Le dépistage précoce des conduites addictives constitue l’un des piliers fondamentaux de la psychiatrie contemporaine, de l’addictologie et de la psychologie clinique. Parmi les instruments psychométriques standardisés les plus rigoureusement éprouvés dans la littérature internationale figure le Drug Abuse Screening Test, couramment désigné par son acronyme DAST, qui permet d’évaluer de manière systématique les conséquences délétères de l’usage de substances psychoactives.
Le Drug Abuse Screening Test (DAST)
1. Définition concise
Le Drug Abuse Screening Test (DAST) est un instrument d’auto-évaluation psychométrique conçu pour identifier, quantifier et catégoriser la sévérité des conséquences néfastes associées à l’utilisation non médicale de substances psychoactives autres que l’alcool. Structuré sous la forme d’un questionnaire binaire standardisé, il explore l’impact de la consommation de drogues sur les sphères biologique, psychologique, sociale, interpersonnelle et médico-légale de l’individu.
Dans le domaine de l’psychométrie clinique, le DAST n’est pas conçu pour poser à lui seul un diagnostic nosographique formel selon les nomenclatures internationales, mais plutôt pour agir comme un outil de dépistage rapide, robuste et discriminant. Il permet de situer un sujet sur un continuum de gravité allant de l’absence de retentissement fonctionnel à un trouble sévère de l’usage de substances requérant une intervention thérapeutique intensive.
En outre, l’instrument se focalise délibérément sur les répercussions comportementales et psychosociales de la consommation plutôt que sur les caractéristiques pharmacologiques quantitatives telles que la posologie, la fréquence brute ou la voie d’administration, conférant ainsi à l’évaluation une pertinence écologique majeure dans les structures de soins primaires comme dans les milieux spécialisés.
2. Étymologie et origine linguistique
L’acronyme DAST provient de l’anglais « Drug Abuse Screening Test », une appellation créée au début des années 1980 dans un contexte académique nord-américain. Le vocable « drug » dérive du moyen anglais et du moyen français « drogue » (dont l’origine exacte demeure discutée, possiblement liée au néerlandais « droog » signifiant sec, en référence aux herbes médicinales séchées). Dans la nomenclature anglo-saxonne, ce terme englobe indifféremment les médicaments d’ordonnance et les substances illicites.
Le mot « abuse » provient du latin abusus, participe passé d’abuti (user complètement, consumer, et par extension dévier de l’usage correct, user mal). Bien que la terminologie contemporaine de la santé publique tende à privilégier l’expression « trouble de l’usage de substances » pour réduire la stigmatisation sociale, le terme d’origine a été conservé dans l’intitulé canonique du test pour des raisons d’indexation scientifique et de continuité historique.
Le terme « screening » est issu du vieil anglais scryn ou du vieux français « escran » (paravent ou crible), évoquant l’action de passer au crible une population pour séparer les individus sains de ceux présentant des signes de vulnérabilité. Enfin, « test » renvoie au latin testum (creuset de terre cuite employé pour éprouver la pureté des métaux), soulignant la vocation d’investigation objective et standardisée inhérente à la mesure clinique.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’acronyme se prononce généralement [dast] en français, sous la forme d’un mot unique prononcé à la manière d’un nom commun, bien qu’il soit occasionnellement épelé lettre par lettre [de-a-ɛs-te] dans certains contextes académiques formels.
D’un point de vue morphosyntaxique, « DAST » est un nom propre d’instrument, employé au genre masculin singulier (« le DAST », « un score élevé au DAST »). Lorsqu’il est décliné selon ses variantes abrégées, il s’associe au nombre d’items le composant à l’aide d’un trait d’union (« le DAST-20 », « le DAST-10 »).
Dans les publications francophones spécialisées, il est fréquent de voir l’acronyme conservé dans sa forme originale tout en étant précédé de sa traduction explicative, à savoir le « Questionnaire de dépistage de l’abus de drogues » ou le « Test de dépistage de l’usage nocif de drogues », fonctionnant ainsi comme syntagme nominal invariable.
4. Explication conceptuelle détaillée
Le Drug Abuse Screening Test repose sur la conceptualisation de l’addiction non pas comme un phénomène binaire réductible à la dichotomie présence/absence, mais comme un continuum dimensionnel complexe où les perturbations induites par les substances s’étendent de façon graduelle dans la vie du consommateur. L’outil évalue la rupture de l’équilibre homéostatique individuel et environnemental engendrée par la consommation régulière ou compulsive de produits psychoactifs.
L’architecture conceptuelle du DAST exclut explicitement l’alcool et le tabac de son champ d’investigation direct, bien que ces produits partagent des mécanismes neurobiologiques communs de renforcement. Cette exclusion délibérée s’explique par la volonté des auteurs de disposer d’un outil spécifique capable de cerner les dynamiques particulières liées aux substances psychotropes illicites (cannabis, cocaïne, héroïne, amphétamines, hallucinogènes) ainsi qu’aux médicaments psychoactifs détournés de leur indication thérapeutique initiale (benzodiazépines, opioïdes antalgiques, stimulants sur ordonnance).
Le périmètre du test englobe une pluralité d’expériences subjectives et de faits observables : la perte d’auto-contrôle sur la quantité ou la durée d’utilisation, l’émergence d’obsessions cognitives relatives à l’approvisionnement, la culpabilité post-consommation, l’apparition de conflits conjugaux ou familiaux, les ruptures professionnelles, la négligence des rôles parentaux et sociaux, ainsi que les complications somatiques (tels que les blackouts ou symptômes physiques de sevrage) et médico-légales (arrestations, conduites dangereuses, actes délictueux sous influence).
La force épistémologique du test réside dans sa neutralité nosologique relative. Bien qu’il s’aligne étroitement avec les critères du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), il ne cherche pas à cartographier de manière rigide chaque symptôme formel, mais capture l’intensité globale de la désadaptation biopsychosociale du sujet, fournissant au praticien un indice composite standardisé d’une remarquable utilité clinique.
Enfin, le DAST opère sur une fenêtre temporelle rétrospective clairement délimitée, le plus souvent les douze derniers mois précédant l’évaluation. Ce cadre temporel standardisé garantit que les réponses reflètent un fonctionnement adaptatif contemporain plutôt que des répercussions lointaines résolues depuis longtemps, optimisant ainsi la pertinence des décisions d’orientation thérapeutique.
5. Développement historique
Le Drug Abuse Screening Test a été élaboré au début des années 1980 par le professeur Harvey A. Skinner au sein de l’Addiction Research Foundation de Toronto (intégrée plus tard au Centre for Addiction and Mental Health – CAMH), en Ontario, au Canada. La publication princeps de l’instrument est parue en 1982 dans la revue scientifique internationale Addictive Behaviors.
À cette époque, le champ clinique disposait d’outils bien standardisés pour le repérage de l’alcoolisme, au premier rang desquels figurait le Michigan Alcoholism Screening Test (MAST), développé par Melvin Selzer en 1971. Toutefois, la communauté psychiatrique manquait d’un équivalent psychométrique fiable et spécifique pour dépister l’usage abusif des autres substances psychotropes, dont la prévalence connaissait une expansion considérable.
Harvey Skinner a donc délibérément modélisé le DAST sur la structure logique et stylistique du MAST, créant initialement une version comprenant 28 items (DAST-28). L’objectif était de proposer une échelle capable d’afficher des propriétés psychométriques comparables en termes d’homogénéité interne et de validité critériée, tout en isolant les problématiques singulières inhérentes aux drogues illicites et aux médicaments psychotropes.
Face à la nécessité de disposer d’outils plus maniables dans les services d’urgence et les cabinets de médecine générale, Skinner et ses collègues ont rapidement développé des versions abrégées. C’est ainsi qu’ont émergé le DAST-20, puis le DAST-10, qui ont fait l’objet d’une vaste réplication scientifique dans de nombreux contextes transculturels. Des adaptations ciblées, telles que le DAST-A pour les adolescents, ont consolidé au fil des décennies l’autorité méthodologique de cet instrument dans la recherche mondiale en addictologie.
6. Fondements théoriques
Les fondements théoriques du DAST s’enracinent à la croisée du modèle biopsychosocial des addictions développé par George Engel et des théories comportementales de l’apprentissage operant. L’outil postule que la dépendance ne peut être comprise uniquement sous l’angle d’une pathologie moléculaire cérébrale ou d’un déficit moral, mais constitue un dysfonctionnement systémique affectant la totalité des interactions entre l’individu et son milieu de vie.
Sur le plan psychologique, l’échelle mobilise les concepts d’altération du contrôle de soi et de conflit intrapsychique. Plusieurs items ciblent spécifiquement le sentiment d’impuissance face à l’arrêt, les tentatives avortées de modération et l’expérience de la culpabilité consécutive à l’usage. Ces indicateurs traduisent le décalage douloureux entre les valeurs fondamentales de l’individu et ses comportements réels de consommation sous l’effet du craving.
Sur le versant systémique et sociologique, le DAST intègre la notion de dégradation du réseau de soutien social et d’aliénation relationnelle. L’instrument interroge l’érosion progressive des liens d’attachement primaires (conjoints, parents, enfants) causée par le mensonge, l’agressivité ou la focalisation exclusive sur la recherche du produit, ce qui fait écho aux théories interactionnistes de la déviance et de la stigmatisation.
Enfin, sur le plan de la psychométrie classique, le DAST s’appuie sur le modèle de mesure unidimensionnelle du trait latent. Selon cette perspective, les différentes manifestations comportementales (perte d’emploi, arrestations, symptômes de sevrage, reproches de l’entourage) constituent autant de reflets covariants d’une seule et même variable sous-jacente continue : la gravité de l’atteinte fonctionnelle liée aux substances.
7. Composantes clés, versions et dimensions
Bien que le DAST génère un score global unidimensionnel, une analyse approfondie de ses items permet de dégager plusieurs axes thématiques majeurs qui structurent l’expérience de l’assuétude :
- Perte de contrôle et dépendance psychique : Incapacité à interrompre la prise du produit, consommation au-delà des limites fixées initialement, sentiment de contrainte interne et besoin compulsif de consommer.
- Conséquences interpersonnelles et familiales : Plaintes récurrentes du partenaire ou de la famille, disputes majeures au sujet de la consommation, détérioration des relations amicales et isolement relationnel.
- Retentissement fonctionnel et professionnel : Négligence des responsabilités parentales, absentéisme professionnel répétitif, baisses de productivité, sanctions administratives ou pertes d’emploi.
- Complications somatiques et cognitives : Survenue de trous de mémoire (« blackouts »), hallucinations, malaises physiques, manifestations de sevrage aigu lors de l’arrêt forcé et complications médicales secondaires.
- Complications légales et conduites à risque : Activités illégales entreprises pour financer l’achat de substances, arrestations pour possession ou vente, conduites de véhicules sous l’emprise du produit mettant en jeu la sécurité d’autrui.
Parallèlement à ces composantes structurelles, l’instrument existe en plusieurs déclinaisons psychométriques homologuées :
- DAST-28 : La version originale exhaustive composée de 28 items dichotomiques (Oui/Non), offrant un panorama clinique détaillé particulièrement adapté aux protocoles de recherche et aux bilans addictologiques approfondis.
- DAST-20 : Une version épurée de 20 questions éliminant les items redondants ou statistiquement moins discriminants, couramment employée dans les départements hospitaliers de psychiatrie générale.
- DAST-10 : La variante ultra-courte de dix items, optimisée pour les milieux de soins de première ligne et le dépistage de routine dans les services d’accueil des urgences.
- DAST-A : Une adaptation spécifique de l’échelle calibrée pour les adolescents, intégrant des items ajustés aux contextes de scolarité, de vie chez les parents et de dynamique des pairs.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la manière dont le DAST discrimine les différents profils cliniques, examinons deux situations contrastées issues de la pratique en consultation d’addictologie.
Le premier cas concerne Julien, un ingénieur de 29 ans, consultant initialement son médecin généraliste pour des insomnies chroniques et un épuisement professionnel. Au cours des derniers mois, Julien a intensifié sa consommation récréative de cocaïne le week-end et a commencé à utiliser des benzodiazépines sans prescription en semaine pour amortir les descentes d’amphétamines et de stimulants. Lors de la passation du DAST-10, Julien répond positivement à trois items : l’usage d’autres drogues que celles prescrites, la consommation de plusieurs substances simultanément, et le sentiment de culpabilité ressenti après consommation. Son score de 3/10 le classe dans une zone de problème léger à modéré, suggérant une consommation nocive sans désorganisation majeure de sa vie quotidienne, justiciable d’une intervention brève et d’un suivi psychologique préventif.
Le second cas est celui de Sarah, 38 ans, adressée au centre de soins spécialisés à la suite d’un arrêt de travail prolongé et d’une mise en demeure par son employeur. Sarah consomme de l’héroïne et du fentanyl depuis quatre ans. À l’évaluation par le DAST-20, elle obtient un score de 17/20 : elle rapporte une incapacité absolue à s’arrêter, des conflits répétés ayant mené à une rupture conjugale, la vente d’effets personnels pour payer ses doses, des antécédents d’overdoses ayant nécessité un recours médical d’urgence, et des symptômes de sevrage physique intenses dès l’interruption des prises. Ce score massif confirme un degré de sévérité substantiel à sévère, nécessitant d’emblée la mise en place d’un traitement agoniste opioïde de substitution, une prise en charge résidentielle et un accompagnement médico-social global.
9. Mesure, cotation et évaluation psychométrique
La passation du DAST est caractérisée par une remarquable simplicité d’administration. Chaque question appelle une réponse binaire exclusive : « Oui » ou « Non ». Pour la grande majorité des items, une réponse affirmative (« Oui ») se voit attribuer la valeur de 1 point, reflétant la présence d’une complication ou d’une perte de contrôle, tandis qu’une réponse négative (« Non ») vaut 0 point.
Il existe néanmoins une exception méthodologique cruciale concernant les items rédigés en sens inverse (contre-orientés), conçus pour contrôler les biais d’acquiescement systématique. Par exemple, à la question « Pouvez-vous arrêter d’utiliser des drogues chaque fois que vous le désirez ? » présente dans le DAST-28 et le DAST-20, c’est la réponse négative (« Non ») qui est cotée 1 point, indiquant une incapacité à maintenir l’abstinence volontaire. Sur le DAST-10 standardisé, l’ensemble des dix questions est généralement harmonisé de sorte qu’une réponse « Oui » équivaut à 1 point, à l’exception de l’item 3 (« Êtes-vous toujours capable d’arrêter d’utiliser des drogues quand vous le voulez ? ») où le « Non » vaut 1.
La cotation globale repose sur la somme arithmétique simple des points obtenus. Pour le DAST-10, l’interprétation clinique standardisée des seuils s’articule comme suit :
- Score de 0 : Aucun problème d’usage rapporté ; aucune intervention thérapeutique nécessaire.
- Score de 1 à 2 : Degré faible de conséquences négatives ; surveillance, information et intervention brève d’éducation à la santé recommandées.
- Score de 3 à 5 : Degré modéré ; le profil remplit fréquemment les critères d’un trouble léger à modéré selon les classifications diagnostiques ; une intervention brève structurée et une évaluation clinique spécialisée sont indiquées.
- Score de 6 à 8 : Degré substantiel de sévérité ; retentissement fonctionnel majeur ; orientation formelle vers un service d’addictologie pour traitement ambulatoire intensif ou résidentiel.
- Score de 9 à 10 : Degré sévère ; situation critique impliquant une désadaptation complète ; évaluation psychiatrique immédiate et mise en place d’un protocole de soins multidisciplinaire lourd.
Sur le plan psychométrique, le DAST jouit d’une fidélité interne exceptionnelle, avec des coefficients alpha de Cronbach oscillant habituellement entre 0,86 et 0,94 selon les versions et les populations étudiées. Sa stabilité temporelle au test-retest sur des intervalles de deux à quatre semaines affiche des coefficients de corrélation supérieurs à 0,80. En termes de validité critériée, le DAST démontre une sensibilité (généralement estimée entre 80 % et 95 %) et une spécificité (entre 75 % et 90 %) très élevées par rapport aux diagnostics psychiatriques formalisés selon le DSM ou la Classification internationale des maladies (CIM) de l’Organisation mondiale de la santé.
10. Applications cliniques et portée pratique
La polyvalence du DAST en fait un instrument de choix déployé à travers une multitude de contextes institutionnels :
En médecine générale et en soins de santé primaires, le format condensé du DAST-10 permet aux praticiens de dépasser les réticences habituelles liées au manque de temps pour aborder la question des drogues avec les patients. Il constitue la première étape opérationnelle des protocoles de dépistage, intervention brève et orientation vers le traitement (SBIRT – Screening, Brief Intervention, and Referral to Treatment).
En psychiatrie de liaison et dans les services d’urgence somatique, le DAST permet de poser rapidement l’hypothèse d’une complication toxique devant des tableaux cliniques atypiques, tels que des décompensations anxieuses inexpliquées, des épisodes psychotiques aigus, des traumatismes physiques répétés ou des altérations inexpliquées des paramètres hépatiques et cardiovasculaires.
Dans les dispositifs de justice pénale et de criminologie clinique, l’échelle est fréquemment administrée dans le cadre des bilans pré-sentenciels ou lors des suivis de probation. Elle aide les magistrats et les commissions de libération conditionnelle à identifier les justiciables dont les infractions découlent directement d’une addiction non traitée, permettant de privilégier des mesures d’injonction thérapeutique plutôt que des sanctions carcérales pures.
Enfin, en milieu de travail et au sein de la médecine professionnelle, le DAST est utilisé de manière confidentielle pour évaluer la sécurité des postes à haute responsabilité (transports publics, industrie lourde, sécurité civile) et proposer des programmes d’aide aux employés en difficulté.
11. Données de recherche et preuves empiriques
Depuis la publication initiale de Skinner en 1982, des centaines d’études empiriques ont validé l’efficience psychométrique du DAST auprès d’échantillons cliniques et épidémiologiques diversifiés. Des travaux fondamentaux conduits par Gavin, Ross et Skinner (1989) ont confirmé que le DAST-20 maintenait une corrélation quasi parfaite (r = 0,99) avec l’échelle princeps de 28 items, tout en démontrant une excellente concordance diagnostique avec les critères de dépendance aux substances du DSM-III-R.
Dans une méta-analyse et revue critique publiée par Yudko, Lozhkina et Fouts (2007), les auteurs ont passé au crible 25 années de littérature consacrée au DAST. Leurs conclusions attestent que l’instrument fait preuve d’une robustesse remarquable à travers les populations psychiatriques comorbides, les patients en double diagnostic (schizophrénie et addiction, troubles bipolaires) et les populations incarcérées, conservant une consistance interne systématiquement supérieure à 0,85.
D’autres chercheurs, à l’instar de Bohn, Babor et Kranzler (1991), ont exploré l’utilité clinique du DAST-10 dans des contextes de consultation ambulatoire, concluant qu’un seuil de positivité fixé à 2 ou 3 offrait le compromis optimal entre sensibilité et spécificité pour discriminer les consommateurs problématiques au sein de populations non hospitalisées. Les recherches confirment également la validité incrémentielle du DAST lorsqu’il est combiné à des échelles de motivation au changement fondées sur l’entretien motivationnel de Miller et Rollnick.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La validité d’un instrument psychométrique ne peut être présumée universelle sans une rigoureuse adaptation transculturelle. Le DAST a été traduit, adapté et standardisé dans plus d’une vingtaine de langues, dont le français, l’espagnol, le portugais, l’allemand, le chinois, le coréen et l’arabe, révélant des propriétés psychométriques généralement équivalentes sous réserve de précautions sémantiques indispensables.
Les variations culturelles influencent de manière significative l’interprétation de la notion même de « drogue ». Dans certaines sociétés, l’utilisation de substances végétales traditionnelles (comme le khat dans la Corne de l’Afrique, les feuilles de coca dans la région andine ou le peyotl chez certains peuples amérindiens) est profondément intégrée aux rituels sociaux ou religieux et n’est pas perçue comme un abus par la communauté. Dès lors, l’application littérale du DAST sans contextualisation anthropologique risquerait de produire des faux positifs culturels.
De surcroît, le degré de réprobation morale et de criminalisation varie considérablement d’une nation à l’autre. Dans les pays appliquant des politiques pénales draconiennes contre les usagers de drogues, la crainte légitime de poursuites judiciaires peut inciter les répondants à dissimuler massivement leurs conduites, ce qui effondre la sensibilité de l’auto-questionnaire. À l’inverse, dans les contextes où l’accès aux soins est déstigmatisé, la transparence des réponses est notablement plus élevée.
Enfin, la question des médicaments détournés impose une vigilance sémantique particulière : selon le système de santé et les modalités de dispensation pharmaceutique du pays considéré, les patients peuvent ne pas concevoir que la surconsommation de somnifères ou d’antalgiques prescrits relève du champ de l’évaluation du DAST, ce qui nécessite des instructions préliminaires claires de la part du clinicien.
13. Critiques, controverses et limites
En dépit de ses indéniables qualités, le DAST a suscité plusieurs réserves méthodologiques et théoriques au sein de la communauté scientifique :
La première limite intrinsèque tient à sa nature d’auto-évaluation directe. Le test est hautement vulnérable aux biais de désirabilité sociale, à la dissimulation délibérée ou à la minimisation anosognosique, fréquemment observée lors des phases précoces des conduites addictives. Un individu hostile à l’idée d’un traitement peut aisément falsifier l’ensemble du protocole en répondant systématiquement « Non » à tous les items.
Une seconde controverse découle de l’absence totale de prise en compte de l’alcool. Bien que cette décision initiale de Skinner fût guidée par un souci de complémentarité avec le MAST, de nombreux cliniciens regrettent cette séparation artificielle, étant donné que la polyconsommation associant alcool et autres toxiques représente la norme plutôt que l’exception en milieu clinique. Cette lacune impose souvent de doubler la passation du DAST par un AUDIT (Alcohol Use Disorders Identification Test), ce qui alourdit le temps d’examen.
De plus, le format de réponse binaire (Oui/Non) est parfois jugé trop rigide et réducteur. Il ne permet pas de nuancer la fréquence des problèmes (une arrestation survenue il y a onze mois pèse du même poids qu’une interpellation hebdomadaire) et interdit de quantifier avec finesse l’évolution thérapeutique à court terme lors des consultations de suivi.
Enfin, le DAST ne fournit aucune indication pharmacologique qualitative sur la nature exacte des molécules consommées. Un score de 5 peut refléter aussi bien une dépendance au cannabis associée à des conflits familiaux qu’une consommation chaotique de substances stimulantes synthétiques, alors que les pronostics médicaux et les risques vitaux immédiats diffèrent radicalement entre ces deux situations.
14. Termes connexes et distinctions différentielles
Pour éviter toute confusion taxonomique, il convient d’expliciter les similitudes et les lignes de démarcation existant entre le DAST et les autres concepts et outils du champ de l’addictologie :
- MAST (Michigan Alcoholism Screening Test) : Le prédécesseur historique direct du DAST. Le MAST cible exclusivement les conduites d’alcoolodépendance, tandis que le DAST évalue l’ensemble des substances psychoactives à l’exclusion stricte de l’alcool.
- AUDIT (Alcohol Use Disorders Identification Test) : Développé sous l’égide de l’OMS, l’AUDIT explore la consommation d’alcool à travers dix items gradués (fréquence, quantité, dépendance, retentissement), offrant une granularité quantitative que le format dichotomique du DAST ne propose pas.
- ASSIST (Alcohol, Smoking and Substance Involvement Screening Test) : Conçu par l’OMS comme un instrument de dépistage pan-addictif global, l’ASSIST examine spécifiquement chaque classe pharmacologique séparément (alcool, tabac, cannabis, cocaïne, amphétamines, solvants, sédatifs, hallucinogènes, opioïdes), alors que le DAST agrège toutes les substances non alcooliques dans un score composite indifférencié.
- CRAFFT : Un instrument de dépistage bref ciblant spécifiquement les adolescents, explorant l’usage concomitant d’alcool et de drogues en relation avec des situations à risque (comme la conduite automobile), se distinguant par un vocabulaire adapté à la culture des jeunes.
- ASI (Addiction Severity Index) : Contrairement au DAST qui est un outil de dépistage rapide complété en quelques minutes, l’ASI est un entretien semi-structuré exhaustif d’une durée d’une heure, investiguant sept domaines de la vie du patient pour établir un plan de traitement global et multidimensionnel.
15. Résumé et points clés
En synthèse, le Drug Abuse Screening Test demeure une référence internationale incontournable dans le paysage psychométrique de l’addictologie contemporaine :
- Objectif : Dépister et stratifier rapidement la sévérité des problèmes biopsychosociaux générés par l’usage non médical de drogues illicites et de médicaments détournés.
- Origine : Élaboré en 1982 par Harvey A. Skinner à l’Addiction Research Foundation de Toronto, par décalque méthodologique du MAST de Selzer.
- Formats : Disponible en versions de 28, 20 et 10 items, cette dernière étant la plus largement employée en soins primaires et en médecine d’urgence.
- Cotation : Système binaire (Oui/Non) simple, attribuant 1 point aux réponses indiquant un problème, débouchant sur une catégorisation allant de « nul/faible » à « sévère ».
- Qualités métrologiques : Excellente consistance interne (alpha supérieur à 0,90), excellente fiabilité test-retest et forte validité critériée au regard des classifications diagnostiques du DSM et de la CIM.
- Limites : Sensibilité à la dissimulation (auto-questionnaire), absence d’évaluation de la consommation d’alcool et absence d’identification des classes pharmacologiques précises.
Références
- Bohn, M. J., Babor, T. F., & Kranzler, H. R. (1991). The Drug Abuse Screening Test: Reliability and validity with alcoholics. Journal of Substance Abuse, 3(4), 389–397. https://doi.org/10.1016/S0899-3289(05)80018-8
- Gavin, D. R., Ross, H. E., & Skinner, H. A. (1989). Diagnostic validity of the Drug Abuse Screening Test in the assessment of DSM-III drug disorders. British Journal of Addiction, 84(3), 301–307. https://doi.org/10.1111/j.1360-0443.1989.tb03463.x
- Selzer, M. L. (1971). The Michigan Alcoholism Screening Test: The quest for a new diagnostic instrument. American Journal of Psychiatry, 127(12), 1653–1658. https://doi.org/10.1176/ajp.127.12.1653
- Skinner, H. A. (1982). The Drug Abuse Screening Test. Addictive Behaviors, 7(4), 363–371. https://doi.org/10.1016/0306-4603(82)90005-3
- Yudko, E., Lozhkina, O., & Fouts, A. (2007). A comprehensive review of the psychometric properties of the Drug Abuse Screening Test. Journal of Substance Abuse Treatment, 32(2), 189–198. https://doi.org/10.1016/j.jsat.2006.08.002