Face à la défaite ou à l’humiliation d’un collectif auquel nous appartenons, une impulsion psychologique quasi universelle nous pousse à reculer, à dissimuler nos allégeances et à proclamer silencieusement ou explicitement notre indépendance. Ce réflexe de préservation identitaire constitue l’essence même du CORFing (acronyme de l’anglais Cutting Off Reflected Failure), un mécanisme d’autoprotection par lequel les individus rompent délibérément ou inconsciemment leurs liens avec des entités en situation d’échec pour sauvegarder leur valeur sociale et leur propre estime de soi.
Le CORFing : La dissociation face à l’échec d’autrui
1. Définition concise
Le CORFing désigne une stratégie d’autorégulation et de gestion des impressions par laquelle une personne diminue, dissimule ou rompt psychologiquement et publiquement son association avec un groupe, une organisation ou un individu venant d’essuyer un revers cuisant ou de subir une dévalorisation sociale.
Dans la littérature en psychologie sociale, ce phénomène s’analyse comme un mécanisme de défense de l’ego agissant en miroir du BIRGing (Basking in Reflected Glory). Alors que le BIRGing consiste à s’approprier la gloire d’autrui sans y avoir contribué, le CORFing permet d’esquiver la contagion du stigmate ou de la défaite en désolidarisant son image publique et personnelle du groupe déchu.
Cette manœuvre comportementale et discursive se manifeste dans des contextes variés, allant du sport de haut niveau à l’arène politique, en passant par les organisations professionnelles. Elle met en lumière la porosité des frontières du soi et la façon dont les individus manipulent stratégiquement leurs appartenances sociales pour maximiser leurs gratifications symboliques tout en minimisant les coûts réputationnels.
2. Étymologie et origine linguistique
L’acronyme CORFing provient de l’expression anglaise Cutting Off Reflected Failure, traduisible littéralement en français par « couper l’échec réfléchi » ou, de manière plus académique, par « désengagement de l’échec par procuration » ou « dissociation de l’échec réfléchi ». Le verbe métaphorique to cut off renvoie à l’acte de trancher, d’interrompre brusquement une connexion ou de rompre des attaches relationnelles préexistantes.
Le qualificatif reflected (réfléchi) s’inspire directement du concept sociologique de « soi-miroir » (looking-glass self) forgé par Charles Horton Cooley au début du XXe siècle, soulignant que la perception que nous avons de nous-mêmes reflète le regard et les évaluations d’autrui. Enfin, le mot failure (échec, défaillance, défaite) ancre la pratique dans une dynamique de réaction négative face à une contre-performance avérée.
Introduit formellement dans le lexique de la psychologie scientifique au milieu des années 1980, le terme a été conçu comme un néologisme symétrique au concept pionnier formulé par Robert Cialdini une décennie plus tôt. Il s’est rapidement imposé dans les publications anglo-saxonnes et francophones spécialisées dans la psychologie du sport, la communication politique et le comportement organisationnel.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le mot se prononce couramment à la française sous la forme /kɔʁ.fiŋ/ (ou à l’anglo-saxonne /ˈkɔːrfɪŋ/). Dans le discours académique francophone, il est généralement employé comme un nom commun masculin invariable (le CORFing), bien qu’il dérive de la forme en participe présent et gérondif du verbe anglais to CORF.
Les chercheurs francophones utilisent fréquemment des formes verbales périphrastiques telles que « pratiquer le CORFing », « se distancier de l’échec collectif » ou « faire du désengagement symbolique ». Il n’existe pas de verbe français directement lexicalisé (des néologismes calqués comme *corfer* demeurent d’usage marginal et informel).
Dans la syntaxe scientifique, le terme fonctionne soit comme substantif autonome désignant le processus global (« le CORFing atténue la détresse émotionnelle »), soit comme modificateur nominal dans des syntagmes complexes (« une tactique de CORFing », « l’effet de CORFing »). Les auteurs lui adjoignent souvent des équivalents conceptuels français rigoureux, notamment « stratégie de dissociation identitaire » ou « évitement de l’échec par ricochet ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour comprendre le CORFing dans toute sa complexité, il convient d’analyser l’individu non pas comme une entité isolée, mais comme un être profondément inséré dans une constellation d’identités sociales. Selon les principes de la psychologie du soi, notre estime de soi globale est constamment alimentée ou menacée par les performances des groupes auxquels nous nous sentons affiliés. Dès lors qu’un groupe subit un échec public flagrant, cet événement négatif produit une onde de choc symbolique qui se propage vers chacun de ses membres. Le CORFing constitue l’opération cognitive, affective et comportementale par laquelle l’individu dresse un barrage protecteur face à cette contagion.
Au niveau cognitif, le processus implique une réévaluation immédiate de la saillance de l’appartenance groupale. L’individu réorganise mentalement la hiérarchie de ses identités : le groupe défaillant, autrefois central dans la définition de soi, est relégué à la périphérie, tandis que d’autres affiliations victorieuses ou neutres sont mises en avant. L’observateur ou le partisan en situation de CORFing modifie également ses attributions causales internes, attribuant la défaite exclusivement aux fautes tactiques des acteurs directs (« ils ont mal joué ») tout en s’excluant de toute responsabilité collective.
Sur le plan communicatif et linguistique, le CORFing se traduit par une rupture nette des pronoms et des marqueurs d’appartenance. Alors qu’après un triomphe l’usage du pronom inclusif « nous » prédomine (« nous avons remporté le match », « notre entreprise a décroché le contrat »), le revers entraîne une bascule vers la troisième personne plurielle distanciée (« ils se sont effondrés », « leur stratégie a échoué »). Cette transition lexicale permet d’ériger une frontière psychologique tangible entre le locuteur et le foyer de l’échec.
Enfin, les limites du CORFing dépendent étroitement de l’intensité de l’attachement préalable. Le CORFing n’est ni absolu ni accessible à tous avec la même facilité. Les individus dont l’identification initiale au collectif est faible à modérée abandonnent le navire avec une grande célérité. En revanche, les membres hautement identifiés, pour qui le groupe constitue un pilier existentiel fondamental, rencontrent des obstacles psychologiques considérables à la rupture, préférant souvent recourir à d’autres défenses cognitives plutôt qu’à une désolidarisation ouverte.
5. Évolution historique
L’histoire conceptuelle du CORFing s’enracine dans les recherches sur l’affiliation et la psychologie sociale menées dans les années 1970 aux États-Unis. En 1976, Robert Cialdini et ses collaborateurs publient une étude séminale démontrant que les étudiants universitaires arborent significativement plus de vêtements aux couleurs de leur université le lundi suivant une victoire de l’équipe de football américain que les lundis suivant une défaite. Cialdini baptise ce comportement Basking in Reflected Glory (BIRGing). Toutefois, la question symétrique restait ouverte : que font concrètement les supporters lorsque leur équipe subit une défaite cuisante ?
Il faut attendre 1986 pour que le psychologue Charles R. Snyder, accompagné de MaryAnne Lassegard et Carol E. Ford, formalise explicitement le concept de Cutting Off Reflected Failure dans un article fondateur publié au sein du Journal of Personality and Social Psychology. Snyder et son équipe mènent une série d’expériences en laboratoire manipulant artificiellement le succès ou l’échec d’un groupe expérimental lors d’une épreuve intellectuelle. Leurs observations révèlent que les participants assignés à un groupe ayant échoué refusent ostensiblement d’arborer les badges collectifs et manifestent une volonté marquée d’écourter leur visibilité aux côtés des autres membres défaits.
Durant les décennies 1990 et 2000, le concept gagne en profondeur grâce aux travaux de Daniel L. Wann et de ses collègues sur la psychologie des foules et des supporters sportifs. Wann introduit la variable modératrice cruciale du niveau d’identification à l’équipe (Team Identification), démontrant que le CORFing n’est pas une réaction monolithique mais un phénomène modulé par l’attachement affectif. À l’ère contemporaine et avec l’avènement du numérique, le concept s’est étendu à l’analyse des réseaux sociaux, où les utilisateurs suppriment instantanément leurs publications de soutien ou cessent de suivre des comptes d’organisations en crise réputationnelle.
6. Fondements théoriques
Le CORFing repose sur plusieurs théories majeures de la psychologie sociale moderne, au premier rang desquelles figure la théorie de l’identité sociale développée par Henri Tajfel et John Turner. Selon ce cadre, le concept de soi d’un individu dérive en grande partie de son appartenance à des catégories sociales signifiantes. Puisque chaque individu est animé d’un besoin fondamental de maintenir une identité sociale positive, la faillite d’un groupe d’appartenance constitue une menace directe pour l’intégrité du soi. Le CORFing représente alors une stratégie de mobilité sociale individuelle ou de désidentification sélective visant à préserver la positivité de l’identité.
Un deuxième pilier théorique réside dans les modèles de gestion des impressions (impression management) et d’autoprésentation (self-presentation), dont les fondations ont été posées par Erving Goffman et développées par Edward E. Jones et Barry Schlenker. Dans cette perspective théâtrale et stratégique de l’interaction humaine, le CORFing est une manœuvre d’assainissement de façade. L’individu cherche activement à prévenir les jugements dépréciatifs d’observateurs extérieurs qui pourraient, par un effet de halo inversé ou de contamination par association, lui imputer les faiblesses observées chez ses pairs.
En troisième lieu, le modèle du maintien de l’auto-évaluation (Self-Evaluation Maintenance ou SEM), proposé par Abraham Tesser, apporte un éclairage substantiel. Selon Tesser, nous régulons notre valeur personnelle soit par la comparaison sociale ascendante ou descendante, soit par le reflet des accomplissements de personnes proches. Lorsque la dimension en jeu n’est pas directement sous notre contrôle personnel mais relève du collectif, le reflet négatif de l’échec dégrade notre confort psychologique. Pour restaurer l’homéostasie affective, la solution la plus économique consiste à accroître la distance psychologique avec l’entité déficiente.
Enfin, la théorie de la dissonance cognitive de Leon Festinger permet d’analyser le tiraillement interne ressenti par le sujet. Soutenir un parti ou une organisation incompétente entre en contradiction flagrante avec la croyance que l’on possède un jugement éclairé et une compétence critique. Adopter une conduite de CORFing permet de résoudre rapidement cette dissonance en invalidant l’engagement initial : l’échec est disqualifié comme le produit d’un groupe auquel on prétend n’avoir jamais été intimement lié.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Le phénomène du CORFing se déploie à travers plusieurs dimensions interconnectées, touchant aux domaines verbal, vestimentaire, spatial, comportemental et relationnel :
- La distanciation linguistique et lexicale : Remplacement systématique des pronoms de cohésion (« nous », « notre équipe ») par des pronoms d’altérité et d’extériorité (« ils », « cette formation »), couplé à un vocabulaire de reproche ou de désaveu public.
- Le désengagement matériel et vestimentaire : Refus délibéré de porter les couleurs, maillots, écussons, insignes corporatifs ou autocollants représentant l’organisation à la suite d’un échec, visant à neutraliser toute identification visuelle immédiate par les tiers.
- L’évitement spatial et comportemental : Désertion des lieux de rassemblement physique (quitter le stade avant le coup de sifflet final, ne pas assister au cocktail de clôture d’un projet avorté) et esquive active des interactions avec les membres dudit groupe.
- La purge numérique et médiatique : Suppression des messages d’encouragement préalables sur les plateformes numériques, désabonnement des comptes officiels, et arrêt de la consultation des actualités relatives à l’entité en question pour éviter le contact avec des stimuli aversifs.
- La requalification cognitive de l’affiliation : Reconceptualisation de l’attachement passé en simple curiosité passagère ou en position d’observateur neutre (« je n’ai jamais vraiment été adhérent, je regardais juste par sympathie »).
8. Exemples et cas illustratifs
Le terrain de prédilection du CORFing demeure sans conteste le domaine sportif professionnel. Considérons le cas d’une franchise de football jouant une finale nationale. Si le club subit une cuisante défaite par cinq buts d’écart, les supporters à identification modérée retirent prestement leur écharpe dans les tribunes avant même la fin de la rencontre, dissimulent leurs maillots sous leur manteau dans les transports publics et déclarent le lendemain au bureau : « Ils n’avaient aucune rigueur, ils ont mérité leur correction ». En refusant de porter le blason et en choisissant la troisième personne, ils protègent leur façade sociale de toute moquerie collatérale.
En politique, le CORFing est omniprésent et stratégiquement calculé. Lorsqu’un dirigeant politique au pouvoir est éclaboussé par un scandale financier ou subit une débâcle lors d’un scrutin intermédiaire, les députés de son propre parti manifestent des réflexes immédiats de CORFing. Ceux-ci évitent de se faire photographier à ses côtés lors des rassemblements, retirent son nom de leurs tracts électoraux de circonscription et accordent des entrevues médiatiques où ils insistent sur leur ligne « autonome » ou sur les défaillances « solitaires » du gouvernement en place.
Dans l’univers des entreprises et des affaires, le CORFing s’observe couramment lors de l’effondrement d’un projet technologique d’envergure. Lorsqu’une nouvelle application logicielle connaît un bug massif et public à son lancement, les cadres supérieurs qui s’enorgueillissaient initialement de patronner l’initiative redéfinissent brusquement leur périmètre d’action. Dans leurs rapports internes et leurs profils professionnels, ils occultent leur implication, requalifient le projet comme une « initiative périphérique des équipes d’ingénierie » et mettent plutôt en valeur d’autres divisions florissantes de l’entreprise.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation empirique du CORFing repose sur une combinaison de dispositifs expérimentaux en laboratoire, d’échelles psychométriques d’auto-évaluation et d’observations comportementales directes in situ.
Dans les paradigmes expérimentaux inspirés du protocole originel de Snyder, Lassegard et Ford (1986), les chercheurs attribuent à des sujets une tâche collective (par exemple, la résolution d’énigmes logiques). Après manipulation du feed-back (succès collectif contre échec cuisant), les participants disposent de la liberté de s’associer publiquement au groupe, mesurée par la prise et le port effectif d’un badge du groupe ou l’acceptation de figurer sur une liste de diffusion publique. Le CORFing s’opérationnalise par une diminution significative du taux d’acceptation de ces symboles d’appartenance dans la condition d’échec comparativement au groupe contrôle.
Au niveau psychométrique, les chercheurs recourent à des échelles évaluant les réponses de distanciation post-événementielle, fréquemment articulées avec la Sport Spectator Identification Scale (SSIS) mise au point par Daniel L. Wann et N. R. Branscombe. L’échelle de mesure du CORFing comporte des énoncés mesurés sur des échelles de Likert, tels que : « Quand mon équipe perd, j’évite de parler du match avec mes collègues », « Je ne porte pas les vêtements de l’équipe après une défaite » ou « Je ressens le besoin de préciser que les erreurs viennent des joueurs et non de moi ».
Enfin, les méthodes contemporaines exploitent l’analyse computationnelle des données massives sur les réseaux sociaux. Les chercheurs quantifient le volume de mentions, l’évolution du ratio des pronoms (« nous » contre « ils ») et les taux d’engagement avant et après des revers publics majeurs, fournissant ainsi une mesure écologique et non invasive du phénomène.
10. Applications et portée pratique
L’étude approfondie du CORFing présente une importance pratique majeure pour la gestion des organisations, le marketing sportif et la gestion des crises réputationnelles.
Dans le domaine du marketing sportif et de la gestion de club, les gestionnaires doivent comprendre que le CORFing menace directement les sources de revenus récurrentes (ventes de produits dérivés, billetterie, taux d’écoute). Pour contrer cette défection, les clubs déploient des stratégies d’engagement axées sur la fidélité inconditionnelle, valorisant l’honneur de « rester debout dans la tempête » et tentant d’élever l’identification de base des supporters afin de rendre le CORFing psychologiquement inacceptable pour leur communauté.
En communication de crise et relations publiques, savoir identifier les dynamiques de CORFing permet d’anticiper le comportement des parties prenantes. Lorsqu’une entreprise est confrontée à une fraude interne ou à un défaut environnemental, la direction générale doit anticiper que les partenaires commerciaux, les actionnaires et même les salariés tenteront de faire du CORFing pour s’épargner un préjudice d’image. Anticiper cette défection commande de circonscrire l’échec aux individus responsables tout en réaffirmant la solidité du collectif global.
Sur le plan du management interne des équipes, un leader avisé doit veiller à ce que l’échec d’un projet ne débouche pas sur un réflexe de CORFing généralisé entre collaborateurs. Si chacun s’empresse de désigner le collègue ou le département voisin pour sauvegarder sa propre notation de fin d’année, la cohésion d’équipe et la culture du droit à l’erreur s’effondrent au profit de postures individualistes toxiques.
11. Recherches et preuves empiriques
Depuis son officialisation dans la littérature scientifique, le phénomène de CORFing a fait l’objet de nombreuses validations empiriques à travers le monde. Les recherches initiales de Snyder et al. (1986) ont mis en évidence que les participants confrontés à l’échec de leur groupe étaient significativement moins enclins à porter le badge de leur équipe que les membres du groupe ayant réussi (mettant en évidence le BIRGing) ou du groupe n’ayant reçu aucune information sur sa performance.
Une avancée majeure a été apportée par Wann et Branscombe (1990) dans leur article novateur démontrant que le CORFing n’est pas uniforme parmi l’ensemble des supporters. En examinant des supporters universitaires de basket-ball, ils ont découvert que les supporters à « faible identification » s’adonnaient massivement au CORFing après une série de défaites, abandonnant rapidement tout signe d’allégeance. En revanche, les supporters à « haute identification » refusaient de recourir au CORFing, demeurant solidaires de leur équipe malgré la défaite et adoptant plutôt des comportements de défense collective face aux rivaux extérieurs.
D’autres travaux empiriques menés par Campbell, Aiken et Sandmann (2004) ont exploré les implications du CORFing sur les intentions de réachat et la consommation de marques sponsorisées, constatant que la dissociation s’étend parfois aux entreprises partenaires de l’équipe défaite. Plus récemment, les analyses de Boen, Vanbeselaere et Feys sur les comportements des internautes ont validé que les plateformes numériques des équipes de football belges et néerlandaises subissaient une chute drastique de fréquentation dès le lendemain d’une défaite, confirmant la tendance des supporters occasionnels à fuir tout stimulus rappelant la contre-performance.
12. Considérations culturelles et interculturelles
L’expression et l’intensité du CORFing varient profondément selon les contextes socioculturels, en particulier à travers le prisme du clivage individualisme versus collectivisme théorisé par Geert Hofstede et Harry Triandis.
Dans les cultures à forte dominante individualiste (comme aux États-Unis ou en Europe de l’Ouest), où le soi est conçu comme autonome, indépendant et orienté vers l’optimisation des performances individuelles, le CORFing est largement répandu et socialement toléré. La loyauté y est souvent contractualisée ou conditionnelle : si l’association avec un groupe ne maximise plus l’estime de soi, l’individu considère comme légitime d’exercer sa liberté de désengagement.
À l’inverse, dans les cultures à dominante collectiviste (notamment en Asie de l’Est ou dans certaines régions d’Afrique et d’Amérique latine), l’identité est relationnelle et interdépendante. Le groupe prime sur l’individu, et les devoirs moraux d’appartenance transcendent les aléas des victoires et des défaites. Dans un tel environnement, manifester ostensiblement du CORFing peut être perçu comme un acte répréhensible de trahison sociale, une faute morale qui menace la cohésion du groupe et attire la honte sur la personne qui s’y risque.
Néanmoins, les recherches interculturelles démontrent que le CORFing ne disparaît pas dans les contextes collectivistes ; il s’exprime sous des formes plus subtiles et internalisées. Au lieu d’un désaveu public bruyant, il prendra la forme d’un retrait discret, d’un silence respectueux mais distant, ou de rituels collectifs d’expiation visant à restaurer l’honneur du groupe avant de réaffirmer le lien.
13. Critiques, débats et limites
Bien que le CORFing soit universellement reconnu comme un concept clé de la psychologie sociale, il suscite plusieurs débats théoriques et controverses méthodologiques :
La première critique concerne son statut épistémologique face au BIRGing. Certains chercheurs ont fait remarquer que le CORFing présente une ampleur statistique souvent plus variable et plus difficile à reproduire expérimentalement que le BIRGing. Alors que s’approprier un succès glorieux est une démarche spontanée, fluide et dénuée de coûts réels, abandonner un groupe implique souvent de renoncer à des investissements émotionnels et sociaux antérieurs, ce qui freine le comportement.
Un deuxième débat porte sur le concept de BIRFing (Basking in Spite of Reflected Failure). Plusieurs spécialistes du comportement des supporters soutiennent que le modèle binaire (victoire = glorification / échec = fuite) ignore la fierté paradoxale qui émerge lors de certaines défaites héroïques. Dans ces contextes, les membres affichent fièrement leur appartenance précisément *parce que* le groupe souffre, transformant la loyauté dans l’épreuve en un insigne suprême de vertu morale et de distinction identitaire.
Sur le plan méthodologique, on reproche fréquemment aux études classiques sur le CORFing de reposer sur des scénarios hypothétiques ou sur des groupes de laboratoire éphémères (des groupes artificiels créés pour une durée de 30 minutes sans affect véritable). Si le désengagement d’un groupe arbitraire d’étudiants est immédiat face à une mauvaise note collective, ce processus ne reflète que très imparfaitement les liens d’appartenance tissés au fil d’années de militantisme politique, de croyances religieuses ou de soutien inconditionnel à un club sportif historique.
14. Termes connexes et distinctions
Le positionnement scientifique du CORFing nécessite de le différencier rigoureusement de plusieurs notions satellites :
- BIRGing (Basking in Reflected Glory) : Tendance opposée et complémentaire consistant à rechercher activement et à afficher son association avec un groupe victorieux pour accroître son estime de soi.
- BIRFing (Basking in Spite of Reflected Failure) : Fait de revendiquer avec fierté son allégeance à un groupe malgré son échec continu, afin de prouver sa loyauté inconditionnelle.
- CORSing (Cutting Off Reflected Success) : Évitement stratégique de s’associer à une victoire collective, souvent par souci d’indépendance intellectuelle ou par crainte que le groupe dominant ne masque son propre mérite individuel.
- Blasting : Tactique agressive de gestion des impressions qui consiste à dénigrer, attaquer et ridiculiser un groupe rival afin de compenser indirectement l’amertume de sa propre défaite.
- Désidentification : Processus structurel et durable par lequel un individu modifie activement son identité pour se définir *en opposition* avec un collectif, dépassant largement le simple réflexe tactique et circonstanciel du CORFing.
15. Résumé et points clés
Le CORFing (Cutting Off Reflected Failure) demeure l’une des grilles d’analyse les plus éclairantes pour décrypter la fragilité de nos allégeances collectives et la primauté de l’autoprotection de l’ego :
- Il se définit comme la volonté de rompre ou de dissimuler ses liens avec une entité collective en situation d’échec pour préserver sa propre image sociale et son estime de soi.
- Formulé par Snyder, Lassegard et Ford en 1986, il constitue le pendant protecteur du BIRGing formalisé par Cialdini en 1976.
- Il se manifeste par un abandon des symboles matériels d’appartenance, une réorganisation lexicale (passage du « nous » au « ils ») et une baisse des interactions publiques avec le groupe incriminé.
- Le niveau d’identification préalable au groupe constitue sa principale variable modératrice : les sympathisants modérés fuient rapidement, tandis que les membres inconditionnels résistent généralement au CORFing.
- Il trouve des applications directes en gestion du sport, en management d’équipe, en stratégie de communication de crise et en analyse politique des foules.
Références
- Boen, F., Vanbeselaere, N., & Feys, J. (2002). Behavioral consequences of fluctuating group success: An Internet study of soccer-team fans. The Journal of Social Psychology, 142(6), 769–781. https://doi.org/10.1080/00224540209603935
- Cialdini, R. B., Borden, R. J., Thorne, A., Walker, M. R., Freeman, S., & Sloan, L. R. (1976). Basking in reflected glory: Three (football) field studies. Journal of Personality and Social Psychology, 34(3), 366–375. https://doi.org/10.1037/0022-3514.34.3.366
- Snyder, C. R., Lassegard, M. A., & Ford, C. E. (1986). Distancing after group success and failure: Basking in reflected glory and cutting off reflected failure. Journal of Personality and Social Psychology, 51(2), 382–388. https://doi.org/10.1037/0022-3514.51.2.382
- Tajfel, H., & Turner, J. C. (1979). An integrative theory of intergroup conflict. In W. G. Austin & S. Worchel (Eds.), The social psychology of intergroup relations (pp. 33–47). Brooks/Cole.
- Wann, D. L., & Branscombe, N. R. (1990). Die-hard sports fans: Fans with differing degrees of identification with the team. Journal of Sport and Social Issues, 14(2), 103–117. https://doi.org/10.1177/019372359001400203