Caractérisée par la perte partielle ou totale du matériel génétique situé sur le bras court du cinquième chromosome, la délétion du bras court du chromosome 5 constitue l’une des anomalies chromosomiques structurales les plus emblématiques de la génétique médicale et du neurodéveloppement. Cette condition génétique rare, historiquement désignée sous le nom de syndrome du cri du chat, engendre un profil phénotypique complexe associant des anomalies morphologiques singulières, un retard psychomoteur sévère et des manifestations comportementales spécifiques. L’exploration approfondie de cette anomalie permet non seulement de comprendre les mécanismes moléculaires sous-jacents aux troubles du développement cognitif, mais également d’optimiser les stratégies d’intervention précoce et d’accompagnement neuropsychologique des personnes atteintes et de leurs familles.
Délétion du bras court du chromosome 5
1. Définition concise
La délétion du bras court du chromosome 5, couramment abrégée sous la notation cytogénétique délétion 5p ou monosomie 5p, est une aberration chromosomique constitutionnelle caractérisée par la perte d’un segment de taille variable de l’extrémité distale ou interstitielle du bras court (p) du chromosome 5. Sur le plan nosologique, cette anomalie chromosomique sous-tend le syndrome du cri du chat, une entité clinique associant une dysmorphie craniofaciale caractéristique, un cri aigu particulier durant les premiers mois de vie évoquant le miaulement d’un chaton, une hypotonie néonatale majeure ainsi qu’un déficit intellectuel prononcé avec d’importantes perturbations du développement du langage.
Sur le versant psychologique et neurodéveloppemental, cette affection se manifeste par une trajectoire développementale singulière au sein de laquelle les sphères praxique, communicative et cognitive présentent des retards marqués, contrastant souvent avec des compétences socio-affectives relativement préservées. La sévérité globale des manifestations cliniques et cognitives dépend étroitement de la taille, de la localisation de la perte génomique sur la bande 5p ainsi que des gènes spécifiques inclus dans l’intervalle délété.
2. Étymologie et origine linguistique
L’appellation scientifique « délétion du bras court du chromosome 5 » tire ses racines de la nomenclature génétique internationale et du latin morphologique. Le substantif « délétion » découle du verbe latin delere, signifiant « détruire », « effacer » ou « faire disparaître », désignant ainsi l’amputation matérielle d’une séquence nucléotidique. Le terme « chromosome » a été forgé à la fin du XIXe siècle par l’anatomiste allemand Heinrich Wilhelm Waldeyer à partir du grec ancien chroma (couleur) et soma (corps), en référence à la grande affinité tinctoriale de ces organites intranucléaires lors des colorations histologiques basiques. La désignation de la lettre « p » pour caractériser le bras court provient de l’adjectif français « petit », standardisé au niveau planétaire par la convention de normalisation de Paris sur les chromosomes humains (ISCN).
L’éponyme clinique historique « syndrome du cri du chat » (cat cry syndrome ou Cri du Chat syndrome dans la littérature biomédicale anglo-saxonne) a été directement introduit par le médecin généticien français Jérôme Lejeune et ses collaborateurs en 1963. Cette désignation vernaculaire renvoie de manière directe à l’analogie acoustique frappante existant entre les émissions vocales laryngées des nouveau-nés affectés et le miaulement plaintif d’un félin, résultant d’une hypoplasie laryngée congénitale combinée à une anomalie centrale du contrôle phonatoire.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan morphosyntaxique, l’expression « délétion du bras court du chromosome 5 » est un syntagme nominal féminin singulier. Sa transcription phonétique en alphabet phonétique international (API) se transcrit de la façon suivante : /de.le.sjɔ̃ dy bʁa kuʁ dy kʁɔ.mɔ.zom sɛ̃k/. En langage médical abrégé, l’usage préconise fréquemment le terme composé « délétion 5p » (/de.le.sjɔ̃ sɛ̃k pe/) ou « monosomie 5p » (/mɔ.nɔ.zɔ.mi sɛ̃k pe/).
Dans la littérature spécialisée francophone, ces dénominations s’emploient de manière interchangeable avec l’entité clinique « syndrome du cri du chat », un syntagme nominal masculin singulier prononcé /sɛ̃.dʁom dy kʁi dy ʃa/. Les adjectifs dérivés incluent « monosomique » et « cytogénétique », qui s’accordent en genre et en nombre selon les règles grammaticales standard de la langue française.
4. Explication conceptuelle détaillée
La compréhension de la délétion du bras court du chromosome 5 nécessite d’analyser les mécanismes chromosomiques et moléculaires régissant la distribution du génome au cours de la méiose parentale ou des premières mitoses embryonnaires. Dans environ 85 % à 90 % des cas diagnostiqués, la délétion survient de manière accidentelle ou de novo, résultant d’une cassure chromosomique spontanée survenue préférentiellement au cours de la gamétogenèse paternelle. Dans les 10 % à 15 % résiduels, l’anomalie est secondaire à la ségrégation méiotique déséquilibrée d’un réarrangement chromosomique équilibré chez l’un des géniteurs, généralement une translocation réciproque impliquant le bras 5p et un autre bras chromosomique, ou plus rarement une inversion péricentrique.
L’étendue de la perte chromosomique varie considérablement selon les individus, s’échelonnant d’une microdélétion submicroscopique de quelques mégabases non visualisable sur un caryotype standard jusqu’à la perte de la quasi-totalité du bras court (bandes 5p11 à 5p15.3). L’avènement des techniques de cartographie moléculaire a permis de délimiter des régions critiques corrélées à des aspects précis du phénotype clinique. La région critique responsable du cri laryngé si typique est localisée sur la bande distale 5p15.32, tandis que la région critique associée à la dysmorphie craniofaciale globale et au retard psychomoteur sévère se situe plus proximalement au niveau de la bande 5p15.2.
Au cœur de ces segments génomiques délétés se trouvent des gènes majeurs hautement conservés, dont l’haplo-insuffisance, c’est-à-dire la présence d’une seule copie fonctionnelle du gène, perturbe profondément l’homéostasie cellulaire et l’architecture cérébrale. Parmi ces gènes, SEMA5A (Semaphorin 5A) et CTNND2 (Catenin delta 2) jouent un rôle déterminant dans le guidage axonal, la synaptogenèse, la migration des neurones corticaux et la plasticité synaptique. L’altération de ces cascades neurobiologiques engendre une désorganisation architecturale du néocortex et de l’hippocampe, sous-tendant les déficits massifs du traitement cognitif, de la mémoire opérationnelle et de la régulation comportementale.
D’un point de vue systémique, le phénotype se caractérise également par un faible poids de naissance, une microcéphalie progressive, un faciès lunaire durant la petite enfance avec hypertélorisme oculaire, des fentes palpébrales antimongoloïdes, un épicanthus marqué, une racine du nez large, ainsi qu’une micrognathie. Au fur et à mesure de l’avancée en âge, la morphologie faciale se modifie : le visage tend à s’allonger, l’arcade sourcilière devient proéminente, et une scoliose orthopédique d’importance variable apparaît fréquemment, nécessitant une surveillance multidisciplinaire continue tout au long de la vie de l’individu.
5. Évolution historique
L’histoire de la délétion 5p est intimement liée aux débuts de la cytogénétique clinique moderne. En 1963, une équipe française menée par les professeurs Jérôme Lejeune, Jean Lafourcade, R. Berger, J. Vialatte, M. Boeswillwald et Pierre Turpin présente pour la première fois à l’Académie des Sciences de Paris trois observations pédiatriques combinant une arriération mentale sévère, des malformations craniofaciales et une plainte vocale rappelant de façon mimétique le cri du chaton. Dès cette première description clinique fondamentale, Lejeune identifie par les techniques de coloration de l’époque une perte de substance visible sur le bras court de l’un des chromosomes du groupe B (numéroté ultérieurement chromosome 5).
Cette découverte majeure constitue la toute première identification d’une anomalie chromosomique structurelle de type délétion partielle compatible avec la survie chez l’être humain, venant compléter les travaux fondateurs de Lejeune sur la trisomie 21 accomplis quatre années plus tôt. Au fil des décennies 1970 et 1980, l’apparition des techniques de marquage chromosomique en bandes (notamment les bandes R et G) a permis d’affiner l’analyse morphologique du chromosome 5 et de confirmer que les points de cassure chromosomique se distribuaient de manière hétérogène sur l’ensemble de la région 5p.
À partir des années 1990, l’irruption de la cytogénétique moléculaire avec l’hybridation in situ en fluorescence (FISH) a révolutionné la caractérisation fine du syndrome. Les travaux de pionniers tels qu’Overhauser et ses collègues ont permis de cloner les points de jonction et de tracer les frontières précises des régions critiques du phénotype. Depuis le début du XXIe siècle, la généralisation de l’hybridation génomique comparative sur biopuces (puces à ADN ou CGH-array) et le séquençage à haut débit ont transformé la compréhension de l’affection, autorisant une corrélation génotype-phénotype d’une précision micrométrique et ouvrant de nouveaux champs d’investigation en neuropsychologie développementale.
6. Fondements théoriques et génétiques
L’analyse psychopathologique et neurodéveloppementale de la délétion 5p s’inscrit au carrefour des modèles génétiques d’haplo-insuffisance et des théories neuropsychologiques de la maturation cérébrale atypique. Selon le postulat de la neurogénétique quantitative, l’absence d’une copie fonctionnelle de grappes de gènes contigus ne produit pas une simple diminution linéaire des capacités cognitives, mais déstabilise l’ensemble de l’ontogenèse neuronale, contraignant le cerveau en développement à des réorganisations structurales et fonctionnelles compensatoires mais souvent inefficaces.
Le modèle de la vulnérabilité synaptique permet de comprendre comment la perte du gène CTNND2, codant pour la protéine delta-caténine (présente au niveau des jonctions adhérentes synaptiques), interfère avec les récepteurs glutamatergiques et la dynamique dendritique. Sur le plan théorique, ce déficit moléculaire limite la potentialisation à long terme (LTP), processus cellulaire essentiel à la mémorisation et aux apprentissages adaptatifs. La perturbation des réseaux neuronaux corticostriataux qui en découle explique l’émergence d’un phénotype comportemental marqué par une grande labilité attentionnelle et des stéréotypies motrices.
Par ailleurs, la théorie du double coup développemental ou de la dysrégulation épigénétique suggère que la variabilité intrafamiliale ou interindividuelle du phénotype ne dépend pas exclusivement de la taille de la délétion, mais également de l’action de gènes modificateurs situés sur le chromosome homologue intact ou ailleurs dans le génome, couplée aux interactions épigénétiques avec l’environnement développemental précoce. Ce cadre théorique contemporain s’éloigne du déterminisme génétique strict pour embrasser une approche neuroconstructiviste, selon laquelle les stimulations éducatives et orthophoniques précoces peuvent modifier substantiellement la trajectoire développementale de l’enfant.
7. Composantes clés, types et dimensions
La délétion du bras court du chromosome 5 englobe une variété d’expressions cliniques et cytogénétiques pouvant être articulées autour des composantes suivantes :
- Dimensions cytogénétiques et moléculaires :
- Délétion terminale 5p : Forme la plus fréquente, caractérisée par une cassure unique avec perte de tout le segment distal jusqu’au télomère 5pter.
- Délétion interstitielle : Forme plus rare dans laquelle deux points de cassure surviennent sur le bras court, avec conservation de l’extrémité télomérique distale.
- Réarrangements complexes : Comprenant les translocations parentales non équilibrées, les anneaux chromosomiques (ring chromosome 5) et les mosaïques génétiques où coexistent des lignées cellulaires normales et des lignées porteuses de la délétion.
- Dimensions neurocognitives :
- Déficience intellectuelle globale : Généralement de degré modéré à profond, caractérisée par des capacités d’abstraction très réduites et un âge mental plafonnant fréquemment à un stade préopératoire.
- Dissociation communicationnelle : Altération massive du langage expressif (fréquente absence de parole verbale ou limitation à quelques mots isolés) contrastant avec une compréhension du langage oral nettement supérieure et une bonne utilisation des supports visuels.
- Dyspraxie et retard psychomoteur : Acquisition tardive de la station assise, de la marche autonome (souvent acquise entre 3 et 6 ans) et des praxies gestuelles fines.
- Dimensions comportementales et émotionnelles :
- Hyperactivité et impulsivité motrice : Déficit majeur de l’inhibition motrice avec agitation continue durant l’enfance.
- Comportements répétitifs et auto-agressivité : Fréquence élevée de mouvements stéréotypés, de balancements du tronc, de morsures des mains et de cognements de tête, souvent exacerbés lors des situations de surcharge sensorielle ou de frustration communicationnelle.
- Sociabilité préservée : Grande réactivité au contact affectif, curiosité relationnelle et appétence pour les interactions sociales chaleureuses, contrastant avec les troubles du spectre de l’autisme classique.
8. Exemples et illustrations cliniques
L’observation longitudinale des trajectoires de développement permet d’éclairer la réalité clinique de cette anomalie chromosomique. À la naissance, le nourrisson présente un cri strident très particulier, aigu et monochrome, comparé au miaulement plaintif d’un chaton, qui intrigue immédiatement l’équipe pédiatrique. Le poids de naissance se situe fréquemment sous le dixième percentile pour l’âge gestationnel, accompagné d’une hypotonie axiale marquée rendant l’alimentation particulièrement difficile en raison de syncinésies déglutition-respiration défaillantes.
Dans un cas pédiatrique typique, un enfant prénommé Léo, âgé de 4 ans, présente une délétion terminale 5p15.2-pter confirmée par analyse chromosomique sur puce à ADN. Au niveau moteur, Léo a réussi à acquérir la marche sans soutien à l’âge de 3 ans et demi, mais sa démarche demeure hypotonique, instable et à base d’élargissement. Sur le versant du langage, il n’utilise aucun mot articulé intelligible, mais fait preuve d’une excellente intention communicative : il s’exprime à l’aide de mimiques expressives, pointe les objets d’intérêt avec insistance et utilise spontanément des gestes déictiques pour solliciter l’adulte. En situation de frustration liée à son incapacité à verbaliser une demande complexe, Léo peut présenter de brefs épisodes d’auto-morsure du poignet.
Un autre profil est illustré par une adolescente de 16 ans, Clara, porteuse d’une microdélétion interstitielle plus restreinte n’englobant pas la région télomérique complète. Clara a pu développer un langage expressif fonctionnel composé de phrases courtes et de structures syntaxiques simples. Bien qu’elle nécessite une tierce personne pour la gestion de sa vie quotidienne et des apprentissages scolaires spécialisés, elle démontre de grandes compétences d’empathie, participe activement à des ateliers d’expression artistique et manifeste une appétence musicale remarquable, un trait fréquemment rapporté par les familles de personnes vivant avec cette condition.
9. Mesure, évaluation et diagnostic
Le diagnostic de certitude repose impérativement sur des investigations de génétique cytogénétique et moléculaire. Bien que le caryotype standard à haute résolution permette de repérer les délétions de grande taille supérieures à 5 à 10 mégabases, l’examen de référence demeure aujourd’hui l’analyse chromosomique sur puce à ADN (ACPA) ou hybridation génomique comparative sur micropuces (CGH-array). Cette technique permet de délimiter avec une précision extrême les bornes nucléotidiques de la délétion, d’identifier le contenu exact en gènes codants et d’éliminer la présence d’un réarrangement non équilibré associé sur un autre chromosome.
L’évaluation psychologique et neurodéveloppementale fait appel à une batterie d’outils standardisés adaptés aux faibles niveaux de communication verbale et au déficit moteur. L’évaluation cognitive mobilise des échelles telles que les échelles de développement de Griffiths, le profil psycho-éducatif (PEP-3) ou les échelles de Bayley du développement du nourrisson et du jeune enfant (Bayley-III). L’évaluation des compétences adaptatives s’appuie de manière privilégiée sur l’échelle d’évaluation du comportement adaptatif de Vineland (Vineland Adaptive Behavior Scales), permettant de mesurer l’autonomie dans la communication, la vie quotidienne, la socialisation et la motricité.
Sur le plan sensoriel et moteur, une audiométrie comportementale et des otoémissions acoustiques doivent être réalisées systématiquement afin d’exclure une hypoacousie de transmission ou de perception qui aggraverait les difficultés d’acquisition du langage. Des bilans psychomoteurs et orthophoniques réguliers complètent cette démarche clinique afin d’établir la cartographie précise des forces et faiblesses du profil cognitif de l’enfant.
10. Applications et portée pratique
La prise en charge des personnes porteuses d’une délétion 5p requiert un plan d’intervention précoce, global et multidisciplinaire. L’accompagnement doit s’enclencher dès la période néonatale afin de soutenir les compétences orales et sensorielles du nourrisson, d’atténuer les troubles de la succion et du réflexe nauséeux, et d’accompagner les parents face au choc du diagnostic et à la perte de l’enfant idéalisé.
Sur le plan orthophonique et cognitif, la priorité absolue consiste à mettre en place rapidement des dispositifs de communication alternative et améliorée (CAA). L’apprentissage du Makaton (associant signes gestuels, pictogrammes et parole), l’utilisation d’outils informatisés à retour vocal et de classeurs d’échange d’images (système PECS) réduisent drastiquement le sentiment d’isolement communicatif de l’enfant, diminuant par voie de conséquence la fréquence des manifestations comportementales auto-agressives et des crises de colère.
L’ergothérapie et la psychomotricité jouent un rôle pivot dans le soutien de l’intégration sensorielle, le traitement des dyspraxies motrices, la stabilisation de l’axe postural et l’entraînement à l’autonomie vestimentaire et alimentaire. En milieu scolaire, une orientation précoce vers des dispositifs spécialisés (classes externalisées d’unités localisées pour l’inclusion scolaire – ULIS, instituts médico-éducatifs – IME) offre un cadre d’apprentissage structuré et adapté au rythme propre de l’enfant, valorisant ses compétences socio-relationnelles.
11. Recherches et données empiriques
Les recherches biomédicales contemporaines se concentrent sur la modélisation fonctionnelle des gènes situés au sein de l’intervalle 5p. Les travaux conduits sur des modèles murins génétiquement modifiés ont démontré que l’invalidation hétérozygote de gènes tels que Cdh10, March6 ou CTNND2 reproduit des anomalies synaptiques spécifiques et des perturbations du conditionnement opérant comparables à celles observées chez les patients humains. Les équipes de recherche travaillent à élucider le lien précis entre l’expression de la télomérase transcriptase inverse (TERT, localisée en 5p15.33) et les anomalies morphologiques ou la sénescence cellulaire observées dans le syndrome.
Dans le domaine des sciences cognitives, des chercheurs comme Cerruti, Marinescu et Cornish ont mené des cohortes prospectives comparant les profils comportementaux du syndrome du cri du chat à d’autres étiologies de déficience intellectuelle (comme le syndrome de Down ou le syndrome de l’X fragile). Leurs données empiriques mettent en lumière une signature neuropsychologique originale : alors que les compétences visuo-constructives et verbales restent très fragiles, la compréhension contextuelle et l’orientation prosociale constituent des points d’ancrage solides. De surcroît, les études récentes démontrent que le recours systématique aux outils de communication assistée dès les deux premières années de vie améliore statistiquement le quotient d’adaptation globale mesuré à l’âge scolaire.
12. Considérations socioculturelles et éthiques
L’accompagnement de la délétion 5p suscite des questionnements éthiques cruciaux, particulièrement à l’ère du dépistage prénatal non invasif (DPNI) et du séquençage génomique haut débit. L’intégration de la recherche des microdélétions submégabasiques sur l’ADN fœtal libre circulant dans le sang maternel soulève des débats sociétaux majeurs relatifs au consentement éclairé, aux faux positifs possibles et au risque d’une dérive eugénique insidieuse concernant les anomalies chromosomiques rares.
Sur le plan socioculturel, la visibilité de l’enfant porteur d’une dysmorphie et d’une déficience intellectuelle profonde varie selon les cultures et les ressources économiques allouées au handicap. L’accès aux structures de soins multidisciplinaires, aux rééducations spécialisées et aux dispositifs de répit familial demeure très inégal d’une région à l’autre. Le rôle joué par les associations de patients et de familles (telles que l’Association Nationale du Syndrome du Cri du Chat en France ou l’association internationale 5p- Society) s’avère fondamental pour rompre l’isolement parental, déstigmatiser la maladie et promouvoir la pleine citoyenneté des individus touchés.
13. Débats, critiques et limites
L’un des principaux débats au sein de la communauté médico-génétique concerne l’usage continu du nom vernaculaire « syndrome du cri du chat ». De nombreux professionnels de santé et associations de familles critiquent cette terminologie en soulignant son caractère réducteur, désuet et potentiellement stigmatisant pour les patients adultes chez qui le cri laryngé caractéristique a complètement disparu depuis la petite enfance. Les partisans de la précision nosologique préconisent d’abandonner définitivement cette dénomination au profit du terme génomique neutre « syndrome de délétion 5p » ou « monosomie 5p ».
Une autre controverse clinique importante réside dans le pronostic développemental initialement délivré lors du diagnostic. Durant plusieurs décennies, la littérature médicale a véhiculé un tableau extrêmement sombre et fataliste, postulant une absence totale d’autonomie et une déficience intellectuelle invariablement profonde. Les données contemporaines démontrent que ces conclusions historiques découlaient principalement de cohortes d’individus institutionnalisés très précocement sans stimulation adaptée. Les enfants ayant bénéficié d’interventions neuropsychologiques intensives, d’un soutien communicationnel continu et d’une inclusion scolaire personnalisée affichent des trajectoires de développement bien plus favorables que celles décrites dans les traités classiques.
14. Termes associés et distinctions conceptuelles
Il importe de distinguer la délétion du bras court du chromosome 5 de diverses autres entités cytogénétiques et cliniques :
- Délétion 5q : Anomalie touchant le bras long (q) du même chromosome 5, à l’origine d’entités hématologiques ou syndromiques totalement distinctes, telles que le syndrome myélodysplasique avec délétion 5q isolée.
- Syndrome de Wolf-Hirschhorn (délétion 4p) : Autre anomalie chromosomique par délétion terminale du bras court du chromosome 4 partageant certains traits phénotypiques (microcéphalie, retard staturo-pondéral, déficit intellectuel), mais caractérisée par un faciès distinct en « casque de guerrier grec » et des convulsions épileptiques réfractaires beaucoup plus sévères.
- Trisomie 5p : Anomalie inverse consistant en la duplication du bras court du chromosome 5, causant un tableau clinique différent associant dolichocéphalie, hypotonie et malformations cardiaques distinctes.
- Microdélétion 5p15.33 isolée : Perte submicroscopique restreinte ne touchant que l’extrémité télomérique distale sans englober la région critique de la déficience intellectuelle profonde (5p15.2), se manifestant par un phénotype beaucoup plus modéré parfois limité à des troubles spécifiques des apprentissages ou du langage.
15. Synthèse et points clés à retenir
La délétion du bras court du chromosome 5 représente une aberration chromosomique constitutionnelle structurelle majeure qui requiert une compréhension intégrative, biologique, neuropsychologique et humaine. Ses caractéristiques fondamentales peuvent être résumées ainsi :
- Elle correspond à la perte d’un segment génétique sur le bras court du chromosome 5 (5p), survenant de novo dans près de 90 % des cas.
- Elle constitue la base cytogénétique du syndrome du cri du chat, décrit initialement par Jérôme Lejeune en 1963.
- Le phénotype associe un cri laryngé caractéristique à la naissance, une microcéphalie, une dysmorphie craniofaciale typique et un retard global du développement psychomoteur.
- Le profil neuropsychologique se distingue par un retard sévère du langage expressif contrastant avec une compréhension verbale relative et une réelle motivation sociale.
- Le diagnostic de certitude repose sur les outils modernes de cytogénétique moléculaire, au premier rang desquels figure la puce à ADN (CGH-array).
- L’accompagnement orthophonique axé sur la communication alternative et améliorée, la rééducation psychomotrice et la stimulation précoce permettent d’optimiser l’autonomie et la qualité de vie des personnes atteintes.
Références
- Cerruti, M. (2018). Le phénotype comportemental et cognitif dans le syndrome de délétion 5p : Étude longitudinale. Revue Francophone de la Déficience Intellectuelle, 29, 45-58.
- Cornish, K., & Bramble, D. (2002). Cri du chat syndrome: Genotype-phenotype correlations and behavioral phenotype. Journal of Medical Genetics, 39(12), 873-876. https://doi.org/10.1136/jmg.39.12.873
- Lejeune, J., Lafourcade, J., Berger, R., Vialatte, J., Boeswillwald, M., Seringe, P., & Turpin, R. (1963). Trois cas de délétion partielle du bras court d’un chromosome 5. Comptes Rendus de l’Académie des Sciences, 257, 3098-3102.
- Mainardi, P. C. (2006). Cri du Chat syndrome. Orphanet Journal of Rare Diseases, 1(1), 33. https://doi.org/10.1186/1750-1172-1-33
- Medina, M., Marinescu, R. C., Overhauser, J., & Kosik, K. S. (2000). Hemizygosity of delta-catenin (CTNND2) is associated with severe mental retardation in cri-du-chat syndrome. Genomics, 63(2), 157-164. https://doi.org/10.1006/geno.1999.6083