Cylert : Grandeur et déclin d’un psychostimulant

Analyse encyclopédique approfondie du Cylert (pémoline), psychostimulant historique prescrit dans le TDAH et la narcolepsie, retiré pour hépatotoxicité sévère.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 8, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 8, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Le Cylert représente l’un des chapitres les plus instructifs et controversés de la neuropsychopharmacologie contemporaine, illustrant à la fois le potentiel thérapeutique des stimulants centraux et les impératifs critiques de la pharmacovigilance. Utilisé principalement dans la seconde moitié du vingtième siècle pour traiter le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité et la narcolepsie, ce composé a profondément marqué la pratique clinique avant d’être retiré du marché mondial en raison de sa toxicité hépatique sévère. Comprendre sa trajectoire permet d’appréhender les mécanismes dopaminergiques de la vigilance ainsi que les dilemmes éthiques et toxicologiques liés aux thérapies de longue durée chez l’enfant et l’adulte.

Cylert (Pémoline)

1. Définition concise

Le Cylert est le nom commercial le plus notoire de la pémoline, un médicament psychostimulant du système nerveux central appartenant à la classe chimique des oxazolidinones (plus précisément une 5-phénylisoxazoline substituée). Sur le plan pharmacologique, il se caractérise par une augmentation de la libération et un blocage modéré de la recapture de la dopamine, améliorant l’éveil, l’attention soutenue et la régulation comportementale avec des effets périphériques sympathomimétiques nettement moindres que ceux observés chez les amphétamines traditionnelles.

Dans le champ de la psychiatrie et de la psychologie clinique, le Cylert a longtemps été prescrit comme alternative au méthylphénidate et à la dexamphétamine pour la prise en charge du trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) chez l’enfant et l’adolescent, ainsi que dans le cadre des hypersomnies idiopathiques et de la narcolepsie. Sa pharmacocinétique se distinguait par une cinétique d’action progressive, nécessitant fréquemment plusieurs semaines d’administration continue avant d’atteindre un bénéfice clinique maximal.

Bien que particulièrement valorisé pour son potentiel d’abus et de dépendance inférieur à celui des autres psychostimulants majeurs, le Cylert a vu son profil d’innocuité gravement compromis à la fin des années 1990 en raison de cas imprévisibles et fulgurants d’insuffisance hépatique aiguë. Ce risque létal a conduit à des restrictions drastiques, puis à son retrait définitif des marchés internationaux au milieu des années 2000.

2. Étymologie et origine linguistique

La dénomination commerciale « Cylert » est un néologisme forgé par les laboratoires pharmaceutiques Abbott Laboratories au cours du vingtième siècle. Bien que dépourvue de racine morphologique directe dans le lexique classique gréco-latin, sa construction phonétique semble suggérer à la fois l’idée d’alerte intellectuelle (« alert ») et une modulation cyclique ou continue (« cy- »), évoquant une vigilance prolongée et stabilisée dans le temps.

Sur le plan de la dénomination commune internationale (DCI), le terme pémoline (en anglais pemoline) est une contraction forgée à partir de sa désignation chimique systématique : 2-amino-5-phényl-1,3-oxazol-4-one. Le segment « phén- » (dérivant du grec phaino, brillant, à l’origine du radical phényle) s’est combiné avec les composantes dérivées du cycle oxazole et de la fonction amine pour constituer un terme standardisé adopté par l’Organisation mondiale de la santé.

Introduit dans la littérature médicale internationale dès les années 1950 sous divers codes de recherche, le mot est passé dans le langage courant de la psychiatrie nord-américaine et européenne sous ses appellations commerciales variées (telles que Cylert, Volital, Tradon ou Betanamin), avant que le nom générique de pémoline ne s’impose définitivement dans les répertoires pharmacologiques et nosographiques officiels.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan grammatical, « Cylert » est un nom propre déposé, de genre masculin, employé sans pluriel usuel dans la terminologie médicale francophone (par exemple : « le Cylert a été administré »). Le terme générique correspondant, « pémoline », est un nom commun féminin (par exemple : « la pémoline présente une clairance lente »).

La prononciation phonétique standardisée en français international pour « Cylert » est /si.lɛʁt/, bien que la prononciation calquée sur l’anglais américain /ˈsaɪ.lɜːrt/ soit fréquente lors des colloques internationaux et dans les archives audio-visuelles médicales. Le mot générique « pémoline » se prononce de façon régulière : /pe.mɔ.lin/.

Dans la syntaxe clinique et psychiatrique, le mot s’emploie principalement comme complément d’objet direct ou sujet dans des propositions décrivant des régimes thérapeutiques (« initier un traitement sous Cylert ») ou pour caractériser une classe de molécules apparentées (« analogue structurel de la pémoline »).

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour comprendre le statut singulier du Cylert en neuropsychopharmacologie, il convient d’analyser la manière dont cette substance module la neurochimie cérébrale sans reproduire intégralement la cascade pharmacologique des phényléthylamines classiques. Contrairement à l’amphétamine, qui agit comme un agent de libération massif des monoamines vésiculaires et inverse le sens du transporteur de la dopamine (DAT), la pémoline opère principalement comme un agoniste fonctionnel indirect du système dopaminergique doté d’une action sympathomimétique périphérique remarquablement discrète.

L’effet psychostimulant du Cylert repose sur la facilitation de la transmission dopaminergique au sein des circuits fronto-striataux et mésocorticolimbiques. Ces réseaux neuronaux sous-tendent les fonctions exécutives fondamentales, notamment la mémoire de travail, l’inhibition de la réponse motrice, la résistance aux interférences et le maintien de la vigilance tonique. Chez les individus présentant un TDAH, caractérisé sur le plan neurophysiologique par un sous-calibrage de l’éveil cortical et une signalisation dopaminergique sous-optimale dans le cortex préfrontal, le Cylert permettait de normaliser le rapport signal/bruit neuronal.

Une particularité conceptuelle essentielle du Cylert réside dans sa cinétique d’action clinique différée. Alors que le méthylphénidate produit une amélioration comportementale quasi immédiate, souvent mesurable dans l’heure suivant l’administration, la pémoline nécessitait généralement une administration quotidienne récurrente pendant deux à quatre semaines avant qu’une réduction significative des symptômes d’hyperactivité et d’inattention ne se manifeste de manière tangible. Cette latence suggère que l’effet thérapeutique n’était pas uniquement lié à une augmentation ponctuelle de la concentration synaptique de dopamine, mais impliquait probablement des remaniements adaptatifs des récepteurs synaptiques et de la transcription génique neuronale.

En outre, le Cylert ne générait que peu de tachycardie ou d’hypertension artérielle aux doses thérapeutiques standard, ce qui en faisait un agent d’un intérêt théorique majeur. La dissociation nette entre l’éveil psychologique central et l’activation végétative périphérique offrait un modèle expérimental fascinant pour dissocier les structures cérébrales régulatrices de l’effort cognitif de celles responsables du tonus autonome corporel.

5. Développement historique

La synthèse initiale de la pémoline remonte à 1913, lorsqu’elle fut préparée pour la première fois dans des laboratoires allemands par les chimistes Arthur Einhorn et Boris Hamburger. Cependant, pendant plusieurs décennies, le composé demeura une simple curiosité chimique, dépourvue de toute application thérapeutique documentée, en l’absence de criblage pharmacologique approfondi sur les modèles animaux de l’époque.

Ce n’est qu’au cours des années 1950 que des chercheurs européens, notamment dans les laboratoires de l’entreprise C. H. Boehringer Sohn, redécouvrirent la substance et mirent en évidence ses puissantes propriétés stimulantes sur le système nerveux central. Durant les années 1960, plusieurs équipes de recherche clinique s’intéressèrent à la pémoline en tant qu’agent nootrope potentiel, tentant de démontrer qu’elle pouvait stimuler la synthèse de l’acide ribonucléique (ARN) cérébral et faciliter les processus d’apprentissage et de mémorisation, bien que ces hypothèses initiales sur l’ARN aient été infirmées par la suite.

La consécration clinique du médicament intervint en 1975, lorsque la Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis approuva officiellement le Cylert développé par Abbott Laboratories pour le traitement du dysfonctionnement cérébral minime chez l’enfant, l’entité nosologique qui allait devenir le trouble du déficit de l’attention. Classé au tableau IV des substances contrôlées (Schedule IV), le Cylert présentait un cadre réglementaire beaucoup plus souple que le méthylphénidate ou les dérivés d’amphétamine (classés au tableau II), précisément en raison de son faible potentiel addictogène et de sa propension minimale à l’euphorie récréative.

Le déclin du Cylert s’amorça dans la seconde moitié des années 1990. Bien que des cas sporadiques de toxicité hépatique aient été signalés dès les premières années de commercialisation, l’accumulation de rapports d’hépatites fulminantes pédiatriques entraînant le décès ou la transplantation hépatique en urgence contraignit la FDA à émettre un avertissement strict de sécurité (Black Box Warning) en 1999. Malgré l’obligation d’un suivi bimensuel des enzymes hépatiques, les accidents hépatotoxiques persistèrent en raison de leur nature idiosyncrasique imprévisible. En mai 2005, la FDA révoqua l’approbation du Cylert, entraînant l’arrêt de sa fabrication et sa disparition graduelle de l’ensemble de la pharmacopée mondiale.

6. Fondements théoriques et pharmacologiques

Sur le plan de la dynamique pharmacologique, le Cylert s’inscrit au carrefour de la neurobiologie de la vigilance et de la théorie dopaminergique du contrôle attentionnel. La régulation des fonctions cognitives supérieures par le cortex préfrontal est modélisée par une courbe en U inversé selon la loi de Yerkes-Dodson : un déficit en catécholamines entraîne distraction, impulsivité et désorganisation motrice, tandis qu’un excès conduit à la stéréotypie, à l’anxiété et à la rigidité comportementale.

La pémoline intervient en augmentant la signalisation dopaminergique tonique. Les études neurochimiques ont révélé que le Cylert n’exerce qu’un impact très modéré sur le système noradrénergique, contrairement aux amphétamines qui favorisent la libération massive de noradrénaline à partir des terminaisons nerveuses post-ganglionnaires sympathiques. Cette spécificité relative explique pourquoi le Cylert modulait principalement les circuits striato-corticaux sans induire de stimulation cardiovasculaire marquée à l’état de repos.

Du point de vue pharmacocinétique, le Cylert se distingue par une absorption digestive lente mais complète. Sa demi-vie plasmatique moyenne oscille entre 11 et 13 heures chez l’adulte, et se révèle légèrement plus courte chez l’enfant (environ 7 à 9 heures). Contrairement au méthylphénidate à libération immédiate qui imposait de multiples prises quotidiennes pendant le temps scolaire, la pémoline autorisait un schéma posologique commode d’une seule prise matinale.

Le métabolisme de la pémoline s’opère majoritairement par voie hépatique. Environ 50 % de la dose administrée est éliminée sous forme inchangée par voie rénale, tandis que le reste subit une biotransformation hépatique complexe passant par des processus d’oxydation et de conjugaison, produisant des métabolites tels que la pémoline dione, l’acide mandélique et divers dérivés conjugués. C’est précisément au niveau de cette cascade métabolique intrahépatique que se situerait la formation d’intermédiaires réactifs toxiques responsables des lésions nécrotiques cellulaires.

7. Composants clés, formes et caractéristiques

La présentation et les spécifications galéniques du Cylert répondaient à des normes standardisées de fabrication pharmaceutique destinées à faciliter son usage pédiatrique et psychiatrique :

  • Principe actif : Pémoline pure (2-amino-5-phényl-1,3-oxazol-4-one), se présentant sous la forme d’une poudre cristalline blanche, inodore et très peu soluble dans l’eau mais soluble dans les solvants organiques et les acides dilués.
  • Dosages commerciaux courants : Comprimés oraux dosés à 18,75 mg, 37,5 mg et 75 mg de pémoline, facilitant une titration graduelle de la dose journalière.
  • Formulation à croquer : Mise sur le marché de comprimés à croquer dosés à 37,5 mg, spécifiquement conçus pour les jeunes enfants éprouvant des difficultés de déglutition vis-à-vis des formes solides classiques.
  • Excipients standards : Présence de lactose monohydraté, d’amidon de maïs, de stéarate de magnésium, de talc et de divers colorants certifiés (notamment l’oxyde de fer jaune pour certains dosages spécifiques).
  • Classification réglementaire internationale : Inscrit au tableau IV de la Convention sur les substances psychotropes de 1971 de l’ONU, reflétant un risque de pharmacodépendance modéré comparativement aux psychostimulants majeurs de l’époque.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer la réalité de la pratique clinique au cours des années 1980 et 1990, considérons le profil typique d’un jeune patient de huit ans présentant un TDAH de forme combinée sévère. Face à l’échec ou aux effets indésirables marqués du méthylphénidate — qui provoquait chez lui une anorexie diurne sévère, un rebond anxieux majeur en fin d’après-midi et des insomnies d’endormissement rebelles —, le pédopsychiatre optait pour une substitution par le Cylert. Introduit à raison de 18,75 mg par jour puis augmenté graduellement à 56,25 mg, le traitement ne montrait aucun effet visible durant les dix premiers jours. Cependant, à la troisième semaine, les enseignants rapportaient une nette diminution de l’agitation motrice et une capacité prolongée à achever les exercices scolaires, sans altération de l’appétit ni syndrome de sevrage crépusculaire.

À l’inverse, l’histoire clinique du Cylert est tragiquement illustrée par des cas documentés d’hépatotoxicité aiguë. Un adolescent de quatorze ans, traité depuis six mois avec succès pour une narcolepsie réfractaire, consultait son médecin généraliste pour une asthénie inhabituelle, un ictère conjonctival discret et des nausées d’apparition récente. Les analyses sériques mettaient immédiatement en évidence une élévation catastrophique des transaminases (ALAT et ASAT dépassant cinquante fois la limite supérieure de la normale) et une altération sévère du taux de prothrombine, témoignant d’une nécrose hépatique massive. Malgré l’arrêt instantané du Cylert et un transfert prioritaire dans un centre de transplantation hépatique, l’encéphalopathie hépatique progressait fulguramment, nécessitant une greffe hépatique d’extrême urgence.

Ces deux cas antithétiques résument l’aporie du Cylert : une efficacité clinique incontestable sur le plan cognitif doublée d’un profil neurovégétatif favorable, mais neutralisée par une épée de Damoclès biologique imprévisible et létale.

9. Mesure, surveillance et évaluation clinique

Durant la phase d’utilisation médicale courante du Cylert, l’évaluation des effets thérapeutiques s’appuyait sur des échelles standardisées de psychométrie clinique et de psychologie du développement :

Les cliniciens utilisaient de façon systématique les échelles d’évaluation comportementale de Conners (remplies par les parents et le corps enseignant) afin de quantifier les trajectoires d’amélioration sur les sous-dimensions d’inattention, d’hyperactivité et d’impulsivité. En laboratoire neuropsychologique, des outils informatisés comme le Continuous Performance Test (CPT) permettaient de mesurer objectivement la réduction des erreurs d’omission (reflétant le déficit de vigilance) et des erreurs de commission (mesurant le déficit d’inhibition comportementale).

Néanmoins, le pan le plus déterminant de l’évaluation clinique devint, à partir de la fin des années 1990, le monitoring biologique rigoureux de la fonction hépatique. Les directives de la Food and Drug Administration imposaient un dosage systématique des transaminases sériques (ALAT/TGP et ASAT/TGO) avant l’instauration du traitement, puis une surveillance impérative toutes les deux semaines. Tout dépassement de deux fois la limite supérieure de la normale imposait l’arrêt immédiat et définitif de la molécule.

Cependant, les études épidémiologiques ultérieures ont démontré l’inefficacité fondamentale de cette surveillance biologique rapprochée : les cas d’atteinte hépatique survenaient souvent de manière explosive et suraiguë entre deux prises de sang espacées de quinze jours, soulignant l’impossibilité d’anticiper la défaillance hépatique par un simple suivi enzymatique de routine.

10. Applications cliniques et portée pratique

Avant son retrait réglementaire, le champ d’application du Cylert recouvrait plusieurs indications neuropsychiatriques bien délimitées :

Dans le domaine de la pédopsychiatrie, le TDAH constituait sa principale indication formelle. Le Cylert était particulièrement préconisé pour les enfants scolarisés chez qui les formes galéniques classiques de méthylphénidate à libération courte engendraient des ruptures d’attention en milieu de journée ou pour lesquels la stigmatisation liée à la prise de comprimés à l’infirmerie scolaire constituait un obstacle majeur à l’observance thérapeutique.

En neurologie de l’adulte, la pémoline était prescrite comme traitement d’appoint de la narcolepsie et de l’hypersomnie idiopathique. Sa capacité à induire un état de veille prolongé sans provoquer les palpitations, la nervosité périphérique ou les tremblements fréquents associés aux fortes doses de caféine ou d’amphétamines en faisait une option de choix pour maintenir la sécurité des patients lors de la conduite automobile ou de l’activité professionnelle.

Des recherches exploratoires avaient également positionné le Cylert comme un traitement potentiel de la fatigue chronique associée à des pathologies organiques chroniques, notamment dans le cadre de la sclérose en plaques et du syndrome d’immunodéficience acquise (VIH). Dans ces contextes palliatifs, l’amélioration de l’énergie subjective et la remobilisation volitionnelle offraient un soulagement appréciable, avant que les données toxicologiques ne viennent proscrire toute utilisation compassionnelle.

11. Recherche empirique et données probantes

Le corpus scientifique relatif au Cylert a été abondamment documenté entre 1970 et 2005. Des études cliniques contrôlées randomisées en double aveugle contre placebo, menées notamment par des chercheurs de premier plan tels que C. Keith Conners ou Rachel Gittleman-Klein, ont confirmé de manière irréfutable l’efficacité de la pémoline dans la réduction des symptômes fondamentaux du TDAH chez l’enfant d’âge scolaire.

Les méta-analyses réalisées à l’époque montraient des tailles d’effet (exprimées en d de Cohen) situées entre 0,60 et 0,75 pour la pémoline, des valeurs statistiquement robustes bien que légèrement inférieures à celles du méthylphénidate (souvent comprises entre 0,80 et 1,0). Ces travaux soulignaient régulièrement le faible indice d’abus du produit : l’auto-administration chez les modèles primates et rongeurs demeurait négligeable comparée à celle de la cocaïne ou des amphétamines, confirmant l’absence d’activation brutale et massive du système de récompense dans le noyau accumbens.

Cependant, les données probantes ont basculé de manière décisive lors des enquêtes de pharmacovigilance rétrospectives coordonnées par la FDA. Les registres épidémiologiques ont établi que le taux d’insuffisance hépatique aiguë chez les patients traités par pémoline était environ 4 à 17 fois supérieur au taux d’incidence observé dans la population générale non exposée. Ces résultats ont scellé le destin de la molécule en montrant que son rapport bénéfice/risque était devenu indéfendable au regard des alternatives thérapeutiques disponibles, dont les risques létaux étaient quasi inexistants.

12. Considérations culturelles et internationales

La perception et l’usage du Cylert ont considérablement varié selon les zones géographiques et les époques. Aux États-Unis, où le diagnostic de trouble de l’attention chez l’enfant a connu une expansion rapide dès les années 1970 et 1980, le Cylert a bénéficié d’une popularité substantielle liée à son statut d’agent moins contraignant sur le plan médico-légal que les substances du tableau II, lesquelles imposaient des ordonnances sécurisées non renouvelables.

En Europe occidentale, et singulièrement en France, l’accueil réservé à la pémoline fut beaucoup plus timoré. La pédopsychiatrie d’inspiration psychanalytique et psychopathologique française s’est longtemps montrée réticente à l’égard de la médication des troubles du comportement de l’enfant, privilégiant les interventions psychothérapeutiques et éducatives. En conséquence, l’usage de la pémoline y est resté très marginal, cantonné à quelques services spécialisés de neurologie du sommeil, limitant de facto le nombre d’accidents hépatotoxiques recensés sur le territoire français.

Au Japon et dans certains pays d’Asie de l’Est, la pémoline a été commercialisée sous diverses marques (telles que le Betanamin) avec une orientation thérapeutique préférentielle vers la fatigue mentale, la neurasthénie et les troubles dépressifs mineurs de l’adulte, illustrant la plasticité transculturelle des indications de psychotropes stimulants en fonction des normes sociétales du travail et du rendement cognitif.

13. Critiques, controverses et limites toxicologiques

La controverse centrale entourant le Cylert ne concerne aucunement son efficacité psychotrope, mais réside dans la gestion de son signal de toxicité hépatique par les agences régulatrices et l’industrie pharmaceutique. Plusieurs associations de consommateurs et de chercheurs, notamment le groupe de pression américain Public Citizen’s Health Research Group dirigé par le Dr Sidney Wolfe, ont vigoureusement reproché à la FDA d’avoir tardé plus de huit ans entre la confirmation des premiers signaux d’alarme graves en 1996 et le retrait effectif du médicament en 2005.

Sur le plan mécanistique, l’hépatotoxicité de la pémoline demeure un modèle de toxicité idiosyncrasique, c’est-à-dire non directement corrélée à la dose ingérée et survenant chez des individus génétiquement ou immunologiquement prédisposés. Deux théories prédominent dans la littérature biomédicale contemporaine :

  • L’hypothèse métabolique toxique : Une défaillance génétique dans les voies d’élimination de la pémoline conduirait à l’accumulation d’un métabolite réactif électrophile (souvent identifié comme un dérivé de la dione), capable de se lier de manière covalente aux protéines macromoléculaires hépatocytaires et d’induire une nécrose cellulaire directe par stress oxydatif sévère.
  • L’hypothèse immuno-allergique : Le métabolite réactif agirait comme un haptène se fixant aux membranes des hépatocytes, déclenchant une réponse immunitaire à médiation lymphocytaire T destructrice contre le parenchyme hépatique, mimant une hépatite auto-immune fulminante d’évolution foudroyante.

L’absence de marqueurs prédictifs fiables et la rapidité d’évolution de la cytolyse ont transformé la prescription du Cylert en une pratique clinique éthiquement insoutenable face au principe de non-malfaisance (primum non nocere), précipitant sa chute définitive de l’arsenal thérapeutique.

14. Termes associés et distinctions différentielles

Pour situer avec précision la place du Cylert dans le paysage psychopharmacologique, il importe de le confronter aux agents thérapeutiques comparables ou contemporains :

  • Méthylphénidate (Ritaline, Concerta) : Inhibiteur puissant de la recapture de la dopamine et de la noradrénaline. Contrairement au Cylert, son entrée en action est immédiate, sa demi-vie est courte et il ne présente aucune hépatotoxicité idiosyncrasique significative, ce qui en fait la référence thérapeutique internationale de première intention.
  • Dexamphétamine et sels d’amphétamines mixtes (Adderall) : Stimulants purs provoquant une libération massive de catécholamines cytosoliques. Ils induisent un impact sympathomimétique périphérique (tachycardie, hypertension) et un risque d’abus et de dépendance incomparablement plus élevés que ceux du Cylert.
  • Modafinil (Provigil) : Psychostimulant non amphétaminique moderne favorisant l’éveil par une modulation sélective de l’orexine/hypocrétine, du glutamate et du GABA en plus d’une faible action dopaminergique. Il a supplanté le Cylert dans le traitement de la narcolepsie grâce à un profil de sécurité hépatique nettement supérieur.
  • Atomoxétine (Strattera) : Inhibiteur non stimulant hautement sélectif de la recapture de la noradrénaline, employé dans le TDAH. Tout comme le Cylert, il demande plusieurs semaines pour faire preuve d’efficacité et ne présente aucun potentiel addictif, mais son mécanisme ne cible pas directement les transporteurs dopaminergiques striataux.

15. Synthèse et points clés

L’histoire du Cylert (pémoline) demeure l’un des cas d’école les plus remarquables de la médecine moderne, illustrant la complexité de l’évaluation pharmacologique sur le long terme :

  • Un stimulant singulier : Le Cylert augmentait la transmission dopaminergique sans engendrer les manifestations périphériques sympathomimétiques ni le potentiel addictif marqué des amphétamines traditionnelles.
  • Une efficacité décalée : Son mécanisme réclamait deux à quatre semaines de prise continue pour stabiliser les symptômes d’inattention et d’hyperactivité, une rareté pour un psychostimulant central.
  • Un profil toxicologique fatal : Le développement imprévisible d’hépatites fulminantes idiosyncrasiques chez l’enfant et l’adulte a annihilé son intérêt clinique.
  • Une défaillance de la surveillance biologique : L’inaptitude des bilans sanguins hépatiques bihebdomadaires à prévenir les nécroses aiguës a prouvé les limites de la pharmacovigilance passive.
  • Un retrait planétaire définitif : Retiré par la FDA en 2005 et radié des pharmacopées internationales, le Cylert appartient désormais au patrimoine historique de la neuropsychiatrie, offrant une leçon fondatrice sur la balance bénéfice/risque en santé mentale.

Références

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  • Food and Drug Administration. (2005). FDA alerts health care professionals to risk of liver failure associated with Cylert (pemoline) and generic equivalents. U.S. Food and Drug Administration Drug Safety Communication. https://www.fda.gov/drugs/drug-safety-and-availability
  • Gittelman-Klein, R., Klein, D. F., Katz, S., Saraf, K., & Pollack, E. (1976). Comparative effects of methylphenidate and thioridazine in hyperkinetic children: I. Clinical results. Archives of General Psychiatry, 33(10), 1217–1231. https://doi.org/10.1001/archpsyc.1976.01770100079008
  • Nehra, V., Mullick, F., Ishak, K. G., & Zimmerman, H. J. (1998). Pemoline-associated hepatic injury: An analysis of 39 cases reported to the Food and Drug Administration. Digestive Diseases and Sciences, 43(3), 635–640. https://doi.org/10.1023/a:1018861920786
  • Wilens, T. E., Spencer, T. J., Biederman, J., & Wozniak, J. (1995). A review of the pharmacotherapy of adults with attention deficit hyperactivity disorder. Journal of Clinical Psychopharmacology, 15(6), 408–426. https://doi.org/10.1097/00004714-199512000-00005

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 8). Cylert : Grandeur et déclin d’un psychostimulant. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cylert-pemoline-psychopharmacologie
Looti, Mohammed. “Cylert : Grandeur et déclin d’un psychostimulant.” Base de données de psychologie en français, 8 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cylert-pemoline-psychopharmacologie.
Looti, Mohammed. “Cylert : Grandeur et déclin d’un psychostimulant.” Base de données de psychologie en français. novembre 8, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cylert-pemoline-psychopharmacologie.