Conscience autonoétique : Voyage mental dans le temps

La conscience autonoétique désigne la faculté cognitive et phénoménologique permettant de se remémorer le passé en le revivant et de se projeter mentalement dans le futur. Découverte par Endel Tulving, elle constitue le pilier subjectif de la mémoire épisodique.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 25, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 25, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Au cœur de l’expérience humaine réside la capacité singulière de s’extraire de l’instant présent pour revivre avec acuité une scène passée ou se projeter intimement dans une projection future. Définie par le neuropsychologue Endel Tulving, la conscience autonoétique constitue le fondement subjectif de la mémoire épisodique et de la prospection temporelle. Ce phénomène cognitif transcende la simple récupération de faits pour offrir au sujet le sentiment intime d’être le protagoniste de ses propres représentations temporelles.

La conscience autonoétique

1. Définition concise

La conscience autonoétique désigne la forme supérieure de conscience réflexive qui permet à un individu de se remémorer consciemment des événements vécus dans leur contexte d’origine et de voyager mentalement dans le temps. Contrairement à la simple connaissance de faits impersonnels, elle confère au sujet la certitude subjective d’avoir personnellement éprouvé ce qu’il se remémore ou de ce qu’il anticipe.

Sur le plan psychologique et neurocognitif, cette forme de conscience lie l’identité personnelle à l’espace et au temps subjectif, notion que Tulving a conceptualisée sous le terme de chronesthésie. Lorsqu’une personne mobilise sa conscience autonoétique, elle ne fait pas que récupérer une information stockée en mémoire ; elle reconstitue activement une expérience phénoménologique passée (« re-living » ou réévocation sensorielle, émotionnelle et spatio-temporelle). Elle s’oppose directement à la simple familiarité ou au sentiment de savoir décontextualisé.

Par extension, l’autonoèse ne se limite pas à la rétrospection : elle sous-tend l’ensemble de la cognition prospective, permettant l’élaboration de scénarios futurs personnalisés, la planification autobiographique et l’adaptation stratégique aux événements à venir. Elle constitue ainsi la signature expérientielle exclusive de la mémoire épisodique humaine.

2. Étymologie et origine linguistique

Le terme « autonoétique » dérive du grec ancien. Il se compose du préfixe réflexif auto- (αὐτός, autós), signifiant « soi-même », et du radical noétique, issu de noēsis (νόησις, « pensée », « intellect », « intuition intellectuelle »), lui-même rattaché au substantif noûs (νοῦς, l’esprit ou la faculté pensante). Dans son acception littérale, le néologisme désigne donc une « connaissance de soi » ou une « pensée portée sur soi-même » à travers l’exercice conscient de l’esprit.

C’est en 1985 qu’Endel Tulving a officiellement introduit cet adjectif dans la littérature scientifique anglophone sous la forme autonoetic consciousness pour parachever sa théorie tripartite de la mémoire et de la conscience. Tulving cherchait un vocable précis pour différencier l’état d’esprit accompagnant la mémoire épisodique de celui caractérisant la mémoire sémantique.

Adopté ensuite par les neuropsychologues francophones, le qualificatif « autonoétique » s’est imposé dans les manuels de sciences cognitives, de psychologie clinique et de neurosciences pour qualifier cette forme hautement intégrée de vigilance réflexive, tandis que le substantif dérivé « autonoèse » est fréquemment employé pour décrire l’acte ou le processus mental sous-jacent.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan phonétique, le mot s’articule sous la forme française /o.tɔ.nɔ.e.tik/. La diérèse entre la voyelle « o » et le « é » est marquée, reflétant la structure morphologique issue du grec ancien.

Du point de vue grammatical, « autonoétique » est un adjectif qualificatif épithète ou attribut, variable en genre et en nombre selon les règles morphosyntaxiques françaises standard (au féminin : autonoétique ; au pluriel : autonoétiques). Il modifie le plus couramment le substantif « conscience », donnant la locution figée « conscience autonoétique ».

On rencontre également son substantif associé, « l’autonoèse » (nom commun féminin), qui désigne la faculté ou le statut phénoménologique d’autonoésie. Dans le discours spécialisé, l’adjectif s’emploie aussi pour qualifier des processus (« remémoration autonoétique »), des états d’accès (« conscience autonoétique altérée ») ou des déficits neuropsychologiques précis.

4. Explication conceptuelle détaillée

La conscience autonoétique structure la texture même de l’identité personnelle continue à travers le temps. Pour comprendre ce mécanisme en profondeur, il est indispensable de le distinguer de l’enregistrement mécanique de données factuelles. Lorsqu’un sujet se souvient par exemple de la date de la prise de la Bastille (14 juillet 1789), il opère une récupération factuelle issue de sa mémoire sémantique sans éprouver la moindre impression de présence physique ou émotionnelle lors de cet événement historique. En revanche, lorsqu’il évoque le souvenir de son propre mariage ou de son premier jour d’université, il ne se contente pas d’affirmer un fait : il revit la lumière de la pièce, la tension dans sa gorge, la voix des interlocuteurs et la perspective visuelle égocentrée qui était la sienne au moment précis des faits.

Cette réactivation subjective est au cœur du concept de « voyage mental dans le temps » (mental time travel). La conscience autonoétique permet à l’agent cognitif de s’extraire délibérément du présent perceptif (« l’ici et maintenant ») pour se transposer mentalement dans un passé personnellement révolu ou dans un futur anticipé. Dans ce processus, le sujet conserve néanmoins la certitude métacognitive que cette expérience est une création mémorielle ou projective, et non une hallucination ou une réalité sensorielle immédiate.

Un autre aspect déterminant de la conscience autonoétique réside dans sa dimension égocentrée et perspectiviste. Toute remémoration autonoétique est intrinsèquement rattachée à une perspective incarnée : le souvenir est récupéré depuis un point de vue subjectif (généralement à la première personne, bien qu’il puisse parfois être reconstruit à la troisième personne dans certaines conditions de reconstruction autobiographique). Cette perspective confirme au soi que « c’est bien moi qui ai vécu cet épisode ».

Enfin, la conscience autonoétique agit comme une colle phénoménologique qui unifie la biographie individuelle. Sans autonoèse, les souvenirs autobiographiques perdraient leur sceau de propriété personnelle (mineness) et se dégraderaient en simples éléments d’une chronique impersonnelle. C’est elle qui permet d’ancrer le concept de soi dans une trajectoire temporelle cohérente, donnant à l’individu l’intime conviction de sa permanence et de sa continuité psychologique par-delà les métamorphoses biologiques et contextuelles.

5. Évolution historique

La conceptualisation moderne de la conscience autonoétique plonge ses racines dans les travaux philosophiques de John Locke sur l’identité personnelle, où la continuité de la mémoire consciente sert de critère à l’ipséité. Plus tard, au tournant du XXe siècle, William James a décrit le « sentiment de chaleur et d’intimité » (warmth and intimacy) qui caractérise les souvenirs authentiquement reconnus comme nôtres par opposition aux représentations abstraites.

Cependant, l’acte de naissance neuroscientifique du concept date de 1972, lorsque le psychologue cognitif Endel Tulving a proposé pour la première fois une scission formelle entre la mémoire épisodique et la mémoire sémantique. À l’origine, cette distinction reposait sur la nature des informations traitées (événements datés versus connaissances du monde). Face aux critiques suggérant que cette division n’était qu’une variation d’organisation des connaissances, Tulving a profondément révisé son cadre théorique au cours des années 1980.

Dans son ouvrage majeur de 1983 (Elements of Episodic Memory) puis dans son article fondateur de 1985 (Memory and consciousness), Tulving a soutenu que la véritable spécificité de la mémoire épisodique n’était pas tant son contenu informationnel que la qualité subjective de la conscience qui l’accompagne. C’est à ce moment qu’il a formulé sa fameuse triade hiérarchique reliant les systèmes de mémoire aux états de conscience : la mémoire procédurale est associée à la conscience anoétique (sans savoir réflexif), la mémoire sémantique à la conscience noétique (savoir déclaratif sans voyage temporel), et la mémoire épisodique à la conscience autonoétique (revécu subjectif et centré sur soi).

Au début des années 2000, l’intégration des neurosciences cognitives et de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) a enrichi cette perspective. Des chercheurs comme Daniel Schacter, Randy Buckner et Kathleen McDermott ont démontré que la machinerie cérébrale sous-tendant la remémoration autonoétique du passé est rigoureusement identique à celle mobilisée pour la projection future, donnant naissance au concept de « cerveau prospectif » et intégrant l’autonoèse au cœur du réseau du mode par défaut.

6. Fondements théoriques

L’assise théorique de la conscience autonoétique repose principalement sur la théorie des systèmes de mémoire de Tulving et sur les modèles cognitifs de l’esprit incarné. Selon le modèle SPI (Serial, Parallel, Independent) proposé ultérieurement par Tulving, l’encodage de l’information s’opère de manière sérielle (du procédural vers le sémantique puis vers l’épisodique), le stockage est massivement parallèle, mais la récupération est indépendante. Dans ce cadre, la conscience autonoétique constitue le sommet de l’édifice évolutif de la cognition, apparue tardivement dans la phylogenèse et se développant tardivement dans l’ontogenèse.

Un autre cadre théorique fondamental est le modèle du Self-Memory System (SMS) élaboré par Martin Conway et Christopher Pleydell-Pearce. Selon ce modèle, la mémoire autobiographique est une construction dynamique issue de l’interaction entre une base de connaissances autobiographiques et le « soi de travail » (working self). L’autonoèse intervient lorsque les représentations de souvenirs épisodiques spécifiques sont activées et alignées avec les buts actuels du soi, déclenchant l’état phénoménologique de revécu sensoriel et affectif.

Sur le plan phénoménologique et philosophique de l’esprit, l’autonoèse s’apparente à ce que les philosophes appellent la « pré-réflexivité » de l’expérience vécue et la « mienneté » (subjective ownership). Selon cette perspective, un souvenir ne consiste pas seulement en une image mentale ; il contient intrinsèquement une étiquette indexicale qui stipule que l’agent actuel et le sujet passé ayant perçu l’événement sont une seule et même entité continue.

Enfin, la théorie de la simulation constructive épisodique de Schacter et Addis (2007) postule que la mémoire épisodique n’est pas un système de reproduction fidèle, mais un système combinatoire et constructif destiné à simuler l’avenir. L’autonoèse fournit l’échafaudage subjectif indispensable pour recomposer des fragments mémoriels du passé en scénarios futurs plausibles, permettant à l’individu de tester mentalement des conséquences émotionnelles avant de prendre des décisions dans le monde réel.

7. Composantes clés, types et dimensions

La conscience autonoétique se caractérise par un faisceau de propriétés cognitives et phénoménologiques distinctes :

  • La chronesthésie (sens du temps subjectif) : Capacité mentale innée à percevoir le passage du temps subjectif et à naviguer consciemment entre le passé révolu, le moment présent et l’avenir hypothétique.
  • L’ipséité et le sentiment d’appartenance (Mineness) : Certitude absolue et immédiate que l’événement remémoré ou imaginé a appartenu ou appartiendra à sa propre trajectoire d’existence.
  • La réévocation phénoménologique (Re-living) : Réactivation vivace de caractéristiques sensorielles (visuelles, auditives, kinesthésiques), émotionnelles et contextuelles associées à l’épisode encodé.
  • La perspective égocentrée : Visualisation ou ressenti de la scène mentale selon un angle situé (soit à la première personne comme acteur direct, soit à la troisième personne comme observateur de soi-même).
  • La métacognition réflexive : Distinction claire opérée par l’appareil psychique entre la remémoration présente d’une réalité passée et une perception perceptive directe du monde extérieur actuel.
  • L’orientation prospective épisodique : Utilisation des mêmes mécanismes autonoétiques pour la pré-visitation mentale d’actions futures, aussi appelée projection temporelle subjective.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer la conscience autonoétique en situation clinique, le cas du célèbre patient amnésique Kent Cochrane (connu sous le pseudonyme de patient K.C.) est paradigmatique. À la suite d’un grave traumatisme crânien ayant provoqué d’importantes lésions hippocampiques et frontales bilatérales, K.C. présentait une dissociation remarquable : sa mémoire sémantique était largement préservée, mais sa mémoire épisodique était anéantie. Il savait qu’il possédait une voiture, connaissait son modèle et la manière de la conduire, mais il était totalement incapable de se remémorer un seul voyage réel accompli avec ce véhicule. Interrogé par Tulving sur ce qu’il ferait demain, K.C. répondait invariablement par un vide descriptif total, qualifiant son état d’esprit de « blanc complet ». K.C. avait perdu la conscience autonoétique tout en conservant une conscience noétique fonctionnelle.

Dans la vie quotidienne, considérons une personne entendant une musique particulière à la radio. Si cette chanson suscite un simple sentiment de familiarité immédiate accompagné du nom de l’interprète et de l’année de sortie, le processus est noétique. Si, au contraire, l’écoute de ces notes téléporte instantanément l’individu sur la plage où il passait ses vacances l’été de ses dix-sept ans, faisant surgir la sensation du sable chaud sous ses pieds, l’odeur de l’iode et l’émotion partagée avec un ami précis, la conscience autonoétique est alors pleinement déployée.

Un autre exemple concret se manifeste lors de la préparation d’un entretien d’embauche. Lorsqu’un candidat se projette mentalement dans le bureau du recruteur, anticipe l’angoisse qu’il pourrait ressentir devant une question déstabilisante, visualise sa propre posture corporelle et ajuste par avance sa réponse, il mobilise sa conscience autonoétique au profit de la cognition prospective et de la régulation émotionnelle proactive.

9. Mesure et évaluation

L’évaluation quantitative et qualitative de la conscience autonoétique représente un défi méthodologique majeur en raison de son caractère éminemment subjectif. Les chercheurs et cliniciens ont toutefois développé des paradigmes rigoureux :

Le paradigme le plus répandu est la tâche Remember / Know (« Se souvenir / Savoir »), introduite par Tulving en 1985 et perfectionnée par John M. Gardiner. Lors d’un test de reconnaissance mémorielle consécutif à une phase d’apprentissage, le participant doit catégoriser les items reconnus :

  • Réponse « Remember » (Se souvenir) : Le sujet indique qu’il revit consciemment les détails de l’encodage (par exemple, ce qu’il a pensé en voyant le mot, sa localisation sur l’écran, etc.). Cette réponse opérationnalise la conscience autonoétique.
  • Réponse « Know » (Savoir) : Le sujet sait que l’item était présent sur la liste en raison d’une forte impression de familiarité, mais est incapable de récupérer le moindre contexte subjectif d’apparition. Cette réponse reflète la conscience noétique.
  • Réponse « Guess » (Deviner) : Ajoutée dans les variantes récentes pour contrôler les biais de décision aléatoire.

En neuropsychologie clinique, le Test de mémoire autobiographique (AMT) de Williams et Broadbent ou l’Entretien Autobiographique (Autobiographical Interview) développé par Levine et ses collègues (2002) permettent d’analyser le récit libre d’événements passés. Les examinateurs procèdent à une segmentation rigoureuse du discours, séparant les détails dits « internes » ou épisodiques (qui quantifient l’autonoèse : descriptions spatio-temporelles, perceptions, émotions, actions spécifiques) des détails dits « externes » ou non-épisodiques (faits sémantiques généraux, digressions, jugements impersonnels).

Des échelles d’évaluation phénoménologique telles que le questionnaire Memory Characteristics Questionnaire (MCQ) de Johnson et al. ou l’échelle TEMPau (Test d’Évaluation de la Mémoire du Passé autobiographique) sont également employées pour mesurer l’intensité des images visuelles, la reviviscence affective et la localisation spatio-temporelle subjective.

10. Applications et portée pratique

L’étude de la conscience autonoétique trouve des applications cruciales dans plusieurs domaines cliniques et appliqués. En psychopathologie, l’altération de l’autonoèse est au cœur de multiples affections psychiatriques :

Dans le trouble de stress post-traumatique (TSPT), le mécanisme autonoétique subit un dysfonctionnement paradoxal. Le souvenir traumatique n’est pas rappelé comme un événement situé dans le passé ; il envahit le présent sous forme de reviviscences intrusives ou de flashbacks où le contrôle métacognitif disparaît, le sujet éprouvant la terreur comme si l’agression se reproduisait à l’instant même.

Dans la schizophrénie, les patients manifestent fréquemment un affaiblissement de la conscience autonoétique autobiographique combiné à un défaut d’attribution de l’agentivité de leurs pensées. Cela se traduit par une difficulté à ancrer leurs souvenirs dans le cadre du soi, pouvant favoriser l’apparition de délires d’influence ou d’hallucinations verbales acoustiques.

Dans la dépression majeure, on observe fréquemment un phénomène dit de « mémoire autobiographique surgénéralisée ». Les personnes déprimées peinent à mobiliser leur conscience autonoétique pour retrouver des épisodes positifs spécifiques, accédant uniquement à des synthèses négatives abstraites (ex. : « j’ai toujours raté tout ce que j’ai entrepris »), ce qui paralyse la capacité à concevoir un avenir lumineux.

Sur le plan neurologique et gériatrique, la dégradation précoce de l’autonoèse constitue un indicateur précieux du vieillissement pathologique, notamment dans la maladie d’Alzheimer, où l’atteinte précoce du cortex entorhinal et de l’hippocampe détruit la possibilité de réexpérimenter le passé autobiographique bien avant l’effondrement des connaissances sémantiques générales.

11. Recherche et données empiriques

Les données neuroscientifiques modernes apportent un soutien empirique massif à l’autonomie neurofonctionnelle de la conscience autonoétique. Les études d’imagerie cérébrale fonctionnelle révèlent que les états autonoétiques mobilisent un réseau interconnecté comprenant le lobe temporal médial (particulièrement l’hippocampe), le cortex préfrontal médian et ventromédian, le précunéus, le cortex rétrosplénial et la jonction temporo-pariétale.

Le rôle du cortex préfrontal est particulièrement déterminant. Comme l’ont démontré Wheeler, Stuss et Tulving (1997), les lésions localisées du cortex préfrontal ventromédian et dorsolatéral épargnent souvent la rétention des informations sémantiques tout en abolissant spécifiquement la conscience autonoétique. Les patients deviennent incapables de déterminer si une information provient de leur vécu intime ou d’un récit extérieur, un phénomène connu sous le nom de confabulation ou d’amnésie de la source.

Du point de vue du développement ontogénétique, les travaux de psychologie développementale (notamment ceux de Perner, Ruffman et McCormack) démontrent que la conscience autonoétique émerge chez l’enfant entre l’âge de 3 et 5 ans. Cette apparition coïncide rigoureusement avec le développement de la théorie de l’esprit (capacité à attribuer des états mentaux à soi et à autrui) et l’amorce de la régression de l’amnésie infantile, prouvant que l’organisation du souvenir en récit personnel nécessite une maturité préfrontale et cognitive préalable.

Dans le domaine animal, la question de savoir si les espèces non-humaines possèdent une véritable conscience autonoétique fait l’objet d’intenses débats empiriques. Si les expériences pionnières de Nicola Clayton sur les geais buissonniers ont révélé une mémoire de type épisodique (reconnaissance du « quoi, où et quand » une nourriture a été cachée), la plupart des chercheurs s’accordent à dire que l’expérience phénoménologique subjective d’autonoèse demeure, jusqu’à preuve du contraire, l’apanage des facultés métacognitives et symboliques hautement développées de l’être humain.

12. Considérations culturelles et transculturelles

Bien que l’architecture neurobiologique de l’autonoèse soit universelle au sein de l’espèce humaine, son déploiement et sa valorisation varient substantiellement selon les cultures. La recherche transculturelle, notamment menée par Qi Wang et ses collaborateurs, a mis en lumière des divergences significatives entre les sociétés occidentales individualistes et les sociétés orientales collectivistes.

Dans les cultures individualistes (comme en Amérique du Nord ou en Europe occidentale), la socialisation parentale dès le plus jeune âge stimule fortement la mémoire autobiographique centrée sur les préférences personnelles, les sentiments internes et l’unicité de l’enfant. En conséquence, les souvenirs autonoétiques des adultes y sont particulièrement riches en détails émotionnels internes, centrés sur la perspective à la première personne, et l’âge des premiers souvenirs d’enfance y est sensiblement plus précoce.

À l’inverse, dans les cultures collectivistes (notamment en Asie de l’Est), l’accent éducatif est mis sur les normes sociales, l’interdépendance relationnelle et les activités communautaires. Les souvenirs autobiographiques y intègrent une proportion nettement plus élevée de détails sociaux et sémantiques, et le voyage temporel autonoétique adopte plus volontiers une perspective visuelle à la troisième personne (le sujet s’observant lui-même en harmonie ou en interaction au sein du groupe social).

Ces variations démontrent que si la machinerie neurocognitive autonoétique est biologique, le prisme phénoménologique et discursif par lequel elle s’exprime et structure l’identité est profondément façonné par les modèles culturels du soi.

13. Critiques, débats et limites

Malgré sa fécondité heuristique, le concept de conscience autonoétique a suscité plusieurs controverses théoriques et méthodologiques :

La principale difficulté réside dans le problème de l’accès empirique à la subjectivité. Comment mesurer objectivement un état de conscience pur ? Les critiques du paradigme Remember / Know soulignent que les sujets confondent souvent la force de la trace mémorielle (un processus purement quantitatif de signal de détection) avec une réelle distinction qualitative de la conscience. Pour certains tenants des modèles à processus unique (single-process models), tels que John Wixted, les réponses « Remember » ne reflèteraient qu’un haut niveau de confiance ou une mémoire forte, rendant superflue l’hypothèse de deux systèmes de mémoire radicalement indépendants.

Une autre controverse concerne la fidélité de la reviviscence autonoétique. Si l’autonoèse produit une certitude inébranlable quant à la véracité d’un souvenir personnel, de nombreuses expériences en psychologie cognitive (notamment celles d’Elizabeth Loftus sur les faux souvenirs) démontrent que l’on peut implanter expérimentalement des souvenirs fictifs extrêmement détaillés chez des participants. Ceux-ci développent une authentique conscience autonoétique pour des événements qui ne se sont pourtant jamais déroulés, prouvant que le sentiment d’autonoèse peut se dissocier de la réalité historique factuelle.

Enfin, la frontière exacte entre autonoèse rétrospective (mémoire) et autonoèse prospective (imagination de l’avenir) demeure débattue. Certains auteurs soutiennent que l’autonoèse prospective n’est qu’un acte d’imagination guidée, remettant en cause l’utilisation d’un terme forgé pour la mémoire au bénéfice d’une théorie plus générale de la simulation mentale découplée du temps.

14. Termes connexes et distinctions

Pour délimiter rigoureusement la conscience autonoétique, il convient de la contraster avec les concepts cognitifs environnants :

  • Conscience noétique : Forme de conscience accompagnant la mémoire sémantique. Elle implique le fait de savoir qu’un fait est vrai sans rééprouver l’état sensoriel et spatial de son apprentissage d’origine (ex. : savoir que Rome est la capitale de l’Italie).
  • Conscience anoétique : Forme élémentaire de conscience procédurale et perceptive limitée à l’environnement présent immédiat, sans temporalité réflexive ni référence au soi conceptuel (ex. : faire du vélo sans penser activement au schéma moteur).
  • Chronesthésie : Capacité cognitive fondamentale à être conscient du temps subjectif. La chronesthésie est la condition de possibilité du voyage mental, tandis que l’autonoèse est l’expérience phénoménologique vécue par le soi au cours de ce voyage.
  • Familiarité : Sentiment affectif diffus indiquant qu’un stimulus a déjà été rencontré dans le passé, mais dépourvu de la restitution des détails épisodiques contextualisés.
  • Intrusion traumatique : Réémergence involontaire et décontextualisée d’un souvenir traumatique, caractérisée par une défaillance de la conscience métacognitive temporelle (le sujet croit revivre l’événement dans le présent immédiat plutôt que de s’en souvenir).

15. Synthèse et points clés

En conclusion, la conscience autonoétique constitue l’une des facultés les plus sophistiquées de l’appareil psychique humain :

  • Elle est la marque distinctive phénoménologique exclusive de la mémoire épisodique, caractérisée par le sentiment subjectif de réexpérimenter le passé (re-living) et d’anticiper le futur.
  • Introduite par Endel Tulving en 1985, elle repose linguistiquement sur la connaissance réflexive de soi dans le temps subjectif (chronesthésie).
  • Sur le plan neuroanatomique, elle dépend étroitement de l’intégrité de l’hippocampe, du cortex préfrontal médian et du réseau du mode par défaut.
  • Sa mesure repose sur des protocoles spécialisés tels que le paradigme Remember/Know et l’entretien autobiographique clinique.
  • Son altération caractérise de nombreuses pathologies neurologiques (amnésies hippocampiques, maladie d’Alzheimer) et psychiatriques (trouble de stress post-traumatique, schizophrénie, dépression).
  • Elle constitue l’assise cognitive et subjective sur laquelle repose la continuité de l’identité personnelle et l’autonomie réflexive de l’être humain.

Références

  • Conway, M. A., & Pleydell-Pearce, C. W. (2000). The construction of autobiographical memories in the self-memory system. Psychological Review, 107(2), 261–288.
  • Gardiner, J. M. (2001). Episodic memory and autonoetic consciousness: a first-person approach. Philosophical Transactions of the Royal Society of London. Series B: Biological Sciences, 356(1413), 1351–1361.
  • Levine, B., Svoboda, E., Hay, J. F., Winocur, G., & Moscovitch, M. (2002). Aging and autobiographical memory: dissociating episodic from semantic retrieval. Psychology and Aging, 17(4), 677–689.
  • Schacter, D. L., & Addis, D. R. (2007). The cognitive neuroscience of constructive memory: remembering the past and imagining the future. Philosophical Transactions of the Royal Society of London. Series B: Biological Sciences, 362(1481), 773–786.
  • Tulving, E. (1985). Memory and consciousness. Canadian Psychology / Psychologie canadienne, 26(1), 1–12.
  • Tulving, E. (2002). Chronesthesia: Awareness of subjective time. Dans D. T. Stuss & R. T. Knight (Éds.), Principles of Frontal Lobe Function (pp. 311–325). Oxford University Press.
  • Wheeler, M. A., Stuss, D. T., & Tulving, E. (1997). Toward a theory of episodic memory: The frontal lobes and autonoetic consciousness. Psychological Bulletin, 121(3), 331–354.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 25). Conscience autonoétique : Voyage mental dans le temps. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=conscience-autonoetique-definition-memoire
Looti, Mohammed. “Conscience autonoétique : Voyage mental dans le temps.” Base de données de psychologie en français, 25 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=conscience-autonoetique-definition-memoire.
Looti, Mohammed. “Conscience autonoétique : Voyage mental dans le temps.” Base de données de psychologie en français. octobre 25, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=conscience-autonoetique-definition-memoire.