Directives ALI : Responsabilité et folie pénale

Analyse approfondie des directives ALI (American Law Institute) : définition, historique, critères cognitifs et volitifs de l’irresponsabilité pénale en psychologie légale.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 23, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 23, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

Ce contenu fait l'objet d'un examen scientifique rigoureux et de normes éditoriales médicales afin de garantir l'exactitude clinique et la conformité aux directives fondées sur des preuves (APA / OMS).

Directives ALI (American Law Institute)

Au croisement complexe du droit pénal, de la psychiatrie légale et de la psychologie médico-légale, la détermination de la responsabilité criminelle face à la maladie mentale constitue l’un des défis les plus ardus de la justice contemporaine. Les directives de l’American Law Institute, communément désignées sous l’appellation de « norme ALI » ou « critère du Model Penal Code », représentent une évolution doctrinale majeure visant à concilier les impératifs de justice rétributive et la compréhension clinique des troubles psychiques. Ce cadre normatif offre aux tribunaux et aux experts cliniciens une grille d’évaluation structurée permettant d’apprécier si un accusé disposait des capacités cognitives et volitives nécessaires pour être tenu pénalement responsable de ses actes.

1. Définition concise

Les directives ALI (American Law Institute Guidelines) constituent une norme médico-légale de la responsabilité pénale stipulant qu’une personne n’est pas responsable d’un comportement criminel si, au moment des faits, en raison d’une maladie mentale ou d’un déficit intellectuel, elle manquait d’une capacité substantielle soit d’apprécier la criminalité (ou l’illicéité) de sa conduite, soit de conformer sa conduite aux exigences de la loi.

Formulées au sein de la section 4.01 du Model Penal Code, ces directives fusionnent délibérément les volets cognitifs et volitifs de l’évaluation psychologique. Contrairement aux doctrines antérieures plus rigides, cette approche ne requiert pas une abolition totale et absolue du discernement ou du contrôle, mais introduit le standard pragmatique de l’absence de « capacité substantielle ».

Dans la pratique clinique et jurisprudentielle, ces directives servent d’étalon aux experts en psychologie et en psychiatrie pour déterminer si une pathologie mentale altérait sévèrement les fonctions exécutives, le jugement moral ou la régulation des impulsions lors de la commission de l’infraction incriminée.

2. Étymologie et origine linguistique

L’acronyme « ALI » renvoie directement à l’American Law Institute, une organisation indépendante fondée en 1923 aux États-Unis par des juristes, des juges et des universitaires de premier plan, ayant pour mission de clarifier, moderniser et harmoniser le droit commun. Le terme « directive » ou « standard » (en anglais test, rule ou guidelines) dérive du latin directivus, signifiant « qui sert à diriger, qui guide ».

Sur le plan conceptuel, les racines lexicales du critère ALI reflètent le vocabulaire de la philosophie morale et du droit classique. Le terme « substantiel » (du latin substantia, la matière essentielle) a été choisi scrupuleusement pour rompre avec le binarisme strict des normes antérieures qui exigeaient une incapacité « totale » (total lack of capacity). L’emploi du verbe « apprécier » (du latin appretiare, estimer la valeur de) visait également à transcender la simple « connaissance » purement intellectuelle pour englober la compréhension émotionnelle et affective des conséquences de ses actes.

L’incorporation de cette formule dans le Model Penal Code en 1962 a formalisé l’intégration des concepts de la psychiatrie moderne dans la nomenclature juridique, transformant le discours légal d’une doctrine punitive archaïque en un modèle soucieux de la réalité phénoménologique des troubles mentaux.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français, le sigle se prononce couramment lettre par lettre : [a.ɛl.i] (« A-L-I »), bien que l’expression complète « directives de l’ALI » ou « critère de l’ALI » soit fréquemment privilégiée dans la littérature spécialisée. Le terme s’emploie principalement au pluriel (« les directives ALI ») lorsqu’il renvoie à l’ensemble des règles de la section 4.01, ou au singulier (« la norme ALI », « le critère de l’American Law Institute ») lorsqu’il fait référence au standard jurisprudentiel global.

Sur le plan grammatical, l’expression fonctionne comme une locution nominale féminine plurielle ou singulière selon le syntagme retenu. Dans les écrits de criminologie et de psychologie légale, on observe également des formulations adjectivales composées telles que « le critère ALI-MPC » ou « le standard ALI », attestant de son ancrage terminologique invariable.

4. Explication conceptuelle détaillée

La norme de l’American Law Institute a été conçue pour dépasser l’impasse méthodologique créée par deux règles historiques antagonistes : les règles de M’Naghten et le critère de l’impulsion irrésistible. Elle repose sur l’admission fondamentale qu’un être humain peut intellectuellement savoir qu’un acte est répréhensible tout en étant biologiquement ou psychologiquement incapable d’inhiber son comportement en raison d’un dysfonctionnement neuropsychologique ou psychiatrique sévère.

Le premier volet, d’ordre cognitif, porte sur l’appréciation de l’illicéité ou de la criminalité de l’acte. Le terme « apprécier » est fondamentalement plus large que le simple « savoir » cognitif. Il implique une résonance affective et une compréhension globale de la réalité de l’acte et de sa portée sociale. Une personne souffrant d’un délire de persécution sévère peut formuler verbalement que le meurtre est illégal selon le code pénal, tout en croyant sincèrement, au niveau affectif et délirant, qu’elle agit en état de légitime défense absolue contre une force malveillante invisible. Selon l’ALI, une telle personne manque de la capacité d’apprécier la nature de son acte.

Le second volet, d’ordre volitif ou comportemental, analyse la capacité du sujet à conformer sa conduite aux prescriptions de la loi. Ce critère reconnaît l’existence de troubles psychiques sévères qui érodent les processus de contrôle inhibiteur et de prise de décision, même lorsque le discernement intellectuel est partiellement préservé. Ce volet intègre explicitement les dimensions de compulsion morbide et d’altération volitive profonde rencontrées dans certains états psychotiques aigus ou décompensations maniaques majeures.

Enfin, une disposition cruciale de la norme ALI, souvent nommée la clause d’exclusion des sociopathies, stipule expressément que les termes « maladie mentale ou anomalie » n’incluent pas les anomalies dont la seule manifestation réside dans des conduites antisociales répétées. Cette exclusion visait délibérément à empêcher que les personnalités antisociales ou psychopathiques n’échappent à la sanction pénale sur le seul fondement de leur récidive délinquante, préservant ainsi la crédibilité sociale de l’institution judiciaire.

5. Développement historique

L’histoire de la défense d’aliénation mentale dans le monde anglo-saxon et international a longtemps été dominée par l’affaire britannique Daniel M’Naghten de 1843. Les règles de M’Naghten imposaient un critère rigoureusement cognitif : pour être acquitté pour cause d’irresponsabilité, l’accusé devait prouver qu’il ne comprenait pas la nature et la qualité de son acte, ou qu’il ne savait pas que ce qu’il faisait était mal. Cette approche excluait totalement les pathologies altérant le contrôle des impulsions et exigeait une méconnaissance cognitive totale.

Face à ces lacunes, certains tribunaux ont ultérieurement adjoint le test de « l’impulsion irrésistible », mais cette notion a été critiquée pour son imprécision scientifique, semblant suggérer un passage à l’acte soudain et explosif, ignorant les actes minutieusement planifiés sous l’empire d’obsessions ou de délires chroniques. En 1954, le juge David Bazelon formula dans l’arrêt Durham v. United States le critère du produit (« un accusé n’est pas pénalement responsable si son acte illégal était le produit d’une maladie ou d’un défaut mental »). Bien qu’accueilli favorablement par la psychiatrie, le critère Durham accorda un pouvoir jugé excessif aux témoignages d’experts, menant à des contestations juridiques massives.

C’est dans ce contexte de polarisation que l’American Law Institute, sous la direction de juristes éminents tels qu’Herbert Wechsler, a élaboré la section 4.01 de son Model Penal Code, adoptée définitivement en 1962. Durant les deux décennies suivantes, la vaste majorité des cours fédérales des États-Unis et plus de la moitié des juridictions étatiques ont adopté le critère ALI, salué comme un compromis équilibré entre la rigueur juridique et les connaissances de la psychopathologie clinique.

Néanmoins, le statut de la norme ALI a été profondément ébranlé en 1981 lors du procès de John Hinckley Jr., jugé pour la tentative d’assassinat du président américain Ronald Reagan. L’acquittement de Hinckley pour cause d’aliénation mentale en vertu du critère ALI a déclenché un tollé politique et populaire retentissant. En réponse, le Congrès américain a adopté l’Insanity Defense Reform Act de 1984, qui a aboli le volet volitif au niveau fédéral et rétabli une version durcie et quasi exclusive du critère cognitif de M’Naghten, marquant un recul notable de l’usage des critères ALI dans plusieurs juridictions fédérales tout en maintenant leur pertinence dans de nombreux États et traditions juridiques comparées.

6. Fondements théoriques

Les directives ALI s’enracinent à la convergence de théories psychologiques, philosophiques et juridiques distinctes, articulées autour de la notion centrale de libre arbitre et d’imputabilité morale :

D’un point de vue philosophico-juridique, la doctrine repose sur la théorie de la responsabilité subjective et le principe de mens rea (l’esprit coupable). Le droit pénal moderne postule que la rétribution n’est moralement justifiable que si l’agent disposait de la capacité minimale de choisir entre le bien et le mal et de maîtriser son passage à l’acte. Infliger une peine à un individu dont les facultés psychiques ont anéanti toute possibilité d’autonomie comportementale contredirait les principes fondamentaux de l’éthique déontologique kantienne et l’utilitarisme pénal, ce dernier soutenant que la menace d’une sanction ne peut exercer aucun effet dissuasif sur un esprit délirant.

Sur le plan psychologique et psychiatrique, la norme ALI s’appuie sur le modèle tripartite de la personnalité et les théories des fonctions exécutives. Elle reconnaît la dissociation fonctionnelle entre la cognition (les opérations de traitement de l’information, la mémoire, l’orientation) et la volition (la planification, l’inhibition des réponses motrices, la flexibilité mentale et le contrôle attentionnel). Les neurosciences cognitives contemporaines confirment ce postulat : des lésions ou des dysfonctionnements majeurs des circuits fronto-striataux peuvent préserver la mémoire sémantique et la compréhension logique tout en détruisant radicalement la régulation inhibitrice.

Enfin, la théorie psychodynamique a également nourri l’élaboration de la norme ALI dans les années 1950 et 1960. En reconnaissant que des pulsions inconscientes et des mécanismes de défense psychotiques peuvent submerger le Moi sans que l’appareil perceptif ne soit totalement aboli, l’ALI s’est montrée perméable à l’idée d’un continuum psychopathologique, rejetant la conception binaire absolue de la folie qui prévalait au XIXe siècle.

7. Composantes clés, types et dimensions

La mise en œuvre des directives ALI nécessite l’examen méticuleux de plusieurs composantes structurelles indépendantes mais interdépendantes :

  • La condition médicale ou psychologique préalable : Présence attestée d’une maladie mentale avérée (par exemple une psychose aiguë, une schizophrénie, un trouble bipolaire en phase maniaque avec caractéristiques psychotiques) ou d’un déficit intellectuel congénital ou acquis.
  • Le seuil de déficience (« Capacité substantielle ») : Rejet de l’exigence d’une abolition totale. L’évaluation porte sur le fait de savoir si le sujet a subi une réduction critique, significative et fonctionnellement invalidante de ses aptitudes.
  • La branche cognitive (« Appréciation » de l’illicéité) : Capacité à saisir non seulement la nature matérielle de l’acte, mais également sa réprobation sociale et légale à un niveau affectif et intellectuel intégré.
  • La branche volitive (« Conformation » de la conduite) : Capacité de l’individu à mobiliser sa volonté pour respecter les exigences de la loi, impliquant l’intégrité des mécanismes d’inhibition comportementale.
  • Le lien de causalité immédiat : Exigence rigoureuse que la perte de capacité substantielle soit directement causée par le trouble mental sous-jacent au moment précis de l’infraction.
  • La clause d’exclusion négative : Exclusion formelle des troubles de la personnalité antisociale, de la sociopathie et des actes relevant uniquement de l’intoxication volontaire ou de la criminalité habituelle.

8. Exemples et cas illustratifs

Afin de mieux appréhender l’application pratique des directives ALI, plusieurs scénarios clinico-légaux permettent d’illustrer la distinction entre la responsabilité pénale et les différentes branches de la norme.

Cas 1 : Altération de la branche cognitive (Appréciation). Un patient présentant une schizophrénie paranoïde sévère non traitée commet l’homicide d’un voisin. L’évaluation psychiatrique révèle que l’accusé croyait fermement que son voisin était un agent extraterrestre infiltré, doté d’une technologie létale prête à anéantir l’humanité dans l’heure. Bien que le sujet sache que « tuer un humain » est interdit par le code civil et pénal, son délire persécutoire encapsulé lui interdisait d’apprécier la criminalité réelle de son acte au moment précis des faits, car il considérait agir dans le cadre d’un impératif de survie universelle. Sous les critères ALI, la capacité substantielle d’apprécier l’acte fait défaut.

Cas 2 : Altération de la branche volitive (Conformation de la conduite). Un individu atteint d’une encéphalite auto-immune ou d’une lésion fronto-orbitaire massive subit des accès d’agressivité explosive incontrôlables. Lors d’une altercation banale, il agresse violemment un passant. L’examen neuropsychologique démontre que le patient possédait la pleine conscience cognitive du caractère illicite et répréhensible de son geste, mais que la destruction neurologique des circuits inhibiteurs ventromédians l’a privé de toute capacité substantielle de réprimer sa réaction motrice agressive. Sous la norme ALI, ce cas relève de l’incapacité volitive, alors qu’il aurait été rejeté sous le strict critère de M’Naghten.

Cas 3 : Exclusion de l’irresponsabilité pénale. Un criminel multirécidiviste, diagnostiqué avec un trouble de la personnalité antisociale, planifie et exécute un vol à main armée durant lequel il blesse un employé de banque. Il invoque une impulsion irrésistible liée à son intolérance à la frustration. En application directe de la clause d’exclusion de l’ALI, sa défense est rejetée : ses conduites délinquantes récurrentes et son mépris des règles sociales ne constituent pas une maladie mentale au sens médico-légal justifiant l’exonération de sa responsabilité.

9. Mesure et évaluation médico-légale

L’évaluation psychologique et psychiatrique sous le régime de la norme ALI constitue un processus d’investigation rigoureux et rétrospectif. L’expert médico-légal ne se prononce pas sur l’état mental du prévenu au moment de l’examen clinique, mais doit reconstruire méthodiquement son fonctionnement psychique à l’instant précis de l’infraction (état mental au moment des faits).

Le protocole d’évaluation combine plusieurs méthodes validées :

  • Entrevues cliniques approfondies : Exploration de l’anamnèse, des antécédents psychiatriques, de l’histoire développementale et de la chronologie détaillée des jours et des heures précédant l’acte délictueux.
  • Revue des données collatérales : Analyse scrupuleuse des rapports de police, des dépositions des témoins, des enregistrements vidéo de surveillance, des messages électroniques et des dossiers médicaux antérieurs pour croiser le récit de l’accusé avec les faits matériels.
  • Échelles d’évaluation spécialisées : Utilisation d’instruments actuariels et structurés, tels que la Rogers Criminal Responsibility Assessment Scales (R-CRAS). Le R-CRAS a été spécifiquement conçu pour opérationnaliser les critères ALI en évaluant quantitativement la présence de psychopathologie, la tromperie délibérée ou la simulation, ainsi que le degré d’atteinte cognitive et volitive.
  • Tests psychométriques et neuropsychologiques : Administration d’inventaires de personnalité (MMPI-3, PAI) pour détecter les pathologies majeures et dépister la simulation (test de validité des symptômes), couplés à des batteries neuropsychologiques évaluant l’inhibition et la prise de décision.

L’expert s’abstient généralement de formuler la « conclusion ultime » (la décision d’irresponsabilité appartenant exclusivement au juge ou au jury), mais fournit un avis technique étayé sur l’intensité des déficits psychiques observés et leur relation causale avec l’acte.

10. Applications et portée pratique

Bien que née dans l’écosystème juridique des États-Unis, la philosophie sous-jacente aux directives ALI a exercé une influence déterminante sur le droit comparé et la pratique forensique internationale. Dans plusieurs pays d’Europe continentale, y compris en France, en Suisse et en Allemagne, les dispositions pénales relatives à l’irresponsabilité ou à l’atténuation de responsabilité s’alignent étroitement sur l’esprit de l’ALI.

En droit français, l’article 122-1 du Code pénal fait écho à cette dualité conceptuelle en distinguant l’abolition du discernement (qui conduit à l’irresponsabilité pénale) de l’altération du discernement ou de l’entrave au contrôle des actes (qui constitue une circonstance atténuante obligatoire lors du prononcé de la peine). Les notions d’« appréciation » et de « conformation des actes » correspondent directement aux facultés de discernement et de contrôle analysées par les experts psychiatres près les tribunaux français.

Au-delà de la phase de jugement pénal, l’évaluation selon la grille ALI détermine l’orientation institutionnelle des justiciables. Un constat d’absence de responsabilité pénale ne conduit pas à une libération immédiate mais à une hospitalisation d’office en milieu psychiatrique sécurisé (comme les Unités pour Malades Difficiles ou les établissements de psychiatrie légale), orientant l’action publique vers le traitement thérapeutique et la réhabilitation plutôt que vers la punition carcérale.

11. Recherche empirique et données probantes

La recherche en psychologie légale s’est largement penchée sur l’impact comparé des différents critères d’aliénation mentale sur les jurys, les juges et les experts. Contrairement à ce que l’opinion publique et certains législateurs redoutaient lors de la controverse Hinckley, les données empiriques ont mis en lumière des régularités surprenantes.

Les recherches pionnières menées par Richard Rogers et ses collaborateurs (1984, 1986) ont démontré que les critères ALI permettaient une fiabilité inter-juges nettement supérieure à celle des critères de M’Naghten ou de Durham. Grâce à des critères standardisés comme l’échelle R-CRAS, les experts psychiatres et psychologues parviennent à un niveau de concordance diagnostique élevé quant à la présence ou l’absence d’une incapacité substantielle.

En outre, les études expérimentales de psychologie sociale et judiciaire (notamment les travaux de Finkel et al., 1995) ont fréquemment montré que le choix de la norme juridique (M’Naghten, ALI ou critères modifiés) a un impact étonnamment limité sur le verdict final rendu par les jurys populaires. Les jurés non professionnels ont tendance à mobiliser une conception intuitive de la justice (le concept de « folie ordinaire » ou commonsense justice) : ils évaluent la culpabilité morale globale de l’accusé et la gravité perçue de son trouble mental plutôt que de s’enfermer dans les distinctions sémantiques précises dictées par les instructions du magistrat.

12. Considérations culturelles et transcuturelles

L’application d’un critère comme celui de l’ALI se heurte à des défis théoriques et pratiques complexes lorsqu’il est transposé dans des contextes transculturels. La perception de ce qui constitue une « maladie mentale », un « délire » ou une « perte de contrôle volitif » dépend fondamentalement des normes culturelles et des représentations collectives de la causalité.

Dans certaines traditions culturelles, des phénomènes tels que les transes de possession, les visions mystiques ou la communication avec les ancêtres relèvent de pratiques spirituelles partagées et intégrées, alors qu’ils pourraient être hâtivement assimilés à des délires psychotiques par un clinicien formé exclusivement aux nomenclatures occidentales (DSM-5 ou CIM-11). À l’inverse, des troubles culturels spécifiques (comme l’amok ou le latah) impliquent des explosions soudaines de comportements violents ou mimétiques, soulevant d’épineuses questions quant à la capacité de l’individu à « conformer sa conduite aux exigences de la loi ».

Les experts médico-légaux doivent faire preuve d’une rigoureuse compétence culturelle pour évaluer l’appréciation morale et l’intentionnalité d’un individu issu d’une minorité culturelle, en veillant à ne pas sur-pathologiser des croyances normées dans leur communauté d’origine, ni à sous-estimer la détresse psychiatrique authentique sous le prétexte d’un relativisme culturel excessif.

13. Critiques, controverses et limites

Les directives de l’ALI ont fait l’objet de vives controverses depuis leur formulation, venant aussi bien des milieux juridiques conservateurs que de la communauté médicale :

La critique la plus tenace concerne l’évaluation de la branche volitive. De nombreux juristes et psychiatres soutiennent qu’il est scientifiquement impossible de distinguer de manière fiable une impulsion à laquelle le sujet « ne pouvait pas résister » d’une impulsion à laquelle il a simplement « choisi de ne pas résister ». Cette indétermination a poussé l’American Psychiatric Association (APA) elle-même, à la suite du verdict Hinckley en 1982, à recommander l’abandon de la branche volitive dans les prétoires, arguant que la psychiatrie clinique ne possède pas les outils méthodologiques pour mesurer objectivement la force de la volonté ou l’absence absolue de contrôle à un moment passé.

Une seconde controverse réside dans l’ambiguïté inhérente au vocable « capacité substantielle ». Les détracteurs soulignent que le mot « substantiel » est un terme juridique indéterminé qui délègue aux experts médicaux une appréciation morale et discrétionnaire, ouvrant la porte à des guerres d’experts contradictoires (le phénomène de la « bataille des experts ») susceptible de désorienter les jurys.

Enfin, la clause d’exclusion relative à la sociopathie a été critiquée par certains criminologues et sociologues pour son caractère circulaire : elle exclut de la défense les comportements délinquants récurrents au motif qu’ils sont le signe d’un trouble de la personnalité, créant une barrière arbitraire entre la psychose (souvent excusée) et les troubles sévères de la personnalité émotionnellement labiles ou limites (rarement excusés), alors même que ces derniers peuvent présenter des altérations neurobiologiques similaires du contrôle de l’inhibition.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

  • Règles de M’Naghten : Standard traditionnel d’irresponsabilité pénale focalisé uniquement sur l’absence de connaissance cognitive de l’acte et de sa nature illicite. Contrairement à la norme ALI, M’Naghten exige une privation totale de discernement et ignore la dimension volitive.
  • Test de l’impulsion irrésistible : Critère médico-légal qui exonère l’accusé s’il a été poussé par une impulsion soudaine et incoercible causée par une maladie mentale. La norme ALI est plus large, car elle n’exige pas un caractère subit ou explosif, mais une incapacité substantielle à conformer sa conduite.
  • Règle de Durham (Test du produit) : Doctrine selon laquelle un accusé n’est pas responsable si son infraction est simplement le produit d’une affection mentale. Jugée trop permissive, elle a été remplacée par les critères plus structurés de l’ALI.
  • Abolition versus Altération du discernement (Droit français) : L’abolition correspond à une perte totale de lucidité privant l’individu de responsabilité pénale, tandis que l’altération préserve la culpabilité tout en réduisant la peine. L’ALI combine ces nuances à travers le critère pragmatique d’incapacité substantielle.
  • Compétence à subir son procès (Inaptitude à comparaître) : Évaluation de l’état mental actuel de l’accusé au moment de la procédure judiciaire (capacité à comprendre les accusations et à communiquer avec son avocat), à ne pas confondre avec l’évaluation rétrospective de la responsabilité au moment des faits selon l’ALI.

15. Résumé et points clés

Les directives de l’American Law Institute représentent l’une des tentatives les plus sophistiquées d’harmonisation entre la rigueur du droit criminel et les réalités cliniques de la psychopathologie. En instaurant le double standard cognitif (appréciation de l’illicéité) et volitif (capacité à conformer sa conduite), combiné au seuil souple de la « capacité substantielle », cette norme a cherché à humaniser le procès pénal.

Bien que son volet volitif ait suscité des reculs législatifs notables après l’affaire Hinckley aux États-Unis, le modèle de l’ALI demeure la référence intellectuelle majeure pour analyser la folie pénale. Il continue d’inspirer les législations démocratiques mondiales et de guider les protocoles méthodologiques de la psychiatrie et de la psychologie médico-légales contemporaines.

Références

  • American Law Institute. (1962). Model Penal Code: Proposed official draft. American Law Institute.
  • American Psychiatric Association. (1982). American Psychiatric Association statement on the insanity defense. American Journal of Psychiatry, 140(6), 681–688.
  • Finkel, N. J. (1995). Commonsense justice: Jurors’ interpretations of the law. Harvard University Press.
  • Melton, G. B., Petrila, J., Poythress, N. G., Slobogin, C., Otto, R. K., Mossman, D., & Condie, L. O. (2018). Psychological evaluations for the courts: A handbook for mental health professionals and lawyers (4th ed.). Guilford Press.
  • Rogers, R. (1986). Conducting insanity evaluations. Van Nostrand Reinhold.
  • Wechsler, H. (1955). The criteria of criminal responsibility. University of Chicago Law Review, 22(2), 367–376.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 23). Directives ALI : Responsabilité et folie pénale. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=directives-ali-responsabilite-penale
Looti, Mohammed. “Directives ALI : Responsabilité et folie pénale.” Base de données de psychologie en français, 23 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=directives-ali-responsabilite-penale.
Looti, Mohammed. “Directives ALI : Responsabilité et folie pénale.” Base de données de psychologie en français. octobre 23, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=directives-ali-responsabilite-penale.