Dans le domaine de la psychologie clinique, de la psychothérapie de groupe et de la dynamique organisationnelle, la conduite des collectifs représente un levier thérapeutique et transformationnel de premier plan. La présence simultanée de deux praticiens, désignée sous le concept de cofacilitation, offre un espace d’élaboration psychique et relationnelle d’une remarquable complexité. Comprendre le rôle du cofacilitateur exige d’explorer non seulement les interactions manifestes au sein du groupe, mais également les mouvements transférentiels, contre-transférentiels et systémiques qui émergent entre les deux intervenants.
Cofacilitateur
1. Définition concise
Un cofacilitateur est un professionnel de la relation d’aide, de la psychothérapie ou de la dynamique de groupe qui partage de manière conjointe, équilibrée et coordonnée la responsabilité de la conduite, de l’observation, de l’analyse et de la régulation d’un processus collectif avec un autre intervenant. Ce rôle repose sur une alliance de travail structurée visant à maximiser la sécurité psychologique des participants, à modéliser des comportements relationnels constructifs et à optimiser l’atteinte des objectifs thérapeutiques, psychoéducatifs ou institutionnels du groupe.
Dans le champ de la psychologie clinique et sociale, le cofacilitateur ne se réduit aucunement à un simple observateur passif ou à un assistant subalterne. Il constitue un acteur central d’un binôme thérapeutique dont l’interaction continue fournit un contenant psychique renforcé, capable d’absorber, de métaboliser et d’interpréter les angoisses individuelles et groupales. Cette pratique conjointe permet de maintenir une écoute bifocale, articulant l’attention portée aux trajectoires singulières des individus et celle dédiée à la gestalt globale du groupe en mouvement.
Au-delà de la pratique clinique stricte, le cofacilitateur intervient dans les dispositifs d’intervention organisationnelle, les groupes d’analyse des pratiques professionnelles et les séminaires de résolution de conflits. Par son positionnement réflexif et sa collaboration active avec le facilitateur principal ou son égal institutionnel, il favorise la décentralisation du pouvoir, encourage l’autorégulation groupale et enrichit la palette des interventions interprétatives ou régulatrices.
2. Étymologie et origine linguistique
Le substantif « cofacilitateur » est un terme hybride forgé à partir d’éléments d’origine latine. Le préfixe latin cum (réduit à co-), signifiant « avec », « ensemble » ou « conjointement », exprime une idée d’association, de réciprocité et de partage de fonction. Le radical est issu du latin facilis (« facile », « aisé à faire »), lui-même dérivé du verbe facere (« faire », « accomplir »). Enfin, le suffixe d’agent -ator (devenu -ateur en français) désigne la personne qui accomplit l’action ou qui assume une fonction spécifique.
Sur le plan historique et épistémologique, le vocable anglophone correspondant (cofacilitator ou co-facilitator) a d’abord émergé dans le contexte des sciences sociales nord-américaines et de la psychosociologie d’après-guerre, parallèlement à l’expansion des thérapies de groupe (group psychotherapy) et des groupes de formation (T-groups). Son importation dans le corpus francophone s’est opérée au confluent de la dynamique de groupe lewinienne et du courant humaniste nord-américain représenté par Carl Rogers, avant d’être intégrée dans le lexique psychanalytique francophone sous les appellations synonymiques ou connexes de « co-thérapeute », « co-animateur » ou « cotraitant ».
Dans la littérature contemporaine, le terme a conservé sa racine d’action facilitatrice : il ne s’agit pas de diriger d’une manière autocratique, mais de rendre aisé et fluide le travail psychologique, relationnel ou intellectuel que les membres du groupe doivent accomplir ensemble.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan morphosyntaxique, le terme « cofacilitateur » est un nom commun masculin singulier, dont la transcription phonétique normalisée dans l’Alphabet Phonétique International (API) est /kɔ.fa.si.li.ta.tœʁ/. Au féminin, il prend la forme régulière « cofacilitatrice » (/kɔ.fa.si.li.ta.tʁis/). Le pluriel s’établit respectivement en « cofacilitateurs » (/kɔ.fa.si.li.ta.tœʁ/) et « cofacilitatrices » (/kɔ.fa.si.li.ta.tʁis/).
Le terme peut également être employé de manière adjectivale dans certaines constructions professionnelles (par exemple : « une posture cofacilitatrice », « un binôme cofacilitateur »). Bien que l’orthographe soudée « cofacilitateur » soit aujourd’hui privilégiée par les rectifications orthographiques et l’usage académique moderne, la variante avec trait d’union (« co-facilitateur ») demeure fréquente dans les publications scientifiques et les manuels de formation clinique francophones.
4. Explication conceptuelle détaillée
La cofacilitation constitue un dispositif méthodologique et intersubjectif fondamental dans l’ingénierie des groupes thérapeutiques et formatifs. Le principe d’action repose sur la formation d’une « dyade d’animation » ou « binôme thérapeutique » qui partage l’autorité fonctionnelle, la responsabilité éthique et la gestion du cadre spatio-temporel. Le cofacilitateur se positionne non comme un substitut, mais comme un partenaire dialectique dont la présence modifie substantiellement le champ phénoménologique de la séance.
Dans un groupe à conducteur unique, l’intervenant assume une charge cognitive et affective considérable : observer le non-verbal, écouter les récits individuels, identifier les alliances défensives, contenir l’angoisse projective et intervenir au moment opportun. L’intervention d’un cofacilitateur permet une répartition stratégique de ces fonctions. Tandis que l’un des intervenants s’engage activement dans un échange dialogique ou une intervention interprétative avec un participant, le cofacilitateur dispose de la liberté d’observer l’impact de cet échange sur le reste de l’assemblée, repérant les micro-réactions émotionnelles, les décrochages attentionnels ou les tensions corporelles qui échapperaient inévitablement à un animateur isolé.
Un autre pan conceptuel réside dans la fonction de modélisation relationnelle. Le cofacilitateur et son confrère offrent aux participants une démonstration vivante, continue et authentique de la façon dont deux adultes peuvent collaborer, communiquer, diverger d’opinion sans s’anéantir mutuellement, réparer des malentendus et maintenir une estime réciproque. Pour des sujets souffrant de troubles de l’attachement ou ayant grandi dans des structures familiales dysfonctionnelles, violentes ou désorganisées, l’observation de ce lien de travail stable et sécure constitue en soi une expérience émotionnelle correctrice de premier ordre.
Enfin, la cofacilitation crée un espace d’élaboration du contre-transfert particulièrement fécond. Le cofacilitateur sert de miroir, de caisse de résonance et de régulateur pour son collègue. Lorsqu’un intervenant est pris dans un contre-transfert massif face à un patient particulièrement séducteur, hostile ou clivant, le regard extérieur bienveillant du cofacilitateur permet de désamorcer l’enlisement transférentiel et de restaurer la pensée symbolisante indispensable à la sécurité du dispositif groupal.
5. Évolution historique
L’histoire de la cofacilitation est indissociable de l’évolution des thérapies de groupe au XXe siècle. Dès les années 1930 et 1940, des pionniers de la psychanalyse de groupe comme Siegmund Heinrich Foulkes en Grande-Bretagne et Jacob Levy Moreno aux États-Unis ont expérimenté diverses configurations d’animation. Moreno, créateur du psychodrame, a notamment introduit le concept d’« ego auxiliaire », qui préfigurait la dissociation et le partage des rôles thérapeutiques au sein d’une même séance.
Parallèlement, les travaux de Kurt Lewin sur la dynamique des groupes restreints et la naissance des laboratoires nationaux de formation (National Training Laboratories) à Bethel aux États-Unis à la fin des années 1940 ont officialisé l’usage des binômes d’animateurs. Lewin et ses successeurs ont constaté que deux animateurs analysant conjointement les réunions après coup amélioraient considérablement la compréhension des phénomènes groupaux et évitaient les écueils de la toute-puissance ou de la partialité.
Durant les années 1960 et 1970, l’avènement de la psychologie humaniste et du mouvement du potentiel humain porté par Carl Rogers et l’école d’Esalen a consacré la figure du cofacilitateur dans les groupes de rencontre (encounter groups). La cofacilitation n’était plus seulement un outil de formation ou un filet de sécurité pour apprentis praticiens, mais une configuration thérapeutique noble, caractérisée par une relation paritaire, symétrique et transparente.
Dans le domaine psychanalytique et psychopathologique, les travaux de figures majeures telles qu’Irvin Yalom ont articulé de manière rigoureuse les bénéfices et les pièges de la cothérapie. Yalom a théorisé la dynamique interne du couple thérapeutique, démontrant que la qualité de la relation entre les deux coanimateurs prédit directement la cohésion et l’efficacité thérapeutique du groupe. En France, les développements théoriques de Didier Anzieu et de René Kaës sur l’appareil psychique groupal ont mis en évidence la nécessité d’un appareil d’animation suffisant pour soutenir les fonctions d’étayage et de pare-excitation face aux angoisses archaïques du groupe.
6. Fondements théoriques
L’action du cofacilitateur s’ancre dans une pluralité d’appareils conceptuels complémentaires qui éclairent sa pertinence opérationnelle et psychopathologique :
En premier lieu, la théorie systémique et de la communication conçoit le groupe comme un système complexe autorégulé, gouverné par des boucles de rétroaction et des règles implicites d’homéostasie. Dans ce modèle, le binôme de cofacilitation forme un sous-système au sein du macrosystème groupal. La flexibilité du sous-système des cofacilitateurs empêche la cristallisation de triangles pathogènes et désamorce les jeux de pouvoir inconscients en introduisant une circularité relationnelle permanente.
En second lieu, la perspective psychanalytique et groupaliste fait appel aux concepts de transfert multilatéral, de résonance fantasmatique et de clivage. Dans cette approche, le couple d’animateurs active inévitablement la scène originaire et l’imaginaire parental des participants. Les membres projettent sur les cofacilitateurs des représentations de figures parentales combinées, idéalisées ou persécutrices. La capacité des cofacilitateurs à supporter ces projections sans se disputer ni reproduire une rivalité destructrice permet aux participants d’introjecter un modèle d’autorité stable, unifié et bienveillant, favorisant la résolution des conflits œdipiens et préœdipiens sous-jacents.
En troisième lieu, la théorie de l’attachement développée par John Bowlby et actualisée en psychothérapie groupale offre une grille de lecture robuste. Les cofacilitateurs co-construisent une « base de sécurité » collective. Si l’un des thérapeutes est momentanément perçu comme menaçant, distant ou confrontant par un participant au style d’attachement insécure ou désorganisé, l’autre cofacilitateur peut constituer un pôle alternatif de réassurance, évitant ainsi la rupture d’alliance thérapeutique ou l’abandon prématuré de la thérapie.
Enfin, la théorie sociocognitive d’Albert Bandura met en lumière le rôle capital du modèle vicariant. Les participants apprennent par observation directe des interactions des cofacilitateurs la façon de formuler des critiques constructives, d’accepter une vulnérabilité intellectuelle ou affective, et de résoudre des divergences par la négociation respectueuse, sans recours à la violence verbale, au silence passif-agressif ou à l’écrasement de l’altérité.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La fonction de cofacilitateur se structure autour de configurations, de rôles et de dimensions méthodologiques bien définis :
- Modèles relationnels du binôme :
- Modèle égalitaire/symétrique : Deux praticiens de statut et d’expérience similaires partagent intégralement les prérogatives d’intervention et l’autorité conceptuelle, incarnant une parité parfaite.
- Modèle apprenti-maître (senior/junior) : Un intervenant chevronné collabore avec un praticien en formation, structurant la séance comme un espace d’apprentissage clinique guidé avec supervision intégrée.
- Modèle complémentaire fonctionnel : Deux professionnels aux expertises distinctes (par exemple, un médecin psychiatre et un psychologue clinicien, ou un thérapeute verbal et un psychomotricien) articulent leurs compétences spécifiques pour couvrir des axes diagnostiques ou thérapeutiques variés.
- Styles d’intervention en séance :
- L’intervenant actif et l’analyste de processus : Pendant qu’un membre du binôme relance le dialogue et maintient l’énergie conversationnelle, le second analyse les courants affectifs profonds et intervient ponctuellement par des synthèses méta-communicatives.
- Le jeu du contre-point dialectique : L’un des animateurs soutient une posture d’empathie inconditionnelle envers un membre difficile pour maintenir le lien, tandis que l’autre introduit avec bienveillance la confrontation ou le rappel du cadre et des règles de vie.
- Dimensions fondamentales de la synergie :
- L’alignement pré-séance : La concertation théorique et tactique avant l’entrée dans l’espace groupal, permettant d’accorder les objectifs et les hypothèses cliniques.
- Le débriefing post-séance : Le temps réflexif immédiat au cours duquel les deux intervenants confrontent leurs perceptions subjectives, analysent leurs contre-transferts et réajustent leur posture commune.
- L’entente épistémologique : Le degré d’adhésion partagée aux principes fondamentaux de la méthode employée, garantissant la cohérence du cadre d’intervention.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la réalité concrète de la cofacilitation, considérons le cas d’un groupe de parole pour adultes souffrant de troubles de l’usage de substances au sein d’une unité d’addictologie hospitalière. Le groupe est cofacilité par Marc, psychologue clinicien, et Élodie, infirmière spécialisée en alcoologie. Au cours d’une séance intense, Julien, un participant au tempérament impulsif, exprime une colère violente contre le règlement de l’institution, accusant l’équipe soignante d’infantilisation. Marc se trouve directement pris à partie et commence à ressentir une tension défensive. Élodie intervient alors avec calme : plutôt que de défendre Marc ou d’attaquer Julien, elle valide la détresse émotionnelle de Julien tout en nommant la peur de l’impuissance qui sous-tend son hostilité. Cette intervention décentre la tension, protège Marc de l’escalade symétrique et permet à ce dernier de retrouver sa neutralité bienveillante pour explorer l’histoire des ruptures de Julien.
Un second exemple relève du domaine de la dynamique organisationnelle. Dans une grande entreprise du secteur technologique, deux consultantes en psychologie du travail, Sarah et Nadine, cofacilitent un atelier de crise entre deux départements en conflit ouvert. Lors d’une séquence de travail en sous-groupes, les participants s’enlisent dans des accusations mutuelles stériles. Sarah choisit de maintenir le cadre méthodologique en reformulant les griefs sous forme d’objectifs opérationnels au tableau blanc, tandis que Nadine observe la disposition spatiale et attire l’attention du groupe sur le fait que les ingénieurs et les commerciaux se sont physiquement assis de part et d’autre d’une ligne invisible, mimant un champ de bataille. En révélant cette configuration corporelle, la cofacilitatrice offre un levier métaphorique immédiat qui dénoue le blocage par le rire et la prise de conscience collective.
Ces deux situations montrent comment la présence du cofacilitateur empêche l’impasse relationnelle, préserve l’intégrité du cadre de travail et transforme une menace d’implosion du groupe en une opportunité de développement personnel et collectif.
9. Mesure, évaluation et supervision
L’efficacité de la cofacilitation et l’harmonie du binôme ne sauraient être abandonnées à la seule intuition subjective. Divers instruments psychométriques, grilles d’observation et dispositifs de supervision formalisés permettent de mesurer et d’optimiser cette alliance de travail :
Sur le plan de l’observation clinique et de la recherche empirique, des outils standardisés tels que le Group Climate Questionnaire (GCQ-S développé par MacKenzie) ou l’échelle d’alliance thérapeutique en groupe (Working Alliance Inventory – Group version) évaluent l’impact du leadership conjoint sur la cohésion, l’évitement et l’engagement des participants. Les chercheurs utilisent également des systèmes de codage de l’interaction des animateurs (comme le Therapist Interaction Rating Scale) pour quantifier la réciprocité des prises de parole, le degré de soutien mutuel et l’absence d’interruptions intrusives au sein du binôme.
Dans la pratique professionnelle ordinaire, le dispositif d’évaluation par excellence réside dans la supervision clinique externe ou le métacontrôle. Un superviseur tiers accueille régulièrement le binôme pour décortiquer ce qui s’est joué non seulement dans le groupe, mais entre les deux cofacilitateurs. Les zones de rivalité implicite, les non-dits concernant la distribution du temps de parole, les séductions croisées et les phénomènes de collusion inconsciente avec certains sous-groupes de participants y sont minutieusement analysés. Sans cet espace tiers de dégagement critique, la cofacilitation risque de reproduire à bas bruit les clivages des participants, nuisant directement à la sécurité de l’espace thérapeutique.
10. Applications et portée pratique
La cofacilitation trouve son utilité et son efficacité démontrée dans un vaste éventail de contextes sanitaires, psychosociaux et institutionnels :
En psychiatrie et santé mentale, elle est la norme privilégiée dans les programmes de thérapie comportementale dialectique (TCD) conçus par Marsha Linehan pour les patients présentant un trouble de la personnalité borderline. La présence de deux thérapeutes — l’un menant le module d’acquisition des compétences de pleine conscience ou de régulation émotionnelle, l’autre soutenant les participants en détresse sans interrompre le flux du groupe — est essentielle pour contenir la forte réactivité affective inhérente à ces profils cliniques.
En médiation et gestion des conflits communautaires, les séances de justice réparatrice ou de médiation interethnique font quasi systématiquement appel à des cofacilitateurs reflétant la diversité des parties prenantes (par exemple, un homme et une femme, ou des intervenants issus d’horizons socioculturels différents). Cette composition garantit une neutralité perçue et prévient les allégations de parti pris ou de colonialité du cadre de parole.
Dans l’accompagnement des traumatismes collectifs et des deuils de masse (victimes de catastrophes naturelles, attentats terroristes, personnels soignants en situation d’épuisement post-pandémique), la cofacilitation protège les professionnels de l’usure de compassion et du traumatisme secondaire. Porter ensemble le fardeau des récits d’horreur permet aux soignants de préserver leur disponibilité psychique sans s’effondrer émotionnellement.
11. Recherche et données empiriques
Les investigations empiriques menées en psychologie clinique et en psychothérapie comparée ont mis au jour un ensemble robuste de données relatives aux impacts de la cofacilitation :
Les méta-analyses consacrées à la psychothérapie de groupe (notamment les synthèses publiées par Burlingame, Strauss et Joyce) démontrent que si la cothérapie n’augmente pas systématiquement l’effet taille des résultats cliniques par rapport à une thérapie menée par un clinicien d’élite unique, elle réduit de manière statistiquement significative les taux de décrochage prématuré (dropout) chez les patients complexes, hospitalisés ou gravement traumatisés. La présence d’un cofacilitateur assure une continuité du suivi, maintenant le calendrier des séances même en cas d’empêchement ou de maladie de l’un des intervenants.
D’autres travaux longitudinaux se sont penchés sur les conséquences des dysfonctionnements du binôme. Les recherches pionnières d’Irvin Yalom et de ses associés ont documenté que lorsque des coanimateurs nourrissent des rancœurs inavouées, une compétition féroce ou des désaccords théoriques fondamentaux non résolus en amont, les participants manifestent des niveaux accrus d’anxiété, une baisse notable de la cohésion de groupe et, dans certains cas, une détérioration de leur état clinique. En revanche, lorsque les désaccords entre cofacilitateurs sont traités ouvertement, sereinement et avec authenticité devant le groupe, les participants démontrent des gains significatifs en matière de compétences assertives et de résolution de conflits interpersonnels.
12. Considérations culturelles et interculturelles
L’utilisation de la cofacilitation prend une dimension particulière lorsqu’elle est déployée dans des environnements multiculturels ou auprès de populations minoritaires :
Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, collectivistes ou non occidentales, le concept d’autorité est indissociable du groupe d’anciens ou d’une pluralité de figures de sagesse plutôt que d’un expert individuel unique et isolé. Dans ce contexte, la cofacilitation s’harmonise naturellement avec les représentations culturelles locales de la gouvernance partagée et du conseil communautaire (tel que l’arbre à palabres en Afrique subsaharienne). Elle évite l’écueil d’une relation duelle asymétrique perçue comme intrusive ou autoritaire.
De surcroît, le binôme de cofacilitateurs peut être composé de manière interculturelle : un intervenant issu de la culture dominante associé à un cofacilitateur appartenant à la communauté d’origine des usagers (médiateur culturel ou psychologue biculturel). Cette configuration permet un décodage subtil des normes implicites, des expressions idiomatiques de la détresse psychique et des tabous religieux ou familiaux, évitant les erreurs de diagnostic transculturel et améliorant radicalement l’alliance thérapeutique des membres du groupe.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré ses indéniables atouts cliniques et relationnels, la cofacilitation fait l’objet de réserves méthodologiques et d’obstacles pratiques notables :
La critique économique et institutionnelle arrive en tête des objections formulées par les directions de santé et les financeurs de soins : mobiliser deux professionnels hautement qualifiés pour un même groupe double les coûts salariaux immédiats. Les gestionnaires exigent fréquemment des preuves qu’un animateur unique ne suffirait pas à produire des résultats similaires, ce qui conduit à la raréfaction des postes de co-thérapeutes dans les structures médico-sociales sous tension budgétaire.
Sur le plan clinique, le risque de « collusion défensive » entre cofacilitateurs représente un écueil majeur. Deux animateurs complices peuvent inconsciemment s’appuyer mutuellement pour intellectualiser les débats, fuir l’intensité émotionnelle des participants ou porter un jugement collectif condescendant sur le groupe, fermant ainsi la porte à toute dynamique transformative. De même, les phénomènes de « clivage » provoqués par des patients souffrant d’organisations limites peuvent fragmenter le couple thérapeutique : l’un devenant le « bon soignant » idéal et bienveillant, l’autre étant relégué au rôle de « mauvais soignant » persécuteur et rigide.
Enfin, le coût temporel nécessaire à l’alignement pré-séance et au débriefing post-séance est fréquemment sous-estimé. Sans une disponibilité institutionnelle garantie d’au moins trente à quarante-cinq minutes de débriefing par séance, la cofacilitation s’appauvrit et se dégrade rapidement en un simple bricolage logistique source d’épuisement et de frictions entre professionnels.
14. Termes connexes et distinctions
La littérature en sciences humaines et en santé mentale emploie plusieurs vocables proches dont il convient de préciser les nuances fondamentales :
- Cothérapeute : Terme strictement médical et psychopathologique désignant deux cliniciens conduisant une psychothérapie de groupe, de couple ou de famille. Tout cothérapeute assume une fonction de cofacilitation, mais le cofacilitateur peut opérer dans des cadres non thérapeutiques (formation, négociation, facilitation d’intelligence collective).
- Facilitateur principal : Intervenant qui assume formellement la primauté du leadership et de la conception méthodologique, le cofacilitateur occupant dans ce cas un rôle de soutien ou de relais stratégique.
- Ego auxiliaire : Concept issu du psychodrame morénien désignant une personne (professionnel ou participant) chargée d’incarner temporairement un personnage signifiant du monde interne du protagoniste, sous la direction du meneur de jeu. L’ego auxiliaire n’a pas la responsabilité globale de la régulation du groupe qui incombe au cofacilitateur.
- Observateur participant : Chercheur ou clinicien en formation présent dans la salle dont la consigne est de consigner les données et les interactions sans intervenir verbalement dans la régulation de la séance, à la différence du cofacilitateur qui s’engage activement dans l’échange.
- Modérateur : Rôle centré sur la gestion formelle des tours de parole, le respect du minutage et la neutralité procédurale (dans un débat public ou un focus group), dépourvu de la profondeur d’intervention clinique et transférentielle inhérente au cofacilitateur.
15. Synthèse et points clés
Le cofacilitateur est un rouage déterminant de l’ingénierie groupale contemporaine, conjuguant sécurité clinique, agilité méthodologique et richesse transférentielle. Les points essentiels à retenir incluent :
- Une responsabilité partagée qui assure une écoute bifocale, articulant le suivi minutieux des individus et la saisie globale de la dynamique collective.
- Une fonction majeure de modélisation relationnelle offrant aux participants l’exemple concret d’une collaboration mature, égalitaire et capable de surmonter les divergences.
- Un cadre de contention renforcé qui prévient l’épuisement professionnel des soignants et diminue le risque d’abandon prématuré chez les patients présentant des pathologies sévères.
- Un impératif d’alignement éthique, de débriefing post-séance rigoureux et de supervision régulière pour éviter les écueils du clivage, de la rivalité fratricide ou de la collusion défensive au sein de la dyade d’animation.
Références
- Anzieu, D. (1984). Le groupe et l’inconscient : L’imaginaire groupal. Dunod.
- Burlingame, G. M., Strauss, B., & Joyce, A. S. (2013). Change mechanisms and effectiveness of group psychotherapy. In M. J. Lambert (Ed.), Bergin and Garfield’s handbook of psychotherapy and behavior change (6th ed., pp. 640–687). John Wiley & Sons.
- Corey, M. S., Corey, G., & Corey, C. (2018). Groups: Process and practice (10th ed.). Cengage Learning.
- Foulkes, S. H. (1964). Therapeutic group analysis. George Allen & Unwin.
- Kaës, R. (2007). Un singulier pluriel : La démarche psychanalytique de groupe. Dunod.
- Rogers, C. R. (1970). Carl Rogers on encounter groups. Harper & Row.
- Yalom, I. D., & Leszcz, M. (2020). The theory and practice of group psychotherapy (6th ed.). Basic Books.