immédiatement un réflexe de dissimulation sociale.

Dans la phase subséquente (1945-1949), intégrée au monumental ouvrage collectif The Authoritarian Personality paru en 1950, l’échelle A-S a été soumise à des révisions et compressions successives. Les formes initiales (notamment la Forme 78 et la Forme 52) ont été distillées pour aboutir à des versions plus compactes de 24 items, puis intégrées à des batteries d’évaluation plus vastes. L’analyse des résultats de l’échelle A-S a constitué le socle de toute la démonstration des chercheurs de Berkeley : constatant que l’antisémitisme était intimement lié à la dépréciation systématique d’autres minorités (les Afro-Américains, les Philippins, les minorités religieuses), ils ont développé l’échelle E (Éthnocentrisme), avant de rechercher les dispositions profondes de la structure de personnalité par l’intermédiaire de l’échelle F (Fascisme potentiel).

6. Fondements théoriques

L’assise théorique de l’échelle A-S repose sur une synthèse sans précédent entre la théorie critique de la société issue du marxisme occidental et la métapsychologie freudienne. Theodor W. Adorno et ses collaborateurs postulaient que les idéologies sociales ne sont pas de simples ensembles de doctrines apprises passivement au cours de l’instruction, mais constituent des expressions dynamiques des conflits émotionnels inconscients et des modes de défense du Moi.

Le prisme psychanalytique prédomine dans l’interprétation des réponses à l’échelle. Pour les chercheurs de Berkeley, les individus hautement antisémites présentent souvent une structure psychologique caractérisée par un Moi fragile, incapable de gérer l’ambivalence envers les figures d’autorité parentale. Les pulsions agressives refoulées à l’égard de parents stricts et punitifs sont déplacées par le mécanisme de projection sur des cibles socialement vulnérables ou stigmatisées. Le Juif devient alors le récipiendaire fantasmatique des désirs coupables du sujet : cupidité, sensualité excessive, goût immodéré du pouvoir ou rupture avec l’autorité morale conventionnelle.

D’un point de vue sociologique et psychosocial, l’échelle s’inspire également des travaux théoriques sur la dynamique endogroupe/exogroupe (in-group/out-group) initiés par William Graham Sumner. La structure cognitive du sujet prévenu repose sur une dichotomisation rigide du monde : le « nous » (le groupe propre, idéalisé, exempt de tout vice) et le « eux » (l’exogroupe dévalué, tenu pour intrinsèquement menaçant et immoral). L’échelle A-S postule que cette rigidité mentale, désignée sous le terme d’« intolérance à l’ambiguïté » par Else Frenkel-Brunswik, interdit toute nuance ou évaluation nuancée de la diversité humaine.

Enfin, l’approche théorique adopte une conception holistique des attitudes : l’antisémitisme n’est pas conçu comme un accident conjoncturel de l’histoire, mais comme une vision du monde totalisante (Weltanschauung). Cette perspective structuraliste soutient que l’adhésion à une seule assertion stéréotypique prédit statistiquement et conceptuellement la réceptivité à une panoplie complète de représentations hostiles, confirmant le caractère syndromique du phénomène.

7. Composantes clés, types et dimensions

Dans sa structure matricielle la plus élaborée (contenant 52 items dans sa forme initiale standard), l’échelle A-S a été découpée par Levinson et ses collègues en cinq dimensions sous-jacentes distinctes, reflétant les multiples facettes de l’idéologie antijuive :

  • Offense personnelle (Personally Offensive) : Cette dimension regroupe les énoncés décrivant les Juifs comme possédant des traits caractériels déplaisants sur le plan des relations interpersonnelles directes. Elle mesure l’attribution de traits négatifs tels que l’arrogance, la vulgarité, le manque de scrupules, l’égoïsme, la propension à l’ostentation et l’insolence relationnelle.
  • Menace sociale et économique (Social Threat) : Cette sous-échelle saisit les craintes relatives à la domination présumée des Juifs sur les secteurs vitaux de la nation, notamment la finance, les médias, l’industrie cinématographique, le commerce de détail et les institutions gouvernementales. Les affirmations suggèrent que l’influence juive conduit à la dégradation morale ou à la ruine économique du groupe majoritaire.
  • Séclusivité et séparatisme (Seclusion) : Ce volet diagnostique l’accusation selon laquelle les Juifs s’isolent délibérément, refusent la fraternisation avec leurs concitoyens chrétiens ou laïques, forment une « société secrète dans la société » et maintiennent une solidarité communautaire clandestine jugée exclusive et méprisante envers les étrangers.
  • Intrusivité et assimilationnisme feint (Intrusion) : À l’exact opposé de la séclusivité, cette dimension cible le sentiment de panique déclenché par l’insertion des Juifs dans les sphères réservées de l’élite. Les affirmations soutiennent que les Juifs s’immiscent là où ils ne sont pas désirés, changent de nom de famille pour dissimuler leur origine, et imitent les mœurs nationales afin de subvertir subrepticement l’hégémonie traditionnelle.
  • Mesures répressives et conatives (What Should Be Done) : Cette dimension évalue la disposition active à approuver des actes politiques ou juridiques coercitifs contre les Juifs. Les items vont de la limitation proportionnelle des quotas d’admission dans l’enseignement supérieur à l’interdiction de résider dans certains quartiers, voire à l’encouragement implicite de violences physiques ou d’expulsions collectives.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour mieux appréhender la formulation clinique et le style discursif de l’échelle A-S, il est utile d’examiner quelques énoncés historiques représentatifs extraits de la batterie originelle de Berkeley :

  • Exemple lié à la dimension de menace sociale : « Les hommes d’affaires juifs doivent être contrôlés par le gouvernement, car sans cela ils évinceront tous les commerçants chrétiens par des méthodes déloyales et monopoliseront le commerce. »
  • Exemple lié à l’intrusivité et au séparatisme : « L’un des plus grands problèmes avec les Juifs est qu’ils s’immiscent sans cesse dans des cercles sociaux, des hôtels et des quartiers où ils ne sont manifestement pas les bienvenus. »
  • Exemple lié à la dimension conative de restriction : « Dans l’intérêt de la cohésion nationale et de la paix civile, des quotas stricts devraient être imposés pour limiter le nombre de Juifs exerçant la médecine, le droit ou occupant des fonctions politiques. »

Dans un cas illustratif classique issu des entretiens cliniques approfondis menés par Else Frenkel-Brunswik auprès des sujets ayant obtenu un score extrêmement élevé à l’échelle A-S (le sujet type désigné sous le pseudonyme « Mack »), les analyses ont révélé une structure psychologique frappante : Mack exprimait à la fois un respect servile et fétichisé pour l’autorité militaire et policière, une incapacité totale à reconnaître ses propres échecs professionnels, et une propension continue à attribuer ses difficultés économiques à une « conspiration juive invisible ».

À l’inverse, un profil à faible score (comme le cas clinique « Larry ») envisageait les relations intergroupes sous l’angle de l’individualisme démocratique et de l’équité universaliste. Interrogé sur les mêmes items, ce type de sujet refusait catégoriquement de généraliser les caractéristiques individuelles observées chez une personne singulière à l’ensemble de la collectivité d’appartenance, démontrant ainsi une grande plasticité cognitive et une tolérance élevée aux paradoxes inhérents à l’expérience humaine.

9. Mesure et évaluation psychométrique

L’administration de l’échelle A-S s’opère selon le format d’échelle de Likert en six points, excluant délibérément le point neutre médian afin de contraindre le répondant à exprimer une polarité d’adhésion ou de rejet. Les options de réponse s’étendent de +1 (« D’accord dans une faible mesure »), +2 (« Plutôt d’accord »), à +3 (« Tout à fait d’accord »), et réciproquement de -1 à -3 pour les formulations de désaccord. Lors du codage des données, ces valeurs sont converties sur une échelle continue de 1 à 7, la note 4 correspondant à une neutralité théorique, 7 traduisant le niveau maximal d’adhésion idéologique antisémite.

D’un point de vue psychométrique, les premières études de Levinson et Sanford ont rapporté une remarquable consistance interne. Le coefficient de fidélité par la méthode de bissection (split-half reliability), corrigé par la formule de Spearman-Brown, oscillait régulièrement entre 0,91 et 0,94 sur divers échantillons universitaires et associatifs d’adultes californiens. De telles valeurs témoignaient d’une extraordinaire homogénéité des énoncés, confirmant empiriquement que les diverses allégations diffamatoires envers les Juifs formaient un réseau attitudinal unifié.

Sur le plan de la validité discriminante et convergente, les concepteurs ont soumis les résultats de l’échelle A-S à des analyses corrélationnelles rigoureuses. Les corrélations entre l’échelle A-S et l’échelle E (Éthnocentrisme) atteignaient des coefficients de l’ordre de r = 0,80, signifiant que le rejet des Juifs ne constituait presque jamais une anomalie cognitive isolée, mais s’inscrivait dans un rejet plus généralisé de toute altérité ethnoculturelle ou religieuse. Par ailleurs, des entretiens cliniques semi-directifs et des épreuves projectives (comme le test d’aperception thématique [TAT]) venaient corroborer qualitativement les scores quantitatifs obtenus, validant la pertinence clinique du construit.

10. Applications et portée pratique

L’échelle A-S et ses dérivés méthodologiques ont exercé une influence colossale sur l’évolution de la psychologie politique, de la sociologie des discriminations et de l’ingénierie civique. Au cours des décennies d’après-guerre, l’échelle a servi d’instrument barométrique pour cartographier le degré de perméabilité de diverses couches sociologiques (syndicats, étudiants, cadres d’entreprise, associations d’anciens combattants) aux thèses judéophobes aux États-Unis et en Europe occidentale.

Dans le domaine éducatif, les données colligées par le truchement de l’échelle A-S ont servi d’appui pour concevoir les premiers programmes pédagogiques de déconstruction des stéréotypes. En mettant en évidence le fait que les préjugés ne découlent pas simplement d’un déficit d’information cognitive, mais d’une dynamique émotionnelle sous-jacente liée à l’anxiété statutaire et à la projection de la culpabilité, l’instrument a guidé les théoriciens vers des approches pédagogiques centrées sur l’esprit critique, l’empathie et la réduction de l’insécurité existentielle des apprenants.

En psychologie organisationnelle et institutionnelle, les principes d’évaluation issus de l’échelle A-S ont été mobilisés pour auditer les climats de travail et les processus de recrutement, particulièrement au sein d’institutions régaliennes comme la magistrature ou les forces armées, où l’objectivité impartiale et l’absence d’idéologies d’exclusion constituent des impératifs constitutionnels majeurs. L’outil a également fourni un cadre théorique essentiel pour la surveillance sociologique des groupes d’extrême droite et des organisations suprémacistes.

11. Recherches et preuves empiriques

Dès les années 1950, l’échelle A-S a fait l’objet d’un volume impressionnant de travaux de réplication et d’investigations expérimentales. Parmi les prolongements les plus significatifs, les travaux de Gordon Allport (1954), synthétisés dans son ouvrage magistral The Nature of Prejudice, ont largement puisé dans les données de Berkeley pour formuler son hypothèse fondamentale du contact intergroupe, confirmant que les préjugés antisémites mesurés par l’échelle diminuaient significativement lorsque des relations coopératives directes étaient établies entre personnes de statut égal.

Dans les décennies suivantes, les travaux menés par Bob Altemeyer (1981, 1996) autour de l’autoritarisme de droite (Right-Wing Authoritarianism ou RWA) ont réexaminé les postulats de l’échelle A-S. Altemeyer a confirmé que l’antisémitisme demeurait étroitement corrélé à la triade attitudinale autoritaire : soumission autoritaire aux chefs légitimes, agression autoritaire envers les boucs émissaires désignés, et conventionnalisme rigide. L’utilisation d’analyses factorielles confirmatoires modernes a permis de valider que les items de l’échelle A-S saturaient fortement sur un facteur commun d’hostilité envers les groupes subordonnés.

Plus récemment, les recherches s’inscrivant dans le cadre de la théorie de la dominance sociale (Social Dominance Theory), orchestrée par Jim Sidanius et Felicia Pratto (1999), ont réaffirmé la puissance prédictive des construits dérivés de l’échelle A-S. Ces chercheurs ont démontré que l’orientation de dominance sociale (SDO) corrèle positivement avec les formes contemporaines d’antisémitisme, attestant que la volonté de préserver la hiérarchie entre groupes sociaux nourrit continuellement les rationalisations mythologiques hostiles aux minorités religieuses et culturelles.

12. Considérations socioculturelles et transculturelles

L’universalité et la transposition transculturelle de l’échelle A-S posent des défis épistémologiques notables. Conçue initialement dans le creuset de la société nord-américaine blanche et chrétienne des années 1940, l’échelle intégrait des références très spécifiques à la réalité urbaine, économique et universitaire américaine de cette époque (telles que les fraternités étudiantes, les clubs de loisirs sélectifs ou les professions libérales anglo-saxonnes).

Lors de son adaptation dans l’Europe d’après-guerre, notamment en République fédérale d’Allemagne par l’Institut de recherche sociale de Francfort reconstitué sous la direction d’Adorno et de Max Horkheimer, les chercheurs ont dû remanier substantiellement la teneur des items. Dans les pays où la communauté juive avait été presque totalement exterminée par le génocide nazi, l’antisémitisme prenait la forme singulière d’un « antisémitisme sans Juifs » ou d’un antisémitisme secondaire, caractérisé non plus seulement par des stéréotypes traditionnels, mais par la culpabilité refoulée, le ressentiment envers les demandes d’indemnisation et la dénégation de la mémoire historique.

De surcroît, les expressions contemporaines de la judéophobie dans les pays du Moyen-Orient, en Amérique du Sud ou en Asie de l’Est requièrent des grilles d’analyse adaptées. Dans les contextes géopolitiques contemporains, les chercheurs observent fréquemment un glissement des formes d’hostilité classique vers un antisémitisme dissimulé sous des rhétoriques antisionistes virulentes où l’État d’Israël se substitue à la figure du Juif individuel en tant que réceptacle des fantasmes d’hégémonie et de malfaisance globale. Ces mutations soulignent que si les mécanismes psychiques profonds demeurent stables, le lexique et les objets phénoménologiques de l’échelle doivent impérativement faire l’objet de recalibrages culturels continus.

13. Critiques, débats et limites méthodologiques

En dépit de son rayonnement incontestable, l’échelle A-S et le paradigme méthodologique de The Authoritarian Personality ont suscité d’ardentes controverses méthodologiques et conceptuelles dès leur publication. La critique la plus virulente est venue des spécialistes de la psychométrie d’enquêtes, réunis notamment dans le volume collectif Studies in the Scope and Method of « The Authoritarian Personality », dirigé par Richard Christie et Marie Jahoda en 1954.

Le principal reproche adressé à l’échelle A-S concerne le biais d’acquiescement (ou acquiescence response set). L’intégralité des items de l’échelle originelle était formulée dans une direction unidirectionnelle positive en faveur du préjugé : l’accord avec l’énoncé traduisait systématiquement un score élevé d’antisémitisme. De nombreux psychométriciens ont soutenu qu’une part considérable de la variance pouvait refléter une simple propension générale de certains répondants à acquiescer aux déclarations emphatiques et péremptoires (effet de docilité ou de désirabilité sociale), plutôt qu’un engagement idéologique substantiel.

D’autres chercheurs ont critiqué la composition sociologique des échantillons originaux de Berkeley, majoritairement constitués d’étudiants de classe moyenne, de prisonniers ou de membres de clubs philanthropiques californiens, ce qui limitait la validité externe et la représentativité statistique des conclusions. De surcroît, des sociologues ont dénoncé le réductionnisme psychologique de l’entreprise : en réduisant l’antisémitisme à un dysfonctionnement caractériel individuel ou à un complexe d’Œdipe mal résolu, les auteurs de l’échelle A-S risquaient d’occulter les causes structurelles, économiques, religieuses et institutionnelles objectives qui orchestrent historiquement les persécutions de masse.

14. Termes associés et distinctions conceptuelles

Afin de prévenir toute méprise terminologique, il convient d’expliciter les relations et frontières entre l’échelle A-S et les autres instruments majeurs de la psychologie différentielle :

  • Échelle E (Ethnocentrism Scale) : Développée conjointement par le groupe de Berkeley, l’échelle E mesure le rejet généralisé de multiples minorités ethniques, nationales ou raciales. Alors que l’échelle A-S se focalise de façon monographique sur l’hostilité antijuive, l’échelle E englobe des cibles exogroupes variées (minorités noires, immigrés, puissances étrangères). La très haute corrélation entre les deux échelles a permis d’établir que l’antisémitisme est une sous-catégorie d’un syndrome ethnocentrique global.
  • Échelle F (Fascism Scale) : Tandis que l’échelle A-S mesure des attitudes déclaratives explicites concernant une cible ethnique spécifique, l’échelle F évalue les tendances implicites et inconscientes de la personnalité autoritaire sans jamais mentionner les Juifs ni aucune minorité désignée. L’échelle F constitue la résultante théorique directe de l’échelle A-S, conçue pour diagnostiquer le potentiel fasciste latent indépendamment de tout vocabulaire ouvertement hostile.
  • Échelle RWA (Right-Wing Authoritarianism) : Créée par Bob Altemeyer pour remédier aux failles psychométriques de l’échelle F et de l’échelle A-S, l’échelle RWA est un instrument moderne, rigoureusement balancé (contenant autant d’items formulés positivement que négativement) afin d’annihiler le biais d’acquiescement. Elle évalue l’adhésion idéologique aux normes autoritaires mais ne mesure pas directement les stéréotypes envers les Juifs.
  • Allport A-S Reaction Study (Étude de réaction Ascendance-Soumission) : Cet instrument classique, formulé en 1928 par Gordon et Floyd Allport, mesure un trait de tempérament interpersonnel (la tendance d’un sujet à dominer activement ou à se soumettre docilement face à autrui dans des contextes d’interaction quotidienne face-à-face). Bien qu’il partage par coïncidence le même sigle « A-S », il n’a aucun lien thématique ni théorique avec l’échelle d’antisémitisme de Levinson et Adorno.

15. Résumé et points clés

L’échelle A-S demeure une étape pionnière fondamentale dans l’histoire de la psychologie sociale empirique et de l’évaluation des attitudes politiques :

  • Origine : Élaborée dans les années 1940 à l’Université de Californie à Berkeley par Daniel J. Levinson, R. Nevitt Sanford, Theodor W. Adorno et Else Frenkel-Brunswik dans le cadre du projet sur la personnalité autoritaire.
  • Objet : Évaluation quantitative et systématique des préjugés antisémites, appréhendés non comme des opinions éparses, mais comme un système idéologique et projectif cohérent.
  • Dimensions majeures : L’instrument mesure l’accusation d’offense personnelle, de menace sociale et économique, le sentiment contradictoire d’intrusion et de séclusivité, ainsi que l’approbation de mesures répressives et ségrégatives.
  • Qualités métriques : Haute cohérence interne (alpha de Cronbach et fiabilité par demi-partition supérieurs à 0,90) et corrélation élevée avec l’ethnocentrisme et l’autoritarisme latent.
  • Limites : Vulnérabilité au biais d’acquiescement due à l’unidirectionnalité des énoncés et tendance au réductionnisme psychodynamique face aux réalités sociohistoriques.
  • Héritage : Elle a posé les bases des échelles modernes de mesure de l’hostilité intergroupe et des théories contemporaines du préjugé (RWA de Bob Altemeyer, théorie de la dominance sociale).

Références

  • Adorno, T. W., Frenkel-Brunswik, E., Levinson, D. J., & Sanford, R. N. (1950). The Authoritarian Personality. Harper & Row.
  • Allport, G. W. (1954). The Nature of Prejudice. Addison-Wesley.
  • Altemeyer, B. (1981). Right-Wing Authoritarianism. University of Manitoba Press.
  • Christie, R., & Jahoda, M. (Eds.). (1954). Studies in the Scope and Method of « The Authoritarian Personality ». Free Press.
  • Levinson, D. J., & Sanford, R. N. (1944). A scale for the measurement of anti-Semitism. The Journal of Psychology, 17(2), 339–370. https://doi.org/10.1080/00223980.1944.9917195

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 21). Échelle A-S : Mesurer les Préjugés Antisémites. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=echelle-a-s-antisemitisme
Looti, Mohammed. “Échelle A-S : Mesurer les Préjugés Antisémites.” Base de données de psychologie en français, 21 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=echelle-a-s-antisemitisme.
Looti, Mohammed. “Échelle A-S : Mesurer les Préjugés Antisémites.” Base de données de psychologie en français. octobre 21, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=echelle-a-s-antisemitisme.