La perception acoustique ne constitue pas un simple enregistrement passif des vibrations mécaniques transmises par l’air, mais correspond à un processus complexe de transduction sensorielle et de traitement neural où la sensibilité varie drastiquement selon la fréquence spectrale. Au cœur de la psychoacoustique et de la psychophysique sensorielle se trouve la courbe d’audibilité, une fonction déterminante qui délimite la frontière entre le silence physiologique et l’émergence de la sensation sonore. Comprendre cette courbe permet d’élucider les mécanismes biomécaniques de l’oreille, l’architecture du système auditif périphérique et central, ainsi que les fondements des technologies audio modernes et du diagnostic audiologique.
Courbe d’audibilité
1. Définition concise
La courbe d’audibilité, ou courbe des seuils absolus d’audition, représente graphiquement le niveau minimal de pression acoustique (exprimé généralement en décibels SPL, Sound Pressure Level) nécessaire pour qu’un son pur d’une fréquence donnée soit perçu par l’oreille humaine dans des conditions d’écoute contrôlées. Elle définit la limite inférieure du champ auditif en fonction de la fréquence, s’étendant conventionnellement de 20 Hz à 20 000 Hz.
Sur le plan psychophysique, ce seuil d’audibilité n’est pas une barrière rigide mais une limite probabiliste, correspondant généralement au niveau sonore auquel un stimulus est détecté avec une probabilité théorique de 50 % lors d’essais répétés. La morphologie caractéristique de cette courbe, en forme de « U » asymétrique ou de cuvette, met en évidence une sensibilité maximale de l’audition humaine dans la bande de fréquences comprise entre 1 000 Hz et 4 000 Hz, zone où l’énergie nécessaire pour provoquer une perception est minimale.
Associée à la courbe du seuil de douleur ou d’inconfort auditif (située aux alentours de 120 à 130 dB SPL), la courbe d’audibilité délimite ce que les spécialistes nomment l’aire d’audibilité ou champ auditif dynamique de l’être humain, espace fonctionnel au sein duquel s’organisent l’analyse des paysages sonores, la compréhension du langage articulé et l’appréciation musicale.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’expression « courbe d’audibilité » dérive du croisement de vocables issus du latin classique et médiéval, adaptés au vocabulaire scientifique des sciences physiques et sensorielles du XIXe et du XXe siècle. Le substantif « courbe » tire son origine du latin curvus, qui signifie « plié, courbé, infléchi », désignant en géométrie et en analyse de données la représentation spatiale continue d’une relation fonctionnelle entre deux variables.
Le terme « audibilité » est forgé à partir du latin audibilis (« qui peut être entendu »), lui-même dérivé du verbe fondamental audire, signifiant « entendre, écouter, percevoir par l’ouïe ». Le suffixe « -ité » confère au terme un caractère abstrait désignant la qualité, l’état ou la condition de ce qui est perceptible par l’oreille.
Dans la littérature scientifique internationale, la notion a été formalisée initialement en langue anglaise sous les expressions audibility curve, threshold curve of hearing ou minimum audible field/pressure (MAF/MAP), avant d’être intégrée dans le lexique francophone de l’acoustique physiologique par des précurseurs tels que René Chocholle et les chercheurs en physiologie sensorielle de l’après-guerre.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’expression se transcrit en français standard par [kuʁb d‿odibilite]. Il s’agit d’un syntagme nominal féminin singulier constitué du substantif recteur « courbe », de la préposition élidée « d’ », et du complément du nom « audibilité ».
Au pluriel, l’expression devient « les courbes d’audibilité » ([le kuʁb d‿odibilite]), employée notamment lorsqu’on compare les profils d’individus d’âges différents, des espèces animales distinctes, ou encore les variations méthodologiques associées à divers protocoles de mesure audiométrique. Dans l’usage académique, elle apparaît fréquemment associée à des déterminants qualificatifs : courbe d’audibilité absolue, minimale, binaurale ou monaurale.
4. Explication conceptuelle détaillée
La courbe d’audibilité illustre l’un des principes cardinaux de la physiologie sensorielle : la non-linéarité fondamentale du système perceptif humain. L’oreille n’est pas un microphone plat affichant un gain uniforme à travers tout le spectre vibratoire ; elle constitue un filtre dynamique hautement sélectif façonné par des millions d’années d’évolution biologique. Aux fréquences extrêmement basses (en deçà de 100 Hz), l’efficacité de transduction mécano-acoustique s’effondre, exigeant des pressions acoustiques très élevées (pouvant dépasser 60 à 80 dB SPL à 30 Hz) pour franchir le seuil d’éveil perceptif. De manière symétrique, au-delà de 12 000 Hz, le seuil s’élève de façon exponentielle jusqu’à atteindre une inaudibilité totale vers 16 000 à 20 000 Hz chez l’adulte moyen.
Cette morphologie particulière résulte d’un ensemble de facteurs anatomiques et biomécaniques en cascade :
- L’amplification par résonance acoustique périphérique : Le pavillon auriculaire et le conduit auditif externe se comportent comme un résonateur acoustique ouvert à une extrémité, générant un gain de pression naturel de 15 à 20 dB centré autour de 2 500 à 3 500 Hz.
- L’adaptation d’impédance de l’oreille moyenne : La chaîne ossiculaire (marteau, enclume, étrier) assure le transfert optimal de l’énergie des vibrations aériennes vers le milieu liquidien de l’oreille interne (périlymphe de la cochlée), maximisant l’efficacité énergétique dans les fréquences moyennes.
- La biomécanique cochléaire et l’amplification active : La membrane basilaire présente une rigidité décroissante de la base vers l’apex. Les cellules ciliées externes opèrent une rétroaction électromécanique active (électromotilité dépendante de la protéine prestine), amplifiant les mouvements minimaux de la membrane basilaire pour les sons d’intensité proche du seuil, particulièrement dans les fréquences clés de la communication vocale.
Sur le plan psychologique, la courbe d’audibilité trace la démarcation opérationnelle entre le bruit subconscient (incluant le bruit propre thermique du système auditif et les bruits vasculaires corporels) et le signal conscient. Dès lors qu’un stimulus franchit cette courbe, il acquiert un potentiel sémiotique : il peut être traité comme une source d’alerte, une unité linguistique ou un élément de texture esthétique.
Il convient également de souligner la distinction opérée entre les conditions d’écoute : le seuil mesuré en champ libre (Minimum Audible Field, MAF) tient compte des diffractions causées par la tête et le torse, tandis que le seuil mesuré sous casque (Minimum Audible Pressure, MAP) évalue la pression acoustique effective délivrée à l’entrée de la membrane tympanique. Ces deux conditions génèrent des courbes aux profils très proches mais décalées de quelques décibels en raison des propriétés acoustiques des cavités fermées.
5. Évolution historique
La formalisation empirique de la courbe d’audibilité s’inscrit dans l’histoire de la psychophysique et des télécommunications au tournant du XIXe et du XXe siècle. Dès les années 1860, Gustav Fechner et Hermann von Helmholtz jettent les bases de l’acoustique physiologique, mais les limitations des générateurs mécaniques (diapasons, sirènes) interdisent alors une quantification rigoureuse de la pression sonore absolue.
L’essor des technologies électroacoustiques au cours des années 1920 transforme radicalement ce champ de recherche. Au sein des laboratoires Bell (Bell Telephone Laboratories), des ingénieurs et physiciens cherchent à optimiser les réseaux téléphoniques en identifiant la bande passante et l’énergie nécessaires à la transmission intelligible de la voix. En 1933, Harvey Fletcher et Wilden A. Munson publient leur étude séminale établissant les premières courbes d’égalisation de la sonie et identifiant avec une précision inédite la courbe d’audibilité absolue chez des sujets normo-entendants.
Dans les décennies qui suivent, ces travaux sont réévalués et affinés. En 1956, D. W. Robinson et R. S. Dadson mènent une vaste campagne d’expérimentation au National Physical Laboratory britannique, aboutissant à des mesures standardisées qui supplantent partiellement les données de Fletcher et Munson. Ces travaux mènent à l’adoption des normes internationales de l’Organisation internationale de normalisation (ISO), culminant dans la norme ISO 226, périodiquement révisée (notamment en 2003) pour intégrer les résultats d’études psychoacoustiques internationales multi-sites.
6. Fondements théoriques
La courbe d’audibilité s’appuie sur plusieurs cadres théoriques majeurs en psychologie expérimentale et en neurobiologie sensorielle. Le modèle classique de Gustav Fechner postulait l’existence d’un « seuil absolu » déterministe sous lequel l’énergie physique n’engendre aucun flux nerveux conscient. Cependant, la psychophysique contemporaine interprète ce phénomène à travers le prisme de la théorie de la détection du signal (TDS) développée par David Green et John Swets.
Selon la TDS, l’organisme traite en permanence un mélange de signal externe et de bruit neural spontané (le taux de décharge basal des fibres du nerf auditif). La courbe d’audibilité ne représente pas une barrière physico-chimique infranchissable, mais la valeur du stimulus pour laquelle la distribution statistique [Signal + Bruit] devient discriminable de la distribution [Bruit seul] avec un indice de sensibilité (d’) suffisant, compte tenu du critère de décision (bêta) adopté par le sujet observant.
Un autre pilier théorique réside dans la tonotopie et la théorie du lieu (place theory), initiée par Helmholtz et prouvée expérimentalement par Georg von Békésy (ce qui lui valut le prix Nobel en 1961). Chaque fréquence active préférentiellement une région distincte de l’épithélium sensoriel cochléaire. La sensibilité accrue observée sur la courbe d’audibilité entre 1 et 4 kHz découle non seulement de l’adaptation mécanique périphérique, mais aussi d’une surreprésentation relative du contingent de neurones afférents primaires dévolus au décodage de cet intervalle de fréquences, crucial pour l’espèce humaine.
Enfin, la notion de « bandes critiques », théorisée par Eberhard Zwicker, explicite la manière dont le système auditif filtre l’énergie acoustique en canaux sélectifs de fréquence. Le seuil absolu mesuré par la courbe d’audibilité reflète l’intégration énergétique minimale au sein du filtre auditif le plus sensible centré sur la fréquence testée.
7. Composantes clés, types et dimensions
Pour appréhender la courbe d’audibilité dans sa complexité opératoire, il convient d’en décomposer les composantes et les variantes métrologiques :
- Seuil minimal en champ libre (MAF – Minimum Audible Field) : Mesure binaurale effectuée en chambre anéchoïque à l’aide d’un haut-parleur distant, le sujet faisant face à la source. Cette courbe incorpore les effets acoustiques naturels de diffraction du corps humain, de la tête et des pavillons.
- Pression minimale d’audibilité (MAP – Minimum Audible Pressure) : Mesure généralement monaurale réalisée à l’aide d’écouteurs circum-auriculaires ou intra-auriculaires, avec une mesure de la pression acoustique effective au niveau de la membrane tympanique au moyen d’un microphone sonde.
- Dimension spectrale (Fréquence en Hertz) : L’axe horizontal des abscisses est traditionnellement étalonné selon une échelle logarithmique s’étendant de 20 Hz à 20 000 Hz, reflétant l’organisation tonotopique logarithmique de l’oreille interne.
- Dimension d’intensité (Pression en dB SPL) : L’axe vertical des ordonnées quantifie le niveau physique de pression par rapport à une pression de référence standardisée de 20 micropascals (20 µPa), niveau correspondant approximativement au seuil de détection moyen à 1 000 Hz.
- Dynamique auditive opérationnelle : Écart d’amplitude compris entre la courbe d’audibilité absolue et la courbe supérieure marquant le début de la douleur ou des altérations tissulaires cochléaires (environ 120-130 dB SPL).
8. Exemples et cas illustratifs
L’observation concrète des propriétés de la courbe d’audibilité s’illustre à travers divers phénomènes perceptifs quotidiens et situations cliniques :
La résonance de la parole : Dans une salle calme, un chuchotement prononcé à 3 000 Hz d’une intensité de 20 dB SPL est parfaitement audible et intelligible. En revanche, un bruit sourd de ventilation mécanique émis à 50 Hz avec la même intensité physique (20 dB SPL) se situe bien en deçà du seuil d’audibilité de l’oreille humaine et demeure totalement inaudible. Il faudrait élever son niveau au-delà de 45 ou 50 dB SPL pour qu’il commence à être discerné.
Le phénomène de presbyacousie : Chez un individu de 70 ans présentant un vieillissement physiologique du système auditif, le tracé de la courbe d’audibilité subit une élévation dramatique dans la région des hautes fréquences. Alors que son seuil à 500 Hz demeure quasi identique à celui d’un adulte jeune (autour de 5 à 10 dB SPL), son seuil à 8 000 Hz peut glisser jusqu’à 60 ou 70 dB SPL. L’individu n’entend plus le chant des oiseaux ni le tintement des clés, illustrant un écrasement progressif de son champ auditif.
Le creux acoustique traumatique : À la suite d’une exposition répétée ou brutale à des niveaux sonores industriels ou musicaux excessifs sans protection, la courbe d’audibilité d’un patient révèle fréquemment une encoche pathologique ou un scotome auditif ciblé entre 3 000 et 4 000 Hz (l’encoche acoustique typique à 4 kHz). Cette région correspond précisément à la zone de sensibilité maximale de la courbe d’audibilité naturelle, où les contraintes mécaniques sur les cellules ciliées de la cochlée sont les plus violentes.
9. Mesure et évaluation psychophysique
La cartographie de la courbe d’audibilité repose sur des méthodes standardisées issues de l’audiométrie clinique et des protocoles de psychophysique expérimentale. Ces méthodes visent à neutraliser les biais subjectifs du participant pour isoler la sensibilité sensorielle pure.
Trois méthodologies psychophysiques classiques, originellement décrites par Fechner, sont couramment employées :
- La méthode des limites : L’expérimentateur présente des sons d’une fréquence définie dont l’intensité varie par paliers discrets ascendants (du silence vers l’audibilité) ou descendants (de l’audible vers l’inaudible). Le seuil correspond à la moyenne des valeurs d’inversion perceptuelle.
- La méthode des stimuli constants : Un jeu d’intensités prédéterminées autour du seuil présumé est présenté dans un ordre aléatoire un grand nombre de fois. La courbe d’audibilité est dérivée à partir de la fonction psychométrique calculant la proportion de détections positives pour chaque niveau.
- La méthode d’ajustement (audiométrie de Békésy) : Le sujet contrôle directement un atténuateur continu en maintenant un bouton pressé tant qu’il perçoit le son et en le relâchant dès que le son disparaît, pendant que la fréquence balaie lentement tout le spectre audible.
En pratique clinique audiologique courante, les résultats ne sont pas reportés sur la courbe d’audibilité physique absolue (en dB SPL), mais sur un audiogramme standardisé exprimé en dB HL (Hearing Level). Le niveau 0 dB HL correspond conventionnellement à la normalisation de la courbe d’audibilité moyenne d’une population jeune et saine ; tout décalage positif sur l’audiogramme traduit une perte auditive par rapport à la courbe d’audibilité de référence.
10. Applications et pertinence pratique
L’exploitation de la courbe d’audibilité dépasse largement le cadre des laboratoires de physiologie et conditionne de nombreux secteurs industriels et sociétaux :
Ingénierie audio et compression numérique : Les algorithmes de compression avec perte comme le MP3 ou l’AAC exploitent directement la courbe d’audibilité combinée aux lois du masquage fréquentiel psychoacoustique. Tout composant spectral dont le niveau résiduel se situe sous la courbe d’audibilité absolue est mathématiquement éliminé du fichier, ce qui permet une réduction massive de la taille des données sans dégradation perceptible de la qualité subjective.
Correction auditive et audio-prothèse : Les aides auditives numériques contemporaines ajustent leur gain fréquentiel sélectif en fonction de l’écart mesuré entre la courbe d’audibilité résiduelle du patient malentendant et la courbe de référence normo-entendante. L’amplification est modulée dynamiquement pour réintroduire les signaux de parole au sein du champ audible tout en évitant d’atteindre le seuil de saturation douloureuse.
Ergonomie acoustique et bruit environnemental : La législation relative aux nuisances sonores et à la protection au travail s’appuie sur des filtres de pondération (tels que la pondération A ou dB(A)). Ce filtre correspond à une inversion géométrique approchée de la courbe d’audibilité (et des courbes isosoniques de faible niveau), atténuant fortement les basses fréquences pour refléter fidèlement l’énergie réellement perçue par l’organisme humain plutôt que l’énergie physique brute mesurée par un sonomètre linéaire.
11. Recherches et preuves empiriques
Depuis les mesures historiques des années 1930, la recherche scientifique a continué d’approfondir les bases génétiques, cellulaires et neurales de la courbe d’audibilité. Les travaux sur les émissions otoacoustiques (EOA), découvertes par David Kemp en 1978, ont fourni la preuve empirique indiscutable que la haute sensibilité observée dans la cuvette centrale de la courbe dépend directement du métabolisme des cellules ciliées externes. Lorsque ces cellules sont endommagées expérimentalement par des agents ototoxiques (comme le cisplatine ou les aminoglycosides), la courbe d’audibilité s’aplatit et le seuil remonte uniformément de 40 à 50 dB dans la zone de sensibilité maximale.
Des études contemporaines menées sous la direction de Kenji Kurakata et Tatsuya Suzuki au Japon dans les années 2000 ont conduit à la révision de la norme ISO 226:2003. Leurs données empiriques, recueillies sur de vastes cohortes et utilisant des techniques acoustiques de pointe, ont démontré que les anciennes courbes de Robinson et Dadson sous-estimaient la sensibilité de l’oreille dans les très basses fréquences tout en surestimant légèrement certains seuils dans la zone des 4 000 Hz.
Par ailleurs, les travaux en neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf et magnétoencéphalographie) démontrent que la courbe d’audibilité périphérique est relayée fidèlement le long des relais du tronc cérébral (noyaux cochléaires, colliculus inférieur) jusqu’au cortex auditif primaire (aire 41 de Brodmann), confirmant que l’architecture des filtres corticaux préserve la géométrie fondamentale dictée par la résonance et la biomécanique périphérique.
12. Considérations culturelles et contextuelles
Bien que la courbe d’audibilité repose sur des contraintes biomécaniques universelles propres à l’espèce *Homo sapiens*, des variations systématiques sont observées en fonction des environnements écologiques, des modes de vie et de l’exposition sociétale.
Dans les sociétés industrialisées occidentales, l’immersion continue dans un bruit de fond mécanique urbain entraîne une altération précoce et insidieuse de la sensibilité dans les hautes fréquences, souvent considérée à tort comme un vieillissement strictement biologique. À l’opposé, des études anthropologiques célèbres, telles que les recherches menées par Samuel Rosen auprès du peuple Mabaan au Soudan dans les années 1960, ont révélé que des populations vivant dans des environnements acoustiques extrêmement calmes préservaient des courbes d’audibilité remarquablement préservées jusque dans les âges les plus avancés, avec des seuils à 12 000 et 14 000 Hz nettement supérieurs à ceux d’Occidentaux du même âge.
Par ailleurs, la pratique musicale intensive ou l’exposition professionnelle à des contextes linguistiques spécifiques (comme les langues à tons nécessitant un traitement précis des micro-variations de hauteur) module l’attention auditive et le rapport signal/bruit cognitif, permettant à certains experts de détecter des signaux proches du seuil physique avec une régularité et une efficacité psychométrique supérieures à celles de sujets témoins non entraînés.
13. Critiques, controverses et limites
L’utilisation de la courbe d’audibilité conventionnelle suscite plusieurs réserves épistémologiques et méthodologiques au sein de la communauté scientifique :
La fiction de l’observateur moyen standardisé : La courbe d’audibilité normative (telle qu’établie par l’ISO) représente une moyenne géométrique lissée provenant d’échantillons d’individus rigoureusement sélectionnés, exempts de tout antécédent pathologique ou traumatique. Dans la réalité clinique, il existe une variabilité interindividuelle considérable : deux individus considérés comme « normo-entendants » peuvent présenter des écarts de seuil naturel atteignant 10 à 15 dB à certaines fréquences en raison de variations anatomiques de leur conduit auditif externe.
Le biais du stimulus simplifié : La courbe d’audibilité est traditionnellement déterminée à l’aide de sons purs continus émis dans un silence absolu. Or, le système auditif naturel a évolué pour décoder des environnements dynamiques, complexes et polyphoniques. Un seuil absolu mesuré au son pur ne prédit pas nécessairement l’efficacité avec laquelle un individu parviendra à extraire un signal complexe dans du bruit (« effet cocktail party »), phénomène qui implique des mécanismes d’inhibition centrale non mesurés par la courbe d’audibilité simple.
La problématique de l’atteinte synaptique invisible (Hidden Hearing Loss) : Des recherches récentes en neuropathologie auditive menées par Charles Liberman ont révélé que des traumatismes sonores modérés peuvent détruire irréversiblement une proportion significative des synapses entre cellules ciliées internes et fibres auditives (synaptopathie cochléaire) sans que la courbe d’audibilité classique ne soit modifiée d’un seul décibel. La courbe d’audibilité peut ainsi demeurer parfaitement « normale » alors même que la qualité du codage neural de l’intensité et de la structure temporelle fine est substantiellement dégradée.
14. Termes associés et distinctions conceptuelles
Pour éviter toute ambiguïté terminologique, il importe de distinguer précisément la courbe d’audibilité d’autres concepts acoustiques voisins :
- Courbe d’audibilité vs Courbe isosonique : La courbe d’audibilité est la courbe isosonique minimale (correspondant au niveau de sonie de 0 phon). Les courbes isosoniques supérieures décrivent la relation pression/fréquence pour des niveaux de sonie supraliminaires constants (par exemple 20, 40 ou 80 phons) et ont tendance à s’aplatir à mesure que l’intensité augmente.
- Courbe d’audibilité vs Audiogramme : La courbe d’audibilité physique s’exprime en pression absolue (dB SPL) et forme une cuvette incurvée vers le bas. L’audiogramme clinique médical inverse conventionnellement la direction graphique et normalise la courbe d’audibilité moyenne à 0 dB HL pour toutes les fréquences ; une ligne droite horizontale représente donc l’audition moyenne normale.
- Seuil absolu vs Seuil différentiel : La courbe d’audibilité quantifie le seuil absolu (détection d’une présence sonore). Le seuil différentiel (loi de Weber-Fechner) mesure l’écart minimal d’intensité (ΔI) ou de fréquence (ΔF) nécessaire pour percevoir une différence entre deux sons déjà audibles.
- Aire d’audibilité : Domaine bidimensionnel (intensité/fréquence) circonscrit entre la courbe inférieure d’audibilité minimale et la courbe supérieure du seuil de douleur ou de sensation tactile/vestibulaire.
15. Résumé et points clés
La courbe d’audibilité demeure le modèle de référence fondamental pour décrire les capacités de sensibilité du système auditif humain face au spectre acoustique :
- Elle décrit le niveau de pression acoustique minimal (en dB SPL) requis pour qu’un son pur soit détecté, cartographié sur l’intervalle fréquentiel de 20 Hz à 20 000 Hz.
- Sa géométrie caractéristique en cuvette démontre une sensibilité optimale de l’oreille entre 1 000 Hz et 4 000 Hz, zone conditionnée par la résonance du conduit auditif et l’adaptation fonctionnelle à la voix humaine.
- Elle résulte d’un chaînage biomécanique précis unissant la diffraction crânienne, la résonance du conduit externe, la bascule ossiculaire de l’oreille moyenne et l’amplification active des cellules ciliées externes cochléaires.
- Historiquement mesurée par Fletcher et Munson, puis révisée par Robinson et Dadson et codifiée par la norme ISO 226, elle trouve des applications vitales dans l’audiométrie médicale, le développement de prothèses, les codecs de compression audio numérique (MP3/AAC) et la métrologie des bruits d’environnement.
- Elle constitue un seuil probabiliste et statistique, soumis à la variabilité interindividuelle, au vieillissement (presbyacousie) et à la vulnérabilité environnementale, tout en ne révélant pas certaines neuropathies auditives centrales ou synaptiques cachées.
Références
- Fletcher, H., & Munson, W. A. (1933). Loudness, its definition, measurement and calculation. The Journal of the Acoustical Society of America, 5(2), 82-108. https://doi.org/10.1121/1.1915637
- Green, D. M., & Swets, J. A. (1966). Signal detection theory and psychophysics. John Wiley & Sons.
- International Organization for Standardization. (2003). Acoustics — Normal equal-loudness-level contours (ISO Standard No. 226:2003). https://www.iso.org/standard/34222.html
- Moore, B. C. J. (2012). An introduction to the psychology of hearing (6th ed.). Emerald Group Publishing.
- Robinson, D. W., & Dadson, R. S. (1956). A re-determination of the equal-loudness relations for pure tones. British Journal of Applied Physics, 7(5), 166-181. https://doi.org/10.1088/0508-3443/7/5/302
- Zwicker, E., & Fastl, H. (1999). Psychoacoustics: Facts and models (2nd ed.). Springer-Verlag. https://doi.org/10.1007/978-3-642-60081-4