La compulsion de répétition constitue l’un des carrefours les plus vertigineux et féconds de la psychopathologie clinique, bouleversant la conception classique d’un psychisme uniquement régi par la quête du bien-être. Ce phénomène obscur, par lequel un individu s’obstine inconsciemment à reproduire des scénarios douloureux, traumatisants ou destructeurs, défie la rationalité immédiate et interroge les fondements mêmes du fonctionnement psychique humain.
Compulsion de répétition
1. Définition concise
La compulsion de répétition désigne un processus inconscient irrépressible par lequel un sujet se place activement dans des situations pénibles, reproduisant d’anciennes expériences traumatiques ou conflictuelles sans reconnaître leur origine passée. Loin d’éviter la douleur, le sujet revit l’événement sous la forme d’un acte présent plutôt que de s’en souvenir comme d’une mémoire révolue.
Sur le plan psychopathologique, ce mécanisme se manifeste par la réitération de choix relationnels désastreux, de conduites d’échec systématiques ou de symptômes corporels et affectifs récurrents. Le patient reste persuadé que ces malheurs successifs relèvent de la fatalité extérieure, du destin ou du hasard, alors qu’ils sont orchestrés par une dynamique interne opérant en deçà du système conscient.
Ce concept marque une rupture épistémologique majeure : il démontre que l’appareil psychique n’est pas exclusivement gouverné par la recherche du plaisir et l’évitement du déplaisir, mais peut être asservi à des forces primitives visant la décharge brute, la fixation traumatique ou la tentative désespérée de symbolisation d’un événement non intégré.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression française « compulsion de répétition » est la traduction directe du syntagme forgé en langue allemande par Sigmund Freud : Wiederholungszwang. Ce terme est un nom composé constitué de deux racines germaniques fondamentales : Wiederholung (qui signifie « répétition », littéralement « reprise », du verbe wiederholen, « aller chercher à nouveau » ou « recommencer ») et Zwang (traduit par « contrainte », « coercition », « nécessité impérieuse » ou « contrainte interne irrésistible »).
Le terme français « compulsion » puise son ascendance dans le latin classique compulsio, dérivé du verbe compellere, composé du préfixe com- (« ensemble », avec intensité) et de pellere (« pousser », « chasser », « contraindre »). En français médical et psychiatrique, la compulsion s’est progressivement distinguée de l’obsession : tandis que l’obsession réfère à la pensée intrusive qui assiège la conscience, la compulsion caractérise l’acte ou l’impulsion motrice et comportementale à laquelle le sujet ne peut résister sans une angoisse intolérable.
Dans la littérature psychanalytique francophone, certains auteurs ont débattu de la traduction exacte de Wiederholungszwang, hésitant entre « contrainte de répétition » et « compulsion de répétition ». Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis ont souligné que si « contrainte » rend fidèlement la dimension objective et structurante de l’allemand Zwang, l’usage clinique et historique a consacré « compulsion de répétition », mettant en exergue le caractère pulsionnel, automatique et irrépressible qui s’impose au moi désemparé.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan grammatical, l’expression « compulsion de répétition » est un syntagme nominal féminin invariable en son complément. Elle se prononce phonétiquement en français standard /kɔ̃.pyl.sjɔ̃ də ʁe.pe.ti.sjɔ̃/. L’accord en nombre s’applique au premier nom dans les rares cas où l’on pluralise le phénomène (« des compulsions de répétition »), bien que l’usage théorique préconise le singulier pour désigner le principe méta-psychologique global.
Dans la pratique discursive spécialisée, le terme s’emploie principalement avec des verbes d’action ou de constatation clinique : « être sous le coup de la compulsion de répétition », « céder à la compulsion de répétition », ou encore « déjouer la répétition compulsive ». L’adjectif dérivé le plus usuel est « répétitif » ou « compulsif », bien que l’on emploie souvent la périphrase « marqué par la contrainte de répétition » pour éviter les amalgames réducteurs avec les rituels du trouble obsessionnel-compulsif.
4. Explication conceptuelle détaillée
Comprendre la compulsion de répétition exige de pénétrer dans les profondeurs de l’organisation métapsychologique. En temps normal, la mémoire autobiographique s’appuie sur la représentance psychique : un événement passé est enregistré sous forme de traces mnésiques pourvues d’affects, articulé au langage, puis rangé dans la chronologie historique du sujet. Lorsque l’événement est trop violent, inattendu ou précoce, l’afflux quantitatif d’excitation submerge le bouclier protecteur du psychisme (le pare-excitations). Faute de pouvoir être lié par la pensée, le sens ou le mot, ce quantum énergétique demeure brut, non symbolisé, enkysté au sein de l’inconscient.
La compulsion de répétition intervient précisément à cet endroit de rupture. L’appareil mental, incapable de se remémorer par la parole et l’affect ce qui n’a jamais pu être métabolisé, est contraint de l’actualiser. Freud formulait ce principe dans une maxime célèbre : ce qui n’a pas pu être remémoré est répété dans l’acte. Le sujet ne se dit pas « j’ai été abandonné et trahi durant mon enfance » ; il orchestre inconsciemment les conditions relationnelles exactes qui forceront son partenaire actuel à l’abandonner de nouveau, éprouvant chaque fois la douleur comme une surprise absolue et imméritée.
Cette dynamique possède une portée structurante mais également mortifère. D’une part, elle répond à une tentative désespérée d’auto-guérison et de maîtrise rétrospective : en rejouant activement la scène où il fut jadis une victime passive et impuissante, le sujet espère illusoirement triompher du traumatisme primitif. D’autre part, cette quête échoue presque systématiquement en l’absence de travail analytique, car la reproduction motrice et situationnelle ne fait que creuser la brèche traumatique d’origine, enfermant la personne dans une spirale d’autopunition et d’usure psychologique stérile.
Les frontières conceptuelles de la répétition compulsive s’étendent des accidents à répétition aux choix de carrière voués à l’échec (« névrose d’échec »), en passant par les scénarios amoureux marqués par des violences récurrentes et les rechutes addictives programmées. La compulsion de répétition ne se réduit pas à une simple mauvaise habitude ou à un déficit cognitif d’apprentissage ; elle constitue une force fondamentale et autonome, capable de subordonner les impératifs élémentaires de conservation de soi et de recherche du bonheur biologique.
5. Évolution historique
La genèse conceptuelle de la compulsion de répétition traverse plusieurs étapes capitales au sein de l’œuvre freudienne. Le premier jalon majeur apparaît en 1914 dans l’article technique fondamental Remémoration, répétition et perlaboration (Erinnern, Wiederholen und Durcharbeiten). Freud y constate une impasse clinique récurrente : certains analysants refusent d’accéder au souvenir verbal de leurs conflits infantiles refoulés et préfèrent reproduire ces conflits sous forme de comportements symptomatiques et de résistances dirigées contre le traitement psychanalytique.
Cependant, à cette époque, Freud considère encore la répétition comme une expression directe du refoulé sous l’égide du principe de plaisir : le symptôme procure un bénéfice primaire ou une satisfaction substitutive déguisée. Le basculement théorique radical s’opère en 1920 avec la publication du chef-d’œuvre spéculatif Au-delà du principe de plaisir (Jenseits des Lustprinzips). Confronté aux traumatismes massifs des soldats de la Première Guerre mondiale victimes de névroses de guerre, Freud est frappé par le caractère énigmatique de leurs cauchemars répétitifs, qui les ramènent sans cesse à l’instant de l’effroi, en totale contradiction avec sa thèse du rêve comme accomplissement d’un désir agréable.
En observant son petit-fils Ernst inventer le célèbre jeu de la bobine (le jeu du Fort-Da), Freud saisit le processus : l’enfant jette la bobine hors de son berceau en disant « o-o-o » (fort, parti), puis la ramène en disant « da » (voilà). Par cette répétition scénique inlassable, l’enfant métabolise la douleur passive de l’absence maternelle en devenant le maître actif du départ et du retour. Mais Freud va plus loin : il postule l’existence d’une répétition démoniaque, primaire, affranchie de la recherche du plaisir, qui le conduit à théoriser la pulsion de mort (Todestrieb ou Thanatos), tendant à ramener le vivant à l’état inorganique.
Postérieurement à Freud, le concept est repris et enrichi par les figures majeures de la psychanalyse. Melanie Klein réinterprète la répétition comme l’expression des angoisses de persécution archaïques et des défenses projectives précoces. Jacques Lacan, lors de son Séminaire XI (Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse), réarticule la compulsion de répétition autour des concepts aristotéliciens de tuché (la rencontre avec le Réel traumatique, toujours manquée) et d’automaton (l’insistance de la chaîne signifiante inconsciente). Pour Lacan, le sujet tourne indéfiniment autour d’un vide central impossible à combler.
6. Fondements théoriques
Les fondements théoriques de la compulsion de répétition reposent sur une articulation complexe entre économie pulsionnelle, topique psychique et théorie de la liaison énergétique. Dans la première topique freudienne (Inconscient, Préconscient, Conscient), la répétition est conçue comme l’effet d’une fixation rigide du désir sur un objet archaïque. L’inconscient ignore le temps chronologique ; pour lui, le désir infantile demeure toujours actuel, pressant, cherchant sans relâche des voies de décharge dans la réalité perceptuelle.
Dans la seconde topique (Moi, Ça, Surmoi), élaborée à partir de 1923 dans Le Moi et le Ça, la compulsion de répétition est rattachée aux profondeurs obscures du Ça et à la sévérité tyrannique du Surmoi. Le Ça abrite les motions pulsionnelles brutes qui ne connaissent ni négation ni contradiction, et exigent une répétition immédiate. De son côté, le Surmoi archaïque exploite cette contrainte de répétition pour infliger au Moi un sentiment inconscient de culpabilité permanent, se manifestant par le besoin masochiste d’autopunition et la réaction thérapeutique négative.
La métapsychologie freudienne distingue impérativement l’énergie libre de l’énergie liée. Un événement traumatique fait effraction dans le système psychique sous forme d’une immense quantité d’énergie libre non liée. Le rôle primaire de la compulsion de répétition n’est pas d’atteindre le plaisir, mais de tenter de « lier » cette excitation brute à des représentations psychiques pour la soumettre ultérieurement au principe de plaisir. La répétition apparaît ainsi comme un mécanisme de survie d’urgence, plus originaire que le principe de plaisir lui-même.
En dehors du champ psychanalytique orthodoxe, les théories cognitives et comportementales contemporaines, ainsi que la théorie de l’attachement formalisée par John Bowlby, fournissent des modèles explicatifs complémentaires. Les schémas précoces inadaptés théorisés par Jeffrey Young démontrent comment des croyances rigides formées lors de l’enfance (carence affective, abandon, méfiance) agissent comme des filtres de traitement de l’information qui amènent l’individu à sélectionner des environnements et des relations validant rétrospectivement ces mêmes schémas négatifs.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La compulsion de répétition n’est pas un bloc monolithique ; elle se décline en plusieurs dimensions et manifestations distinctes selon la nature des structures psychiques engagées :
- La répétition traumatique (névrose de guerre et trauma simple) : Caractérisée par l’invasion brutale du champ perceptif et onirique par des réminiscences sensorielles inchangées (cauchemars, flashbacks, reviviscences hallucinatoires) où l’effroi primitif est réexpérimenté à l’état pur sans modification narrative.
- La répétition transférentielle : Manifestation par laquelle le patient réactualise sur la personne du thérapeute ou de l’analyste ses sentiments ambivalents, ses haines, ses désirs incestueux et ses conflits infantiles envers les figures parentales, transformant la séance de soin en un théâtre de réitération passionnelle.
- La névrose de destinée ou d’échec : Tendance inexorable d’un individu à subir de manière récurrente des catastrophes personnelles, des faillites professionnelles au seuil du triomphe ou des ruptures sentimentales identiques, donnant l’illusion trompeuse d’une malédiction extérieure ou d’un sort fatal.
- La répétition corporelle et psychosomatique : Expression somatique itérative par laquelle les conflits émotionnels forclos de la parole s’inscrivent directement dans la chair à travers des maladies récurrentes, des poussées inflammatoires rythmées par des dates anniversaires traumatiques ou des somatisations chroniques.
- La répétition comportementale et agissante (Acting Out) : Remplacement de la pensée réflexive par des passages à l’acte moteurs impulsifs (conduites à risques, toxicomanie cyclique, récidive délinquante) visant à évacuer immédiatement une tension interne insupportable.
8. Exemples et vignettes cliniques
Pour illustrer la réalité clinique de ce processus, examinons le cas de Claire, une femme de 34 ans consultant pour des épisodes dépressifs majeurs survenant systématiquement après des ruptures sentimentales cataclysmiques. Fille d’un père alcoolique et violent qui abandonna le foyer conjugal de façon imprévisible durant sa petite enfance, Claire a successivement entretenu trois relations amoureuses longues avec des partenaires présentant une instabilité caractérielle sévère et une dépendance à des substances toxiques. Malgré sa conscience explicite du danger, Claire s’évertue à « sauver » ces hommes, avant de provoquer inconsciemment des crises jalouses paroxystiques qui précipitent leur fuite brutale, confirmant chaque fois sa conviction originelle : « tous les êtres que j’aime finissent par me trahir et m’abandonner ».
Un autre exemple saisissant concerne Marc, un cadre supérieur brillant de 42 ans, issu d’une famille modeste où la réussite intellectuelle était inconsciemment perçue comme une trahison filiale et une humiliation pour son père. À trois reprises au cours de sa carrière, alors qu’il était sur le point d’accéder à la direction générale de grandes entreprises après des années de labeur exemplaire, Marc a commis des fautes professionnelles inexplicables, grossières et hautement visibles, conduisant à son licenciement immédiat. La compulsion de répétition agit ici au service du Surmoi et du sentiment de culpabilité inconscient, interdisant au sujet de dépasser son père symbolique sous peine d’angoisse de castration.
Enfin, le cas des cauchemars post-traumatiques chez les survivants d’accidents graves révèle la face la plus nue du phénomène : nuit après nuit, le conducteur impliqué dans une collision mortelle se réveille au moment précis de l’impact, le cœur battant à tout rompre, ruisselant de sueur. Il ne s’agit pas d’un travail de rêve transformant les représentations, mais du retour à l’identique de l’effraction qui n’a pu trouver aucune inscription métaphorique au sein de la mémoire sémantique du sujet.
9. Évaluation clinique et observation diagnostique
L’identification de la compulsion de répétition ne s’effectue pas au moyen d’un test biologique univoque, mais relève d’une investigation psychopathologique rigoureuse menée au fil des entretiens cliniques approfondis. Le clinicien repère ce fonctionnement à travers plusieurs indices sémiologiques fondamentaux :
Le premier indice réside dans l’anamnèse longitudinale : le clinicien relève une circularité frappante des trajectoires de vie, marquée par l’émergence d’événements néfastes similaires se produisant sous des décors variables mais selon une dynamique relationnelle strictement identique. L’analyste ou le psychothérapeute est particulièrement attentif à l’effet de décalage entre la plainte consciente de la personne (qui déplore son « manque de chance ») et l’observation d’actes subtils mais décisifs par lesquels elle organise son propre préjudice.
Dans le domaine psychologique standardisé et projectif, des outils comme le Test de Rorschach (système intégré ou école française) et le Thematic Apperception Test (TAT) mettent en lumière la stéréotypie des réponses, la pauvreté des processus de liaison associative, la résurgence constante de thématiques d’abandon ou de destruction, et l’incapacité à élaborer des dénouements constructifs face aux planches anxiogènes.
Parallèlement, les inventaires de personnalité tels que le Young Schema Questionnaire (YSQ) permettent d’évaluer quantitativement l’intensité des schémas d’invalidation, d’assujettissement ou d’auto-sacrifice qui sous-tendent les conduites répétitives. En psychopathologie du trauma, l’échelle PCL-5 (Posttraumatic Stress Disorder Checklist) mesure la fréquence des intrusions répétitives et des reviviscences sensorielles qui caractérisent la répétition traumatique brute.
10. Applications cliniques et portée pratique
La compréhension de la compulsion de répétition est indispensable pour l’ensemble des praticiens de la santé mentale, de la médecine générale et du travail médico-social. Dans le cadre de la cure psychanalytique et des thérapies psychodynamiques, le maniement de la répétition constitue le pivot central de la guérison. L’espace thérapeutique se propose précisément comme le lieu où la répétition motrice destructrice peut être accueillie, freinée et transformée dans le transfert.
En offrant un cadre stable, bienveillant et dépourvu de représailles, le thérapeute refuse de jouer le rôle mortifère que le patient tente inconsciemment de lui assigner (par exemple, rejeter le patient ou le punir). Ce refus de rétorsion permet de briser le cercle vicieux de la répétition : l’agir compulsionnel se métamorphose progressivement en remémoration verbale, puis en élaboration symbolique (Durcharbeitung ou perlaboration).
Dans le champ de l’addictologie et de la psychiatrie hospitalière, intégrer ce concept permet aux équipes soignantes d’éviter l’épuisement professionnel (burnout) et l’agressivité contre-transférentielle face aux rechutes chroniques des patients dépendants. La rechute n’est plus perçue comme un échec thérapeutique délibéré ou une absence de volonté, mais comme la réactualisation d’une détresse primitive que le patient tente d’anesthésier par l’acte toxique.
Dans le domaine éducatif, judiciaire et de la protection de l’enfance, le concept éclaire la transmission intergénérationnelle des traumatismes. Les parents ayant subi des carences précoces ou des violences physiques ont tendance, par compulsion de répétition non liquidée, à reproduire sur leurs propres enfants les négligences dont ils furent victimes. Repérer ces mécanismes permet la mise en place de programmes de guidance parentale préventifs axés sur la mentalisation et la sécurité de l’attachement.
11. Recherches et validations empiriques contemporaines
Les neurosciences cognitives et affectives contemporaines ont apporté des éclairages empiriques majeurs sur les corrélats neurobiologiques de la compulsion de répétition, validant avec des méthodes d’imagerie moderne les intuitions cliniques freudiennes. Les travaux de Bessel van der Kolk sur la neurobiologie du traumatisme ont démontré que lors d’un choc émotionnel extrême, l’activité de l’amygdale cérébrale s’emballe de manière disproportionnée tandis que l’aire de Broca (responsable de la formulation du langage parlé) et l’hippocampe (chargé de l’encodage spatio-temporel des souvenirs) subissent une inhibition fonctionnelle sévère.
Ce découplage neurobiologique explique pourquoi les souvenirs traumatiques ne peuvent pas être intégrés sous forme de récits mnésiques conscients : ils restent gravés dans le système nerveux sous forme d’empreintes somatosensorielles brutes prêtes à être réactivées automatiquement par le moindre stimulus environnemental ressemblant au trauma initial, créant ainsi la compulsion de réactualisation neuro-fonctionnelle.
Par ailleurs, les recherches en épigénétique menées notamment par l’équipe de Rachel Yehuda auprès de descendants de survivants de l’Holocauste ont révélé que les altérations de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (axe du stress) et les modifications de méthylation des récepteurs aux glucocorticoïdes peuvent se transmettre d’une génération à l’autre. Cette vulnérabilité biologique accrue prédispose les descendants à réagir au stress présent par des modalités anxieuses similaires à celles de leurs aïeux, matérialisant sur le plan biologique la compulsion de répétition transgénérationnelle.
12. Considérations socioculturelles et transculturelles
Si la compulsion de répétition prend sa source dans la constitution psychobiologique universelle de l’être humain, son expression phénoménologique et son interprétation varient considérablement selon les contextes culturels et anthropologiques. Dans les sociétés occidentales individualistes, la réitération de scénarios d’échec est souvent appréhendée sous le prisme de la responsabilité personnelle, du libre arbitre défaillant ou de la pathologie médicale individuelle.
À l’inverse, dans de nombreuses cultures traditionnelles, collectivistes ou animistes, la répétition involontaire d’un malheur est fréquemment attribuée à des forces surnaturelles : dettes ancestrales non réglées, malédictions de lignée, sorcellerie ou non-respect des rituels funéraires dus aux ancêtres. Loin d’être de simples croyances archaïques, ces récits mythiques constituent des dispositifs de métaphorisation culturelle collective permettant de donner du sens et d’endiguer la violence de la compulsion de répétition intergénérationnelle par le biais de rituels communautaires de purification et de réparation.
La psychiatrie transculturelle souligne également l’impact des traumatismes historiques collectifs (colonisation, génocides, migrations forcées, guerres civiles). Au sein des populations ayant subi ces violences systémiques, la compulsion de répétition s’observe à l’échelle de groupes entiers sous la forme de tensions communautaires cycliques, d’amertumes inextinguibles et de répliques identitaires martiales, démontrant que l’incapacité sociétale à faire le deuil et à réparer symboliquement l’histoire condamne les peuples à en rejouer les horreurs à chaque génération.
13. Critiques, controverses et limites conceptuelles
Malgré sa puissance explicative, la compulsion de répétition a suscité de vives controverses depuis son introduction en 1920. La critique la plus virulente a visé son adossement théorique à la pulsion de mort. De nombreux psychanalystes éminents de l’époque, à l’instar d’Otto Fenichel, de Heinz Hartmann et d’une grande partie de l’école de l’Ego Psychology américaine, ont rejeté l’hypothèse spéculative d’un instinct de destruction inné et ont préféré expliquer la répétition uniquement par des mécanismes de défense du Moi, des rigidités caractérielles ou la persistance d’espoirs infantiles inassouvis.
Les théoriciens de l’apprentissage et les chercheurs du courant cognitivo-comportementaliste reprochent fréquemment à ce concept son caractère infalsifiable au sens poppérien. Pour les critiques empiristes, invoquer une « force mystérieuse » qui pousse au pire masque simplement des lacunes dans l’apprentissage comportemental, des biais d’attribution cognitive et des renforcements environnementaux involontaires. Selon cette perspective, le patient ne répète pas en raison d’une pulsion obscure, mais parce qu’il ne dispose pas dans son répertoire comportemental des compétences relationnelles alternatives pour agir autrement.
Enfin, une dérive clinique majeure consiste à utiliser la compulsion de répétition comme une étiquette culpabilisante pour les victimes (« victim blaming »), notamment dans les cas de violences conjugales ou d’agressions sexuelles répétées. Qualifier trop hâtivement une victime de violences de sujet « prisonnier de sa compulsion de répétition » peut conduire le clinicien à ignorer les contraintes socio-économiques objectives, les dynamiques d’emprise criminelle et l’asymétrie de pouvoir bien réelles qui entravent la capacité de fuite de la personne.
14. Termes connexes et distinctions différentielles
Pour éviter toute confusion diagnostique et conceptuelle, il importe de distinguer nettement la compulsion de répétition d’autres notions psychopathologiques proches :
- Compulsion du trouble obsessionnel-compulsif (TOC) : Les compulsions du TOC (lavage des mains, vérifications itératives) sont des actes conscients, stéréotypés et ritualisés que le sujet accomplit activement pour apaiser une angoisse obsédante précise. La compulsion de répétition inconsciente, elle, concerne des scénarios d’existence globaux dont le sujet ignore qu’il en est l’artisan secret.
- Persévération cognitive : Déficit neuropsychologique consécutif à des lésions des lobes frontaux, caractérisé par l’incapacité motrice ou cognitive de modifier une tâche ou un comportement en fonction du changement des règles environnementales. Il s’agit d’un trouble organique des fonctions exécutives sans signification conflictuelle inconsciente.
- Reviviscence traumatique (flashback) : Phénomène perceptif et sensoriel involontaire appartenant au tableau de l’état de stress post-traumatique (ESPT), caractérisé par l’illusion soudaine de se trouver à nouveau dans la situation de danger. La compulsion de répétition englobe ces reviviscences mais s’étend bien au-delà dans la réorganisation active des relations sociales du sujet.
- Identification projective : Mécanisme de défense théorisé par Melanie Klein par lequel un individu projette des parties indésirables de son propre psychisme à l’intérieur d’un autre sujet, puis manipule inconsciemment cet autre pour qu’il se comporte en conformité avec ces projections. L’identification projective constitue l’un des moteurs relationnels privilégiés de la répétition compulsive.
15. Synthèse et points clés à retenir
La compulsion de répétition représente un concept clinique et théorique incontournable pour appréhender les comportements humains en apparence irrationnels et auto-destructeurs. Elle révèle que ce qui n’a pu être verbalisé, élaboré et intégré dans la trame de l’histoire personnelle d’un individu se trouve voué à être réactualisé dans la réalité concrète et relationnelle au prix d’une souffrance répétée.
Loin d’être une fatalité biologique immuable, la mise au jour de la répétition au cours d’un travail thérapeutique offre l’opportunité fondamentale de transformer l’acte compulsionnel aveugle en pensée consciente, de lier les énergies traumatiques désorganisatrices et de restaurer la liberté d’initiative psychique du sujet face aux déterminismes de son passé.
Références
- Bowlby, J. (1988). A secure base: Parent-child attachment and healthy human development. Basic Books.
- Freud, S. (1914). Remémoration, répétition et perlaboration. Dans De la technique psychanalytique (pp. 105-115). Presses Universitaires de France.
- Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir. Payot.
- Lacan, J. (1973). Le Séminaire, livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Éditions du Seuil.
- Laplanche, J., & Pontalis, J.-B. (2007). Vocabulaire de la psychanalyse. Presses Universitaires de France.
- van der Kolk, B. A. (2014). The body keeps the score: Brain, mind, and body in the healing of trauma. Viking.
- Young, J. E., Klosko, J. S., & Weishaar, M. E. (2003). Schema therapy: A practitioner’s guide. Guilford Press.