Héritage fondateur de la modernité philosophique et socle implicite d’une grande partie des sciences cliniques occidentales, le dualisme cartésien postule une séparation ontologique radicale entre l’esprit pensant et le corps matériel. Cette scission, théorisée au XVIIe siècle, continue de hanter l’épistémologie contemporaine, soulevant des interrogations fondamentales sur la nature de la conscience subjective face aux mécanismes neurobiologiques objectifs.
Dualisme cartésien
1. Définition concise
Le dualisme cartésien, également qualifié de dualisme de substance ou d’interactionnisme cartésien, est la doctrine philosophique et métaphysique formulée par René Descartes selon laquelle la réalité est composée de deux substances fondamentales, hétérogènes et irréductibles l’une à l’autre : la substance pensante (res cogitans), immatérielle et indivisible, et la substance étendue (res extensa), matérielle, divisible et gouvernée par les lois de la physique mécanique.
Dans le domaine des sciences psychologiques, cette thèse stipule que les phénomènes mentaux, tels que la conscience, les croyances, les émotions vécues et le libre arbitre, n’appartiennent pas au domaine physique et ne sauraient être réduits à de simples interactions physico-chimiques de la matière cérébrale. Bien que distincts en essence, l’esprit et le corps exercent chez l’être humain une influence causale réciproque, soulevant le problème philosophique séculaire de l’interaction psychophysique.
Cette dichotomie a profondément structuré l’histoire de la psychologie et de la psychiatrie en instaurant une césure méthodologique durable entre l’observation objective des manifestations physiologiques et l’investigation phénoménologique de la subjectivité intérieure.
2. Étymologie et origine linguistique
L’adjectif « cartésien » provient de la latinisation du nom de famille du philosophe français René Descartes (1596-1650), désigné sous la forme Cartesius. Le terme « dualisme » dérive quant à lui du latin classique dualis (« qui contient deux, double »), lui-même issu de la racine indo-européenne *dwo- relative au nombre deux. Le suffixe « -isme » renvoie à un système doctrinal, philosophique ou théorique structuré.
Bien que Descartes ait exposé les bases métaphysiques de sa doctrine dans ses Meditationes de prima philosophia (1641) et ses Principia philosophiae (1644), le mot « dualisme » n’a pas été forgé par Descartes lui-même. Il a été introduit dans le vocabulaire philosophique à la fin du XVIIe siècle par l’érudit Thomas Hyde en 1670 pour désigner la lutte cosmologique théologique entre le bien et le mal, puis formalisé en philosophie de l’esprit par Christian Wolff dans sa Psychologia rationalis (1734) pour catégoriser les penseurs qui admettent l’existence distincte de l’âme et du corps.
L’expression composée « dualisme cartésien » a ensuite été consacrée par l’historiographie philosophique et les premiers théoriciens de la psychologie scientifique au XIXe siècle pour identifier précisément la position interactionniste de Descartes par opposition au monisme matérialiste ou au parallélisme spinoziste.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, la locution nominale masculine s’énonce selon l’alphabet phonétique international sous la transcription /dɥa.lism kaʁ.te.zjɛ̃/. Le terme est généralement employé au singulier dans les traités philosophiques et scientifiques, le pluriel « dualismes cartésiens » étant restreint aux commentaires exégétiques distinguant les diverses réinterprétations historiques de la pensée de Descartes.
Sur le plan syntaxique, l’expression fonctionne comme syntagme nominal invariable désignant un cadre d’analyse spécifique. On rencontre fréquemment des formes dérivées telles que l’adjectif « dualiste » (« une approche cartésienne dualiste de la médecine ») ou l’adverbe « dualistiquement ». Dans la littérature contemporaine, le terme est souvent employé comme un repère polémique ou une catégorie diagnostique désignant la tendance persistante à scinder le soma du psychisme.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender le dualisme cartésien dans toute sa complexité, il convient de comprendre la démarche d’investigation radicale menée par Descartes à travers le doute méthodique. En suspendant l’assentiment accordé à toutes les croyances dérivées des sens ou de la tradition, Descartes parvient à la certitude inébranlable de sa propre existence en tant qu’entité pensante : Cogito, ergo sum (« Je pense, donc je suis »). De cette certitude émerge l’axiome fondamental selon lequel la pensée est l’attribut essentiel d’une substance distincte, capable d’exister indépendamment de tout substrat corporel.
La première substance identifiée est la res cogitans. Elle regroupe l’ensemble des états mentaux conscients : le doute, l’entendement, la volonté, l’imagination, les sensations en tant qu’expériences vécues et les affects. La caractéristique déterminante de la res cogitans réside dans son absence d’étendue spatiale. L’esprit n’occupe aucun volume, ne possède ni contours géométriques, ni poids, et s’avère fondamentalement indivisible. On ne saurait concevoir une « moitié d’âme » ou un « tiers de conscience », ce qui place la vie mentale hors du champ des lois géométriques et mécaniques.
À l’opposé se situe la res extensa, qui englobe la totalité du monde matériel, y compris les corps inanimés, les organismes animaux et le corps humain lui-même. La propriété essentielle de la substance étendue est sa spatialité : elle a une longueur, une largeur, une profondeur, elle est divisible à l’infini et se trouve soumise à un déterminisme mécanique rigoureux. Dans la vision cartésienne, le corps humain est assimilable à un automate biologique complexe, une « machine de terre » régie par des lois hydrauliques et mécaniques, préfigurant ainsi la physiologie moderne.
Le nœud du problème conceptuel cartésien réside dans l’interaction psychophysique. Bien que de natures totalement incommensurables, l’esprit et le corps interagissent de manière causale et continue chez l’être humain. Une décision volontaire (état mental immatériel) entraîne le mouvement d’un membre (événement physique), tandis qu’une lésion tissulaire provoquée par une brûlure (événement physique) déclenche la sensation consciente de douleur (état mental). Descartes situe le siège préférentiel de cette communication au sein de la glande pinéale (épiphyse), petite structure centrale du cerveau où les « esprits animaux » — fluides subtils transportant l’information physiologique — rencontrent l’âme immatérielle.
Cette tentative d’articulation a engendré le fameux problème de la causalité descendante et ascendante : comment une entité dénuée de masse et d’extension peut-elle exercer une force mécanique sur des particules matérielles, et inversement ? Cette énigme demeure le cœur névralgique de ce que l’on nomme aujourd’hui en sciences cognitives le mind-body problem (problème du corps et de l’esprit).
5. Développement historique
Le dualisme cartésien ne surgit pas dans un vide philosophique absolu ; il s’inscrit dans la continuité critique de l’Antiquité tout en opérant une rupture épistémologique avec la scolastique aristotélicienne. Chez Platon, l’âme préexistait au corps et s’y trouvait emprisonnée, mais la tripartition platonicienne (intellect, courage, désirs) manquait de rigueur ontologique unifiée. Chez Aristote, l’âme était la forme (l’entéléchie) du corps organisé, rendant la séparation corporelle impensable pour la plupart des fonctions vitales. Descartes rompt avec cette approche hylémorphique : il dépouille le concept d’âme de ses fonctions végétatives et motrices pour la réduire exclusivement à la conscience réflexive.
En 1641, la publication des Méditations métaphysiques pose les jalons théoriques définitifs du dualisme. Les objections formulées par des contemporains illustres témoignent immédiatement des faiblesses du modèle. La princesse Élisabeth de Bohême, dans une correspondance célèbre entamée en 1643, interpelle directement Descartes sur l’inintelligibilité du contact causal entre une substance incorporelle et une substance corporelle. En réponse, Descartes tente d’affiner son modèle dans Les Passions de l’âme (1649), introduisant la notion d’union substantielle vécue, accessible non pas par l’intellect pur, mais par l’expérience pratique et quotidienne de l’existence.
À la mort de Descartes, les failles logiques de l’interactionnisme incitent ses successeurs à forger des systèmes alternatifs. Nicolas Malebranche propose l’occasionnalisme, affirmant que Dieu constitue la seule cause réelle intervenant à chaque corrélation entre volonté mentale et mouvement corporel. Baruch Spinoza dissout le dualisme dans un monisme substantiel panthéiste, où la pensée et l’étendue ne sont que deux attributs d’une seule et même substance divine. Gottfried Wilhelm Leibniz imagine quant à lui l’harmonie préétablie, réfutant toute causalité directe entre l’esprit et la matière, comparés à deux horloges réglées d’avance pour marcher au même rythme.
Au XIXe siècle, l’émergence de la psychologie scientifique avec des figures comme Wilhelm Wundt et Gustav Fechner tente de dépasser le dualisme ontologique par le biais du parallélisme psychophysique et de la psychophysique expérimentale. Au XXe siècle, le dualisme cartésien devient la cible privilégiée des philosophes analytiques comme Gilbert Ryle, qui dénonce en 1949 le mythe du « fantôme dans la machine » (ghost in the machine), ouvrant la voie au béhaviorisme, au physicalisme et à l’essor contemporain des neurosciences computationnelles.
6. Fondements théoriques
Le dualisme cartésien repose sur plusieurs piliers épistémologiques et ontologiques rigoureusement articulés :
Le premier fondement est l’argument de l’indivisibilité. Formulé dans la sixième méditation, cet argument repose sur le principe leibnizien de l’identité des indiscernables : si deux entités sont identiques, elles doivent partager toutes leurs propriétés. Le corps physique étant divisible spatialement en parties mesurables, tandis que l’esprit se perçoit comme une unité indivisible exempte de dimensions géométriques, l’esprit ne peut pas être ontologiquement identique au corps.
Le deuxième fondement est l’argument de la concevabilité épistémique. Descartes soutient que dès lors que l’on peut concevoir clairement et distinctement deux choses comme séparées, Dieu a le pouvoir de les créer séparément. Puisque l’individu peut appréhender l’existence de sa pensée sans concevoir celle de son corps, la pensée ne requiert intrinsèquement aucun attribut matériel pour être ce qu’elle est. Cette argumentation a été reprise sous des formes raffinées dans la philosophie contemporaine de l’esprit par David Chalmers sous la forme de l’expérience de pensée des « zombies philosophiques ».
Le troisième fondement concerne le mécanisme universel de la nature. En vidant la nature de tout principe téléologique, animiste ou magique hérité du Moyen Âge, Descartes laïcise le corps biologique. Celui-ci devient un système d’engrenages, de leviers et de canaux tubulaires. Cette rationalisation mécanique a permis l’émancipation des sciences biomédicales, autorisant l’autopsie, la dissection et l’investigation physiologique sans craindre d’outrager l’essence sacrée de la conscience humaine.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’architecture de la pensée dualiste cartésienne et de ses ramifications se décompose selon des axes fondamentaux :
- La substance pensante (Res cogitans) : Composante immatérielle caractérisée par la réflexivité, l’inétendue spatiale, la liberté ontologique et l’accès privilégié à l’introspection privée. Elle comprend le doute, la volition, le jugement et le ressenti subjectif pur (qualia).
- La substance étendue (Res extensa) : Composante physique caractérisée par l’occupation spatiale, la masse, la géométrie, la décomposabilité et la subordination intégrale aux chaînes causales mécaniques et déterministes.
- L’interactionnisme psychophysique : Modèle dynamique selon lequel les événements mentaux provoquent des conséquences corporelles (causalité descendante ou top-down) et les stimulations somatosensorielles produisent des modifications de l’état conscient (causalité ascendante ou bottom-up).
- L’interface pinéale : Localisation anatomique postulée par Descartes pour résoudre le problème du point de rencontre unifié entre un esprit indivisible et un cerveau doté de structures bilatérales dupliquées.
- L’union substantielle : Troisième notion primitive cartésienne décrivant la réalité vécue de l’homme, où l’esprit et le corps ne coexistent pas comme un pilote dans son navire, mais forment un ensemble étroitement enchevêtré lors des sensations et des passions.
- Déclinaisons historiques du dualisme : Comprend le dualisme de substance (cartésien strict), le dualisme des propriétés (les états mentaux sont des propriétés non physiques de systèmes physiques) et le dualisme prédicatif (nécessité de concepts mentaux irréductibles aux concepts physiques).
8. Exemples et cas illustratifs
Les implications du dualisme cartésien s’illustrent de manière frappante dans de nombreuses configurations cliniques et phénoménologiques.
Un cas clinique classique est le phénomène du membre fantôme. Un patient ayant subi une amputation d’un bras continue de ressentir des sensations vives de démangeaison, de contraction ou de douleur aiguë localisées dans l’espace où se trouvait son membre manquant. Du point de vue cartésien, cet exemple illustre la dissociation entre la sensation vécue au niveau de l’âme (l’expérience subjective de la douleur) et l’intégrité de la structure physique (la res extensa désormais absente). Descartes utilisait d’ailleurs ce phénomène pour démontrer que les sensations ne sont pas intrinsèquement situées dans les organes périphériques, mais rapportées au cerveau avant d’être transmises à l’esprit.
Un autre exemple concret réside dans les troubles neurologiques fonctionnels (anciennement désignés sous les vocables d’hystérie de conversion ou de troubles somatoformes). Un individu peut développer une cécité complète ou une paralysie flasque d’un membre alors que tous les examens paracliniques (IRM, électromyogramme, potentiels évoqués) confirment l’absence absolue de lésion anatomique ou cellulaire. Ce tableau clinique a longtemps renforcé l’idée dualiste d’un conflit psychique immatériel capable de perturber la machinerie physique sous-jacente sans altérer ses composants matériels.
À l’inverse, l’effet placebo met en évidence la puissance de la causalité descendante : la simple conviction cognitive intériorisée d’ingérer un médicament puissant induit la libération physiologique mesurable d’endorphines et de dopamine au niveau des circuits de la récompense et de la modulation de la douleur, démontrant comment une croyance subjective reconfigure l’activité biochimique d’un tissu cérébral.
9. Mesure et évaluation psychologique
Mesurer l’adhésion au dualisme cartésien ou évaluer ses manifestations dans le comportement humain constitue un champ de recherche florissant en psychologie sociale et cognitive. Divers instruments psychométriques ont été développés pour quantifier ces croyances intuitives.
L’échelle la plus renommée est la Mind-Body Dualism Scale conçue par Stanovich (1989), qui évalue le degré auquel les individus perçoivent l’esprit comme distinct et indépendant des fonctions cérébrales. Les questionnaires mesurent des propositions telles que « Mon esprit continuera d’exister après la destruction de mon corps » ou « L’amour n’est rien d’autre qu’une série de réactions biochimiques dans le cerveau » (inversé). De telles échelles présentent des propriétés psychométriques robustes, révélant que le dualisme de sens commun est une disposition cognitivement spontanée chez l’adulte comme chez l’enfant.
Dans le domaine clinique, l’évaluation des manifestations subjectives de la dissociation s’appuie sur la Dissociative Experiences Scale (DES) de Bernstein et Putnam. Bien que la dissociation psychiatrique soit une pathologie et non une adhésion philosophique, elle traduit cliniquement une déconnexion entre la perception de soi (la res cogitans) et le schéma corporel ou l’environnement spatial, illustrant la fragilité de l’union somato-psychique.
Enfin, les neurosciences utilisent des paradigmes d’imagerie fonctionnelle (IRMf) combinés à des tâches de jugement moral ou d’attribution d’états d’âme pour analyser comment le cerveau d’un sujet traite différemment les descriptions physiques d’un être humain comparées à ses attributions intentionnelles et psychiques. Ces protocoles démontrent une activation différentielle du réseau du mode par défaut lors de la mentalisation, reflétant l’architecture cérébrale distincte dédiée au traitement des états subjectifs par rapport aux objets physiques.
10. Applications et portée pratique
Bien que le dualisme cartésien ait été rejeté par la plupart des modèles naturalistes contemporains, ses ramifications pratiques restent omniprésentes dans plusieurs secteurs :
Dans le secteur de la médecine et des systèmes de santé, le modèle biomédical classique s’est construit sur une interprétation dualiste : le corps est traité comme une mécanique biologique à réparer (chirurgie, pharmacologie moléculaire), tandis que les difficultés existentielles et émotionnelles sont reléguées au domaine psychiatrique ou psychologique. Bien que ce découpage ait favorisé des progrès techniques colossaux, il a également engendré une déshumanisation du soin, ce qui a incité le psychiatre George Engel à proposer le paradigme biopsychosocial pour réconcilier les dimensions biologiques, psychologiques et environnementales.
En psychothérapie, la tension dualiste structure les approches théoriques. Les thérapies cognitives et comportementales (TCC) intègrent souvent une logique pragmatique où les schémas mentaux conscients sont sollicités pour réguler les symptômes physiologiques de l’anxiété, illustrant une causalité ascendante et descendante activement mobilisée au profit du patient.
Dans le domaine de l’intelligence artificielle et des sciences computationnelles, le dualisme cartésien a fourni la matrice métaphorique de l’analogie entre le logiciel (software, analogue à l’esprit immatériel) et le matériel (hardware, analogue au corps biologique). Ce fonctionnalisme computationnel repose sur l’idée que les algorithmes de la pensée peuvent être implémentés sur n’importe quel substrat physique, qu’il s’agisse de neurones carbonés ou de microprocesseurs en silicium.
11. Recherche et données empiriques
Les données de la psychologie cognitive du développement démontrent que le dualisme cartésien constitue une intuition intuitive fondamentale du cerveau humain. Les travaux conduits par Paul Bloom ont révélé que les très jeunes enfants possèdent deux systèmes distincts de traitement de l’information : une « physique naïve » régissant les mouvements des objets inanimés par contact spatial, et une « psychologie naïve » (théorie de l’esprit) attribuant des désirs et des intentions invisibles à des agents animés. Selon Bloom, l’être humain naît « dualiste cartésien naturel », prédisposé à conceptualiser l’âme comme séparable du corps bien avant toute socialisation formelle.
Dans l’ouvrage majeur L’Erreur de Descartes, le neurologue António Damásio a infligé un revers empirique sévère à la dissociation cartésienne entre raison pure et corporalité. En étudiant des patients souffrant de lésions du cortex préfrontal ventromédian (comme le cas emblématique de Phineas Gage), Damásio a démontré que la destruction des zones intégrant les signaux émotionnels corporels (les marqueurs somatiques) détériore dramatiquement la rationalité, la prise de décision et le jugement moral. Loin de parasiter la raison abstraite, le corps biologique et ses régulations homéostasiques fournissent le socle indispensable à la pensée rationnelle et à la conscience.
De surcroît, les travaux de recherche menés par Benjamin Libet sur le potentiel de préparation motrice (readiness potential) ont montré que le cerveau initie des décisions motrices plusieurs centaines de millisecondes avant que le sujet ne prenne conscience de sa volonté d’agir. Bien que méthodologiquement débattus, ces résultats empiriques ont affaibli la vision cartésienne d’une volonté consciente désincarnée agissant comme premier moteur immoteur des chaînes physiques musculaires.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La césure cartésienne entre l’âme et le corps est loin de constituer une évidence transculturelle universelle ; elle reflète pour une large part une construction philosophique spécifique de l’Occident post-Renaissance.
Dans les traditions philosophiques et médicales orientales, notamment la médecine traditionnelle chinoise ou le bouddhisme, les cadres conceptuels reposent sur des modèles holistiques ou relationnels. Le concept chinois de Qi (énergie ou souffle vital) abolit la barrière entre matière tangible et souffle spirituel, concevant les états mentaux et organiques comme des densités différentes d’une même trame dynamique. De même, l’analyse bouddhique des cinq agrégats (skandhas) déconstruit l’idée même d’une substance pensante permanente et unifiée telle que le cogito cartésien, envisageant l’esprit comme un continuum impermanent d’événements interdépendants.
Les recherches anthropologiques de Philippe Descola documentent également comment les ontologies non occidentales échappent au grand partage cartésien. Chez les peuples animistes d’Amazonie, par exemple, les animaux et les plantes sont crédités d’une intériorité subjective et sociale analogue à celle des humains, tandis que leurs corps physiques ne sont que des enveloppes différenciées, ce qui constitue une inversion exacte du naturalisme occidental issu de Descartes, où seule l’humanité jouit d’une âme réflexive face à une nature mécanisée.
13. Critiques, débats et limites
Dès sa formulation, le dualisme cartésien a fait l’objet d’assauts théoriques soutenus provenant de tous les horizons disciplinaires :
La critique philosophique majeure demeure celle du fermeture causale du monde physique. La physique moderne s’appuie sur le principe fondamental de conservation de l’énergie : l’énergie totale d’un système isolé demeure constante. Si un esprit immatériel pouvait introduire une énergie causale pour déplacer des particules dans le cerveau sans apport matériel mesurable, il violerait ce principe de thermodynamique. Les physicalistes contemporains considèrent ainsi l’interactionnisme comme logiquement et expérimentalement indéfendable.
Gilbert Ryle, dans The Concept of Mind (1949), a accusé Descartes d’avoir commis une magistrale « erreur de catégorie ». Ryle soutient que Descartes a traité l’esprit comme un objet supplémentaire à côté des objets physiques, alors qu’il s’agit simplement d’une manière de désigner les dispositions comportementales organisées d’un individu. L’analogie célèbre est celle d’un visiteur qui, après avoir visité les bibliothèques, les laboratoires et les amphithéâtres d’Oxford, demanderait : « Mais où est donc l’Université ? »
Les courants récents de la cognition incarnée (embodied cognition) et de l’énactivisme, initiés par Francisco Varela, soutiennent à leur tour que la cognition ne se réduit ni à une âme désincarnée ni à un cerveau isolé calculant des représentations internes. L’esprit émerge de la boucle dynamique indissociable reliant un organisme vivant, doté d’une biologie sensorimotrice, à son environnement écologique.
14. Termes connexes et distinctions
Pour clarifier la nomenclature conceptuelle, il importe de distinguer rigoureusement le dualisme cartésien d’autres théories métaphysiques et psychophysiques :
- Monisme matérialiste (Physicalisme) : Postule que seule existe la matière physique et que tous les phénomènes mentaux sont des états cérébraux réductibles aux lois des sciences dures. Le dualisme cartésien s’oppose frontalement à cette position en revendiquant l’autonomie irréductible de la conscience.
- Idéalisme absolu : Doctrine (notamment associée à Berkeley) selon laquelle seule la réalité mentale ou spirituelle existe, le monde physique étant une illusion ou une collection d’idées perçues. Descartes maintient au contraire la pleine réalité objective de la matière étendue.
- Parallélisme psychophysique : Théorie défendue par Leibniz ou Malebranche stipulant que les événements mentaux et physiques s’écoulent en parfaite concordance sans qu’aucun contact causal n’intervienne jamais entre eux. Descartes soutenait quant à lui une interaction causale directe et continue.
- Épiphénoménisme : Conception formulée par Thomas Huxley affirmant que les événements physiques cérébraux produisent les états mentaux, mais que ces derniers ne possèdent aucune efficacité causale en retour, tels l’ombre accompagnant un marcheur. Descartes défendait fermement le pouvoir de l’esprit sur le corps.
- Dualisme des propriétés : Approche contemporaine qui refuse l’existence d’une substance magique immatérielle (rejetant ainsi Descartes) mais affirme que le cerveau physique produit des propriétés conscientes qualitatives (qualia) non réductibles aux mécanismes neuronaux sous-jacents.
15. Résumé et points clés
Le dualisme cartésien constitue un moment charnière de l’histoire des idées, dont l’impact dépasse largement le cadre du XVIIe siècle :
- Scission fondamentale : Descartes découpe le réel en deux substances incomparables : la res cogitans (l’esprit pensant, indivisible, sans dimension spatiale) et la res extensa (le corps matériel, divisible, mécanique).
- Mécanisation de la physiologie : En considérant le corps humain comme un automate sophistiqué, le dualisme cartésien a légitimé l’étude purement physique, anatomique et physiologique des organismes vivants.
- L’aporie de l’interaction : La volonté de préserver une causalité réciproque entre deux substances incompatibles a rendu l’interactionnisme hautement problématique sur le plan logique et thermodynamique.
- Intuition développementale : La psychologie expérimentale atteste que l’esprit humain est naturellement enclin à adopter une vision dualiste de la réalité, scindant spontanément les intentions subjectives des lois physiques.
- Dépassement contemporain : Qu’il soit réfuté par les neurosciences damasiennes, déconstruit par la phénoménologie de la chair ou dépassé par l’énactivisme et le modèle biopsychosocial, le dualisme cartésien demeure l’interlocuteur incontournable face auquel toute science moderne de la conscience doit se situer.
Références
- Bloom, P. (2004). Descartes’ baby: How the science of child development explains what makes us human. Basic Books. https://www.basicbooks.com
- Chalmers, D. J. (1996). The conscious mind: In search of a fundamental theory. Oxford University Press. https://global.oup.com/academic
- Damasio, A. R. (1994). Descartes’ error: Emotion, reason, and the human brain. G.P. Putnam’s Sons. https://www.penguinrandomhouse.com
- Descartes, R. (1641). Méditations métaphysiques. Édition critique accessible sur Bibliothèque nationale de France. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k542617
- Ryle, G. (1949). The concept of mind. Hutchinson & Co. https://www.routledge.com