La sexualité humaine transcende la simple fonction reproductrice pour s’ériger en un espace complexe où convergent dynamiques neurophysiologiques, représentations psychiques et constructions socioculturelles. Parmi les pratiques qui interrogent les frontières de l’érotisme et de l’autorégulation corporelle, le coitus reservatus occupe une place singulière au croisement de la psychologie clinique, de la sexologie contemporaine et des traditions spirituelles de la continence éjaculatoire.
Coitus Reservatus
1. Définition concise
Le coitus reservatus (terme latin signifiant littéralement « coït réservé » ou « rapport retenu ») désigne une modalité de rapport sexuel avec pénétration vaginale dans laquelle le partenaire masculin prolonge indéfiniment l’acte en supprimant volontairement l’éjaculation, sans recourir à un retrait avant le paroxysme comme dans le coitus interruptus. L’acte se caractérise par une relaxation corporelle soutenue, une maîtrise attentionnelle aiguë de l’excitation génitale et une recherche d’intimité émotionnelle et sensorielle partagée, l’état d’érection étant maintenu sans basculer dans la phase d’émission séminale.
Sur le plan psychologique et relationnel, cette pratique ne se réduit pas à une simple technique contraceptive d’abstinence d’expulsion de semence ; elle constitue une restructuration globale de la réponse sexuelle humaine. Elle décentre l’acte hétérosexuel du paradigme phallocentrique et linéaire axé sur l’orgasme éjaculatoire culminant, favorisant un plateau d’excitation prolongé, une régulation conjointe des affects et une immersion méditative dans le lien intersubjectif.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme dérive directement du latin classique et ecclésiastique. Le substantif masculin coitus provient du verbe latin coire, formé du préfixe co- (« ensemble ») et de ire (« aller »), désignant littéralement « l’action d’aller ensemble, l’union ou l’accouplement ». L’adjectif participe reservatus, participe passé du verbe reservare, est constitué de re- (marquant le mouvement en arrière ou la préservation) et de servare (« garder, conserver, épargner »). Il traduit ainsi l’idée de garder en réserve, de préserver ou de ne pas dépenser.
L’introduction formelle du syntagme dans la littérature sociologique et sexologique occidentale est intimement liée aux travaux de John Humphrey Noyes au milieu du XIXe siècle, fondateur de la communauté utopique d’Oneida aux États-Unis. Noyes préférait l’expression anglaise male continence (« continence masculine »), mais le vocabulaire médical et canonique latinisa la pratique sous la dénomination de coitus reservatus pour la formaliser dans les traités de théologie morale, de médecine légale et de sexologie naissante, notamment chez des pionniers tels que Havelock Ellis et Richard von Krafft-Ebing.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, le terme est employé comme un substantif masculin invariable ou accordé selon les conventions du latin savant : « le coitus reservatus ». Sa prononciation suit la phonétique française du latin juridique et médical : [ko.i.tys ʁe.zɛʁ.va.tys].
Au plan morphosyntaxique, il s’agit d’un emprunt nominal composé. Bien qu’il conserve généralement sa graphie latine originale et soit typographié en italique dans les textes scientifiques, il est parfois traduit par l’expression « coït réservé » ou confondu de manière impropre avec des variantes comme la « continence masculine volontaire ». Il s’accorde au masculin singulier (« un coitus reservatus prolongé »).
4. Explication conceptuelle détaillée
Le coitus reservatus repose sur une dissociation délibérée et physiologique entre le plaisir érotique, l’érection pénienne et le réflexe éjaculatoire. Dans la physiologie classique de la réponse sexuelle, telle que modélisée ultérieurement par William Masters et Virginia Johnson, la séquence érotique masculine s’articule autour de quatre phases consécutives : l’excitation, le plateau, l’orgasme (comprenant l’émission et l’expulsion) et la résolution accompagnée d’une période réfractaire. Le coitus reservatus intervient principalement au stade du plateau en maintenant le sujet dans une homéostasie érotique stationnaire de haute intensité, empêchant le système nerveux autonome de franchir le seuil critique d’activation sympathique qui déclenche la contraction rythmique des muscles bulbocaverneux et ischiocaverneux.
La pratique exige une rééducation cognitive et proprioceptive substantielle. Le sujet doit apprendre à repérer avec une précision millimétrique le « point de non-retour » (point of inevitability) et à ralentir ou interrompre les mouvements pelviens dès lors que les signaux afférents présagent une décharge spinale imminente. Contrairement à une croyance répandue, il ne s’agit pas d’une rétention mécanique par constriction externe de l’urètre, mais d’une désescalade neuro-émotionnelle consciente : réduction de la cadence motrice, respiration diaphragmatique lente, défocalisation de l’anxiété de performance et réorientation de l’attention vers les perceptions cutanées, thermiques et affectives globales de l’interaction diachronique.
Sur le plan relationnel et psychodynamique, le coitus reservatus modifie profondément le contrat implicite de la rencontre sexuelle. En éliminant l’éjaculation, il abolit la chute brutale de tension post-orgasmique caractéristique de la prolactine et de la période réfractaire masculine. Le rapport peut ainsi se prolonger pendant des durées variables, favorisant chez le partenaire réceptif l’expression d’orgasmes multiples ou non linéaires, tout en dégageant les deux partenaires de l’impératif de synchronisation paroxystique. L’acte devient un espace d’intersubjectivité contemplative, souvent décrit par les couples comme une forme de fusion non intrusive et de transcendance partagée.
5. Évolution historique
L’histoire du coitus reservatus s’enracine dans des traditions philosophiques et religieuses plurimillénaires avant d’être réarticulée par la modernité occidentale. Dans la Chine ancienne, les traités taoïstes de la chambre à coucher (Fangzhongshu) enseignaient la rétention du sperme (Jianjing) comme un impératif de longévité et de préservation du principe vital Jing, préconisant l’absorption de l’énergie féminine Yin lors de coïts sans émission. De manière analogue, les courants du Tantrisme indien (notamment le Karezza ou les rituels de Maithuna) ont codifié des approches rituelles où l’immobilité méditative et l’absence d’éjaculation transforment la pulsion génitale en énergie spirituelle ascendante (Kundalini).
En Occident, la réapparition explicite de cette pratique sous une forme doctrinale et sociale date du XIXe siècle au sein de la communauté d’Oneida (New York), fondée en 1848 par John Humphrey Noyes. Noyes institua le « mariage complexe » (complex marriage), où chaque membre de la communauté était potentiellement uni à tous les autres. Pour prévenir les grossesses non planifiées et protéger la santé des femmes épuisées par les maternités successives, Noyes théorisa et imposa la « continence masculine » (male continence). Les jeunes garçons de la communauté étaient initiés au coitus reservatus par des femmes post-ménopausées, développant une capacité remarquable d’autocontrôle avant d’être autorisés à partager la couche de femmes fertiles.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, Alice Bunker Stockham, médecin américaine, sécularisa et popularisa ces principes sous l’appellation de Karezza dans son ouvrage éponyme de 1896. Stockham présenta la méthode comme un vecteur d’harmonie conjugale, d’élévation spirituelle et de prophylaxie contre l’épuisement nerveux et les névroses sexuelles. Parallèlement, les premiers sexologues européens, comme Havelock Ellis dans ses Studies in the Psychology of Sex, analysèrent le phénomène avec une curiosité scientifique croissante, soulignant son potentiel curatif contre certaines dysfonctions érectiles et l’éjaculation prématurée, tout en le distinguant nettement des pratiques jugées pathologiques par la médecine victorienne.
6. Fondements théoriques
L’analyse du coitus reservatus mobilise plusieurs cadres théoriques majeurs de la psychologie et des sciences comportementales :
Dans la perspective de la psychanalyse freudienne, cette pratique questionne directement la théorie économique de la libido. Pour Sigmund Freud, le coït standard répond au principe de décharge de tension (modèle homéostatique ou hydraulique de la pulsion). Le coitus reservatus introduit une déviation de ce but pulsionnel immédiat : il implique un investissement narcissique et objectal hautement sublimatoire, où la libido n’est pas expulsée mais intégrée dans l’appareil psychique sous forme d’excitation érotique égo-syntonique. Certains théoriciens post-freudiens y ont vu une tentative d’annulation de l’angoisse de castration par la maîtrise souveraine de la perte séminale, tandis que d’autres y perçoivent une régression bénéfique vers des formes polymorphes et pré-génitales de satisfaction partagée.
Du point de vue de la théorie cognitivo-comportementale et neurosexologique, le coitus reservatus illustre un paradigme sophistiqué de rétroaction biologique (biofeedback) interoceptive et de modulation attentionnelle. Selon le modèle de la réponse sexuelle humaine de William Masters et Virginia Johnson, complété par les apports cognitifs de David Barlow, la dysfonction ou la perte de contrôle éjaculatoire découle souvent d’une hypervigilance anxieuse tournée vers l’évaluation de la performance. Le coitus reservatus désamorce ce cycle en éliminant la performance liée au paroxysme et en apprenant au sujet à réguler l’équilibre entre les branches sympathique et parasympathique du système nerveux autonome via un conditionnement opérant.
Enfin, dans le prisme de la théorie systémique et de l’attachement développée par John Bowlby, cette pratique favorise une désensibilisation systématique des angoisses de séparation ou d’intrusion. En prolongeant la phase de contact intime sans rupture brutale consécutive à l’orgasme, elle amplifie la sécrétion centrale d’ocytocine et de vasopressine, consolidant ainsi les liens d’attachement sécure, la résonance empathique et la sécurité affective au sein de la dyade amoureuse.
7. Composantes clés, types et dimensions
Le coitus reservatus s’articule autour de composantes physiologiques, psychologiques et relationnelles précises, et se décline en plusieurs dimensions opérationnelles :
- La modulation motrice et respiratoire : Adoption d’une immobilité relative ou de mouvements lents, amples et ondulatoires plutôt que de frictions rapides et répétitives, associée à une respiration lente, profonde et diaphragmatique destinée à freiner l’emballement vagal et adrénergique.
- L’interoception et conscience somatosensorielle : Vigilance affinée quant aux sensations pelviennes, pré-monitoires de la fermeture du col vésical et de la mise en tension de l’ampoule déférente, permettant d’interrompre tout stimulus excitateur avant la phase involontaire.
- La focalisation attentionnelle holistique : Décentration de la sphère purement génitale au profit de l’ensemble de l’enveloppe corporelle (regard, contact tactile, caresses non génitales, respiration synchronisée).
- La dimension intentionnelle (Type profane vs Type spirituel) :
- Modalité séculière ou thérapeutique : Utilisée comme outil de gestion du rythme éjaculatoire, de prolongement du plaisir dyadique ou d’enrichissement érotique dénué de symbolisme transcendant.
- Modalité néo-tantrique ou sacrée (Karezza) : Vécue comme une alchimie intérieure visant l’expansion de la conscience, la communion spirituelle et la circulation des énergies subtiles au sein du couple.
- La distinction orgasmique (Orgasme non éjaculatoire) : Capacité documentée chez certains pratiquants chevronnés à éprouver un ou plusieurs orgasmes somatiques et cérébraux (« orgasmes secs » ou d’énergie) sans déclenchement moteur de l’expulsion séminale, maintenant l’érection intacte après le pic émotionnel.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la mise en œuvre clinique et relationnelle de cette pratique, considérons deux situations types rencontrées en consultation sexologique ou psychologique :
Cas 1 : Rééducation de l’éjaculation prématurée sévère. Julien, 32 ans, consulte en raison d’une éjaculation prématurée primaire survenant systématiquement moins de trente secondes après l’intromission, générant chez lui une détresse psychologique aiguë et une angoisse d’anticipation majeure. Après un travail psychothérapeutique sur l’anxiété de performance et l’application classique des techniques de « stop-start » (Semans) en solitaire, le thérapeute de couple introduit une adaptation inspirée du coitus reservatus. Le couple convient de séances où toute éjaculation est contractuellement exclue, la pénétration se déroulant sans mouvements de va-et-vient, dans une posture stable. En supprimant l’impératif de culmination, Julien parvient à habiter l’espace vaginal sans activer le réflexe d’alarme sympathique. En six mois, cette exposition intime prolongée permet une recalibration de son seuil éjaculatoire et une reprise de confiance profonde.
Cas 2 : Restructuration de l’intimité dyadique après une crise relationnelle. Marc (48 ans) et Sophie (46 ans), mariés depuis vingt ans, rapportent une érosion majeure de leur désir mutuel, marquée par une sexualité mécanique et expéditive (« le script traditionnel pénétration-éjaculation-sommeil »). Désireux d’explorer de nouvelles voies d’intimité, ils s’initient au Karezza et au coitus reservatus. En éliminant l’objectif éjaculatoire, Marc découvre une sensualité diffuse et libérée de la pression d’aboutissement, tandis que Sophie rapporte pour la première fois une absence totale de pression temporelle, facilitant l’émergence d’une profonde détente pelvienne et d’un sentiment renouvelé de connexion émotionnelle.
9. Mesure et évaluation clinique
Dans l’évaluation psychologique et sexologique, le coitus reservatus n’est pas appréhendé comme une pathologie, mais son étude ou son intégration thérapeutique exige des outils de mesure standardisés portant sur la maîtrise éjaculatoire et l’expérience subjective :
La métrique clinique centrale de référence pour évaluer la capacité de retenue éjaculatoire est le Délai de Latence Éjaculatoire Intravaginale (IELT, pour Intravaginal Ejaculatory Latency Time), mesuré à l’aide d’un chronomètre lors des études empiriques. Alors que la moyenne normative dans la population masculine générale se situe entre 5 et 7 minutes, les praticiens réguliers du coitus reservatus présentent un IELT théoriquement infini ou délibérément modulable selon leur volonté, souvent supérieur à 30 ou 45 minutes.
Sur le plan psychométrique, les cliniciens recourent à des inventaires validés tels que l’Index de Fonction Érectile Internationale (IIEF) pour évaluer la solidité de l’érection indépendamment de l’éjaculation, ainsi que l’outil Premature Ejaculation Profile (PEP) pour sonder le sentiment de contrôle sur l’éjaculation, la détresse personnelle liée à l’acte et la satisfaction relationnelle globale. L’évaluation phénoménologique qualitative reste néanmoins prépondérante pour explorer la qualité de présence, l’absence de frustration et l’enrichissement de l’attachement au sein du couple.
10. Applications et pertinence pratique
L’étude et l’application du coitus reservatus revêtent une valeur considérable dans plusieurs sphères professionnelles et personnelles :
En thérapie de couple et sexothérapie, cette approche constitue un levier puissant pour déconstruire le modèle traditionnel « coïtocentré » axé sur la performance. Elle offre une alternative féconde aux couples confrontés à des discordances de désir, à l’hypoactivité sexuelle féminine ou masculine, ou à l’anxiété de performance de l’homme. En supprimant l’échéance inéluctable de la fin de l’érection causée par l’éjaculation, le couple réapprend la patience corporelle, la communication tactile et la négociation des rythmes sensuels.
Dans la prise en charge des troubles érectiles psychogènes, le coitus reservatus fonctionne comme une technique de focalisation sensorielle élargie (semblable aux protocoles de Masters et Johnson). Le patient n’ayant plus à « prouver » sa virilité par une éjaculation triomphale, la diminution de l’activation adrénergique permet au flux sanguin artériel caverneux de se maintenir sans encombre, restaurant spontanément une rigidité pénienne optimale.
Enfin, dans le champ de la croissance personnelle et du bien-être psychologique (notamment dans la mouvance de la pleine conscience ou mindfulness), la pratique s’inscrit comme une discipline de régulation émotionnelle. Elle enseigne la tolérance à une excitation somatique intense sans céder à l’impulsion de décharge immédiate, renforçant la capacité d’inhibition corticale, la maîtrise de soi et la sérénité psychologique face aux tensions pulsionnelles quotidiennes.
11. Recherches empiriques et données scientifiques
Bien que le coitus reservatus ait longtemps relevé du domaine de la littérature mystique ou communautaire, la recherche contemporaine en neurosciences et en endocrinologie apporte un éclairage substantiel sur les mécanismes sous-jacents de la continence érotique.
Les travaux en neuro-imagerie fonctionnelle menés notamment par Gert Holstege et son équipe à l’Université de Groningue sur l’activité cérébrale pendant l’orgasme masculin ont démontré que l’éjaculation s’accompagne d’une désactivation transitoire massive du cortex préfrontal et de l’amygdale, suivie immédiatement d’un pic systémique de prolactine hypothalamique. Or, les études physiologiques sur les pratiquants de techniques de continence prolongée indiquent que le maintien du plateau pré-éjaculatoire évite l’augmentation abrupte de la prolactine sérique. L’absence de prolactine permet de préserver la réceptivité dopaminergique centrale, maintenant un état d’alerte cognitive, d’humeur positive et d’appétence sexuelle sans l’épuisement ou la somnolence post-coïtale fréquemment rapportés après une éjaculation.
Par ailleurs, les recherches de Barry Komisaruk et Beverly Whipple sur la dissociation neurophysiologique entre orgasme et éjaculation confirment que les voies nerveuses transmettant les sensations orgasmiques (notamment le nerf pudendal et le nerf vague) peuvent être activées au niveau du tronc cérébral et du système limbique sans déclencher nécessairement l’arc réflexe spinal sympathique (nerfs hypogastriques) responsable de la contraction des vésicules séminales. Ces données empiriques confèrent une base biologique indiscutable aux témoignages de sujets décrivant des états d’extase ou d’orgasmes dits « énergétiques » ou non éjaculatoires au cours du coitus reservatus.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La signification attribuée au coitus reservatus varie de manière spectaculaire selon les contextes culturels, religieux et historiques :
Dans les cultures orientales influencées par le taoïsme et le bouddhisme tantrique, la rétention séminale est perçue non comme une frustration ou une anomalie, mais comme un art sublime de transcendance spirituelle et d’immortalité corporelle. La cosmologie taoïste postule que l’éjaculation répétée disperse l’énergie originelle (Yuan Qi), alors que sa rétention consciente permet de la recycler vers les centres supérieurs (le cerveau et le cœur) par un processus nommé « faire remonter le sperme pour nourrir le cerveau » (Huan Jing Bu Nao).
À l’inverse, l’Occident judéo-chrétien a historiquement entretenu une relation hautement ambivalente avec cette pratique. La théologie morale catholique, tout en valorisant la chasteté et la continence dans l’abstinence, a fréquemment condamné toute forme de coït intentionnellement non reproductif. La bulle papale ou les traités de casuistique ont parfois assimilé le coitus reservatus à une forme de péché d’Onan (onanisme), bien que des théologiens plus libéraux du XXe siècle aient débattu de sa licéité morale dès lors qu’il n’y avait pas émission de semence hors des voies génitales naturelles. Dans la culture moderne sécularisée, hyper-focalisée sur l’impératif de jouissance rapide et la pornographie génito-centrée, la pratique apparaît souvent marginale ou énigmatique, heurtant de front les stéréotypes sociétaux assimilant virilité masculine et puissance d’éjaculation.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré ses vertus documentées et ses adeptes enthousiastes, le coitus reservatus suscite plusieurs réserves médicales, psychologiques et éthiques :
Sur le plan urologique et médical, certains cliniciens ont émis l’hypothèse qu’une excitation sexuelle prolongée et répétée sans décharge éjaculatoire pourrait favoriser une congestion pelvienne chronique, parfois désignée sous le terme vernaculaire de « syndrome des vésicules pleines » ou orchialgie bénigne d’excitation non résolue (blue balls). Cette stase veineuse et prostatique prolongée peut occasionner un inconfort pelvien transitoire, des tiraillements testiculaires ou une inflammation de la glande prostatique chez des sujets prédisposés, bien que les preuves d’une prostatite bactérienne secondaire à cette pratique fassent défaut.
Sur le plan psychologique et dyadique, la pratique peut devenir source de nouvelles formes d’anxiété si elle est érigée en dogme ou en critère absolu de réussite relationnelle. La vigilance requise pour inhiber le réflexe éjaculatoire risque de susciter un hyper-contrôle cérébral rigide incompatible avec le lâcher-prise émotionnel indispensable à l’intimité sexuelle. Chez certains partenaires réceptifs, cette maîtrise absolue de l’homme peut être vécue non comme un acte d’amour attentionné, mais comme une manipulation émotionnelle, une froideur calculée ou un refus narcissique de s’abandonner pleinement dans l’acte.
Enfin, sur le plan de la contraception, le coitus reservatus ne saurait être considéré comme une méthode de régulation des naissances totalement infaillible. Le liquide pré-éjaculatoire sécrété par les glandes de Cowper au cours d’une excitation prolongée peut contenir une faible concentration de spermatozoïdes viables résiduels, créant un risque non négligeable de grossesse imprévue chez les couples fertiles ne recourant à aucune protection complémentaire.
14. Termes connexes et distinctions
Pour dissiper les confusions nosologiques fréquentes dans la littérature grand public et médicale, il convient de distinguer nettement le coitus reservatus des notions voisines suivantes :
- Coitus interruptus (Retrait) : Dans le retrait, le coït est rapide ou standard, et l’éjaculation a lieu de manière explosive, mais à l’extérieur des organes génitaux féminins juste avant l’expulsion. Le coitus reservatus, lui, ne comporte absolument aucune éjaculation et le pénis reste logé dans le vagin tout au long du rapport.
- Karezza : Terme popularisé par Alice Stockham désignant un système de sexualité méditative, affective et douce basé sur l’immobilité pelvienne et l’absence délibérée d’éjaculation et d’orgasmes paroxystiques. Le coitus reservatus est la composante technique corporelle centrale du Karezza.
- Éjaculation rétrograde : Anomalie médicale fonctionnelle ou anatomique (souvent secondaire à une chirurgie prostatique ou à une neuropathie diabétique) au cours de laquelle le sperme s’écoule à l’envers dans la vessie lors de l’orgasme en raison de l’incompétence du sphincter vésical interne. Le coitus reservatus n’implique aucune émission interne de semence : le réflexe moteur est inhibé en amont.
- Anéjaculation psychogène : Trouble sexuel caractérisé par l’incapacité involontaire et pénible d’atteindre l’éjaculation malgré un désir et une stimulation adéquats. Contrairement à l’anéjaculation qui est subie comme une dysfonction, le coitus reservatus est un choix volontaire, gratifiant et réversible à tout moment.
- Sexocéanisme ou orgasmes multiples masculins : Capacité à vivre des décharges orgasmiques sans éjaculation via une contraction sélective des muscles pelviens (technique taoïste avancée), souvent associée aux phases avancées du coitus reservatus.
15. Synthèse et points clés
Le coitus reservatus se distingue comme l’un des phénomènes les plus fascinants de la sexologie comportementale et de la psychologie de l’intime :
- Nature de la pratique : Rapport sexuel avec pénétration vaginale prolongée dans lequel l’éjaculation masculine est délibérément et sereinement évitée, rompant avec le schéma linéaire traditionnel de l’orgasme impulsif.
- Physiologie : Repose sur une modulation vagale, une réduction de la cadence motrice et une conscience intéroceptive aiguë permettant de maintenir le plateau de la réponse sexuelle sans franchir le seuil d’éjaculation irréversible.
- Origines historiques : Retrouvé dans les textes secrets du taoïsme antique (Fangzhongshu), réinventé au XIXe siècle dans la communauté utopique d’Oneida sous le nom de continence masculine, et sécularisé par le mouvement Karezza.
- Bénéfices psychologiques : Désamorce l’anxiété de performance, élimine la chute de libido consécutive à la libération de prolactine post-éjaculatoire, et renforce l’attachement dyadique et la résonance empathique.
- Vigilance requise : Ne constitue pas un moyen contraceptif absolu en raison de la présence possible de gamètes dans le liquide pré-éjaculatoire, et ne doit pas dériver vers un hyper-contrôle rigide annihilant le plaisir spontané de la rencontre.
Références
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- Freud, S. (1905). Trois essais sur la théorie sexuelle. Gallimard.
- Holstege, G., Georgiadis, J. R., Paans, A. M., Meiners, L. C., van der Graaf, F. H., & Reinders, A. A. (2003). Brain activation during human male ejaculation. Journal of Neuroscience, 23(27), 9185–9193. https://doi.org/10.1523/JNEUROSCI.23-27-09185.2003
- Komisaruk, B. R., & Whipple, B. (2005). Functional MRI of the brain during orgasm in women and men. The Journal of Sexual Medicine, 2(s2), 65–78. https://doi.org/10.1111/j.1743-6109.2005.20233.x
- Masters, W. H., & Johnson, V. E. (1966). Human sexual response. Little, Brown and Company.
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- Stockham, A. B. (1896). Karezza: Ethics of marriage. Stockham Publishing Company.
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