Cure de sommeil : Histoire et clinique

La cure de sommeil prolongée (Dauerschlaf) est une thérapie psychiatrique historique introduite par Jakob Klaesi en 1921, maintenant le patient dans un sommeil continu pour réguler les décompensations aiguës.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 8, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 8, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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La cure de sommeil, historiquement désignée sous le terme germanique de Dauerschlaf ou de narcose prolongée, constitue l’un des chapitres les plus fascinants et controversés de l’histoire de la psychiatrie somatique du XXe siècle. Conçue initialement comme une modalité thérapeutique visant à interrompre le tumulte psychotique par l’immersion prolongée dans un sommeil pharmacologiquement provoqué, cette approche a oscillé entre promesse régénératrice et risque iatrogène majeur. L’analyse de cette technique offre une perspective clinique inestimable sur l’évolution des théories psychopathologiques, les dynamiques du repos cérébral et les limites éthiques de l’interventionnisme neurobiologique.

Dauerschlaf (Cure de sommeil prolongée)

1. Définition concise

La cure de sommeil prolongée (ou Dauerschlaf) est une méthode thérapeutique psychiatrique introduite au début des années 1920, consistant à maintenir un patient dans un état d’inconscience ou de sommeil profond et continu pendant plusieurs jours consécutifs au moyen de substances sédatives puissantes. Son objectif premier était de suspendre temporairement les manifestations aiguës de l’excitation motrice, de l’angoisse panique ou des productions délirantes, tout en permettant au système nerveux central d’accéder à un repos protecteur supposé réparer l’épuisement neuronal et psychologique.

Sur le plan conceptuel, le Dauerschlaf ne se résume pas à une simple sédation palliative ; il a été théorisé comme une thérapeutique de choc régulatrice, modifiant la réactivité globale du cerveau et autorisant une rupture du cycle psychopathologique aigu. Bien que son usage sous sa forme radicale originelle ait été abandonné au profit de la psychopharmacologie moderne et des neuroleptiques, la cure de sommeil a posé les fondations de nombreuses recherches sur la physiologie du sommeil réparateur, la plasticité cérébrale sous sédation et la gestion aiguë des décompensations psychotiques ou affectives sévères.

2. Étymologie et origine linguistique

Le substantif composé Dauerschlaf dérive directement de la langue allemande. Il combine le préfixe ou racine verbale Dauer- (qui provient du verbe dauern, « durer » ou « persister », lui-même issu du latin durare) et le nom masculin der Schlaf (« le sommeil », rattaché au vieux haut-allemand slāf). Sa traduction littérale est « sommeil durable », « sommeil continu » ou « sommeil prolongé ». Dans la littérature médicale francophone, l’expression a été naturalisée sous les vocables de « cure de sommeil », de « narcose continue » ou de « traitement par le sommeil prolongé ».

Le terme a été formellement introduit dans le vocabulaire académique par le psychiatre suisse Jakob Klaesi en 1921. Klaesi cherchait à formaliser une approche scientifique rompant avec les simples calmes ponctuels induits par l’hydrate de chloral ou les dérivés d’opium du XIXe siècle. Dès son adoption, le mot allemand est demeuré une référence universelle dans la littérature internationale pour spécifier cette méthode historique par opposition aux régimes de sommeil naturel ou d’hygiène circadienne développés ultérieurement.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français, le terme est employé comme un nom masculin singulier invariable d’origine étrangère, prononcé phonétiquement [daʊ̯ɐʃlaːf] selon les règles de la phonologie allemande standard, ou francisé en [do.ɛʁ.ʃlaf]. En raison de son statut d’emprunt lexical, il est généralement écrit avec une majuscule initiale ou en italique (Dauerschlaf). Dans le discours académique français, on lui préfère souvent l’équivalent grammatical féminin « la cure de sommeil » ou masculin « le sommeil prolongé thérapeutique ».

Sur le plan morphosyntaxique, l’utilisation du terme allemand renvoie spécifiquement au paradigme historique de Klaesi et de l’école psychiatrique suisse et européenne de l’entre-deux-guerres. Dans les contextes cliniques modernes, l’emploi de « narcose prolongée » s’applique davantage aux protocoles de réanimation ou d’anesthésiologie, réservant le terme Dauerschlaf à l’historiographie de la psychiatrie et à la psychopathologie théorique.

4. Explication conceptuelle détaillée

Le fondement conceptuel du Dauerschlaf repose sur l’hypothèse que la souffrance psychique extrême et la désorganisation cognitive représentent un état d’hyperactivité et d’épuisement métabolique cérébral. Dans cette optique, l’épisode psychotique aigu ou la manie furieuse est interprété comme un orage neurobiologique et psychologique auto-entretenu. L’intervention pharmacologique vise à imposer un silence synaptique relatif en induisant un état de sommeil comateux contrôlé, d’une durée habituelle de huit à quatorze jours, pendant lequel le sujet n’est réveillé que brièvement pour l’alimentation de base et les soins physiologiques indispensables.

Cette approche s’inscrit dans une anthropologie médicale considérant le sommeil comme la barrière protectrice ultime de l’organisme. Selon cette perspective, lorsque les mécanismes endogènes du sommeil sont submergés par l’angoisse ou le délire, la médecine doit artificiellement restaurer cette fonction de régénération. Le Dauerschlaf postulait que l’inhibition corticale forcée provoquait une réinitialisation des seuils d’excitabilité sous-corticaux, atténuant ainsi l’hyper-réactivité du système limbique et permettant au moi psychologique de se réorganiser une fois la conscience restaurée.

Sur le plan psychopathologique, la cure de sommeil impliquait également une coupure radicale avec l’environnement extérieur. Le patient était soustrait à tous les stimuli sensoriels, affectifs et relationnels anxiogènes. Cette privation sensorielle et relationnelle régulée visait à briser les cercles vicieux d’affects destructeurs. Dans les années 1940 et 1950, des cliniciens ont conceptualisé cette démarche comme une régression biologique et psychique contrôlée, facilitant un réapprentissage des repères de réalité au réveil progressif du sujet.

Néanmoins, la mise en œuvre clinique imposait des contraintes physiologiques colossales. Maintenir un individu à la lisière de l’anesthésie générale pendant plusieurs semaines sans monitorage moderne entraînait des risques immenses de dépression respiratoire, d’apnée, de collapsus cardiovasculaire, de complications thromboemboliques et de pneumopathies de déglutition. Ainsi, le champ clinique du Dauerschlaf s’est toujours situé sur une ligne de crête étroite entre le bénéfice escompté de l’inhibition corticale et la létalité potentielle d’une intoxication médicamenteuse prolongée.

5. Développement historique

L’émergence du Dauerschlaf s’enracine dans la psychiatrie de la fin du XIXe siècle, une époque marquée par l’impuissance thérapeutique face aux grandes détresses asilaires. Dès les années 1870, des praticiens comme Neil Macleod avaient expérimenté la « bromidisation prolongée » pour tenter de traiter les états d’excitation maniaque ou les dépendances chroniques. Cependant, ces premiers essais demeuraient anarchiques, mal codifiés et fréquemment mortels en raison de la toxicité rénale et cérébrale des sels de brome.

La véritable rupture historique intervient en 1921 avec la publication séminale de Jakob Klaesi, alors psychiatre à la clinique universitaire du Burghölzli à Zurich. Klaesi formalise la technique sous le nom de Dauernarkose ou Dauerschlaf en utilisant un mélange barbiturique injectable novateur baptisé Somnifen. Il établit des protocoles rigoureux d’administration continue pendant six à dix jours, ciblant particulièrement les états d’agitation schizophrénique et maniaque. Le succès initial de ses publications déclenche une vague d’enthousiasme à travers l’Europe continentale, plusieurs cliniques adoptant cette méthode comme la première thérapie somatique active efficace précédant l’avènement des chocs à l’insuline et de l’électroconvulsivothérapie.

Durant les années 1930 à 1950, la technique s’étend et s’hybride avec les théories physiologiques pavloviennes en Union soviétique, où la narcose protectrice devient une référence institutionnelle majeure sous la direction des élèves d’Ivan Pavlov. Parallèlement, en France, des aliénistes et psychanalystes intègrent la cure de sommeil douce dans des dispositifs psychothérapeutiques. Cependant, l’histoire du Dauerschlaf connaît également des dérives tragiques et hautement controversées dans les années 1950 et 1960, notamment dans les travaux de Donald Ewen Cameron à l’Institut Allan Memorial de Montréal, où le sommeil barbiturique prolongé (pouvant durer plusieurs mois) fut couplé à des électrochocs intensifs et à des messages audio répétés en boucle (psychic driving), causant des ravages neurologiques irréversibles.

De même, le scandale de l’hôpital de Chelmsford en Australie dans les années 1960 et 1970, sous la direction de Harry Bailey, illustre l’usage dévoyé de la technique, causant le décès de plusieurs dizaines de patients par manque total de surveillance médicale. Avec la découverte en 1952 de la chlorpromazine par Jean Delay et Pierre Deniker, marquant la naissance de la psychopharmacologie moderne, l’indication du Dauerschlaf classique s’est effondrée. Les neuroleptiques permettaient désormais d’apaiser l’angoisse et de dissoudre le délire sans recourir à l’anesthésie continue, reléguant la cure de sommeil aux annales de la psychiatrie historique.

6. Fondements théoriques

Les fondements théoriques de la cure de sommeil se sont structurés autour de trois paradigmes scientifiques majeurs : le modèle toxo-infectieux et métabolique, la neurophysiologie de l’inhibition corticale, et la théorie psychodynamique de la régression narcissique.

Le premier modèle, d’inspiration kraepelinienne, considérait que la folie résultait d’une auto-intoxication métabolique ou d’une lésion fonctionnelle cérébrale causée par un surmenage toxique. Pour Jakob Klaesi, le sommeil artificiel interrompait la cascade biochimique dégénérative. En abaissant le métabolisme neuronal basal, le sommeil permettait aux cellules cérébrales d’éliminer les toxines accumulées et de restaurer leurs réserves énergétiques. Ce modèle mécaniste accordait une primauté absolue au substrat somatique et à la thermodynamique cellulaire.

Le second grand pilier théorique relève de la réflexologie et de la neurophysiologie pavlovienne. Ivan Pavlov avait formulé le concept d’« inhibition protectrice » (Schutzhemmung), postulant que le sommeil est une forme d’inhibition interne qui s’étend à travers tout le cortex cérébral pour préserver les cellules nerveuses d’un effondrement fonctionnel lors d’une stimulation supramaximale. Pour l’école soviétique, le Dauerschlaf constituait l’activation artificielle et bienfaisante de cette barrière naturelle. En étendant l’inhibition à l’ensemble des zones corticales et sous-corticales hyperactives, le traitement permettait de rétablir les équilibres réflexes fondamentaux altérés par la pathologie mentale.

Enfin, l’école psychanalytique et psychosomatique européenne d’après-guerre a tenté d’élaborer une compréhension psychologique de la cure de sommeil. Selon des auteurs comme Henri Ey ou Paul Cossa, le Dauerschlaf provoquait une dissolution des strates supérieures de la conscience, induisant une régression infantile sécurisante. Placé dans un état de dépendance absolue analogue à celui du nourrisson, le patient pouvait, lors de la phase de réveil progressif, tisser un lien transférentiel nouveau et réparateur avec l’équipe soignante, libéré du poids des mécanismes de défense rigides et pathogènes.

7. Composantes clés, types et dimensions

L’analyse descriptive des protocoles de Dauerschlaf permet de distinguer plusieurs composantes physiologiques et variantes techniques codifiées au fil du temps :

  • Les agents pharmacologiques employés : Initialement dominés par le mélange de Somnifen (sels d’acides diéthyl- et allyl-isopropyl-barbituriques), les protocoles ont ensuite utilisé le véronal (barbital), le phénobarbital, le pentobarbital, le paraldéhyde, et parfois des associations avec des analgésiques narcotiques ou des antihistaminiques sédatifs.
  • La profondeur du sommeil induit : On distinguait traditionnellement le Dauerschlaf profond (assimilable à un stade de narcose chirurgicale légère où les réflexes sont très émoussés) du Dauerschlaf léger ou crépusculaire (état d’assoupissement subcontinu d’où le patient peut être tiré par des stimulations verbales fermes).
  • La durée du cycle thérapeutique : Les cures classiques s’étendaient de sept à quatorze jours d’affilée. Des protocoles écourtés de quarante-huit à soixante-douze heures étaient parfois réservés aux états névrotiques aigus d’épuisement, tandis que des variantes extrêmes illégitimes ont pu durer plusieurs semaines.
  • La surveillance clinique des fonctions vitales : Paramètres indispensables comprenant la fréquence respiratoire, la pression artérielle, la température centrale (risque fréquent d’hyperthermie maligne ou d’hypothermie), la diurèse et la saturation en oxygène.
  • La phase de sevrage et d’éveil progressif : Étape hautement critique nécessitant une diminution graduelle des molécules afin d’éviter le délire de sevrage barbiturique, le status epilepticus (convulsions) ou la réémergence brutale de l’angoisse sous-jacente.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour mieux appréhender la réalité clinique de cette modalité, examinons deux contextes historiques représentatifs d’application du traitement.

Le premier cas est celui d’un soldat de la Première Guerre mondiale souffrant d’une « névrose de guerre » ou de ce que la nosographie actuelle qualifierait de trouble de stress post-traumatique avec agitation motrice extrême, insomnie absolue, tremblements incoercibles et terreurs hallucinatoires récurrentes. Admis dans un service psychiatrique dans les années 1920, le soldat est soumis à une cure de sommeil de sept jours sous Somnifen. Après quarante-huit heures de narcose, l’hyper-réactivité neurovégétative diminue de façon spectaculaire. À son réveil complet le huitième jour, le tremblement a disparu, l’état d’épuisement physique s’est atténué, et le patient devient accessible à une prise en charge relationnelle et rééducative, illustrant l’effet protecteur et désamorçant de la sédation prolongée.

Le second cas concerne une jeune femme admise en 1935 pour un épisode maniaque furieux avec logorrhée incohérente, absence totale de sommeil depuis plusieurs jours, anorexie complète et risque imminent de défaillance cardiovasculaire due à l’agitation motrice permanente. Devant l’échec des sédatifs oraux ordinaires, une cure de Dauerschlaf est instaurée pendant dix jours. Maintenue dans un sommeil régulé, hydratée par voie parentérale et sous lavements réguliers, la patiente voit son cycle maniaque interrompu. Lors de la phase de réveil, l’incohérence idéo-verbale a cédé la place à une thymie stable mais ralentie, confirmant le rôle de « rupture de crise » conféré à la méthode face aux urgences vitales psychiatriques de l’ère pré-neuroleptique.

9. Mesure et évaluation

À l’époque de son utilisation prépondérante, l’évaluation de l’efficacité et de la sécurité du Dauerschlaf reposait sur des outils cliniques empiriques et des courbes d’enregistrement manuel rigoureuses tenues par le personnel infirmier dédié :

La profondeur du sommeil était jaugée par l’observation des réflexes cornéens, pupillaires et tendineux, ainsi que par la réaction aux stimulations sonores et tactiles. L’objectif était de maintenir le sujet au niveau d’un sommeil de stade III/IV ou d’une narcose légère sans franchir le seuil dangereux de l’anesthésie chirurgicale profonde caractérisée par la perte des réflexes protecteurs des voies aériennes.

Sur le plan physiologique, le personnel surveillait de manière bi-horaire la pression artérielle et le pouls pour détecter un collapsus circulatoire, ainsi que le rythme respiratoire pour prévenir la survenue d’une atélectasie pulmonaire ou d’un œdème aigu du poumon. La courbe thermique était analysée méticuleusement : toute montée fébrile inexpliquée alertait immédiatement le clinicien sur une complication infectieuse sous-jacente (pneumopathie nosocomiale) ou sur une intoxication médicamenteuse aiguë imposant l’interruption sans délai du protocole.

Sur le plan psychopathologique, l’évaluation post-cure s’effectuait par l’observation longitudinale des symptômes cibles : disparition du délire hallucinatoire aigu, normalisation de l’humeur, restauration de l’appétit et capacité retrouvée à établir un contact affectif et cohérent avec l’entourage médical.

10. Applications et portée pratique

Bien que le Dauerschlaf en tant qu’entité autonome appartienne au passé médical, son héritage technique et conceptuel a profondément irrigué plusieurs spécialités contemporaines :

En anesthésie-réanimation, le concept de narcose prolongée trouve son application directe dans le coma artificiel induit pour neuroprotection. Chez les patients victimes de traumatismes crâniens sévères, d’hypertension intracrânienne réfractaire ou d’état de mal épileptique convulsif, la mise sous sédation continue par barbituriques (thiopental) ou propofol vise exactement le même principe thermodynamique formulé jadis : abaisser la consommation cérébrale d’oxygène et juguler l’excitotoxicité neuronale.

En psychiatrie d’urgence moderne, la sédation rapide et contrôlée dans les états d’agitation aiguë ou d’accès maniaque furieux s’inspire du principe de sécurisation immédiate par le sommeil, bien qu’elle soit désormais réalisée avec des molécules à demi-vie courte et haut index thérapeutique, comme les benzodiazépines d’action rapide combinées à des antipsychotiques de seconde génération, sans chercher à prolonger l’état de coma au-delà de la phase de désescalade.

Dans le domaine de l’addictologie, les techniques de sevrage rapide des opiacés sous anesthésie générale (bien que controversées et d’usage très restreint) reposent sur un postulat hérité de la cure de sommeil : faire franchir au système nerveux le pic du syndrome de sevrage physique sans que la conscience du sujet n’en éprouve la souffrance insupportable.

11. Recherches et données empiriques

La littérature médicale du milieu du XXe siècle consacrée au Dauerschlaf présente une abondance d’études de cohortes observationnelles, bien que la plupart ne répondent pas aux standards méthodologiques contemporains (absence de randomisation et de double aveugle) :

Dans les séries princeps publiées par Jakob Klaesi en 1922 sur 26 patients schizophrènes hautement agités, il rapportait une rémission clinique notable chez près d’un tiers des sujets et une sédation substantielle chez un autre tiers, mais déplorait déjà un taux de mortalité proche de 5 %, un chiffre considérable qui soulignait d’emblée la dangerosité de l’entreprise. Des études ultérieures conduites en Suisse par Max Müller dans les années 1930 ont confirmé que les meilleurs résultats étaient obtenus non pas dans les formes chroniques déficitaires de la schizophrénie, mais dans les épisodes thymiques aigus, maniaques ou mélancoliques.

Des travaux de neurophysiologie expérimentale menés à l’époque pavlovienne ont cherché à documenter l’impact de l’inhibition continue sur les tracés de l’électroencéphalographie (EEG). Ces recherches ont mis en évidence l’apparition prédominante d’ondes lentes delta et thêta synchronisées, confirmant le ralentissement métabolique global du cortex sous imprégnation barbiturique, mais soulignant également la désorganisation profonde de l’architecture normale du sommeil, notamment la suppression quasi-totale du sommeil paradoxal (sommeil REM), ce qui entraînait d’importants rebonds oniriques et confuso-délirants lors de l’arrêt du traitement.

12. Considérations socioculturelles

La signification culturelle de la cure de sommeil a profondément varié selon les aires géographiques et les idéologies médicales dominantes de l’époque. En Union soviétique, la cure de sommeil a été célébrée comme l’archétype de la psychiatrie matérialiste et scientifique. Adossée à la doctrine pavlovienne officialisée par les autorités étatiques lors de la session conjointe de l’Académie des sciences et de l’Académie de médecine en 1950, la narcose protectrice était perçue comme une modalité non violente, humaine et physiologique, explicitement opposée aux thérapies de choc anglo-saxonnes (comme la lobotomie ou les électrochocs massifs) dénoncées comme mutilantes.

À l’inverse, dans le monde anglo-saxon et particulièrement aux États-Unis et au Canada, la méthode a été progressivement associée, dans l’imaginaire collectif et juridique, à des pratiques d’asservissement psychique et de manipulation mentale. Le dévoilement public des expériences menées par Donald Ewen Cameron à Montréal, financées en partie par la CIA dans le cadre du projet MK-Ultra, a ancré l’image de la cure de sommeil profonde comme un instrument de déstructuration de la personnalité, de lavage de cerveau et de coercition institutionnelle asilaire.

En Europe francophone, la cure de sommeil a conservé plus longtemps une image humaniste, celle d’une mise au repos bienveillante dans des cliniques de repos feutrées, destinée aux intellectuels, aux artistes et aux bourgeois souffrant de surmenage, de neurasthénie ou d’épuisement nerveux, bien loin de la brutalité asilaire des grands hôpitaux d’aliénés.

13. Critiques, controverses et limites

Le Dauerschlaf a fait l’objet de critiques scientifiques, techniques et éthiques d’une virulence croissante tout au long de son histoire :

La première critique majeure concernait sa balance bénéfice-risque catastrophique. Le taux de mortalité induit par la toxicité barbiturique variait entre 1 % et 9 % selon les séries hospitalières et la compétence du personnel de garde. Les complications pulmonaires (pneumonies d’aspiration dues à l’abolition des réflexes de déglutition), l’insuffisance rénale aiguë par rhabdomyolyse ou déshydratation, et les arrêts cardiorespiratoires inopinés constituaient une menace constante qui a fini par rendre la technique indéfendable sur le plan médical dès lors que des alternatives plus sûres existaient.

Sur le plan psychiatrique, de nombreux praticiens ont rapidement souligné le caractère illusoire et transitoire des « guérisons » observées. Dans une proportion écrasante de cas de schizophrénie, la disparition des hallucinations et de l’agitation pendant la cure laissait place, quelques semaines après le réveil complet, à une récidive pure et simple de la symptomatologie initiale. Le Dauerschlaf agissait ainsi comme un masque pharmacologique temporaire plutôt que comme une véritable thérapie étiologique modifiant le cours naturel de l’affection.

Enfin, sur le plan bioéthique et déontologique, la privation d’autonomie absolue subie par le patient inconscient pendant des semaines posait d’immenses questions de consentement éclairé et de respect de la dignité humaine. L’absence totale de volonté possible de la part du sujet a permis des dérives expérimentales intolérables, précipitant la condamnation définitive de la méthode par les comités de bioéthique internationaux contemporains.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

Afin d’éviter tout contresens historique ou nosologique, il convient de distinguer nettement le Dauerschlaf d’autres notions médicales proches :

  • Coma insulinique (Cure de Sakel) : Traitement biologique consistant à induire un coma hypoglycémique quotidien transitoire d’une heure au moyen de fortes doses d’insuline, répété sur plusieurs semaines. Contrairement au Dauerschlaf qui repose sur une sédation barbiturique continue de plusieurs jours, la cure de Sakel provoque un coma métabolique discontinu de courte durée.
  • Électroconvulsivothérapie (Sismothérapie) : Induction contrôlée d’une crise comitiale par passage bref d’un courant électrique à travers le cortex. Le Dauerschlaf visait l’inhibition corticale continue et prolongée, alors que l’électrochoc produit une décharge synaptique massive et synchronisée suivie d’une phase réfractaire.
  • Sédation palliative terminale : Pratique contemporaine visant à soulager des souffrances réfractaires chez un patient en fin de vie en altérant la conscience jusqu’au décès naturel. Le Dauerschlaf avait une visée strictement curative ou stabilisatrice réversible chez des patients en détresse mentale aiguë.
  • Hygiène du sommeil et chronothérapie : Ensemble de mesures comportementales et environnementales visant à réguler les rythmes circadiens naturels du sommeil sans recourir à l’anesthésie pharmacologique continue.

15. Résumé et points clés à retenir

Le Dauerschlaf, ou cure de sommeil prolongée, demeure l’une des démarches thérapeutiques les plus audacieuses et périlleuses de la médecine mentale du XXe siècle. Conçue par Jakob Klaesi en 1921, elle reposait sur l’immersion forcée du patient dans un sommeil barbiturique ininterrompu de plusieurs jours afin de protéger le cerveau de l’épuisement induit par la psychose ou l’agitation motrice aiguë.

Ses bases théoriques croisaient la neurophysiologie pavlovienne de l’inhibition protectrice, la biologie de la régénération cellulaire et la psychanalyse de la régression narcissique. Malgré des effets spectaculaires sur l’apaisement immédiat des crises d’angoisse et des états maniaques furieux, la technique s’est heurtée à une létalité substantielle due aux accidents toxiques et pulmonaires des barbituriques.

Dévoyée par des expériences extrêmes et aliénantes au milieu du siècle, la cure de sommeil a été rendue obsolète par l’avènement des neuroleptiques et des psychotropes modernes au début des années 1950. Elle survit néanmoins conceptuellement dans les pratiques actuelles de neuroprotection en réanimation et rappelle l’importance primordiale du sommeil comme fonction fondamentale d’homéostasie cérébrale.

Références

  • Ey, H., & Faure, H. (1956). Les thérapeutiques par le sommeil. L’Évolution Psychiatrique, 21(1), 23-49.
  • Klaesi, J. (1922). Über die therapeutische Anwendung des Dauerschlafes mittels Somnifens bei Schizophrenen. Zeitschrift für die gesamte Neurologie und Psychiatrie, 74(1), 557-592. https://link.springer.com/article/10.1007/BF02869780
  • Pavlov, I. P. (1941). Conditioned reflexes and psychiatry (W. H. Gantt, Trad.). International Publishers.
  • Sargant, W., & Slater, E. (1948). An introduction to physical methods of treatment in psychiatry (2e éd.). E. & S. Livingstone.
  • Shorter, E. (1997). A history of psychiatry: From the era of the asylum to the age of Prozac. John Wiley & Sons.

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 8). Cure de sommeil : Histoire et clinique. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=dauerschlaf-cure-de-sommeil
Looti, Mohammed. “Cure de sommeil : Histoire et clinique.” Base de données de psychologie en français, 8 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=dauerschlaf-cure-de-sommeil.
Looti, Mohammed. “Cure de sommeil : Histoire et clinique.” Base de données de psychologie en français. novembre 8, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=dauerschlaf-cure-de-sommeil.