Dans le domaine de la psychopathologie et de la psychologie clinique, l’apparition d’un événement surajouté modifiant la trajectoire naturelle d’un trouble initial constitue un défi diagnostique et thérapeutique majeur. Comprendre la nature d’une complication permet aux praticiens de distinguer l’évolution prévisible d’une pathologie de ses dérives nosologiques secondaires, souvent plus invalidantes que la condition princeps. Cette perspective dynamique éclaire les interactions complexes unissant vulnérabilité psychologique, contraintes environnementales et processus neurobiologiques au fil du temps.
Complication en Psychologie et Psychiatrie
1. Définition concise
Une complication désigne l’émergence d’un trouble, d’un symptôme ou d’une dysfonction secondaire qui survient au cours de l’évolution d’une pathologie primaire préexistante, en altérant défavorablement le pronostic, la sévérité ou la prise en charge clinique. Contrairement à une simple coïncidence temporelle, la complication entretient un lien physiopathologique, psychodynamique ou comportemental direct ou indirect avec l’état pathologique sous-jacent.
Sur le plan psychopathologique, la complication se distingue de la fluctuation symptomatique habituelle par son caractère structurellement surajouté. Elle traduit fréquemment une rupture d’équilibre homéostatique où les stratégies d’adaptation (coping) du sujet, déjà éprouvées par le trouble initial, s’avèrent insuffisantes ou contre-productives. Par exemple, l’apparition d’une dépendance éthylique chez un patient présentant un trouble panique non traité ne constitue pas un phénomène isolé, mais bien une complication secondaire née de conduites d’automédication dysfonctionnelles.
Enfin, le concept s’étend aux conséquences fonctionnelles, sociales, cognitives et somatiques durables d’une affection mentale. Il intègre aussi bien les décompensations aiguës — telles que le passage à l’acte suicidaire ou l’entrée dans un état psychotique transitoire — que les dégradations insidieuses telles que la désinsertion socioprofessionnelle, la désadaptation cognitive ou le déclin métabolique induit par des thérapeutiques psychotropes prolongées.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le vocable « complication » dérive du bas latin complicatio, signifiant « action de plier ensemble » ou « enroulement », lui-même issu du verbe latin classique complicare, formé du préfixe cum (« avec », « ensemble ») et du verbe plicare (« plier », « tresser »). Initialement employé dans un sens matériel pour désigner l’enchevêtrement ou le repliement d’éléments concrets, le mot a progressivement acquis au cours du bas Moyen Âge et de la Renaissance une charge métaphorique désignant la confusion, la complexité structurelle ou l’embarras.
Dans le vocabulaire médical francophone, le terme s’installe fermement au XVIIIe siècle, notamment sous l’influence des traités nosologiques des médecins anatomocliniciens. Il est alors utilisé pour qualifier l’association fortuite ou consécutive de deux maladies chez un même individu, où la seconde vient « compliquer » l’évolution de la première en brouillant le tableau séméiologique classique. La médecine aliéniste du XIXe siècle, portée par des aliénistes comme Philippe Pinel et Jean-Étienne Esquirol, emprunte ce lexique somatique pour classifier les formes évolutives des « délires », des manies et de la mélancolie.
En s’implantant en psychologie et en psychopathologie moderne, le terme a conservé sa racine d’« enchevêtrement », décrivant la manière dont des facteurs neurochimiques, des conflits intrapsychiques et des contingences psychosociales s’entrelacent pour transformer une souffrance initiale en un tableau syndromique composite et réfractaire.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le terme s’énonce selon l’alphabet phonétique international sous la transcription /kɔ̃.pli.ka.sjɔ̃/. Il s’agit d’un nom commun féminin invariable en genre, prenant la marque régulière du pluriel (« complications » /kɔ̃.pli.ka.sjɔ̃/).
Sur le plan syntaxique, il est le plus souvent associé à des compléments du nom précisant la nature du trouble d’origine (par exemple : « les complications de la dépression ») ou la nature du phénomène survenu (« une complication anxieuse », « une complication suicidaire »). Le terme engendre le verbe transitif et pronominal compliquer (« le tableau s’est compliqué d’une dépendance ») ainsi que l’adjectif participe compliqué, largement employé dans des entités nosographiques précises telles que le deuil prolongé ou deuil compliqué.
Dans le discours clinique, son utilisation requiert une rigueur grammaticale et sémantique pour ne pas être confondue avec la simple « complexité » (propriété d’un système à composants multiples) ni avec la comorbidité (cooccurrence de troubles indépendants ou synergiques). On dira ainsi d’un état qu’il est « compliqué de » pour marquer la causalité séquentielle, et non simplement qu’il est « complexe ».
4. Explication conceptuelle détaillée
La notion de complication en santé mentale s’articule autour d’un modèle processuel et dynamique de la psychopathologie. Contrairement à une vision statique qui juxtaposerait des étiquettes diagnostiques, l’analyse des complications postule que tout trouble psychologique évolue dans le temps selon une trajectoire probabiliste, influencée par des médiateurs internes et environnementaux. Lorsqu’une complication survient, elle ne représente pas une simple addition de symptômes arithmétique, mais une réorganisation pathologique du fonctionnement global de l’individu.
Le champ conceptuel de la complication englobe plusieurs strates d’impacts. Premièrement, la complication intrapsychique et symptomatique se manifeste par l’apparition de nouvelles constellations cliniques directement favorisées par la souffrance originelle : le repli social d’un sujet phobique social peut ainsi se muer en un épisode dépressif caractérisé sévère. Deuxièmement, la complication comportementale résulte fréquemment d’efforts inadaptés de régulation émotionnelle, comme l’usage de substances psychoactives pour juguler l’angoisse ou des comportements d’automutilation pour apaiser un sentiment de vide intérieur.
Troisièmement, la complication relationnelle et systémique altère l’écologie sociale du patient. L’irritabilité et le retrait affectif inhérents au trouble dépressif majeur engendrent fréquemment des ruptures conjugales, des conflits intrafamiliaux et la perte du réseau de soutien, ce qui prive le sujet de ressources indispensables à sa rémission et crée une boucle de rétroaction péjorative.
Enfin, les limites de ce concept touchent aux frontières de la somatisation et des atteintes organiques. Les complications psychiatriques peuvent s’incarner dans des désordres physiques majeurs, tels que la dénutrition sévère dans l’anorexie mentale ou le syndrome métabolique favorisé par l’inactivité physique et le dérèglement neuroendocrinien des troubles de l’humeur chroniques. La complication marque ainsi le point où la psychopathologie déborde son lit initial pour envahir la corporéité et l’insertion sociale du sujet.
5. Évolution historique
L’histoire du concept de complication en psychiatrie reflète les mutations de la pensée médicale occidentale, passant d’une conception organiciste linéaire à un modèle bio-psycho-social intégré.
Au XIXe siècle, les aliénistes français et allemands abordent la maladie mentale sous l’angle de l’histoire naturelle des affections. Bénédict Morel, à travers sa théorie de la dégénérescence formulée dans les années 1850, perçoit les complications comme des étapes d’aggravation progressive et héréditaire des tares psychiques. À la même époque, Jean-Pierre Falret et plus tard Emil Kraepelin s’attachent à décrire le cours longitudinal des maladies. Kraepelin, dans son traité fondateur, distingue les formes pures des états psychiatriques de leurs formes compliquées, isolant la démence précoce de ses complications délirantes ou déficitaires secondaires.
Au début du XXe siècle, l’essor de la psychanalyse freudienne réinterprète la complication sous l’angle des mécanismes de défense et du compromis névrotique. Sigmund Freud décrit comment l’échec du refoulement primitif peut conduire à des formations réactionnelles secondaires, des névroses obsessionnelles sévères ou des régressions mélancoliques, qui constituent au sens large des complications intrapsychiques du conflit originaire.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’avènement de la psychopharmacologie révolutionne la question : l’introduction des neuroleptiques et des antidépresseurs transforme le pronostic des affections psychiatriques majeures, mais introduit la problématique des complications thérapeutiques. Les dyskinésies tardives, les syndromes extrapyramidaux et les dépendances iatrogènes deviennent de nouvelles complications d’origine médicale qu’il convient de théoriser.
À partir des années 1980, les classifications internationales standardisées (DSM et CIM) privilégient une approche athéorique et opérationnelle, tendant temporairement à noyer le terme de complication sous celui de « comorbidité ». Néanmoins, les courants contemporains de la psychiatrie développementale et de la psychopathologie cognitive réhabilitent la complication pour saisir la séquence chronologique et causale reliant des vulnérabilités précoces à des tableaux cliniques hautement complexes à l’âge adulte.
6. Fondements théoriques
L’analyse des complications s’appuie sur plusieurs cadres conceptuels majeurs qui rendent compte de la dégradation ou de la complexification progressive du fonctionnement psychologique.
Le modèle diathèse-stress fournit une première assise solide : il postule qu’un individu porteur d’une vulnérabilité biologique ou psychologique (diathèse) subit, lors de l’apparition d’un premier trouble, une charge allostatique considérable. Le stress chronique induit par cette condition initiale entame les capacités de résilience et déclenche des décompensations secondaires. Ce processus d’épuisement neurophysiologique, impliquant l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, explique comment une anxiété prolongée se complique fréquemment d’anomalies de régulation thymique et de dépressions secondaires.
La théorie des systèmes dynamiques complexes en psychopathologie (modèle des réseaux de symptômes porté par des auteurs comme Denny Borsboom) envisage la complication comme une transition de phase. Les symptômes d’un trouble initial (par exemple, les insomnies et l’hypervigilance du trouble de stress post-traumatique) s’activent mutuellement jusqu’à franchir un seuil critique. À ce stade, de nouveaux nœuds du réseau s’allument — tels que l’abus d’alcool ou l’isolement complet —, stabilisant le réseau dans un attracteur pathologique hautement résistant au changement.
Sur le versant psychodynamique, la complication est comprise comme l’effondrement des défenses de second rang face à la pulsion ou à l’angoisse. Quand le déni, la sublimation ou le refoulement ne suffisent plus à contenir l’angoisse sous-jacente, le moi recourt à des défenses plus archaïques (clivage, projection massive, passage à l’acte), entraînant une désorganisation symptomatique marquée.
Enfin, le modèle comportemental et cognitif éclaire les complications par le biais du renforcement négatif et des distorsions cognitives secondaires. Les conduites d’évitement adoptées pour soulager temporairement une phobie ou une obsession finissent par restreindre dramatiquement le répertoire comportemental du sujet, provoquant un sentiment d’impuissance acquise, une démoralisation secondaire et une désinsertion existentielle.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Les complications en psychopathologie peuvent être catégorisées selon leur nature, leur temporalité et leurs mécanismes d’induction :
- Complications symptomatiques et syndromiques directes : Développement d’une nouvelle entité diagnostique résultant directement de la présence du trouble primaire. Cela inclut le virage maniaque au cours d’un épisode dépressif traité, ou l’évolution d’un trouble panique vers une agoraphobie sévère et invalidante.
- Complications comportementales et addictives : Utilisation de stratégies de régulation émotionnelle délétères, englobant l’abus de sédatifs, l’alcoolisme secondaire d’apaisement, les achats compulsifs ou les conduites ordaliques et à risque.
- Complications vitales et aiguës : Situations d’urgence engageant le pronostic vital du patient, au premier rang desquelles figurent la crise suicidaire, les automutilations graves, le refus alimentaire total ou le syndrome malin des neuroleptiques.
- Complications fonctionnelles et psychosociales : Altération chronique des capacités adaptatives conduisant au décrochage scolaire, à l’incapacité de travail prolongée, à l’exclusion sociale, à la clochardisation ou à la précarisation matérielle.
- Complications cognitives : Détérioration durable des fonctions exécutives, de la mémoire de travail ou de la vitesse de traitement de l’information consécutive à des épisodes thymiques récurrents ou à des phases psychotiques répétées non stabilisées.
- Complications somatiques et médicales : Conséquences corporelles de l’affection mentale ou des modes de vie associés, telles que les infections liées aux conduites à risque, les atteintes hépatiques secondaires à l’addiction, l’ostéoporose et les désordres électrolytiques dans l’anorexie mentale.
- Complications iatrogènes : Effets indésirables directs ou indirects des interventions thérapeutiques (iatrogénèse), qu’elles soient pharmacologiques (prise de poids massive, sédation cognitive, toxicité rénale du lithium) ou psychothérapeutiques (levée brutale d’un refoulement protecteur conduisant à une décompensation aiguë).
8. Exemples et illustrations cliniques
L’observation empirique en psychiatrie met en lumière la fréquence et la gravité des trajectoires de complications à travers des tableaux cliniques typiques rencontrés en cabinet ou en milieu hospitalier.
Considérons le cas d’un patient de 28 ans souffrant d’un trouble d’anxiété sociale majeur non diagnostiqué depuis l’adolescence. Pour faire face à ses obligations professionnelles et aux déjeuners d’équipe, ce patient recourt initialement à la consommation discrète d’alcool fort avant chaque réunion. Au fil des mois, ce comportement d’adaptation déviant induit une tolérance pharmacologique et une dépendance physique sévère. Le sevrage non contrôlé précipite un délirium tremens nécessitant une hospitalisation en réanimation : la dépendance alcoolique et le delirium constituent ici des complications comportementales puis médicales directes de l’anxiété sociale primaire.
Un autre exemple paradigmatique concerne le trouble bipolaire. Chez une patiente de 35 ans en phase hypomaniaque inaugurale méconnue, la levée des inhibitions comportementales la conduit à contracter des emprunts bancaires disproportionnés et à engager des investissements ruineux. La complication ne réside pas uniquement dans l’accès maniaque lui-même, mais dans la faillite personnelle, le surendettement et le contentieux judiciaire consécutifs, qui plongent secondairement la patiente dans un épisode dépressif majeur mélancolique avec risque suicidaire imminent dès le retour à l’euthymie.
Dans le domaine des troubles de l’attachement et du deuil, un sujet de 60 ans confronté à la perte brutale de son conjoint développe un état de chagrin figé, marqué par la quête incessante du défunt, la culpabilité envahissante et l’incapacité d’investir le présent plus de douze mois après la perte. Cette évolution péjorative vers un trouble du deuil prolongé illustre une complication psychopathologique où le processus universel de deuil échoue à trouver son issue réparatrice et se chronicise en une pathologie enkystée.
9. Mesure, évaluation et diagnostic
L’identification des complications en milieu clinique nécessite une évaluation longitudinale plutôt qu’une photographie transversale de la symptomatologie. Le clinicien doit reconstituer l’anamnèse avec rigueur pour ordonner chronologiquement l’apparition des signes et déterminer le statut primaire ou secondaire de chaque trouble.
L’examen clinique s’appuie sur des entretiens semi-structurés tels que la SCID (Structured Clinical Interview for DSM) ou la MINI (Mini International Neuropsychiatric Interview), complétés par des échelles standardisées spécifiques mesurant le retentissement fonctionnel global, comme l’échelle d’évaluation globale du fonctionnement (GAF) ou l’échelle WHODAS 2.0 (World Health Organization Disability Assessment Schedule). Ces instruments permettent d’objectiver le degré de complication psychosociale engendré par le trouble de base.
L’évaluation du risque suicidaire constitue une étape incontournable du diagnostic des complications aiguës. L’utilisation d’outils validés comme l’échelle d’évaluation du risque suicidaire de Columbia (C-SSRS) ou l’échelle de désespoir de Beck (BHS) permet de quantifier la progression vers la complication létale chez des patients déprimés ou borderline.
Sur le versant somatique et iatrogène, la surveillance impose des bilans paracliniques réguliers : bilans métaboliques complets, électrocardiogrammes (mesure de l’intervalle QTc lors de l’instauration de psychotropes) et dosages sanguins des molécules à marge thérapeutique étroite. L’absence d’anomalie biologique initiale ne dispense pas d’un suivi au long cours, la complication iatrogène s’installant souvent de manière silencieuse sur plusieurs années.
10. Applications et portée pratique
La reconnaissance précoce du risque de complication sous-tend toute la stratégie de prévention en santé mentale, articulée en niveaux primaire, secondaire et tertiaire.
En prévention secondaire, l’objectif est d’intervenir au tout début d’une pathologie pour en enrayer les complications habituelles. C’est le principe fondamental des équipes d’intervention précoce pour les premiers épisodes psychotiques (PEP). En réduisant la durée de psychose non traitée (DPNT), ces programmes empêchent l’installation de complications cognitives irrémédiables, le décrochage scolaire définitif et la stigmatisation sociale précoce.
Dans la pratique psychothérapeutique quotidienne, la prise en compte des complications oriente le choix des techniques. Dans la prise en charge des traumatismes psychiques, l’alliance thérapeutique et la stabilisation émotionnelle préalable sont indispensables pour éviter la complication de décompensation dissociative ou de reviviscence panique ingérable lors de l’exposition au souvenir traumatique.
Au niveau organisationnel et hospitalier, la gestion des complications justifie la création de structures de soins spécialisées et intégrées : unités de double diagnostic (traitant simultanément les troubles psychiatriques et les addictions associées), équipes de psychiatrie de liaison dans les hôpitaux généraux (pour dépister les complications dépressives et confusionnelles chez les patients atteints de cancer ou d’affections cardiovasculaires) et réseaux d’insertion professionnelle soutenue visant à juguler la désinsertion professionnelle précoce.
11. Recherches et données empiriques
Les données épidémiologiques contemporaines démontrent de façon accablante que les complications constituent la principale source du fardeau mondial des maladies mentales mesuré en années de vie ajustées sur l’incapacité (DALYs).
Les études de cohorte longitudinales, telles que la célèbre National Comorbidity Survey dirigée par Ronald C. Kessler et ses collègues, ont mis en évidence que les troubles anxieux débutant durant l’enfance ou l’adolescence constituent le premier prédicteur indépendant de l’apparition ultérieure d’épisodes dépressifs majeurs et de troubles de l’usage de substances. L’absence d’intervention précoce multiplie par trois à cinq le risque de voir apparaître ces complications au début de l’âge adulte.
Dans le champ de la psycho-oncologie et de la cardiologie, les travaux de David Spiegel et de Robert Carney ont illustré l’impact létal des complications dépressives sur les pathologies organiques. La survenue d’une dépression caractérisée après un infarctus du myocarde multiplie par trois le risque de mortalité cardiovasculaire à un an, démontrant que la complication psychiatrique rétroagit négativement sur la viabilité biologique de l’hôte par des mécanismes d’arythmie, d’hypercoagulabilité et de non-adhésion thérapeutique.
En outre, les recherches récentes sur la neuro-progression dans les troubles de l’humeur menées par Michael Berk et Flavio Kapczinski suggèrent que chaque rechute ou complication aiguë non résolue laisse des traces neurochimiques et inflammatoires durables (neuro-inflammation, diminution du BDNF, atrophie hippocampique), rendant le système nerveux central progressivement plus vulnérable aux complications futures et diminuant la réponse aux thérapeutiques conventionnelles.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’interprétation et l’expression des complications psychopathologiques varient considérablement selon les contextes socioculturels et les systèmes de croyance.
Dans les cultures occidentales individualistes, les complications d’un trouble mental sont volontiers conceptualisées en termes de déficit de performance, de perte d’autonomie personnelle ou d’effondrement professionnel. À l’inverse, dans les sociétés collectivistes ou communautaires, la complication majeure d’une souffrance psychique réside souvent dans la rupture de l’harmonie familiale, la honte infligée au groupe (dishonor/stigma) ou l’inaptitude à remplir les obligations filiales ou matrimoniales dévolues au sujet.
L’ethnopsychiatrie et l’anthropologie médicale soulignent que les voies d’expression somatique des complications sont largement conditionnées par la culture. Dans de nombreuses régions d’Afrique subsaharienne ou d’Asie de l’Est, la souffrance dépressive ou traumatique primaire se complique préférentiellement de manifestations corporelles polymorphes (sensations de brûlure, décharges dans la tête, étouffements), codées par des idiomes de détresse reconnus localement. Si le clinicien non averti ne reconnaît pas ces plaintes comme les complications somatisées d’un trouble sous-jacent, le risque d’erreur diagnostique et de prescription inadéquate est majeur.
Enfin, l’accès aux soins et la présence de réseaux de soutien traditionnels modulent profondément l’apparition des complications. Là où les dispositifs institutionnels font défaut, la famille élargie et les recours traditionnels peuvent amortir la désocialisation, mais le retard de recours aux soins médicaux spécialisés peut inversement laisser s’installer des complications sévères telles que des états de dénutrition ou des séquestrations domestiques dramatiques.
13. Critiques, débats et limites
Le statut épistémologique du concept de complication suscite des controverses nourries au sein de la nosographie psychiatrique.
Le principal point de friction réside dans la tension entre le concept de complication et celui de « comorbidité ». Avec l’hégémonie du DSM-III puis de ses versions ultérieures, la psychiatrie a opté pour un modèle multiaxial puis catégoriel strict fondé sur des critères purement descriptifs. Cette approche a favorisé une inflation de diagnostics de cooccurrence (un même patient recevant quatre ou cinq étiquettes distinctes), masquant l’organisation hiérarchique et temporelle des symptômes. De nombreux cliniciens critiquent cette prolifération artificielle de diagnostics, plaidant pour un retour à la notion de trouble primaire compliqué, bien plus respectueuse de l’histoire clinique réelle du patient et évitant la polymédication anarchique.
Un autre débat concerne le risque d’arbitraire dans l’attribution du lien causal. Il est parfois extrêmement difficile de déterminer si une conduite addictive apparue chez un sujet psychotique est une véritable complication (automédication de symptômes angoissants ou effets indésirables des médicaments) ou si elle relève d’une trajectoire étiopathogénique commune partagée par les deux entités via des gènes de vulnérabilité communs.
Enfin, la notion de complication porte en elle une dimension potentiellement déterministe ou culpabilisante pour l’entourage et le patient. En qualifiant une évolution de « compliquée », on risque d’induire un pessimisme thérapeutique chez les soignants, transformant une difficulté passagère en une fatalité inéluctable ou masquant des carences structurelles du système de soins (délais d’attente inacceptables, pénurie de psychiatres) sous le vocable trompeur de « complication naturelle de la maladie ».
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour préserver la précision sémantique du raisonnement clinique, il importe de distinguer la complication de plusieurs notions satellites :
- Comorbidité : Présence simultanée de deux ou plusieurs troubles distincts chez un même patient sans présumer d’un lien de causalité obligatoire ou d’une dérivation directe de l’un par rapport à l’autre, alors que la complication implique une antériorité logique ou physiopathologique de l’état primaire.
- Symptôme : Manifestation élémentaire, signal ou indice subjectif d’un état pathologique. Le symptôme fait partie intégrante du tableau de base (ex. : la tristesse dans la dépression), tandis que la complication constitue un saut qualitatif ou une extension vers un nouveau problème distinct.
- Séquelle : Lésion, altération ou déficit persistant de manière définitive après la guérison ou la stabilisation du trouble originel (ex. : un déficit attentionnel résiduel stabilisé après un traumatisme crânien), alors que la complication est généralement un processus évolutif actif susceptible d’aggravation ou d’amélioration sous traitement.
- Effet secondaire / indésirable : Réaction nocive et non voulue survenant lors de l’administration d’un traitement à posologie normale. Bien qu’un effet secondaire puisse devenir une complication iatrogène s’il persiste et menace l’équilibre global, les deux termes ne sont pas synonymes dans leur étendue clinique.
- Aggravation : Augmentation quantitative de l’intensité d’un symptôme préexistant sans modification structurelle de la pathologie (ex. : une insomnie qui s’intensifie), par opposition à la complication qui introduit un nouvel élément sémiologique ou pathologique qualitatif.
15. Résumé et points clés
La complication en santé mentale représente un carrefour évolutif où un trouble psychologique initial s’associe à de nouveaux processus pathologiques somatiques, comportementaux ou sociaux, amplifiant la vulnérabilité du sujet et réduisant son pronostic d’indépendance fonctionnelle.
Sa genèse mobilise des facteurs psychobiologiques complexes, illustrant la manière dont l’épuisement des mécanismes d’adaptation et le stress prolongé déstabilisent les défenses cognitives et relationnelles. Loin d’être de simples coïncidences, ces phénomènes réclament une analyse rigoureuse de la chronologie clinique pour ordonner les priorités thérapeutiques.
Sur le plan préventif et thérapeutique, l’enjeu central consiste à diagnostiquer et à traiter précocement les troubles originels avant que les complications addictives, cognitives, somatiques ou suicidaires ne s’enracinent. La pratique clinique gagne à préserver ce concept face à la fragmentation nosographique descriptive, car penser en termes de complication, c’est concevoir la maladie mentale dans son dynamisme temporel et humain singulier.
Références
- American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed.). American Psychiatric Publishing. https://doi.org/10.1176/appi.books.9780890425596
- Berk, M., Kapczinski, F., Andreazza, A. C., Dean, O. M., Giorlando, F., Maes, M., Yatham, L. N., Gama, C. S., McGorry, P., & Malhi, G. S. (2011). Pathways underpinning neuroprogression in bipolar disorder: Focus on inflammation, oxidative stress and neurotrophic factors. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 35(3), 804–817. https://doi.org/10.1016/j.neubiorev.2010.10.001
- Borsboom, D. (2017). A network theory of mental disorders. World Psychiatry, 16(1), 5–13. https://doi.org/10.1002/wps.20375
- Kessler, R. C., Chiu, W. T., Demler, O., & Walters, E. E. (2005). Prevalence, severity, and comorbidity of 12-month DSM-IV disorders in the National Comorbidity Survey Replication. Archives of General Psychiatry, 62(6), 617–627. https://doi.org/10.1001/archpsyc.62.6.617
- World Health Organization. (2019). International statistical classification of diseases and related health problems (11th ed.). World Health Organization. https://icd.who.int/