Dans le domaine de la psychologie cognitive et des neurosciences, la diaphonie — couramment désignée sous l’anglicisme cross-talk — renvoie à l’interaction involontaire, perturbatrice ou modulatrice survenant entre deux ou plusieurs canaux de traitement de l’information concurrents. Ce phénomène fondamental révèle les limites de l’étanchéité des modules cérébraux et éclaire les mécanismes sous-jacents au partage des ressources attentionnelles, à la coordination motrice bimanuelle et au transfert interhémisphérique. Comprendre la diaphonie, c’est explorer la frontière subtile entre la spécialisation fonctionnelle du cerveau et son interconnexion permanente.
La diaphonie (Cross-talk)
1. Définition concise
La diaphonie désigne l’interférence fonctionnelle ou neurophysiologique qui se produit lorsque le contenu informationnel ou les signaux neuronaux d’une voie de traitement se propagent ou débordent sur une autre voie concurrente. Ce transfert non sollicité entraîne des altérations de la performance, se manifestant généralement par un ralentissement du temps de réaction, une augmentation du taux d’erreurs ou des mouvements parasites involontaires.
Sur le plan conceptuel, la diaphonie s’oppose au modèle d’un traitement purement modulaire et isolé. Loin d’être une simple déficience structurelle, elle traduit la nature fondamentalement interactive et distribuée de l’architecture cognitive humaine. En psychologie expérimentale, ce concept permet d’expliquer comment deux tâches simultanées s’influencent mutuellement, même lorsque leurs canaux d’entrée sensorielle et de sortie motrice semblent physiquement disjoints.
Dans les neurosciences intégratives, la diaphonie renvoie également aux fuites de signaux moteurs via le corps calleux ou les voies corticospinales non croisées, illustrant la difficulté du système nerveux central à inhiber complètement l’activation des représentations motrices homologues lors de mouvements unilatéraux ou asymétriques.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme anglais cross-talk est issu du vocabulaire des télécommunications et du génie électrique du XIXe siècle, associant le préfixe cross- (croisé, à travers) et le radical talk (parole, signal sonore). À l’origine, il décrivait le parasitage acoustique ou électromagnétique par lequel une conversation téléphonique empruntant un fil parallèle s’infiltrait de manière audible sur une autre ligne voisine.
Le terme français « diaphonie » dérive du grec ancien diaphōnia (διαφωνία), composé du préfixe dia- (à travers, séparation) et de phōnē (voix, son), signifiant littéralement « dissonance » ou « discordance de sons ». Employé traditionnellement en acoustique et en téléphonie, le vocable a été adopté par l’Office québécois de la langue française et par la littérature scientifique francophone pour traduire avec élégance le concept anglo-saxon dans les domaines de l’ergonomie, de la psychologie cognitive et des neurosciences.
Son introduction formelle dans les sciences cognitives s’est consolidée dans les années 1970 et 1980, notamment sous l’impulsion de chercheurs étudiant l’attention divisée et le paradigme de la double tâche, à l’image des travaux pionniers de David Navon et Jeff Miller, qui ont formalisé la distinction entre la compétition pour des ressources énergétiques globales et l’interférence de contenu spécifique.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le terme « diaphonie » est un nom commun féminin singulier. Sa transcription phonétique en français standard international est /dja.fɔ.ni/. Son pluriel régulier est « diaphonies » (/dja.fɔ.ni/).
Dans la littérature francophone contemporaine, l’emprunt direct « cross-talk » est également couramment employé, traité comme un nom masculin invariable ou accordé au pluriel (les cross-talks), phonétiquement transcrit /kʁɔs.tɔk/. Néanmoins, l’usage académique préconise l’emploi de « diaphonie cognitive », « diaphonie motrice » ou « interférence croisée » pour désigner avec précision ces phénomènes.
Sur le plan syntaxique, le terme s’associe couramment à des adjectifs qualificatifs précisant son niveau d’analyse : on parlera ainsi de diaphonie centrale, de diaphonie périphérique, de diaphonie motrice ou de diaphonie informationnelle. On rencontre également des locutions verbales telles que « engendrer une diaphonie », « être sujet à la diaphonie » ou « atténuer la diaphonie inter-tâches ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender en profondeur le concept de diaphonie en psychologie, il est indispensable de dépasser la métaphore simpliste de l’entonnoir ou du goulot d’étranglement énergétique. Pendant plusieurs décennies, les modèles de l’attention ont postulé l’existence d’un réservoir unique et indifférencié d’énergie mentale ou d’un processeur central unique incapable de traiter deux décisions à la fois. Si cette approche permet d’expliquer pourquoi une surcharge globale détériore les performances, elle échoue à rendre compte de la nature qualitative des erreurs observées lorsque deux tâches interfèrent de manière spécifique.
La diaphonie repose sur le principe de l’interférence de contenu : la dégradation de la performance ne découle pas seulement d’un manque d’énergie ou de bande passante, mais d’une contamination mutuelle des représentations internes. Lorsque le système cognitif traite en parallèle deux flux d’informations partageant des dimensions conceptuelles, perceptives ou motrices similaires, les représentations intermédiaires activées dans une voie peuvent franchir les frontières computationnelles et influencer l’autre voie. Cette contamination peut être antagoniste, générant un conflit de réponse ou un télescopage cognitif, mais elle peut aussi, dans certaines configurations très particulières, s’avérer facilitatrice si les signaux des deux tâches convergent vers un même état fonctionnel.
Au niveau de la coordination motrice bimanuelle, la diaphonie s’exprime avec une limpidité saisissante. Lorsqu’un individu tente d’exécuter un mouvement continu avec la main droite (comme dessiner un cercle) tout en traçant une figure discrète avec la main gauche (comme une ligne droite), le mouvement circulaire tend à s’aplatir et la ligne droite tend à s’arrondir. Cette distorsion cinématique directe n’est pas le fruit d’une simple fatigue ou d’une inattention passagère ; elle traduit le couplage intrinsèque des commandes motrices émises par les hémisphères cérébraux, lesquelles débordent à travers la commissure calleuse pour contraindre le système vers des patrons d’action symétriques ou synchronisés.
Sur le plan des frontières conceptuelles, la diaphonie se distingue de l’inhibition défaillante globale observée dans les syndromes frontaux purs. Alors que le déficit inhibiteur frontal se caractérise par une incapacité générale à supprimer des réponses automatiques prévalentes face à des stimuli distracteurs isolés, la diaphonie requiert impérativement la présence d’au moins deux flux de traitement actifs menés de front. Elle illustre la perméabilité dynamique des architectures modulaires du cerveau face aux contraintes temporelles serrées de l’action conjointe.
5. Développement historique
L’histoire de la diaphonie s’inscrit au cœur des controverses qui ont forgé la psychologie cognitive moderne et les neurosciences de la fin du XXe siècle. Les premières observations de transferts moteurs involontaires remontent aux travaux des neurologues du XIXe siècle, à l’instar de Carl Westphal et de Paul Broca, qui documentèrent des mouvements miroirs chez des patients atteints de lésions cérébrales ou de troubles congénitaux du développement.
Durant les années 1950 et 1960, l’avènement de la théorie du traitement de l’information sous l’égide de Donald Broadbent et Robert Welford a d’abord favorisé des modèles strictement séquentiels. Selon ces théoriciens, le traitement cognitif était soumis à un goulot d’étranglement central unique (la fameuse période réfractaire psychologique), interdisant toute simultanéité au niveau de la sélection de la réponse. Dans ce paradigme, l’idée même d’une diaphonie qualitative était marginalisée au profit d’un simple retard temporel (délai de file d’attente).
Le tournant conceptuel majeur s’opère dans les années 1970 avec les travaux de Daniel Kahneman sur l’effort attentionnel, puis avec les publications séminales de David Navon et Jeff Miller en 1987. Ces derniers démontrent expérimentalement que la détérioration en situation de double tâche ne peut s’expliquer exclusivement par la compétition pour des ressources génériques. Ils introduisent le modèle du conflit de résultat (outcome conflict), postulant que les sous-produits de calcul d’une tâche infiltrent activement le traitement de la tâche voisine : la diaphonie cognitive acquiert ainsi ses lettres de noblesse théoriques.
Simultanément, dans le champ des neurosciences, les recherches conduites par Roger Sperry et Michael Gazzaniga sur les patients au cerveau divisé (split-brain) ont mis en lumière le rôle crucial du corps calleux dans la médiation de cette diaphonie. Alors que les patients ayant subi une callosotomie devenaient capables d’effectuer simultanément des gestes géométriquement incompatibles sans interférence motrice majeure, les sujets sains voyaient leurs mains inexorablement attirées vers la symétrie, prouvant sans équivoque que la diaphonie motrice et informationnelle trouve son assise physique dans la transmission transcallosale.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres théoriques contemporains rendent compte des mécanismes de la diaphonie à différents niveaux d’intégration :
En premier lieu, la théorie des ressources multiples développée par Christopher Wickens propose que le système cognitif dispose de plusieurs réserves indépendantes de ressources attentionnelles, définies selon les modalités sensorielles (visuelle vs auditive), les codes de traitement (spatial vs verbal) et les canaux de réponse (manuel vs vocal). Selon Wickens, la diaphonie s’intensifie de manière exponentielle lorsque deux tâches exploitent la même dimension de traitement au sein d’une même réserve computationnelle. La proximité structurelle favorise la fuite de données et le brouillage des signaux.
En second lieu, l’approche des systèmes dynamiques et de la coordination motrice, portée par des théoriciens tels que Scott Kelso, interprète la diaphonie motrice non pas comme une erreur de calcul, mais comme une manifestation des propriétés d’auto-organisation du corps et du cerveau. Selon le modèle HKB (Haken-Kelso-Bunz), le système neuromusculaire manifeste des attracteurs dynamiques préférentiels, notamment le patron en phase (mouvements symétriques utilisant des muscles homologues). Dès lors qu’une tâche complexe requiert un patron anti-phase ou asymétrique, la diaphonie transcalleuse agit comme une force de couplage qui ramène les effecteurs vers l’état stable de moindre énergie.
En troisième lieu, les modèles computationnels basés sur le contrôle inhibiteur et le filtrage sélectif au sein du cortex préfrontal postulent que la diaphonie résulte d’une inhibition latérale incomplète. Dans le réseau fronto-striatal, le cortex préfrontal dorso-latéral et l’aire motrice supplémentaire ont pour rôle de maintenir une barrière fonctionnelle étanche entre les objectifs de tâche actifs en mémoire de travail. Si les signaux d’inhibition s’avèrent insuffisants ou tardifs, les flux corticaux sous-jacents se superposent, générant une diaphonie aux stades décisionnels et moteurs.
7. Composantes clés, types et dimensions
La diaphonie se décline en plusieurs dimensions et typologies selon la nature du traitement et les circuits neuroanatomiques impliqués :
- Diaphonie informationnelle (ou de contenu) : Survient lorsque les représentations sémantiques ou catégorielles d’une tâche contaminent l’analyse cognitive d’une autre tâche. Par exemple, devoir mémoriser des mots appartenant à la catégorie « animaux » tout en identifiant des photographies d’objets crée une intrusion d’items verbaux dans la sélection visuelle.
- Diaphonie motrice (ou interférence effectrice) : Débordement des commandes motrices d’un membre vers le membre controlatéral. Elle se manifeste par des micro-contractions involontaires des muscles homologues opposés, également qualifiées de mouvements miroirs ou d’overflow moteur, régulées principalement par les projections transcalleuses interhémisphériques.
- Diaphonie stimulus-réponse (S-R) : Interférence survenant lorsque le stimulus de la tâche A active involontairement la règle d’association ou la réponse motrice programmée pour la tâche B. Ce type de diaphonie est prépondérant dans les tâches de compatibilité spatiale et les paradigmes de type Stroop ou Simon en contexte de double sollicitation.
- Diaphonie temporelle : Perturbation du rythme ou de la cadence d’une tâche par les exigences temporelles d’une seconde action. L’exécution d’un mouvement lent et continu d’une main est immédiatement hachée par des mouvements saccadés rapides de l’autre main, imposant un verrouillage temporel unifié.
- Diaphonie facilitatrice vs antagoniste : Si la diaphonie est traditionnellement assimilée à une nuisance (antagoniste), elle peut générer une synergie positive (facilitatrice) lorsque les sorties attendues des deux tâches partagent des propriétés communes, induisant un temps de réponse accéléré par résonance fonctionnelle.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour matérialiser ces mécanismes abstraits, plusieurs situations concrètes issues du quotidien et de la clinique illustrent avec acuité la diaphonie :
Un exemple canonique de la vie courante réside dans la difficulté d’exécuter simultanément deux gestes manuels distincts, comme se tapoter la tête d’une main tout en se frottant le ventre dans un mouvement circulaire de l’autre. Très rapidement, la main qui frotte se met à tapoter, ou la main qui tapote esquisse des cercles. Cette perte d’indépendance cinématique est la démonstration directe de la diaphonie motrice : le programme moteur circulaire bave sur le programme moteur de percussion, car le cortex moteur primaire et l’aire motrice supplémentaire peinent à isoler les commandes descendantes sans couplage calleux.
Dans le domaine professionnel, prenons le cas d’un contrôleur aérien ou d’un opérateur de centrale nucléaire qui doit communiquer par message vocal radio tout en saisissant des coordonnées alphanumériques sur un clavier d’ordinateur. Si le message vocal contient des chiffres (par exemple, « altitude 4000 pieds »), l’opérateur aura une propension significative à saisir le chiffre « 4 » dans le champ informatique réservé à une tout autre variable, ou à marquer une hésitation vocale. Cette substitution est une diaphonie de contenu direct entre le registre phonologique et la programmation motrice digitale.
Sur le plan neurologique clinique, le phénomène de l’overflow moteur chez l’enfant ou chez l’adulte cérébrolésé fournit une illustration spectaculaire. Lors de la réalisation d’un test de pianotage digital unimanuel rapide (finger tapping) de la main droite, on observe chez certains patients des mouvements d’imitation involontaires et synchrones des doigts de la main gauche au repos. Cette diaphonie motrice pathologique découle d’un défaut de maturation ou d’une altération structurelle de l’inhibition interhémisphérique normalement médiée par les fibres antérieures du corps calleux.
9. Mesure et évaluation
L’objectivation de la diaphonie requiert des méthodologies rigoureuses capables de dissocier l’effet du coût attentionnel global des interférences de contenu spécifique :
Le protocole expérimental privilégié demeure le paradigme de double tâche avec manipulation de la congruence. Dans ce dispositif, les participants doivent accomplir deux tâches simultanées, A et B. Les expérimentateurs font varier orthogonalement la relation entre les composantes de ces tâches : condition congruente (où la réponse requise pour B va dans le même sens que A) versus condition incongruente (où la réponse pour B entre en conflit avec A). L’indice de diaphonie correspond à l’écart de performance (temps de réaction et taux d’erreurs) entre la condition incongruente et la condition congruente, net de tout coût lié à la simple réalisation simultanée.
En biomécanique et motricité, la diaphonie motrice s’évalue à l’aide de l’électromyographie de surface (EMG) et de l’analyse cinématique tridimensionnelle. L’EMG permet d’enregistrer l’activité électrique des muscles homologues au repos pendant que le membre controlatéral effectue un effort calibré. La quantification de cette activité résiduelle ou « miroir » offre une métrique précise du degré de débordement moteur.
En neuroimagerie fonctionnelle et électrophysiologie, les chercheurs recourent à la stimulation magnétique transcrânienne (TMS) à double impulsion pour mesurer l’inhibition interhémisphérique (IHI). En stimulant le cortex moteur d’un hémisphère quelques millisecondes avant d’envoyer une impulsion test sur l’hémisphère opposé, on peut évaluer l’efficacité avec laquelle un hémisphère supprime les signaux de son homologue pour neutraliser la diaphonie.
10. Applications et portée pratique
L’étude de la diaphonie s’étend bien au-delà des laboratoires de recherche académique et innerve de nombreux champs appliqués :
En ergonomie et conception d’interfaces homme-machine (IHM), la prise en compte de la diaphonie est capitale dans les cockpits d’aviation, les véhicules autonomes et les salles de contrôle d’urgence. Les ingénieurs cognitifs doivent veiller à ce que les signaux d’alerte et les commandes d’action soient conçus de manière à minimiser la diaphonie modale. Par exemple, pour assister le pilote lors d’une tâche visuo-manuelle complexe, les systèmes d’avertissement privilégient des alertes tactiles ou vocales spatialisées afin de contourner les voies motrices déjà saturées et vulnérables au parasitage.
En neuropsychologie clinique et réhabilitation, la compréhension de la diaphonie guide la prise en charge des accidents vasculaires cérébraux (AVC). La thérapie par le mouvement induit par la contrainte (CIMT) vise précisément à bloquer l’inhibition calleuse anormale et la diaphonie mal adaptative exercée par l’hémisphère sain sur l’hémisphère lésé, favorisant ainsi la restauration fonctionnelle du membre parétique sans parasitage controlatéral.
Dans le secteur de la pédagogie sportive et de l’apprentissage musical, l’enjeu central de la virtuosité instrumentale (comme au piano ou à la batterie) réside dans l’affranchissement de la diaphonie bimanuelle. L’apprentissage instrumental consiste en grande partie à consolider l’indépendance motrice en renforçant les circuits inhibiteurs corticaux, permettant à l’exécutant de jouer des rythmes polyphoniques asymétriques sans que les doigts d’une main ne subissent l’influence cadencée de l’autre.
11. Recherche et preuves empiriques
Une littérature empirique substantielle a validé et raffiné la modélisation de la diaphonie au cours des quatre dernières décennies. L’étude fondatrice de Navon et Miller (1987) a constitué une avancée méthodologique majeure : en demandant à des volontaires de juger des stimuli visuels et auditifs présentés simultanément, ils ont démontré que la nature sémantique de la réponse donnée à une tâche affectait directement la sélection de la réponse de l’autre tâche, prouvant que les systèmes de traitement ne sont pas scellés de manière étanche.
Dans le domaine moteur, les expériences pionnières menées par Stephan Swinnen et ses collaborateurs dans les années 1990 et 2000 ont décrypté la cinématique de la coordination bimanuelle. Swinnen a mis en évidence que lorsqu’un individu tente d’exécuter un mouvement de flexion-extension à 3 Hz d’un bras tout en maintenant un mouvement à 2 Hz de l’autre bras, les deux membres subissent une attraction spectrale mutuelle : le rythme rapide ralentit, le rythme lent accélère, aboutissant à une synchronisation transitoire induite par la diaphonie neurale.
Plus récemment, les investigations en magnétoencéphalographie (MEG) et en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) menées par des équipes en neurosciences cognitives ont démontré que l’intensité de la diaphonie dépend directement de l’intégrité de la substance blanche du corps calleux. Les travaux utilisant l’imagerie du tenseur de diffusion (DTI) révèlent une corrélation directe entre la microstructure des faisceaux calleux antérieurs et la capacité des individus à résister à l’interférence motrice et cognitive croisée lors d’exécutions simultanées de haute précision.
12. Considérations culturelles et interculturelles
Bien que la diaphonie repose sur des substrats neurobiologiques universels propres à l’espèce humaine, ses manifestations comportementales peuvent être modulées par des pratiques culturelles spécifiques et des environnements d’apprentissage différenciés.
L’expertise motrice et cognitive acquise par la pratique de certains systèmes d’écriture et de calcul en fournit un exemple fascinant. Des recherches comparatives menées auprès d’utilisateurs chevronnés du boulier japonais (soroban) ou d’écritures logographiques (comme les sinogrammes) démontrent une organisation fonctionnelle différente du contrôle bimanuel et spatial. Ces populations manifestent une moindre vulnérabilité à la diaphonie visuo-spatiale lors de calculs mentaux simultanés, car l’entraînement intensif à l’imagerie mentale abacale renforce l’autonomie des représentations spatiales dans l’hémisphère droit.
De même, les variations culturelles dans l’apprentissage de la musique dès le plus jeune âge influencent la perméabilité calleuse. Les sociétés valorisant l’apprentissage précoce des instruments à percussion polyrythmique (notamment en Afrique de l’Ouest ou dans les traditions de gamelan en Indonésie) forgent chez les pratiquants des circuits cérébraux dotés d’une inhibition interhémisphérique exceptionnellement développée, réduisant drastiquement les effets de diaphonie temporelle et motrice qui pénalisent usuellement les sujets occidentaux non-musiciens lors de tâches bimanuelle asynchrones.
13. Critiques, débats et limites
En dépit de son utilité reconnue, le concept de diaphonie fait l’objet de vifs débats théoriques au sein de la communauté des psychologues cognitivistes :
L’une des principales controverses réside dans la démarcation entre la véritable diaphonie (interférence qualitative de contenu) et le goulot d’étranglement structurel central (effet de la période réfractaire psychologique soutenu par Harold Pashler). Pour les tenants du modèle du goulot d’étranglement, la dégradation observée en situation de double tâche découlerait essentiellement d’une mise en attente temporelle séquentielle au niveau de l’étape de sélection de la réponse. Selon cette vision stricte, ce qui est qualifié de diaphonie ne serait souvent qu’un artefact résultant de micro-décalages d’ordonnancement temporel, masquant l’impossibilité physique pour un même réseau de calculer deux décisions motrices à la même milliseconde.
Une seconde limite concerne le manque de pouvoir prédictif a priori de certains modèles de diaphonie. Les détracteurs soulignent qu’il est parfois ardu de prédire à quel moment précis une interaction entre deux canaux passera d’une diaphonie facilitatrice (synergie) à une diaphonie antagoniste (brouillage). Sans une paramétrisation computationnelle formelle des représentations mentales en jeu, le terme court le risque d’être utilisé comme une explication ad hoc pour tout phénomène d’interférence inattendu lors de tâches combinées.
Enfin, les modèles contemporains de la connectivité cérébrale à grande échelle (connectomique) interrogent la vision négative traditionnellement attachée à la diaphonie. De plus en plus de neurobiologistes soutiennent que ce phénomène n’est pas un défaut de conception du cerveau, mais le sous-produit inévitable et adaptatif d’une architecture neuronale hautement intégrée et flexible. Si l’étanchéité absolue des voies cérébrales était la règle, le cerveau perdrait sa formidable plasticité et sa capacité à faire converger des informations hétérogènes pour générer de la créativité, de la synthèse conceptuelle et des actions coordonnées complexes.
14. Termes connexes et distinctions
Pour éviter toute ambiguïté terminologique, il convient de différencier rigoureusement la diaphonie de plusieurs notions voisines :
- Interférence de Stroop : L’effet Stroop survient au sein d’une seule et même tâche face à un stimulus multidimensionnel (lire le mot « rouge » imprimé en encre bleue), où une dimension automatique entre en compétition avec une dimension pertinente. La diaphonie, au sens strict, nécessite la gestion de deux tâches ou flux d’actions distincts exécutés en parallèle.
- Goulot d’étranglement central (Bottleneck) : Mécanisme de blocage structurel qui sérialise le traitement de l’information en suspendant la deuxième tâche tant que la première n’a pas franchi une étape critique. La diaphonie implique un traitement simultané avec fuite ou mélange de signaux, et non un simple temps d’attente passif.
- Mouvements miroirs : Manifestation clinique spécifique et visible de la diaphonie motrice, consistant en la reproduction involontaire et symétrique par un membre des mouvements exécutés activement par le membre opposé.
- Effusion motrice (Motor Overflow) : Débordement de l’activité musculaire au-delà des effecteurs requis pour une tâche, pouvant toucher des muscles adjacents du même membre ou du membre controlatéral. L’overflow moteur inclut les mouvements miroirs mais englobe aussi les contractions parasites posturales ou faciales.
- Interférence proactive et rétroactive : Phénomènes d’interférence propres à la mémoire à long terme où des apprentissages antérieurs perturbent de nouveaux apprentissages (proactive) ou vice-versa (rétroactive). La diaphonie opère quant à elle en temps réel, pendant le déroulement concomitant des opérations en mémoire de travail.
15. Résumé et points clés à retenir
La diaphonie (cross-talk) constitue un concept fondamental à la croisée de la psychologie cognitive, des neurosciences et de l’ergonomie :
- Elle désigne l’infiltration, le parasitage ou la modulation involontaire d’un flux de traitement d’information par un autre flux conduit de manière simultanée.
- Elle s’oppose à la conception d’un système cognitif strictement modulaire ou uniquement bridé par une réserve d’énergie globale, mettant en exergue l’interférence qualitative de contenu.
- Sur le plan neurophysiologique, elle trouve son expression majeure dans la diaphonie motrice et le transfert interhémisphérique médié par le corps calleux, générant une tendance spontanée à la symétrie et à la synchronisation d’action.
- Elle se mesure empiriquement par les protocoles de double tâche avec modulation de congruence, l’électromyographie et l’inhibition interhémisphérique évaluée par stimulation magnétique transcrânienne.
- Loin d’être une pure anomalie de fonctionnement, la diaphonie est l’empreinte tangible de l’interconnectivité globale du cerveau, gage de sa plasticité fonctionnelle et de sa capacité d’intégration holistique.
Références
- Kelso, J. A. S. (1995). Dynamic Patterns: The Shape of Movement and Mind. MIT Press.
- Navon, D., & Miller, J. (1987). Role of outcome conflict in dual-task interference. Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 13(3), 435–448. https://doi.org/10.1037/0096-1523.13.3.435
- Pashler, H. (1994). Dual-task interference in simple tasks: Data and theory. Psychological Bulletin, 116(2), 220–244. https://doi.org/10.1037/0033-2909.116.2.220
- Swinnen, S. P. (2002). Intermanual coordination: From behavioural principles to neural-network interactions. Nature Reviews Neuroscience, 3(5), 348–359. https://doi.org/10.1038/nrn807
- Wickens, C. D. (2002). Multiple resources and mental workload. Human Factors, 44(2), 159–177. https://doi.org/10.1518/0018720024494747