La dépression atypique constitue un sous-type clinique paradoxal au sein des troubles de l’humeur, caractérisé par le maintien d’une réactivité émotionnelle positive face à des événements favorables, contrastant vivement avec l’anesthésie affective classiquement observée dans la mélancolie. Loin d’être rare ou marginale en dépit de son qualificatif historique, cette forme sémiologique singulière associe des perturbations végétatives inversées et une vulnérabilité relationnelle marquée qui exigent une prise en charge diagnostique et thérapeutique rigoureusement différenciée.
Dépression atypique
1. Définition concise
La dépression atypique est un spécificateur clinique du trouble dépressif majeur ou du trouble dysthymique, caractérisé principalement par la préservation de la réactivité de l’humeur face à des stimuli environnementaux positifs, associée à des symptômes végétatifs dits inversés tels que l’hypersomnie et l’hyperphagie. Selon les classifications nosographiques actuelles, ce syndrome inclut également une sensation de lourdeur invalidante dans les membres, désignée sous le terme de paralysie de plomb, ainsi qu’une sensibilité excessive et chronique au rejet interpersonnel.
Sur le plan psychopathologique, l’affection se distingue par une altération persistante du fonctionnement psychosocial et professionnel, en dépit de l’apparente capacité du sujet à éprouver temporairement du plaisir ou du soulagement lors d’expériences gratifiantes. Cette labilité situationnelle masque fréquemment une détresse profonde et récurrente, contribuant à des retards diagnostiques significatifs et à une mauvaise interprétation des manifestations cliniques par l’entourage comme par les praticiens non avertis.
Contrairement aux formes mélancoliques traditionnelles dominées par une anhédonie totale, des réveils matinaux précoces et une perte de poids, la dépression atypique s’inscrit souvent dans une trajectoire d’évolution précoce et chronique, étroitement liée au spectre des troubles bipolaires et des perturbations de l’axe neuro-immuno-endocrinien.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le vocable « dépression » dérive du latin classique depressio, substantif d’action formé à partir du verbe deprimere, signifiant littéralement « enfoncer », « abaisser » ou « faire fléchir ». Introduit dans le vocabulaire médical et psychologique au cours du XIXe siècle pour décrire un ralentissement général des fonctions vitales, psychomotrices et affectives, le terme est venu supplanter progressivement les concepts plus anciens de mélancolie ou de lipémanie.
L’adjectif « atypique » provient quant à lui du grec ancien atupos (ἄτυπος), composé du préfixe privatif a- (ἀ-) signifiant « sans » ou « dépourvu de », et du substantif tupos (τύπος), renvoyant au modèle, à l’empreinte, à la forme ou au type canonique. Dans le champ biomédical, l’atypie ne désigne pas une anomalie tératologique ou une aberration statistique, mais une non-conformité par rapport au profil symptomatique considéré historiquement comme la référence normative.
L’expression composée « dépression atypique » a été forgée à la fin des années 1950 par les psychiatres britanniques Eric West et Peter Dally afin d’isoler une cohorte de patients dont le tableau clinique échappait aux critères de la mélancolie endogène et répondait préférentiellement aux inhibiteurs de la monoamine oxydase plutôt qu’aux antidépresseurs tricycliques traditionnels.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’expression s’énonce en français international sous la transcription [de.pʁe.sjɔ̃ a.ti.pik]. Le substantif « dépression » est un nom commun féminin singulier, tandis qu’« atypique » est un adjectif qualificatif épithète, épicène dans sa terminaison orthographique mais accordé ici au féminin singulier.
Au pluriel, l’expression s’orthographie « dépressions atypiques » ([de.pʁe.sjɔ̃z‿a.ti.pik]). Dans les écrits cliniques et la littérature académique francophone, on rencontre couramment les syntagmes « épisode dépressif majeur avec caractéristiques atypiques », calqué sur la terminologie normalisée du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ainsi que l’abréviation informelle « DA » dans les contextes de recherche épidémiologique et biologique.
4. Explication conceptuelle détaillée
La dépression atypique bouleverse la conception unitaire et stéréotypée de l’épisode dépressif en substituant aux signes végétatifs classiques de déficit une symptomatologie d’excès ou d’inversion biologique. Le pilier central de ce construit réside dans la réactivité de l’humeur : confronté à une nouvelle gratifiante, un compliment, un succès personnel ou une interaction chaleureuse, l’individu est capable d’un réajustement thymique positif immédiat, manifestant un enthousiasme et une vitalité qui peuvent temporairement donner l’illusion d’une rémission complète. Toutefois, cette amélioration demeure précaire, l’humeur rechutant brutalement dès que le stimulus s’estompe ou qu’une friction relationnelle survient.
Cette labilité réactive s’associe à deux perturbations majeures des rythmes circadiens et homéostatiques : l’hypersomnie et l’hyperphagie. L’hypersomnie atypique ne se résume pas à une simple augmentation du temps de sommeil nocturne ; elle englobe une somnolence diurne incoercible, un allongement de la durée totale de sommeil pouvant dépasser dix à douze heures par jour, ainsi qu’une sensation permanente d’inertie au réveil (ivresse du sommeil), le sommeil demeurant non réparateur. Sur le plan nutritionnel, l’augmentation de l’appétit se traduit fréquemment par des fringales impérieuses axées sur les glucides complexes et les aliments sucrés, induisant une prise de poids rapide et notable qui renforce le sentiment de dévalorisation physique.
Le symptôme somatique cardinal, désigné par la métaphore clinique de « paralysie de plomb » (leaden paralysis), correspond à une sensation physique pénible d’alourdissement, d’engourdissement ou de viscosité motrice ressentie principalement dans les bras et les jambes. Les patients rapportent souvent l’impression de « marcher sous l’eau » ou de porter des poids de plusieurs dizaines de kilogrammes fixés à leurs membres, ce qui transforme les gestes les plus élémentaires de la vie quotidienne en épreuves épuisantes.
Enfin, la dimension psychologique et interpersonnelle est dominée par une sensibilité exacerbée au rejet. Il ne s’agit pas d’une simple susceptibilité conjoncturelle, mais d’un trait dispositionnel rigide, présent depuis l’adolescence et amplifié lors des phases dépressives. L’individu anticipe de façon quasi obsessionnelle l’abandon, la critique ou le désintérêt d’autrui, réagissant par des manifestations de détresse intense, de colère intériorisée ou un retrait social défensif prophylactique, ce qui compromet lourdement sa vie affective et professionnelle.
5. Évolution historique
La conceptualisation de la dépression atypique trouve son origine au sein du département de psychiatrie de l’hôpital St Thomas à Londres à la fin des années 1950. Les travaux pionniers d’Eric West et Peter Dally en 1959 ont mis en évidence qu’un sous-groupe substantiel de patients dépressifs, souvent diagnostiqués à tort comme souffrant de névrose d’angoisse ou d’hystérie en raison de l’absence de ralentissement psychomoteur mélancolique, ne bénéficiaient pas de l’imipramine, premier antidépresseur tricyclique, mais présentaient une amélioration spectaculaire sous inhibiteurs de la monoamine oxydase (IMAO) tels que l’iproniazide et la phénelzine.
Au début des années 1970, l’équipe américaine menée par Donald F. Klein et Frederic M. Quitkin au New York State Psychiatric Institute a repris et opérationnalisé cette entité clinique. Klein a postulé l’existence d’une sous-catégorie spécifique qu’il a baptisée « dysphorie hystéroïde », décrivant des sujets, très majoritairement des femmes, chez lesquels des fluctuations intenses de l’humeur étaient déclenchées par l’approbation ou le rejet d’autrui, s’accompagnant d’un besoin compulsif de glucides et de léthargie motrice.
Dans les décennies 1980 et 1990, les études pharmacologiques contrôlées de l’école de Columbia (Quitkin, Stewart, McGrath) ont confirmé la supériorité systématique de la phénelzine sur les tricycliques dans ce profil syndromique précis. Cette accumulation de données probantes a conduit l’Association américaine de psychiatrie à intégrer formellement les « caractéristiques atypiques » comme spécificateur diagnostique de l’épisode dépressif majeur dans la quatrième édition de son manuel (DSM-IV) en 1994, statut reconduit sans modification fondamentale dans le DSM-5 et le DSM-5-TR.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres conceptuels s’articulent pour rendre compte de la physiopathologie et de la psychodynamique de la dépression atypique. Sur le versant neurobiologique, le dérèglement de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HHS) présente une divergence frappante avec la dépression mélancolique : alors que cette dernière s’accompagne d’une hypersécrétion de cortisol et d’un échappement au test de freinage à la dexaméthasone, la dépression atypique est fréquemment caractérisée par une hyporéactivité de l’axe corticotrope et des concentrations basales de cortisol réduites, un profil biologique que l’on retrouve également dans le trouble de stress post-traumatique et le syndrome de fatigue chronique.
L’hypothèse monoaminergique et métabolique met l’accent sur un dysfonctionnement sérotoninergique et dopaminergique atypique, associé à des altérations de l’homéostasie de la leptine et de l’insuline. L’hyperphagie boulimique orientée vers les sucres résulterait d’une tentative d’automédication neurochimique : la consommation massive d’hydrates de carbone stimule la sécrétion d’insuline, ce qui favorise le passage cérébral du tryptophane, précurseur direct de la synthèse de sérotonine, améliorant ainsi transitoirement le tonus affectif.
Sur le plan psycho-développemental et relationnel, la théorie de l’attachement formulée par John Bowlby fournit une grille de lecture essentielle. La sensibilité extrême au rejet interpersonnel découle le plus souvent d’un schéma d’attachement insécure de type anxieux-ambivalent ou désorganisé, enraciné dans des expériences précoces d’invalidation émotionnelle, d’abandon perçu ou de maltraitance psychologique au cours de l’enfance. Le système de surveillance sociale de l’individu opère dans un état d’hypervigilance chronique, décodant la moindre neutralité expressive chez autrui comme un signal imminent d’exclusion.
Enfin, les neurosciences cognitives soulignent une dysfonction des réseaux neuronaux de saillance et de récompense, notamment une réactivité phasique anormale du striatum ventral et du cortex orbitofrontal. Ces circuits conservent la capacité d’enregistrer les stimuli gratifiants immédiats, mais échouent à soutenir une motivation intrinsèque et un état hédonique stable dans la durée en l’absence de sollicitations environnementales continues.
7. Composantes clés, sous-types et dimensions
La caractérisation sémiologique de la dépression atypique repose sur une constellation de critères diagnostiques hiérarchisés et de dimensions psychophysiologiques interdépendantes :
- Réactivité de l’humeur (critère obligatoire) : Capacité à éprouver un regain temporaire d’énergie psychique et d’affect positif en réponse à des événements actuels ou potentiels perçus comme favorables.
- Hyperphagie et prise de poids pondérale : Majoration pathologique de l’appétit avec compulsion pour les glucides et gain de poids corporel significatif durant l’épisode.
- Hypersomnie prolongée : Sommeil nocturne étendu combiné à des siestes diurnes répétées, totalisant souvent plus de dix heures par tranche de vingt-quatre heures, sans restauration de la vigilance.
- Paralysie de plomb (asthénie plombée) : Perception subjective d’une lourdeur extrême, d’une pesanteur et d’une résistance motrice dans les membres supérieurs et inférieurs, durant au minimum une heure par jour.
- Sensibilité au rejet interpersonnel : Vulnérabilité caractérologique durable à la critique ou au rejet, entraînant une perturbation notable des relations sociales ou du parcours professionnel.
- Sous-type unipolaire : Épisode dépressif récurrent sans antécédent d’hypomanie, évoluant souvent sur un mode saisonnier ou dysthymique.
- Sous-type bipolaire (Spectre Bipolaire II) : Association fréquente des traits atypiques avec des antécédents d’épisodes hypomaniaques discrets, faisant de la dépression atypique l’une des présentations les plus courantes de la bipolarité atténuée.
8. Exemples et vignettes cliniques
Afin de concrétiser les manifestations cliniques de ce syndrome, considérons le cas de Claire, cadre administrative de 34 ans, adressée pour une asthénie chronique résistante aux thérapeutiques usuelles. Claire présente une tristesse de fond depuis plus de huit mois, mais son entourage note avec perplexité qu’elle s’anime remarquablement lors de sorties festives ou lorsqu’elle reçoit des félicitations professionnelles, avant de sombrer à nouveau dans un abattement profond dès son retour au domicile. Elle dort en moyenne onze heures par nuit mais se réveille épuisée, décrivant ses bras comme des blocs de béton impossibles à soulever. Elle a pris huit kilogrammes en six mois en raison de crises nocturnes de grignotage de biscuits et de chocolat, et vit dans la terreur permanente d’être jugée négativement par ses collègues, ce qui l’amène à éviter les réunions de service.
Un autre cas représentatif est celui de Julien, étudiant de 22 ans, dont les résultats académiques ont chuté brutalement. Julien passe jusqu’à quatorze heures au lit par jour sans jamais se sentir reposé. Il rapporte une détresse aiguë à la suite de la moindre remarque critique de ses tuteurs, interprétant chaque rétroaction pédagogique comme un rejet total de sa personne. Pourtant, lorsqu’un ami l’invite à participer à un jeu vidéo ou à une activité collaborative nouvelle, son intérêt et son entrain renaissent vigoureusement pour quelques heures. Ce tableau a d’abord été confondu avec un manque de volonté ou un trouble de l’adaptation, jusqu’à ce que l’interrogatoire minutieux révèle un épisode dépressif majeur structuré selon les caractéristiques atypiques.
9. Évaluation et outils diagnostiques
Le diagnostic de la dépression atypique repose sur une anamnèse clinique approfondie visant à contraster le fonctionnement actuel du patient avec son état prémorbide, en prêtant une attention particulière aux symptômes végétatifs souvent minorés lors des entretiens standards. L’examinateur doit systématiquement rechercher si l’humeur est demeurée capable d’élévation réactive, une question qui échappe souvent aux questionnaires d’auto-évaluation focalisés sur l’anhédonie classique.
Plusieurs instruments standardisés permettent d’objectiver et de quantifier ce tableau sémiologique :
- Le module atypique de la SIGH-SAD (Structured Interview Guide for the Hamilton Depression Rating Scale with Atypical Features) : Conçu initialement pour évaluer le trouble affectif saisonnier, cet entretien structuré ajoute à l’échelle de Hamilton standard des items évaluant spécifiquement l’hypersomnie, l’hyperphagie, la prise de poids et la paralysie plombée.
- L’échelle de dépression atypique de Columbia (Atypical Depression Diagnostic Scale – ADDS) : Développée par Quitkin et McGrath, elle constitue l’outil de référence pour catégoriser la réactivité thymique, quantifier la sévérité de la sensibilité au rejet et valider le diagnostic de dépression atypique selon des seuils empiriques précis.
- Le questionnaire d’évaluation de la sensibilité au rejet (Interpersonal Sensitivity Measure – IPSM) : Échelle psychométrique explorant les dimensions de dépendance à l’approbation d’autrui, de timidité relationnelle et de vigilance défensive.
- Critères diagnostiques du DSM-5 : L’épisode dépressif doit obligatoirement présenter la réactivité de l’humeur, accompagnée d’au moins deux critères parmi les quatre suivants : prise de poids ou augmentation significative de l’appétit, hypersomnie, paralysie de plomb, et sensibilité durable au rejet interpersonnel responsable d’une altération socio-professionnelle, en l’absence de critères pour un épisode mélancolique ou catatonique concomitant.
10. Applications et pertinence clinique
La reconnaissance précise du profil atypique possède des répercussions directes sur les stratégies d’intervention psychiatrique et psychothérapeutique. En premier lieu, sur le plan pharmacologique, les recommandations cliniques issues des essais comparatifs ont historiquement établi l’inefficacité relative des antidépresseurs tricycliques (comme l’imipramine), qui peuvent aggraver la prise de poids et la sédation chez ces patients. Si les IMAO classiques demeurent l’option la plus puissante d’un point de vue historique, leurs contraintes diététiques sévères (régime sans tyramine) en limitent l’usage en première intention.
En pratique moderne, les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) tels que la sertraline ou la fluoxétine, ainsi que le bupropion, un inhibiteur de la recapture de la dopamine et de la noradrénaline, sont privilégiés en première ligne thérapeutique pour leur profil d’activation motrice et leur neutralité pondérale relative. De plus, la forte prévalence de virages hypomaniaques sous monothérapie antidépressive impose de dépister rigoureusement une bipolarité sous-jacente et d’envisager des stabilisateurs de l’humeur comme la lamotrigine.
Sur le plan psychothérapeutique, les approches cognitivo-comportementales doivent être modulées : l’accent n’est pas tant mis sur l’activation comportementale pure que sur la restructuration des distorsions cognitives liées au rejet (catastrophisme social, personnalisation) et sur la thérapie interpersonnelle (TIP). L’entraînement aux habiletés de régulation émotionnelle, issu de la thérapie comportementale dialectique (TCD), offre aux patients des outils pour tolérer la détresse affective générée par les conflits interpersonnels sans recourir à l’isolement ou à la compulsion alimentaire.
11. Recherche empirique et données probantes
Les investigations épidémiologiques contemporaines indiquent que la dépression atypique représente entre 15 % et 30 % des épisodes dépressifs majeurs reçus en consultation ambulatoire, affectant deux à trois fois plus fréquemment les femmes que les hommes. Des chercheurs de renom, tels que Gordon Parker en Australie ou Jules Angst en Suisse, ont largement démontré que ce sous-type débute à un âge plus précoce (souvent à la fin de l’adolescence) et s’associe à une durée cumulée de maladie significativement plus longue que la dépression mélancolique.
Sur le plan immunologique et métabolique, les travaux récents de Brenda Penninx et du consortium NESDA (Netherlands Study of Depression and Anxiety) ont apporté des preuves robustes reliant la dépression atypique à un état pro-inflammatoire chronique de bas grade. Les sujets présentant ce tableau manifestent des taux sériques significativement plus élevés de protéine C-réactive (CRP), d’interleukine-6 (IL-6) et de facteur de nécrose tumorale alpha (TNF-α), associés à une dyslipidémie et à une résistance à l’insuline. Ces biomarqueurs suggèrent que la dépression atypique pourrait représenter l’expression neuropsychiatrique d’une dysrégulation immuno-métabolique systémique.
En outre, les études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) mettent en lumière des anomalies de connectivité entre l’amygdale, le cortex préfrontal ventromédian et l’insula antérieure lors du traitement d’images faciales exprimant la désapprobation ou la colère, corroborant au niveau neurofonctionnel la sensibilité disproportionnée au rejet observée en clinique.
12. Considérations socioculturelles
La manifestation et la perception de la dépression atypique varient de façon substantielle en fonction des normes culturelles et des représentations sociales de la santé mentale. Dans les sociétés occidentales individualistes, où l’indépendance émotionnelle, le dynamisme énergétique et la minceur constituent des standards valorisés, les symptômes de léthargie, d’hyperphagie et de dépendance affective au regard d’autrui sont fréquemment stigmatisés comme des manquements moraux ou un manque de résilience personnelle.
À l’inverse, dans les cultures collectivistes d’Asie de l’Est, la sensibilité aiguë à l’harmonie interpersonnelle et la peur de décevoir ou de rompre le lien communautaire s’intègrent dans un cadre relationnel différent. Dans ces contextes, la dimension de sensibilité au rejet peut être normalisée ou masquée par des plaintes somatiques polymorphes, tandis que la léthargie motrice sera formulée en termes d’épuisement énergétique vital (tel que le concept de qi xu dans la médecine traditionnelle chinoise ou le neurathénisme).
Le genre joue un rôle socioculturel déterminant dans la trajectoire diagnostique. La surreprésentation féminine constatée dans les cohortes cliniques soulève la question de biais d’évaluation : les femmes sont culturellement plus enclines à verbaliser leur détresse relationnelle et leurs troubles des conduites alimentaires, alors que chez les hommes, l’intolérance au rejet peut se manifester de manière externalisée par de l’irritabilité, des conduites d’évitement agressives ou l’abus d’alcool, échappant ainsi aux critères conventionnels du spécificateur atypique.
13. Critiques, controverses et limites
La légitimité nosologique de la dépression atypique fait l’objet de vifs débats académiques depuis son introduction dans les classifications internationales. La première controverse porte sur son nom même : de nombreux cliniciens et chercheurs soulignent que qualifier d’« atypique » un tableau clinique qui concerne près d’un tiers des patients déprimés relève d’une anomalie sémantique historique, ce profil étant en réalité l’une des expressions les plus courantes de la dépression dans la population générale.
Une seconde critique théorique majeure concerne l’hétérogénéité des critères et l’obligation du critère de réactivité de l’humeur. Certains auteurs soutiennent que la réactivité thymique n’est pas un marqueur spécifique mais un simple indicateur d’une sévérité dépressive moindre, la dépression profonde annihilant toute réponse affective. D’autres soulignent que la « sensibilité au rejet interpersonnel » constitue un trait de personnalité de longue durée plutôt qu’un symptôme d’état épisodique, ce qui brouille la frontière entre trouble de l’axe I et pathologie de la personnalité de l’axe II (notamment avec le trouble de la personnalité borderline ou évitante).
Enfin, la spécificité de la réponse pharmacologique aux IMAO, qui constituait l’argument fondateur du concept, est aujourd’hui relativisée. Le déclin de la prescription des IMAO au profit des antidépresseurs modernes de seconde génération a limité les études comparatives directes, poussant certains pharmacologues à s’interroger sur la persistance de cette entité en tant que syndrome biologiquement distinct plutôt que comme une simple constellation syndromique fluctuante au sein du spectre affectif.
14. Termes associés et distinctions différentielles
Pour assurer un diagnostic différentiel précis, il convient de confronter la dépression atypique à plusieurs entités cliniques apparentées :
- Dépression mélancolique (caractéristiques mélancoliques) : Contrairement à la dépression atypique, la mélancolie se définit par une perte absolue de réactivité de l’humeur, une anhédonie complète, une insomnie terminale avec réveil précoce, une anorexie avec perte de poids marquée et un sentiment de culpabilité excessif et délirant.
- Dépression saisonnière (trouble affectif saisonnier) : Présente les mêmes signes végétatifs inversés (hypersomnie, appétence glucidique), mais s’en distingue par son caractère périodique strict et récurrent lié à la photopériode automno-hivernale, cédant spontanément au printemps.
- Trouble de la personnalité borderline : Partage une intolérance massive au rejet et une instabilité affective majeure, mais comporte en plus des comportements impulsifs autodestructeurs, des gestes suicidaires à répétition, une altération de l’identité et des relations interpersonnelles chaotiques et intenses en dehors des phases dépressives.
- Syndrome de fatigue chronique (encéphalomyélite myalgique) : Partage l’asthénie débilitante et le sommeil non réparateur, mais les symptômes dépressifs y sont secondaires à l’invalidité physique, sans réactivité affective positive marquée ni hyperphagie spécifique.
- Troubles bipolaires de type II : La dépression atypique constitue fréquemment la porte d’entrée sémiologique de la bipolarité atténuée ; l’existence d’antécédents d’épisodes hypomaniaques d’au moins quatre jours permet d’opérer la distinction fondamentale avec un trouble unipolaire récurrent.
15. Synthèse et points clés
La dépression atypique s’impose comme une entité clinique majeure, individualisée par une sémiologie paradoxale associant conservation de la réactivité émotionnelle, somnolence excessive, pulsions alimentaires vers les glucides, paralysie de plomb et vulnérabilité marquée au rejet relationnel. Loin de représenter une forme mineure ou marginale de trouble de l’humeur, elle correspond à un syndrome complexe, souvent précoce, récurrent et étroitement intriqué avec le spectre bipolaire et des perturbations métaboliques et immuno-inflammatoires systémiques.
Son identification précoce est indispensable afin d’éviter les écueils thérapeutiques classiques, d’orienter le choix pharmacologique vers des molécules adaptées (telles que les ISRS ou le bupropion en évitant les antidépresseurs sédatifs et orexigènes) et de déployer des interventions psychothérapeutiques focalisées sur la régulation affective et les schémas d’attachement interpersonnel.
Références
- American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed.). American Psychiatric Publishing. https://doi.org/10.1176/appi.books.9780890425596
- Klein, D. F., & Davis, J. M. (1969). Diagnosis and drug treatment of psychiatric disorders. Williams & Wilkins.
- Parker, G., Roy, K., Mitchell, P., Wilhelm, K., Malhi, G., & Hadzi-Pavlovic, D. (2002). Atypical depression: A reappraisal. The American Journal of Psychiatry, 159(9), 1470–1479. https://doi.org/10.1176/appi.ajp.159.9.1470
- Penninx, B. W. (2017). Depression and cardiovascular disease: Epidemiological evidence on their mutual relationship and putative mechanisms. Current Opinion in Psychiatry, 30(5), 327–332. https://doi.org/10.1097/YCO.0000000000000346
- Quitkin, F. M., Stewart, J. W., McGrath, P. J., Tricamo, E., Rabkin, J. G., Ocepek-Welikson, K., Wager, E., Nunes, E., & Klein, D. F. (1993). Columbia atypical depression: A valid subtype. Journal of Nervous and Mental Disease, 181(3), 193–198. https://doi.org/10.1097/00005053-199303000-00008
- West, E. D., & Dally, P. J. (1959). Effects of iproniazid in depressive syndromes. British Medical Journal, 1(5136), 1491–1494. https://doi.org/10.1136/bmj.1.5136.1491