La classe sociale façonne la subjectivité humaine de manière profonde, silencieuse et omniprésente, structurant non seulement l’accès aux ressources matérielles, mais également les schémas cognitifs, les dynamiques émotionnelles et les relations interpersonnelles. Loin d’être un simple agrégat de paramètres économiques objectifs, elle constitue un environnement culturel et psychologique à part entière qui oriente la manière dont les individus perçoivent leur pouvoir d’action, interprètent le monde social et se positionnent face à autrui.
Classe sociale
1. Définition concise
En psychologie et en sciences sociales, la classe sociale désigne une dimension fondamentale de la stratification sociale qui combine des ressources matérielles objectives (revenu, niveau d’éducation, profession) et des perceptions subjectives de rang relatif au sein de la hiérarchie collective. Ce construit multidimensionnel détermine les conditions de vie quotidiennes ainsi que les opportunités de développement personnel et professionnel.
Sur le plan psychologique, la classe sociale opère comme un cadre culturel intériorisé qui forge les processus cognitifs fondamentaux, l’agentivité, le sentiment de contrôle et les modes de régulation émotionnelle. Les chercheurs contemporains démontrent que l’appartenance de classe engendre des représentations distinctes du soi : une conception plutôt indépendante et expressive au sein des classes favorisées, et une conception plutôt interdépendante et vigilante au sein des classes populaires.
Ainsi, la classe sociale ne se réduit pas à une mesure statique du capital financier. Elle englobe un ensemble dynamique d’habitudes, d’attentes normatives et d’identités sociales qui guident le comportement individuel et collectif, influençant de manière déterminante la trajectoire de vie, la santé mentale et le bien-être subjectif.
2. Étymologie et origine linguistique
Le substantif « classe » dérive directement du latin classis, terme qui désignait initialement la convocation du peuple romain sous les armes ou sa répartition civique par catégories censitaires. Dans la Rome antique, la réforme attribuée au roi Servius Tullius organisait les citoyens en plusieurs classes selon leur fortune pour fixer leur contribution fiscale et leurs devoirs militaires, tandis que ceux qui ne possédaient rien étaient qualifiés de proletarii.
Le terme latin est lui-même rattaché au verbe calare, signifiant « appeler » ou « convoquer à voix haute », soulignant à l’origine l’acte formel de rassemblement des membres d’une communauté selon un ordre préétabli. Au cours du Moyen Âge et de la Renaissance, le mot a d’abord été réinvesti dans le domaine pédagogique et taxonomique pour qualifier des divisions d’élèves ou des groupements ordonnés d’objets, de plantes et d’animaux.
Ce n’est qu’au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, avec l’avènement de la révolution industrielle et l’émergence de l’économie politique, que le mot « classe » acquiert sa signification socio-économique moderne. Il a progressivement supplanté les notions traditionnelles d’« ordres » ou d’« états » propres à l’Ancien Régime. Le terme a ensuite intégré le vocabulaire de la psychologie sociale au cours du XXe siècle pour désigner l’expérience vécue du rang social et ses répercussions comportementales.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le mot « classe » est un nom commun féminin invariable au singulier, dont la forme plurielle est « classes ». En français standard, sa transcription phonétique selon l’Alphabet Phonétique International s’écrit /klas/. La prononciation comporte une consonne occlusive vélaire sourde [k], suivie d’une consonne latérale [l], d’une voyelle ouverte antérieure non arrondie [a] et d’une consonne fricative alvéolaire sourde [s].
Sur le plan morphosyntaxique, le mot s’emploie couramment au sein de locutions nominales spécialisées telles que « classe sociale », « classe populaire », « classe moyenne » ou « classe dominante ». Il entre également dans des expressions composées clés du lexique des sciences humaines, comme « conscience de classe », « mobilité de classe », « transfuge de classe » ou « habitus de classe ».
Dans le discours scientifique, le mot peut être complété par des adjectifs relationnels (« l’analyse classiste », « les dynamiques de classe ») ou articulé à des concepts voisins comme le statut socio-économique (SSE). Il convient de veiller à ne pas confondre son acception sociologique avec ses emplois didactiques (la classe d’école) ou mathématiques (la classe d’équivalence).
4. Explication conceptuelle approfondie
L’étude psychologique de la classe sociale repose sur la distinction et l’articulation entre deux réalités complémentaires : les ressources objectives et le rang subjectif. D’un côté, les conditions matérielles d’existence structurent l’environnement physique et social immédiat d’une personne par le niveau d’instruction, la stabilité de l’emploi et le patrimoine financier. D’un autre côté, la perception subjective du rang social reflète l’évaluation comparative qu’un individu fait de sa propre position vis-à-vis des autres membres de la société.
Cette double dimension donne naissance à des modèles psychologiques différenciés du soi et du monde. Les contextes de classe populaire ou ouvrière sont généralement caractérisés par une plus grande incertitude économique, des menaces structurelles récurrentes et une moindre marge de manœuvre institutionnelle. Pour s’adapter à cet environnement contraignant, les individus développent souvent un soi « contextuel » : une posture vigilante, orientée vers les signaux de l’environnement, favorisant l’entraide communautaire, la solidarité collective et une sensibilité accrue aux émotions d’autrui.
À l’inverse, les contextes de classe moyenne supérieure et favorisée disposent d’un accès abondant aux ressources, d’un filet de sécurité financier et d’un sentiment étendu d’opportunité. Ces conditions matérielles favorisent l’émergence d’un soi « solipsiste » ou « expressif », caractérisé par la primauté accordée aux désirs internes, à l’autonomie personnelle, au sentiment d’efficacité personnelle et à la conviction intime que l’environnement peut être façonné selon ses volontés individuelles.
La classe sociale fonctionne donc comme une culture partagée. Elle transmet des normes implicites, des codes de langage, des préférences esthétiques et des scripts comportementaux que les individus internalisent dès la petite enfance. Ces matrices culturelles influencent ensuite les interactions sociales quotidiennes, le sentiment de légitimité dans les institutions publiques et les croyances relatives à la justice sociale ou à la méritocratie.
Enfin, la classe sociale délimite les frontières de l’appartenance catégorielle. Elle suscite des phénomènes puissants d’identification de groupe et d’altérisation, façonnant l’estime de soi collective, les biais d’endogroupe et les stéréotypes intergroupes qui justifient ou contestent les inégalités structurelles existantes.
5. Évolution et développement historique
L’intérêt pour les strates sociales trouve ses racines dans la philosophie politique classique, notamment chez Platon et Aristote, qui examinaient déjà comment la disparité entre riches et pauvres altérait les vertus civiques et la stabilité de la cité. Cependant, la conceptualisation systématique des classes prend son essor au XIXe siècle avec Karl Marx, qui définit la classe par la position occupée dans les rapports de production (bourgeoisie détentrice du capital face au prolétariat vendant sa force de travail), insistant sur la lutte des classes comme moteur historique.
Max Weber a par la suite enrichi ce modèle en introduisant une approche multidimensionnelle distinguant l’ordre économique (la classe proprement dite), l’ordre social (le statut ou prestige) et l’ordre politique (le parti). Cette distinction fondamentale a permis de penser les décalages possibles entre le niveau de revenu monétaire et la reconnaissance symbolique accordée par la communauté.
Durant la seconde moitié du XXe siècle, le sociologue français Pierre Bourdieu a révolutionné l’approche sociologique en décrivant l’articulation entre le capital économique, le capital culturel, le capital social et le capital symbolique. À travers son concept d’habitus, Bourdieu a formalisé la manière dont les structures objectives de classe s’incorporent sous forme de dispositions durables, de schèmes de perception et de goûts corporels.
Pendant plusieurs décennies, la psychologie dominante, en particulier nord-américaine, a largement ignoré la classe sociale, la reléguant au rang de simple variable de contrôle démographique. Ce n’est qu’à partir des années 1990 et 2000, sous l’impulsion de chercheurs tels que Michael Kraus, Paul Piff, Nicole Stephens, Dacher Keltner et Susan Fiske, que la classe sociale a été reconnue comme un objet d’étude psychologique central, donnant naissance à une littérature florissante sur la psychologie des disparités de classe et des hiérarchies sociales.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres théoriques contemporains soutiennent l’analyse psychologique de la classe sociale. L’un des plus influents est la théorie de la dissonance culturelle ou du décalage culturel (cultural mismatch theory), développée par Nicole Stephens et ses collègues. Cette perspective postule que les institutions occidentales contemporaines (universités d’élite, grandes entreprises) sont imprégnées de normes culturelles valorisant l’indépendance, l’affirmation de soi et la compétition individuelle, qui correspondent aux normes des classes favorisées. Lorsque des individus issus des classes populaires intègrent ces espaces, ils subissent un décalage entre leurs valeurs d’interdépendance acquises et les exigences institutionnelles, ce qui génère de la détresse psychologique et freine leur performance académique ou professionnelle.
Un deuxième pilier théorique réside dans la théorie de l’identité sociale d’Henri Tajfel et John Turner. Appliquée à la stratification socio-économique, elle met en lumière comment la conscience d’appartenir à une classe sociale donnée participe à la définition du concept de soi. Les membres des classes défavorisées recourent à diverses stratégies pour préserver une identité positive face au stigmate social, qu’il s’agisse de créativité sociale (redéfinir positivement les traits de leur groupe, comme valoriser la générosité ou l’authenticité), de mobilité individuelle ou de compétition sociale directe.
Un troisième courant théorique s’appuie sur la théorie du pouvoir et de l’approche (power-approach theory de Keltner, Gruenfeld et Anderson). Le statut socio-économique élevé est assimilé à une abondance de ressources et à une moindre dépendance vis-à-vis des autres, activant le système d’approche comportementale : optimisme accru, focalisation sur les récompenses, sentiment d’invulnérabilité et comportements plus auto-centrés. Inversement, l’appartenance à une classe défavorisée active le système d’inhibition comportementale, marqué par la vigilance aux menaces, la modération expressive et la précaution relationnelle.
Enfin, l’approche de la cognition incarnée et de l’habitus bourdieusien fournit aux psychologues un modèle explicatif sur la façon dont les micro-interactions quotidiennes gravent les hiérarchies de classe directement dans les réponses physiologiques, la posture physique et le tonus vagal des individus.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La classe sociale se décompose en plusieurs facettes articulées qui influencent conjointement la vie psychique des individus :
- Dimensions socio-économiques objectives : Regroupent les indicateurs tangibles traditionnels, tels que le revenu disponible, le patrimoine financier, le niveau d’études certifié par des diplômes et la position hiérarchique occupée dans la division du travail.
- Rang subjectif perçu : Correspond au sentiment individuel d’occuper une place plus ou moins élevée dans la pyramide sociale lorsqu’on se compare à ses concitoyens, souvent mesuré par l’échelle de MacArthur.
- Modèles du soi (Self-ways) : Distinction entre le modèle du soi indépendant (caractérisé par l’expression de soi, l’affirmation de ses préférences et la poursuite d’objectifs personnels) et le modèle du soi interdépendant (fondé sur l’attention aux besoins d’autrui, la solidarité communautaire et l’adaptation au collectif).
- Styles cognitifs et attentionnels : Polarisation entre un style cognitif solipsiste (propension à expliquer les phénomènes par des causes internes, des traits de personnalité ou le talent individuel) et un style contextualiste (propension à analyser les événements à la lumière des forces systémiques, de la chance et des facteurs environnementaux).
- Capitaux incorporés : Déclinaison des capitaux sociologiques sous forme de compétences relationnelles, de maîtrise des codes de langage légitimes, d’aisance corporelle et de réseaux de soutien émotionnel et instrumental.
8. Exemples et cas illustratifs
Un premier exemple emblématique concerne l’expérience des étudiants dits de « première génération » (dont les parents n’ont pas suivi d’études supérieures) lorsqu’ils accèdent à des universités prestigieuses. Bien que dotés de compétences intellectuelles remarquables, ces étudiants rapportent fréquemment un sentiment de dissonance culturelle et le syndrome de l’imposteur. Confrontés à des pairs issus de classes supérieures qui naviguent avec une aisance naturelle dans les réseaux universitaires et sollicitent sans hésiter les professeurs, les étudiants de première génération hésitent souvent à demander de l’aide, interprétant leurs difficultés comme un manque d’aptitude personnelle plutôt que comme le résultat d’un décalage de socialisation.
Un deuxième cas illustre les différences de comportement prosocial et d’empathie en fonction de la classe sociale. Dans des expériences contrôlées simulant des situations de négociation ou d’entraide, les participants issus des classes populaires démontrent régulièrement une précision empathique supérieure dans la lecture des micro-expressions faciales d’inconnus. Parce que leur sécurité au quotidien dépend historiquement davantage de la bonne entente avec leur réseau de pairs, leur attention involontaire est orientée vers le décodage rapide des besoins et des intentions d’autrui.
Un troisième exemple concerne les consultations médicales ou thérapeutiques. Un patient issu d’une classe très aisée a tendance à négocier activement le diagnostic, à questionner les options thérapeutiques et à considérer le soignant comme un partenaire de service. En revanche, un patient issu des classes populaires adopte fréquemment une posture de déférence passive ou de méfiance silencieuse face à l’autorité médicale perçue, ce qui peut compromettre l’alliance thérapeutique si le praticien n’est pas formé aux enjeux de classe.
9. Mesure et évaluation psychométrique
Pour appréhender la classe sociale dans les protocoles de recherche psychologique, les chercheurs recourent à deux grands ensembles méthodologiques : les mesures objectives composites et les échelles de statut subjectif.
Sur le versant objectif, le statut socio-économique (SSE) est traditionnellement évalué par la combinaison pondérée de trois variables standardisées : le niveau de diplôme atteint, le revenu brut du foyer (ajusté selon la composition familiale) et le prestige de la profession, souvent codifié selon des nomenclatures reconnues comme celle de l’indice de Hollingshead ou de l’indice international de statut socio-économique (ISEI).
Sur le versant subjectif, l’instrument de référence mondial est l’Échelle de statut social subjectif de MacArthur (MacArthur Scale of Subjective Social Status), mise au point par Nancy Adler et ses collègues. Ce test présente aux participants le dessin d’une échelle à dix échelons représentant la société. On invite le sujet à placer une croix sur l’échelon où il estime se situer par rapport à l’ensemble de la population, en tenant compte de l’argent, de l’éducation et de l’estime générale. Les études révèlent que le score obtenu sur cette échelle subjective prédit souvent mieux l’état de santé physique, la réponse au stress cardiovasculaire et le niveau de détresse psychologique que les indicateurs financiers stricts.
En laboratoire, les psychologues sociaux manipulent également la perception temporaire de la classe à l’aide de paradigmes d’amorçage social (social comparison priming). En demandant aux sujets de se comparer à des individus situés tout en haut ou tout en bas de la pyramide sociale, les chercheurs provoquent expérimentalement un sentiment temporaire de haut ou de bas statut, ce qui permet d’observer directement les effets causaux du rang perçu sur la prise de risque, l’empathie ou le jugement moral.
10. Applications et pertinence pratique
La compréhension psychologique des disparités de classe trouve des applications directes et cruciales dans plusieurs domaines majeurs de la société :
Dans le domaine éducatif, la prise en compte du décalage culturel a conduit au développement d’interventions ciblées dites « d’éducation à la différence » (difference-education interventions). En explicitant dès le début de l’année universitaire que l’origine sociale diversifiée engendre des défis spécifiques mais confère également des compétences d’adaptation uniques, ces programmes réduisent drastiquement l’écart de réussite entre étudiants de première génération et étudiants privilégiés, améliorant leur persévérance et leur santé mentale.
Dans le cadre de la psychothérapie et du travail social, la sensibilisation à la culture de classe permet aux praticiens de dépasser les biais de classe implicites. Les thérapeutes apprennent à ne pas pathologiser des comportements d’interdépendance ou de réserve verbale, et à adapter le cadre thérapeutique aux réalités matérielles et symboliques de leurs patients, renforçant ainsi la qualité de l’alliance de travail.
Dans le monde du travail et le management des organisations, la classe sociale émerge comme une dimension incontournable de la diversité, de l’équité et de l’inclusion (DEI). Les pratiques de recrutement traditionnelles basées sur le « fit culturel » tendent à reproduire les privilèges en favorisant inconsciemment les candidats qui partagent les codes comportementaux et l’aisance des classes dirigeantes. Les organisations pionnières révisent aujourd’hui leurs grilles d’évaluation pour valoriser la résilience, la loyauté et les compétences collaboratives issues d’expériences de vie populaires.
11. Recherches et preuves empiriques
Les deux dernières décennies ont été marquées par une multiplication des travaux empiriques confirmant l’impact tangible de la classe sociale sur le cerveau, le corps et le comportement social. Les recherches dirigées par Paul Piff et Dacher Keltner ont notamment mis en lumière des corrélations intrigantes entre statut élevé et comportements non éthiques dans certaines conditions, montrant par exemple une propension supérieure chez des conducteurs de véhicules de luxe à ignorer les passages piétons ou des tendances accrues à la justification rationnelle de la cupidité.
En parallèle, les travaux de Sendhil Mullainathan et Eldar Shafir sur la psychologie de la rareté ont démontré que le fait de vivre sous la contrainte financière constante impose une « charge mentale » écrasante qui taxe la bande passante cognitive. Les individus confrontés à l’insécurité économique doivent allouer une part substantielle de leurs fonctions exécutives à la gestion des urgences budgétaires, ce qui réduit temporairement leurs performances aux tests cognitifs de mémoire de travail et de raisonnement fluide, sans qu’aucun déficit d’intelligence intrinsèque ne soit en cause.
Sur le plan de la santé psychologique et physiologique, la littérature épidémiologique et psychoneuroimmunologique démontre l’existence d’un gradient de santé social rigoureusement documenté : à mesure que l’on descend l’échelle sociale, la prévalence des troubles anxiodépressifs, du diabète et des maladies coronariennes s’accroît. Ce phénomène est en grande partie médié par la charge allostatique, c’est-à-dire l’usure biologique provoquée par la sécrétion chronique d’hormones de stress (cortisol, catécholamines) face aux difficultés matérielles répétées et au manque de sentiment de contrôle.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’expérience subjective de la classe sociale varie considérablement en fonction des systèmes de valeurs et des structures politiques des différentes sociétés à travers le monde. Dans les cultures individualistes occidentales, singulièrement aux États-Unis, la croyance tenace dans le « rêve américain » et le mérite individuel renforce la stigmatisation psychologique des personnes défavorisées, perçues comme personnellement responsables de leur sort par l’effet de biais d’attribution interne.
À l’inverse, dans les sociétés d’Asie de l’Est ou dans les cultures collectivistes d’Amérique latine, où le sens de l’interdépendance sociale est déjà la norme dominante dans l’ensemble de la population, l’impact psychologique de la classe sociale s’exprime différemment. Le statut est davantage corrélé au devoir filial, au prestige familial et au respect des hiérarchies générationnelles qu’au seul étalage ostentatoire de biens matériels personnels.
Par ailleurs, dans les pays dotés de systèmes de protection sociale universels et d’un faible niveau d’inégalités de revenus, comme les pays scandinaves, l’angoisse de statut et l’anxiété liée à la position sociale sont statistiquement plus faibles. Les individus y éprouvent une moindre menace quant à leur survie économique de base, ce qui atténue la polarisation psychologique entre classes par rapport aux nations hautement inégalitaires.
Enfin, dans les sociétés marquées par des hiérarchies statutaires rigides et héréditaires, telles que le système des castes en Inde, la classe socio-économique s’articule à des notions religieuses de pureté et d’impureté rituelle, créant des barrières psychologiques et émotionnelles d’une rigidité bien supérieure à celle observée dans les sociétés capitalistes modernes.
13. Critiques, controverses et limites
L’étude psychologique de la classe sociale suscite plusieurs débats théoriques et méthodologiques intenses. L’une des controverses les plus vives a émergé autour de la réplicabilité de certaines études affirmant que les classes supérieures feraient preuve de moins d’altruisme et d’empathie. Plusieurs équipes indépendantes ont souligné que la relation entre classe sociale et prosocialité n’est pas uniforme : elle dépend étroitement du contexte public ou privé du don, des incitations fiscales et du caractère direct ou institutionnalisé de l’action philanthropique.
Une seconde critique majeure met en garde contre le risque d’essentialisme culturel. En dressant un portrait figé du membre des classes populaires (solidaire, empathique mais démuni d’agentivité) face à celui des classes favorisées (autonome, dominateur et égocentrique), les psychologues risquent d’alimenter de nouveaux stéréotypes paternalistes ou réducteurs, niant l’hétérogénéité interne colossale qui caractérise ces groupes sociaux.
Enfin, l’approche psychologique classique a longtemps souffert d’un manque d’intersectionnalité. La classe sociale ne peut être analysée isolément du genre, de la race, de l’origine ethnique ou de l’orientation sexuelle. L’expérience d’une femme noire issue d’un milieu défavorisé mobilise des mécanismes d’oppression et d’adaptation psychologiques qualitativement distincts de ceux vécus par un homme blanc de la même strate économique, exigeant des modèles théoriques plus intégrateurs et nuancés.
14. Termes associés et distinctions conceptuelles
Pour éviter toute ambiguïté conceptuelle, il est utile de distinguer la classe sociale de plusieurs notions connexes :
- Statut socio-économique (SSE) : Variable quantitative composite mesurant des ressources concrètes (revenu, profession, diplôme). La classe sociale englobe le SSE mais inclut de surcroît l’identité subjective, l’habitus culturel et les représentations partagées du rang.
- Caste : Système de stratification sociale rigide, héréditaire et endogame sanctionné par des prescriptions rituelles ou religieuses, excluant par définition la mobilité sociale individuelle permise formellement dans le système de classe.
- Pouvoir : Capacité asymétrique à contrôler les ressources d’autrui ou à infliger des coûts. Bien que la classe élevée confère généralement du pouvoir, un individu peut détenir un statut de classe élevé sans exercer de pouvoir direct sur d’autres personnes en situation concrète.
- Prestige social : Degré de respect, d’admiration et de déférence accordé par la communauté à un rôle ou une fonction. Le prestige ne coïncide pas toujours avec la fortune financière de classe (ex. le cas d’enseignants renommés face à des investisseurs financiers peu estimés moralement).
- Revenu et Richesse : Le revenu correspond aux flux monétaires périodiques et la richesse au stock patrimonial accumulé. Ce sont des composantes matérielles fondamentales qui facilitent l’accès à une classe sociale donnée, sans résumer à elles seules la dimension psychoculturelle de l’habitus de classe.
15. Résumé et points clés
La classe sociale représente une force sociopsychologique majeure qui façonne en profondeur les processus mentaux, les réactions physiologiques et les dynamiques interpersonnelles tout au long de l’existence. Elle se compose d’indicateurs matériels objectifs (revenu, niveau d’éducation, profession) et d’un rang subjectif perçu qui influence l’estime de soi et le sentiment de légitimité sociale.
Les environnements de classe structurent des visions distinctes de soi et de l’environnement : un modèle d’interdépendance et de vigilance contextuelle dans les milieux populaires, face à un modèle d’indépendance expressive et d’affirmation agentique au sein des milieux privilégiés. Ce décalage culturel crée des barrières invisibles pour les personnes d’origine modeste dans les institutions éducatives et professionnelles.
L’intégration de la classe sociale dans la pratique clinique, le management organisationnel et les politiques éducatives permet de concevoir des interventions ciblées réduisant les fractures sociales et favorisant un réel épanouissement collectif. Loin d’être un trait individuel immuable, la classe sociale est une réalité dynamique qui appelle une analyse intersectionnelle attentive aux complexités du monde contemporain.
Références
- Adler, N. E., Epel, E. S., Castellados, G., & Ickovics, J. R. (2000). Relationship of subjective and objective social status with psychological and physiological functioning: Preliminary data in healthy, white women. Health Psychology, 19(6), 586–592. https://doi.org/10.1037/0278-6133.19.6.586
- Bourdieu, P. (1979). La distinction : Critique sociale du jugement. Les Éditions de Minuit. https://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-La_Distinction-1981-1-1-0-1.html
- Keltner, D., Gruenfeld, D. H., & Anderson, C. (2003). Power, approach, and inhibition. Psychological Review, 110(2), 265–284. https://doi.org/10.1037/0033-295X.110.2.265
- Kraus, M. W., Piff, P. K., Mendoza-Denton, R., Rheinschmidt, M. L., & Keltner, D. (2012). Social class, solipsism, and contextualism: How the rich are different from the poor. Psychological Review, 119(3), 546–572. https://doi.org/10.1037/a0028756
- Stephens, N. M., Markus, H. R., & Phillips, L. T. (2014). Social class culture cycles: How three gateway contexts shape selves and fuel inequality. Annual Review of Psychology, 65, 611–634. https://doi.org/10.1146/annurev-psych-010213-115143