Face aux pertes inéluctables, aux contraintes biologiques du vieillissement et aux blocages existentiels insolubles, la volonté humaine d’infléchir la réalité atteint inévitablement ses limites objectives. Le coping accommodatif incarne ce processus psychologique fondamental par lequel un individu renonce à transformer son environnement pour réajuster ses préférences, ses normes personnelles et ses objectifs de vie afin de préserver son équilibre subjectif.
Coping accommodatif
1. Définition concise
Le coping accommodatif désigne l’ensemble des mécanismes cognitifs, émotionnels et motivationnels par lesquels un individu révise, réoriente ou abandonne ses objectifs personnels devenus inaccessibles, afin de préserver l’intégrité de son estime de soi et son bien-être psychologique. Contrairement aux approches qui cherchent à maîtriser ou transformer la situation problématique, ce mode d’ajustement opère une métamorphose interne du système de valeurs et des critères d’évaluation du sujet.
Dans le modèle bifactoriel du développement tout au long de la vie élaboré par Jochen Brandtstädter, l’accommodation constitue le pendant indispensable de l’assimilation. Lorsque les efforts assimilatifs répétés échouent à supprimer l’écart entre la réalité observée et la trajectoire de vie souhaitée, les processus accommodatifs s’activent pour adapter les représentations internes aux contraintes externes qui s’avèrent impossibles à modifier.
Cette forme d’adaptation englobe la désactivation des buts bloqués, la réévaluation positive des situations défavorables, la réinterprétation des priorités existentielles et la comparaison sociale descendante. Elle ne correspond nullement à une résignation passive ou à un désengagement pathologique, mais représente une stratégie sophistiquée et hautement adaptative de préservation du bien-être face aux pertes irréversibles et aux limites contextuelles.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le terme « coping » est issu du verbe anglais to cope, lui-même dérivé du moyen anglais copen ou coupen (« combattre », « entrer en lutte contre »), qui puise ses racines dans l’ancien français couper ou colper (« donner un coup », du bas latin colpus, contraction de colaphus, « coup de poing » issu du grec ancien kólaphos). Dans le lexique de la psychologie contemporaine, le terme désigne l’ensemble des stratégies d’adaptation cognitives et comportementales destinées à réguler le stress.
L’adjectif « accommodatif » provient du verbe latin accommodare, composé du préfixe ad- (« vers », « en direction de ») et de commodare (« rendre approprié, adapter, prêter »), lui-même bâti sur l’adjectif commodus signifiant « convenable, avantageux, mesuré ». Littéralement, l’accommodation exprime l’action de façonner ou d’ajuster une chose pour la rendre congruente à une autre.
L’emprunt conceptuel direct en psychologie trouve son inspiration magistrale chez le psychologue et épistémologue Jean Piaget. Dans ses travaux fondateurs sur l’épistémologie génétique, Piaget conceptualise l’accommodation comme la modification des schèmes cognitifs préexistants du sujet afin de les harmoniser avec les nouvelles propriétés de l’environnement physique et social. Le psychologue allemand Jochen Brandtstädter et ses collaborateurs de l’Université de Trèves ont transposé cette dynamique piagétienne au champ de la psychologie du développement adulte et de la régulation du soi au début des années 1980, forgeant l’expression d’« accommodation coping » ou d’« accommodative mode of coping ».
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique français, l’expression se prononce couramment /kɔ.piŋ a.kɔ.mɔ.da.tif/ ou selon une francisation partielle /ko.piŋ a.kɔ.mɔ.da.tif/. Les formes hybrides intégrant une prononciation anglo-saxonne du premier vocable (/ˈkoʊ.pɪŋ/) coexistent fréquemment dans les colloques de recherche clinique et de psychogérontologie.
Du point de vue grammatical, « coping accommodatif » est un syntagme nominal masculin singulier. Dans la littérature francophone savante, plusieurs équivalents rigoureux sont régulièrement employés : « ajustement accommodatif », « adaptation accommodative », « mode accommodatif de régulation » ou « processus d’accommodation motivationnelle ». Bien que « coping » soit un anglicisme généralisé dans la communauté scientifique internationale, son alliance avec l’adjectif français « accommodatif » (féminin : « accommodative ») forme un terme technique standardisé dans les traités de psychopathologie cognitive et de psychologie de la santé.
Dans les contextes d’analyse empirique, le terme s’emploie principalement comme variable prédictive, modératrice ou médiatrice de l’adaptation psychologique. On dira par exemple : « Les scores élevés de flexibilité accommodative corrèlent positivement avec une résilience affective accrue lors de l’annonce d’un diagnostic de maladie neurodégénérative ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée du coping accommodatif, il est impératif de le situer au sein de la dialectique entre continuité et transformation de l’identité personnelle face à l’adversité. Lorsqu’un être humain fait l’expérience d’une rupture biographique — telle qu’une incapacité motrice consécutive à un accident, l’échec définitif d’un projet de carrière central ou la survenue de la stérilité —, l’écart entre ses représentations désirables et son état effectif produit une tension intrapsychique majeure appelée dissonance développementale.
La réaction primaire et intuitive d’un individu consiste généralement à déployer des activités assimilatives : redoubler d’efforts, solliciter de l’aide technique, réorganiser son emploi du temps ou suivre des traitements intensifs dans l’espoir de rétablir la situation initiale. Cependant, lorsque les limitations contextuelles s’avèrent structurellement insurmontables, l’entêtement assimilatif produit une cascade d’affects dysphoriques : impuissance, épuisement, dépression et érosion de l’auto-efficacité.
C’est précisément à cette jonction critique que le coping accommodatif intervient. Il s’agit d’un rééquilibrage homéostatique profond où le sujet cesse d’investir des ressources d’énergie psychique dans des buts irrémédiablement forclos. L’accommodation désamorce la détresse en diminuant l’importance subjective attachée à l’objectif visé (« La réussite professionnelle n’est pas le seul critère d’une vie accomplie »), en trouvant des valorisations alternatives (« Mon handicap me permet de cultiver une vie intellectuelle plus profonde ») ou en déplaçant le cadre de référence évaluatif vers des horizons temporels et des critères d’accomplissement plus réalistes.
Ce mode de coping présente une nature subtile : il oscille entre des processus intentionnels et conscients (tels que la recherche active de sens ou la décision réfléchie de se retirer d’une compétition sportive) et des mécanismes sub-intentionnels, automatiques et implicites. Brandtstädter souligne avec insistance que l’on ne peut pas simplement « décider par décret » de cesser d’aimer quelqu’un ou de ne plus accorder de valeur à un idéal cher. L’accommodation opère souvent par une lente usure cognitive de la pertinence motivationnelle, accélérée par des recadrages évaluatifs successifs et des réorientations attentionnelles vers des domaines de compétence encore fonctionnels.
En définitive, le coping accommodatif protège le système du soi contre l’effondrement en garantissant que l’estime de soi ne dépende plus de paramètres que l’individu n’est plus en mesure de contrôler. Il témoigne de la plasticité de l’esprit humain, capable de maintenir un sentiment de plénitude existentielle et de cohérence personnelle même au cœur d’environnements sévèrement dégradés.
5. Développement historique
L’histoire de la notion de coping accommodatif s’enracine dans la transition des modèles statiques de la personnalité vers les théories dynamiques de l’adaptation au cours de la seconde moitié du vingtième siècle.
Dans les années 1960 et 1970, le paradigme dominant du stress, initié par Richard Lazarus et Susan Folkman, distinguait essentiellement le « coping centré sur le problème » (visant à agir sur l’agent stresseur) du « coping centré sur l’émotion » (visant à réduire l’activation affective négative). Bien que novatrice, cette taxonomie présentait l’inconvénient de regrouper sous la bannière émotionnelle des comportements disparates tels que l’évitement défensif, le déni, la consommation de substances psychoactives et la restructuration cognitive philosophique.
À partir du milieu des années 1980, Jochen Brandtstädter et ses collègues de l’Université de Trèves ont constaté les faiblesses de cette dichotomie face aux réalités de la sénescence et des maladies chroniques. En s’appuyant sur les travaux de développement tout au long de la vie (life-span developmental psychology) défendus par Paul Baltes, Brandtstädter a théorisé en 1984 le modèle bifactoriel de l’assimilation et de l’accommodation. Il a démontré que le vieillissement réussi n’implique pas le maintien illusoire de toutes les performances antérieures, mais la transition progressive et fluide d’un style assimilatif dominant vers un style accommodatif prépondérant.
Au cours des années 1990 et 2000, Klaus Rothermund et Dirk Wentura ont affiné le modèle en étudiant les mécanismes cognitifs sous-jacents à l’accommodation, notamment les biais d’inhibition attentionnelle envers les indices liés aux buts perdus et la facilitation cognitive envers les buts substitutifs. Parallèlement, des théoriciens nord-américains comme Jutta Heckhausen et Richard Schulz ont développé leur modèle du contrôle primaire et secondaire, où le contrôle secondaire compensatoire recouvre de larges convergences avec le coping accommodatif de Brandtstädter.
Dans les décennies récentes, le concept a été intégré dans les neurosciences affectives et la psychologie positive, mettant en lumière le rôle capital de la flexibilité cognitive et de la réévaluation narrative dans le maintien de la longévité cognitive et affective.
6. Fondements théoriques
Le coping accommodatif prend appui sur trois corpus théoriques majeurs de la psychologie contemporaine :
En premier lieu, la théorie du double processus de régulation du développement (dual-process framework de Brandtstädter) constitue son assise fondamentale. Ce modèle postule l’existence de deux vecteurs complémentaires d’action :
- La modalité assimilative : orientée vers l’extérieur et instrumentale, elle mobilise l’effort délibéré pour ajuster les circonstances de vie réelles aux projets, ambitions et préférences de l’individu.
- La modalité accommodative : orientée vers l’intérieur et réévaluative, elle adapte les préférences, critères de réussite et engagements personnels aux circonstances inchangeables de la réalité.
Ces deux processus fonctionnent de concert selon une boucle de rétroaction cybernétique. Lorsque l’effort assimilatif s’avère chroniquement stérile, l’accumulation de signaux d’inefficacité inhibe l’assimilation et déclenche la phase accommodative.
En second lieu, la théorie de l’autodétermination et les théories de la régulation de l’action de Charles Carver et Michael Scheier fournissent une grille d’explication mécaniste. Selon Carver et Scheier, la capacité à se désengager d’un objectif inaccessible est une condition sine qua non pour prévenir la dépression clinique. Le coping accommodatif assure précisément ce désengagement motivationnel en neutralisant la charge affective liée au but abandonné, libérant ainsi des ressources attentionnelles pour le réengagement dans de nouvelles trajectoires viables.
En troisième lieu, les modèles narratifs et constructivistes du soi considèrent le coping accommodatif comme un remaniement de l’histoire de vie. Selon ces perspectives, l’individu reconstruit le sens accordé à son passé et à ses aspirations futures afin de maintenir une cohérence identitaire malgré les ruptures existentielles.
7. Composantes clés, types et dimensions
Le coping accommodatif regroupe une constellation de sous-processus cognitifs et axiologiques qui concourent à l’allégement de la souffrance psychique :
- L’ajustement du niveau d’aspiration : diminution pragmatique des critères d’exigence personnelle afin de les rendre compatibles avec les ressources fonctionnelles résiduelles.
- Le désengagement motivationnel : détachement affectif et volitionnel vis-à-vis des ambitions caduques, permettant d’éteindre les ruminations stériles relatives aux opportunités perdues.
- La réévaluation positive et la découverte de sens (benefit finding) : identification d’effets bénéfiques insoupçonnés au sein même de la situation d’adversité (maturation spirituelle, empathie renforcée).
- La comparaison sociale descendante : mécanisme par lequel l’individu compare sa condition à celle de personnes confrontées à des épreuves plus dramatiques, renforçant le sentiment relatif de privilège ou de soulagement.
- L’ancrage dans le présent et la réorientation des buts : identification et investissement d’objectifs de substitution conformes aux capacités actuelles du sujet.
- La flexibilité cognitive et évaluative : disposition générale de l’esprit à modifier les échelles de valeur selon les contextes changeants d’existence.
8. Exemples et cas illustratifs
L’illustration clinique et quotidienne permet de saisir la transition concrète entre l’entêtement assimilatif et l’apaisement accommodatif :
Cas 1 : L’athlète d’élite face à la blessure définitive
Alexandre, 24 ans, gymnaste de niveau international, subit une fracture vertébrale qui met fin à sa carrière sportive. Durant les premiers mois, il tente désespérément une rééducation intensive assimilative dans l’espoir de revenir sur les agrès, ce qui le plonge dans un état dépressif aigu devant la stagnation de sa motricité. Le passage au coping accommodatif se manifeste lorsqu’il cesse de faire dépendre son identité globale de ses exploits sportifs. Il entreprend des études de biomécanique du sport et s’investit dans l’entraînement de jeunes athlètes. En modifiant son échelle d’évaluation du succès personnel (devenir transmetteur plutôt que compétiteur), il restaure un niveau élevé d’épanouissement psychologique.
Cas 2 : La trajectoire du grand âge et de la perte d’autonomie
Hélène, 82 ans, passionnée de jardinage paysager, constate que l’arthrose sévère de ses mains et de ses hanches lui interdit désormais de manier la bêche et d’entretenir ses massifs fleuris. Plutôt que de déplorer l’état d’abandon de son jardin en s’enfermant dans l’amertume, elle adopte une posture accommodative : elle fait installer de petites jardinières surélevées sur son balcon pour cultiver des herbes aromatiques et transforme son intérêt pour la botanique en lecture spécialisée et en observation ornithologique. En ajustant son niveau d’aspiration et son champ d’action, elle préserve son sentiment d’efficacité personnelle.
Cas 3 : La gestion de l’infécondité involontaire
Un couple confronté à des échecs répétés de procréation médicalement assistée finit par renoncer à la parentalité biologique. Le coping accommodatif s’exprime par la réinterprétation de leur avenir : ils décident de canaliser leur besoin de transmission vers des projets associatifs d’accompagnement de jeunes en difficulté et réinvestissent leur temps libre dans des réalisations artistiques, dissolvant ainsi l’angoisse du vide existentiel.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation psychométrique du coping accommodatif repose principalement sur des échelles standardisées d’auto-évaluation construites et validées en psychologie différentielle et clinique :
L’outil le plus célèbre et le plus rigoureusement validé est l’Échelle de Flexibilité Accommodative (Flexible Goal Adjustment Scale ou FGA Scale), conçue par Jochen Brandtstädter et Klaus Rothermund en 1994. Cette échelle mesure la propension générale d’un sujet à adapter ses préférences et ses buts face aux obstacles et aux pertes irréversibles. Elle comprend 15 items évalués sur une échelle de Likert, explorant des affirmations telles que : « Quand mes projets échouent, je trouve rapidement d’autres activités tout aussi passionnantes » ou « Je sais me détacher d’ambitions devenues irréalisables sans m’aigrir ».
Parallèlement, l’outil de Brandtstädter est apparié à l’Échelle de Ténacité Assimilative (Tenacious Goal Pursuit Scale ou TGP Scale), ce qui permet de classifier les individus selon leur profil préférentiel : tenace-assimilatif, flexible-accommodatif, ambidextre adaptatif (haut sur les deux dimensions) ou vulnérable (bas sur les deux dimensions).
Dans le courant nord-américain, les échelles développées par Carsten Wrosch, Michael Scheier et Gregory Miller (le Goal Disengagement and Goal Reengagement Scale) sont très largement usitées pour isoler la composante spécifique de désengagement d’avec les buts bloqués et la réorientation motivationnelle subséquente. Dans le contexte de la psychologie de la santé, le Ways of Coping Checklist (WCCL) de Folkman et Lazarus contient également des sous-échelles de réévaluation positive qui captent partiellement les conduites accommodatives.
10. Applications et portée pratique
La compréhension du coping accommodatif offre des perspectives opératoires cruciales dans plusieurs domaines d’intervention psychologique :
En psychogérontologie et soins palliatifs, le renforcement de la flexibilité accommodative constitue l’un des piliers majeurs de la prise en charge. Les soignants et psychologues accompagnent les personnes âgées dans l’acceptation lucide des déclins physiques afin d’éviter les spirales de découragement et de promouvoir un vieillissement harmonieux, couramment théorisé sous le concept de « paradoxe du vieillissement » (la préservation du bien-être subjectif en dépit des déclins objectifs de l’organisme).
En psychothérapie clinique, la mise en œuvre de l’accommodation se retrouve au cœur de la troisième vague des thérapies cognitivo-comportementales, notamment dans la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT). L’ACT n’encourage pas la lutte stérile contre les sensations d’angoisse ou les événements de vie inaltérables (ce qui relèverait d’une assimilation inadaptée), mais enseigne la défusion cognitive, l’acceptation et le réajustement des actions guidées par les valeurs actuelles du patient.
Dans le champ de la réadaptation physique et de la médecine du travail, le coping accommodatif permet aux travailleurs victimes de traumatismes incapacitants ou de pathologies chroniques (burn-out, fibromyalgie, sclérose en plaques) de redéfinir leur projet professionnel sans vivre ce tournant comme une capitulation dégradante. Les programmes d’orientation professionnelle favorisent l’identification des compétences transférables et le renoncement aux identités professionnelles devenues physiquement insoutenables.
11. Recherche et données empiriques
Une abondante littérature scientifique corrobore la valeur salutogène du coping accommodatif à travers les différentes étapes de l’existence :
Les études longitudinales pionnières conduites par Jochen Brandtstädter et ses collègues de Trèves ont révélé un basculement développemental systématique : les scores de poursuite tenace des buts (assimilation) prédominent chez les jeunes adultes, tandis que les scores de flexibilité accommodative augmentent de manière linéaire avec l’avancée en âge, culminant chez les sujets octogénaires et nonagénaires résilients. Ce glissement accommodatif corrèle très fortement avec le maintien de l’affect positif, la diminution des symptômes de dépression majeure et un sentiment préservé de contrôle perçu.
Dans une série de méta-analyses publiées par Carsten Wrosch et ses collaborateurs, la capacité de désengagement des buts impossibles a été corrélée non seulement à une réduction significative des biomarqueurs du stress chronique (diminution des taux moyens de cortisol salivaire et baisse des marqueurs inflammatoires systémiques comme la protéine C-réactive et l’interleukine-6), mais également à un moindre taux de prescriptions pharmacologiques pour insomnie ou détresse anxieuse.
D’autres recherches menées dans le contexte oncologique (notamment auprès de femmes atteintes d’un cancer du sein métastatique) ont mis en lumière que les patientes recourant précocement au coping accommodatif — en acceptant les limitations physiques imposées par les protocoles de chimiothérapie et en réorganisant leur vie quotidienne autour de buts relationnels de proximité — rapportent une qualité de vie globale nettement supérieure à celle des patientes persistant dans des stratégies d’assimilation acharnée face à la maladie incurable.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La manifestation et la valorisation du coping accommodatif varient considérablement en fonction des matrices culturelles et des modèles de soi qui prévalent dans les sociétés humaines :
Dans les cultures occidentales individualistes (notamment en Amérique du Nord et en Europe occidentale), le modèle culturel dominant valorise l’agentivité primaire, le contrôle proactif, l’affirmation de soi et la persévérance inébranlable. L’injonction populaire du « Never give up » érige l’assimilation en vertu morale suprême. Dans ce contexte, l’accommodation est parfois stigmatisée à tort comme une preuve de faiblesse morale, de fatalisme ou de manque d’ambition. Les individus de ces cultures doivent souvent franchir une barrière cognitive et socioculturelle culpabilisante avant de s’autoriser à relâcher leurs buts bloqués.
À l’inverse, dans les sociétés collectivistes et interdépendantes d’Asie orientale (Japon, Corée, Chine), l’harmonie avec le contexte, la fluidité adaptative et l’acceptation de l’ordre cosmique ou social constituent des idéaux régulateurs majeurs. Les concepts philosophiques et religieux orientaux — tels que le lâcher-prise taoïste (wu wei), la notion d’impermanence bouddhiste (anicca) ou le sens japonais de la résignation sereine face à ce qui ne peut être évité (shoganai) — prédisposent culturellement les sujets à adopter des stratégies de coping accommodatif. Les recherches transculturelles montrent que les adultes asiatiques mobilisent l’ajustement secondaire et l’accommodation plus spontanément et sans le fardeau de culpabilité souvent observé en Occident.
13. Critiques, controverses et limites
Bien que le coping accommodatif soit reconnu comme un vecteur fondamental d’adaptation, son cadre conceptuel fait l’objet de plusieurs réserves et discussions critiques au sein de la communauté scientifique :
La première controverse porte sur le risque de démobilisation prématurée ou de conformisme destructeur. Poussé à l’extrême ou activé de façon précoce, le coping accommodatif peut dégénérer en impuissance apprise, incitant l’individu à baisser les bras face à des injustices sociales, des abus relationnels ou des obstacles qui auraient pu être surmontés par un combat assimilatif légitime. Certains sociologues et psychologues critiques dénoncent une dérive idéologique consistant à encourager l’accommodation psychologique chez les populations vulnérables ou précarisées afin de masquer les défaillances structurelles des systèmes politiques ou sanitaires.
Une seconde limite concerne le statut épistémologique de l’intentionnalité. Comme l’ont souligné plusieurs théoriciens de la cognition, modifier ses propres croyances fondamentales pour réduire une dissonance cognitive ne s’apparente pas toujours à un choix délibéré ou à une « stratégie » au sens strict du terme. Qualifier ces processus automatiques d’autoprotection de « coping » risque d’élargir démesurément la définition classique du coping, qui exige traditionnellement un effort conscient et dirigé.
Enfin, sur le plan méthodologique, la distinction entre véritable accommodation adaptative et rationalisation défensive (au sens psychanalytique du refoulement ou de la fable de la fontaine « Le Renard et les Raisins ») demeure difficile à trancher par des questionnaires d’auto-évaluation, dans lesquels le biais de désirabilité sociale peut inciter les répondants à dissimuler leur désespoir derrière le masque d’une fausse sérénité.
14. Termes connexes et distinctions
Pour éviter toute ambiguïté théorique, il convient de distinguer le coping accommodatif de plusieurs notions voisines :
- Coping assimilatif : pôle opposé qui vise à modifier la réalité matérielle ou sociale pour la rendre conforme aux intentions du sujet. L’assimilation combat l’obstacle, alors que l’accommodation révise le désir.
- Coping centré sur le problème : recouvre en grande partie l’assimilation ; il se caractérise par des actions concrètes de résolution de problème, absentes de l’accommodation purement cognitive et motivationnelle.
- Coping centré sur l’émotion : ensemble hétérogène destiné à apaiser le malaise affectif ; si le coping accommodatif partage cette finalité régulatrice, il y parvient par une réorganisation structurelle des buts de vie, et non par la simple décharge émotionnelle ou la distraction temporaire.
- Résignation passive et impuissance apprise : état d’abandon apathique accompagné d’un effondrement de l’estime de soi et d’un sentiment de désespoir profond. À l’opposé, le coping accommodatif préserve la valeur personnelle, protège l’humeur positive et libère l’énergie psychique vers des buts novateurs.
- Contrôle secondaire : concept développé par Rothbaum, Weisz et Snyder, puis repris par Heckhausen et Schulz, qui décrit les efforts cognitifs visant à s’ajuster aux contraintes environnementales. Le coping accommodatif s’inscrit au sein de ce contrôle secondaire, en insistant particulièrement sur le remaniement identitaire des normes et aspirations personnelles.
- Acceptation radicale : concept issu de la thérapie comportementale dialectique (TCD) de Marsha Linehan, impliquant d’accueillir la réalité présente sans jugement. L’accommodation englobe l’acceptation, mais y ajoute une dynamique active de réévaluation et de substitution des buts d’action.
15. Résumé et points clés
Le coping accommodatif est le garant psychologique de la flexibilité humaine face aux rigueurs de l’impossible. Voici les éléments synthétiques essentiels à retenir :
- Nature du processus : Réajustement des buts, préférences, normes d’évaluation et aspirations de vie face à des entraves insurmontables.
- Cadre conceptuel d’origine : Modèle bifactoriel de Brandtstädter (assimilation versus accommodation), dérivé de l’épistémologie piagétienne et appliqué au développement adulte.
- Fonction protectrice : Préservation du bien-être subjectif, sauvegarde de l’estime de soi et prévention des états dépressifs consécutifs aux pertes irréparables.
- Trajectoire développementale : Tendance spontanée à l’accroissement de la flexibilité accommodative tout au long du cycle de vie, culminant dans la vieillesse comme clé de voûte de la sénescence réussie.
- Différenciation primordiale : L’accommodation n’est pas une capitulation stérile ou un renoncement dépressif, mais un acte de haute réorganisation adaptative qui réalloue les ressources du moi vers ce qui demeure accessible et signifiant.
Références
Brandtstädter, J., & Greve, W. (1994). The aging self: Stabilizing and protective processes. Developmental Review, 14(1), 52–80. https://doi.org/10.1006/drev.1994.1003
Brandtstädter, J., & Renner, G. (1990). Tenacious goal pursuit and flexible goal adjustment: Explication and age-related analysis of assimilative and accommodative strategies of coping. Psychology and Aging, 5(1), 58–67. https://doi.org/10.1037/0882-7974.5.1.58
Brandtstädter, J., & Rothermund, K. (2002). The life-course dynamics of goal pursuit and goal adjustment: A two-process framework. Developmental Review, 22(1), 117–150. https://doi.org/10.1006/drev.2001.0539
Heckhausen, J., Wrosch, C., & Schulz, R. (2010). A motivational theory of life-span development. Psychological Review, 117(1), 32–60. https://doi.org/10.1037/a0017668
Wrosch, C., Scheier, M. F., Carver, C. S., & Schulz, R. (2003). The importance of goal disengagement in adaptive self-regulation: When letting go is the only way to go. Self and Identity, 2(1), 1–20. https://doi.org/10.1080/15298860309021