Cittosis : Aux racines des appétits pervertis

La cittosis désigne un trouble nosologique de l’appétit caractérisé par l’ingestion compulsive de substances non alimentaires ou insolites. Explorez son histoire, ses racines psychodynamiques et sa prise en charge clinique.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 31, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 31, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Face aux énigmes persistantes de la psychopathologie de la nutrition et des pulsions fondamentales, la cittosis s’impose comme une entité clinique et historique d’un intérêt exceptionnel pour comprendre comment le désir d’incorporation peut dévier de sa finalité biologique élémentaire. Ce phénomène d’appétit aberrant, oscillant entre pulsion organique impérieuse et expression métaphorique d’une détresse psychique, jette un pont fascinant entre les intuitions de la médecine hippocratique antique et les données les plus contemporaines des neurosciences comportementales. Décrypter la cittosis permet d’interroger les frontières ténues qui séparent le besoin physiologique, le fantasme archaïque et le dérèglement psycho-affectif.

Cittosis

1. Définition concise

La cittosis désigne un dérèglement qualitatif de l’appétit caractérisé par le désir impérieux, obsédant et morbide de consommer des substances insolites, non nutritives ou aberrantes sur le plan culinaire. Dans le vocabulaire psychiatrique et médical classique, elle constitue le précurseur nosologique direct et le synonyme d’origine hellénique du trouble de pica. Elle s’exprime par une pulsion irrésistible poussant l’individu vers l’incorporation d’éléments dénués de valeur nutritive usuelle ou considérés comme toxiques et répugnants par le groupe social de référence.

Sur le plan psychopathologique, la cittosis ne se résume pas à une simple faim quantitative ou à une boulimie vorace. Elle traduit une modification sélective et compulsive du craving et du répertoire d’ingestion, se manifestant électivement lors de bouleversements endocriniens et psychiques majeurs, à l’instar de la grossesse (cittosis gravidarum), ou en constellation avec des anomalies du neurodéveloppement, des tableaux carentiels sévères, des désordres obsessionnels-compulsifs ou des états psychotiques régressifs.

Dans la nosographie contemporaine internationale (DSM-5-TR et CIM-11), les manifestations autrefois subsumées sous l’étiquette de cittosis sont regroupées sous la catégorie des troubles des conduites alimentaires et de l’ingestion d’aliments, bien que la cittosis conserve une spécificité phénoménologique distincte en soulignant la dimension élective, impérieuse et subjective de la convoitise viscérale.

2. Étymologie et origine linguistique

Le substantif cittosis dérive directement du grec ancien κίττα (kítta) ou de sa variante dialectale attique κίσσα (kíssa), désignant originellement la pie bavarde (Pica pica) ou le geai des chênes. Dans l’imaginaire ornithologique des naturalistes de l’Antiquité grecque, cet oiseau omnivore et opportuniste incarnait l’indiscrimination alimentaire absolue et une insatiable curiosité orale, capable de gober sans discernement des matières brillantes, minérales ou putrides.

Le radical grec kitta a été combiné au suffixe médical -osis (-ose en français), lequel sert canoniquement à conceptualiser un état morbide, une affection chronique d’allure dégénérative ou une prolifération anormale non nécessairement inflammatoire. Le terme signifie donc littéralement la « condition ou pathologie de la pie ».

Dans la littérature médicale gréco-romaine, le mot servait à désigner les altérations stomacales et les dépravations d’appétit singulières chez les parturientes. Transposé dans le latin savant de la Renaissance puis réintroduit dans les traités de nosologie médicale des XVIIIe et XIXe siècles en Europe occidentale, le lexème s’est décliné sous les formes latinisées citta, cissa, kittosis et cittosis, avant que l’appellation d’origine latine pica (conservant exactement la même matrice métaphorique aviaire) ne vienne progressivement dominer la terminologie académique contemporaine.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français savant et médical, cittosis se prononce phonétiquement [si.tɔ.zis] ou plus fréquemment [si.tɔ.sis], en respectant la sonorité de la consonne sifflante sourde finale issue du calque grec. On rencontre occasionnellement dans les sources francophones spécialisées la forme francisée cittose, prononcée [si.toz].

Sur le plan morphosyntaxique, cittosis est un substantif féminin singulier invariable (bien que certains répertoires médicaux anciens l’aient employé au masculin par assimilation avec le pica). On dira ainsi « une cittosis gravidique » ou « des épisodes de cittosis récurrente ». Dans les contextes académiques, il s’emploie principalement comme nom indénombrable référant à la disposition pathologique globale.

Parmi les variantes orthographiques attestées dans les corpus nosologiques historiques figurent cissa, kitta, citte, ainsi que les dérivés adjectivaux rares cittotique ou cissique, servant à qualifier l’appétit déviant d’un sujet en proie à une fixation incorporative inhabituelle.

4. Explication conceptuelle détaillée

La cittosis soulève l’un des problèmes fondamentaux de la psychophysiologie : la rupture entre l’instinct de préservation alimentaire et la quête compulsive d’ingestion. Chez l’être humain sain, la faim est régulée par des boucles homéostatiques précises ordonnées par l’hypothalamus, intégrant des signaux périphériques (leptine, ghréline, glycémie) et des projections méso-cortico-limbiques qui sous-tendent la valeur hédonique de la nourriture. Dans la cittosis, ce couplage physiologique se trouve court-circuité ou subverti par une valence incitative pathologique allouée à des substances non nutritives ou biologiquement incongrues.

La sphère phénoménologique de la cittosis est dominée par un sentiment d’urgence viscérale qualifié dans la littérature clinique anglo-saxonne de craving. Le patient n’éprouve pas seulement une tolérance accidentelle à l’ingestion d’un objet étrange ; il ressent un attrait quasi érotisé, obsédant et irrépressible pour des propriétés sensorielles singulières : la texture friable de la craie, l’arôme terreux de l’argile humide (géophagie), la morsure thermique de la glace pilée (pagophagie) ou la résistance abrasive du charbon. La consommation procure un apaisement immédiat d’une tension anxieuse ou kinesthésique interne insupportable.

Il importe de délimiter rigoureusement la cittosis par rapport aux autres affections de l’alimentation. Contrairement à l’anorexie mentale, il n’existe pas chez le sujet cittotique de dysmorphophobie corporelle ni de volonté concertée d’amaigrissement par inanition. À la différence de la boulimie nerveuse, les accès ne consistent pas en une hyperphagie massive d’aliments caloriques dévorés dans un climat de culpabilité morale. Enfin, la cittosis se distingue de l’ingestion accidentelle ou exploratoire rencontrée chez le nourrisson de moins de dix-huit mois, chez qui la mise en bouche d’objets participe de la découverte sensorielle sensorimotrice normale théorisée par Jean Piaget.

Le champ conceptuel de la cittosis englobe également des interactions subtiles entre le soma et la psyché. L’organisme en état de privation micronutritionnelle semble parfois réclamer aveuglément des minéraux à travers des conduites orales archaïques, mais cette tentative d’auto-remédiation biologique s’avère le plus souvent inadaptée, paradoxale et délétère, menant à des occlusions mécaniques, des intoxications aux métaux lourds ou des perforations viscérales.

5. Évolution et développement historiques

L’observation de la cittosis plonge ses racines dans les strates les plus anciennes de la littérature médicale occidentale. Hippocrate et le corpus hippocratique identifiaient déjà sous le vocable de kissa l’inclination des femmes enceintes à consommer de la terre, des tessons de poterie pilés ou du charbon de bois durant les premiers mois de la gestation, reliant ce phénomène à des déséquilibres humoral et utérin. Au deuxième siècle de notre ère, Soranos d’Éphèse, dans son monumental traité des Maladies des femmes, consacre un chapitre fondamental à la prise en charge diététique de la kitta, préconisant des régimes équilibrés et des soutiens moraux pour détourner la future mère de ses appétences nocives.

À l’époque byzantine, Aétius d’Amida (VIe siècle) affine la description sémiologique de la cittosis gravidique, notant que la condition émerge préférentiellement au second ou troisième mois de grossesse pour s’éteindre spontanément au début du deuxième trimestre. Durant le Moyen Âge et la Renaissance, les traités de gynécologie et de pédiatrie latine traduisent indistinctement ce trouble sous les termes cissa, malacia et pica. Les médecins de l’époque oscillent entre une lecture théologique (une perversion de l’âme ou une tentation démoniaque) et une lecture organique liée à l’accumulation de flegme gastrique corrompu.

Au XIXe siècle, les aliénistes français, à commencer par Philippe Pinel et Jean-Étienne Esquirol, font entrer la cittosis dans le domaine de la psychopathologie naissante. Elle est alors reliée aux « névroses de l’estomac », à l’hystérie et surtout à la « chlorose » (terme historique désignant une anémie sévère touchant les jeunes filles). La psychiatrie asilaire de la fin du XIXe siècle décrit abondamment la consommation massive de matières fécales (coprophagie), de terre ou de chiffons chez des patients atteints de démence précoce ou d’arriération mentale profonde.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, avec l’avènement du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) publié par l’American Psychiatric Association, le lexème latin pica a été retenu pour standardiser la nomenclature clinique internationale, reléguant le vocable cittosis aux dictionnaires d’histoire de la médecine et à l’épistémologie clinique, sans pour autant altérer la permanence de son objet théorique.

6. Fondements théoriques

La compréhension psychopathologique de la cittosis mobilise plusieurs cadres conceptuels majeurs de la psychologie et des neurosciences. La théorie psychanalytique et psychodynamique interprète la cittosis comme une régression massive au stade oral précoce de l’évolution libidinale. Face à une angoisse d’anéantissement, à une désorganisation du schéma corporel ou à l’intrusion d’un corps étranger interne (tel que le fœtus lors de la gravidité), l’appareil psychique réactive les mécanismes primitifs d’incorporation décrits par Karl Abraham et Melanie Klein. Ingérer des matières minérales dures, insolubles ou brutes constitue une tentative archaïque d’introjection magique pour combler un vide narcissique structurel ou pour détruire/apaiser un mauvais objet interne par une réassurance orale omnipotente.

Dans la perspective de la psychologie de l’attachement développée par John Bowlby, la cittosis infantile et juvénile apparaît fréquemment sur un terrain de carence affective sévère, de négligence parentale précoce ou d’abandonnisme. L’incorporation répétée de substances inertes (plâtre des murs, peluches, cailloux) remplace la relation affective défaillante, l’objet inanimé devenant un substitut fétichisé qui apaise une angoisse de séparation intolérable par une auto-stimulation sensorielle rythmique.

Sur le versant des neurosciences et de la psychopharmacologie cognitive, la théorie du renforcement dopaminergique et des circuits de l’apprentissage sensoriel postule un dérèglement de l’axe cortico-striatal. Les comportements de cittosis activeraient de manière aberrante les circuits de la récompense dans le noyau accumbens en réponse à des stimuli trigéminaux oraux spécifiques (craquements sous la dent, sensations thermiques intenses). Chez les sujets présentant un trouble du spectre de l’autisme, ce comportement est conceptualisé dans le cadre des anomalies de modulation du traitement de l’information sensorielle, agissant comme un régulateur homéostatique de l’hypo- ou de l’hyper-réactivité tactile orale.

Enfin, le modèle bio-écologique et éthologique examine la cittosis comme un vestige comportemental évolutif de protection gastro-intestinale ou d’auto-médication minérale, postulant que l’ingestion d’argile permettait jadis aux mammifères et aux hominidés d’adsorber les toxines bactériennes ou végétales et de tamponner l’hyperacidité gastrique.

7. Composantes clés, sous-types et dimensions

La cittosis se décline en une mosaïque de comportements d’ingestion caractérisés par la nature spécifique de la substance recherchée. Ces sous-types constituent des spécifications sémiologiques indispensables à l’évaluation diagnostique :

  • La géophagie : Ingestion compulsive de terre, d’argile, de limon, de kaolin ou de sable. C’est historiquement la déclinaison la plus courante de la cittosis, intimement liée à des coutumes anthropologiques ou à des manques en oligo-éléments.
  • La pagophagie : Consommation massive, quotidienne et compulsive de glace sous toutes ses formes (glaçons, givre de congélateur, neige). C’est le marqueur phénoménologique le plus intimement corrélé à l’anémie ferriprive.
  • L’amylophagie : Ingestion anormale d’amidon pur, de fécule de maïs, de pâte à papier ou d’empois à linge cru.
  • La trichophagie : Mastication et déglutition de cheveux, de poils corporels ou de fibres de laine, pouvant aboutir à la constitution de concrétions gastriques volumineuses appelées trichobézoards (syndrome de Raiponce).
  • La lithophagie : Consommation de petits cailloux, de fragments de roches ou de gravier, provoquant des abrasions dentaires sévères et des sténoses digestives.
  • La cautopyreiophagie : Déglutition spécifique et compulsive de têtes d’allumettes brûlées ou non consumées, exposant le patient à des intoxications chroniques par les sels de phosphore et de potassium.
  • La coprophagie : Ingestion d’excréments humains ou animaux, s’observant quasi exclusivement dans les démences très évoluées, les états déficitaires sévères ou les tableaux psychotiques chroniques profonds.
  • L’hyalophagie et la métallophagie : Ingestion hautement dangereuse d’éclats de verre ou d’objets métalliques acérés (vis, pointes, aiguilles), relevant souvent de conduites automutilatrices limites ou de délires hallucinatoires graves.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer la clinique complexe de la cittosis, considérons le cas de Claire, une jeune femme de 28 ans primigeste (enceinte de 14 semaines), sans antécédents psychiatriques notables. Dès la fin de son premier mois de grossesse, Claire ressent un besoin obsessionnel, incontrôlable et honteux de gratter le plâtre blanc des murs de son appartement ancien pour le broyer entre ses dents et l’avaler. La texture farineuse et la fraîcheur minérale du plâtre lui procurent un soulagement psycho-émotionnel quasi instantané, effaçant pour quelques heures les angoisses sourdes qu’elle nourrit quant à sa future capacité maternelle. Interrogée avec tact lors de la consultation obstétricale, un dosage biologique systématique révèle une anémie ferriprive majeure avec une ferritinémie effondrée (4 µg/L), confirmant la conjonction typique d’une déprivation minérale corporelle et d’une cittosis gravidarum régressive.

Un second exemple probant concerne Maxime, un garçonnet de 6 ans présentant un trouble du spectre de l’autisme sans langage fonctionnel verbal. Dans sa classe spécialisée, Maxime déchire méthodiquement ses cahiers et les rideaux pour ingérer des morceaux de papier et des fibres textiles (xylophagie et trichophagie). L’observation fonctionnelle réalisée par le psychologue comportementaliste met en lumière que ce comportement cittotique survient presque exclusivement lors des transitions bruyantes de la classe, identifiant ainsi le trouble comme un mécanisme stéréotypé de régulation proprioceptive face à une surcharge sensorielle auditive insupportable.

Enfin, le cas d’un homme de 45 ans hospitalisé en psychiatrie de secteur pour une schizophrénie paranoïde de longue durée illustre l’expression délirante de la cittosis. Ce dernier ingère massivement des mégots de cigarettes souillés ramassés au sol de la cour de l’hôpital. Lors des entretiens cliniques, il verbalise la conviction inébranlable que les cendres froides et les filtres contiennent « un antidote cabalistique indispensable pour purifier ses organes internes contre des ondes toxiques radiodiffusées ».

9. Mesure et évaluation clinique

Le diagnostic de la cittosis ne repose sur aucun biomarqueur sanguin unique, mais sur une anamnèse clinique rigoureuse couplée à une évaluation multidisciplinaire intégrant le psychiatre, le psychologue, le pédiatre ou l’obstétricien, ainsi que le médecin interniste. Les critères diagnostiques contemporains exigent que le comportement d’ingestion de matières non nutritives persiste de manière continue pendant une durée minimale d’un mois, qu’il soit cliniquement inadapté au stade de développement intellectuel du patient, et qu’il ne fasse pas partie intégrante d’une pratique socioculturelle ou religieuse reconnue.

L’entretien clinique doit évaluer avec minutie la fréquence, le timing et la nature exacte des matières convoitées, les affects ressentis avant et après l’acte, ainsi que le degré de dissimulation du comportement par le patient, souvent rongé par un puissant sentiment de honte. Pour quantifier l’intensité du comportement chez les enfants et les individus porteurs de handicap intellectuel, les praticiens utilisent des échelles standardisées telles que la Pica Assessment Scale ou l’analyse fonctionnelle informatisée du comportement opérant (procédure d’Iwata).

Sur le plan somatique et paraclinique, le bilan diagnostique minimal d’une cittosis doit impérativement comporter une numération formule sanguine complète, le dosage du fer sérique, de la ferritine et de la capacité totale de saturation de la transferrine, un dosage de la plombémie (recherche d’un saturnisme lié aux peintures ingérées), des électrolytes plasmatiques et une recherche de parasitose intestinale. Des examens d’imagerie abdominale (radiographie de l’abdomen sans préparation, échographie ou tomodensitométrie) s’avèrent cruciaux pour exclure la présence d’occlusions mécaniques, de perforations d’organes creux ou de corps étrangers métalliques dangereux.

10. Applications et pertinence pratique

La prise en charge de la cittosis exige une stratégie intégrative, articulée selon la sévérité psychopathologique et les risques médico-chirurgicaux immédiats encourus par le patient. En milieu clinique, la première priorité absolue est la stabilisation somatique : extraction endoscopique ou chirurgicale des masses de corps étrangers digestifs occlusifs, chélation en urgence des métaux lourds en cas d’intoxication saturnine aiguë, et correction parentérale ou per os vigoureuse des carences en fer, zinc ou cuivre.

Sur le versant psychothérapeutique, les interventions cognitivo-comportementales ont démontré la plus haute efficacité empirique. Les protocoles s’appuient sur l’analyse appliquée du comportement (ABA), combinant le blocage doux de la réponse d’ingestion, la redirection sensorielle vers des alternatives masticatoires comestibles et sûres (gommes texturées sans sucre, morceaux de légumes croquants), ainsi que le renforcement différentiel d’autres comportements incompatibles avec la mise en bouche d’objets (DRI/DRA).

Dans le domaine éducatif et institutionnel (instituts médico-éducatifs, foyers d’accueil médicalisés), l’aménagement de l’environnement physique constitue une pierre angulaire : contrôle rigoureux de l’accès aux petites pièces métalliques, utilisation de peintures murales sans plomb et hautement lessivables, et supervision visuelle continue durant les phases de vulnérabilité anxieuse.

Dans le suivi périnatal, la désensibilisation de la culpabilité et l’éducation nutritionnelle des femmes enceintes par les sages-femmes et psychologues de maternité permettent de déceler précocement des désordres métaboliques majeurs tout en évitant des drames néonatals induits par l’ingestion toxique de kaolin contaminé par des pesticides ou des minéraux lourds.

11. Recherches et données empiriques

Les investigations épidémiologiques et cliniques modernes ont considérablement enrichi la compréhension de la cittosis. Les études transversales dirigées par le Dr Sera Young (notamment au sein de l’Université Cornell) ont établi que la géophagie et l’amylophagie ne relèvent nullement d’aberrations marginales, mais constituent des phénomènes globaux concernant jusqu’à 30 à 50 % des femmes enceintes dans plusieurs régions d’Afrique subsaharienne, d’Asie du Sud et des populations rurales pauvres du Sud des États-Unis.

Sur le plan hématologique et neurobiologique, les recherches canoniques de Barton et al. ont démontré que la pagophagie constitue un symptôme quasi pathognomonique de la carence martiale profonde. De manière surprenante, l’ingestion de glace ne compense pas le fer absent, mais les neurophysiologistes ont prouvé que la mastication de froid glacial stimule le réflexe de plongée et provoque une vasoconstriction périphérique avec une accélération compensatoire du débit sanguin cérébral, augmentant la vigilance et neutralisant la fatigue et le brouillard cognitif sévère induits par l’anémie.

Dans le champ de la pédopsychiatrie contemporaine, les cohortes d’études menées par McAdam et al. mettent en évidence que la prévalence des conduites cittotiques s’élève entre 15 % et 25 % chez les enfants diagnostiqués avec un retard de développement sévère ou un trouble autistique profond. Les recherches longitudinales confirment par ailleurs que l’intervention comportementale précoce réduit le risque de mortalité par péritonite ou occlusion digestive de plus de 70 % chez ces populations institutionnalisées.

12. Considérations culturelles et transculturelles

L’exploration de la cittosis ne peut s’affranchir d’un examen anthropologique approfondi, car ce qui relève de la pathologie dans un univers médical occidental post-industriel s’inscrit parfois, dans d’autres aires géographiques, au cœur de dispositifs culturels et rituels hautement codifiés. Dans de nombreuses sociétés d’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Cameroun, Nigéria) et d’Amérique latine, l’ingestion de terres argileuses tamisées et parfumées (comme le mabele ou le kaolin) est institutionnalisée chez les adolescentes et les femmes enceintes comme un symbole de fertilité, de communion tellurique avec les ancêtres et de recherche de teint pur pour le futur nourrisson.

Dans ces contextes traditionnels, la pratique n’est ni dissimulée ni vécue comme une aliénation psychiatrique honteuse : l’argile se vend librement sur les marchés locaux sous forme de pains calibrés ou de billes cuites au four. La psychiatrie transculturelle, à la suite des travaux de Georges Devereux, souligne l’impératif pour le clinicien de distinguer rigoureusement la cittosis individuelle délirante ou compulsive, marqueur d’une désorganisation intime, de la géophagie coutumière socialement prescrite et régulée par les aînés du groupe.

Cependant, même au sein des pratiques traditionnelles légitimées, le décalage entre la croyance magico-culturelle et le coût somatique réel demeure un défi de santé publique planétaire majeur : de nombreux cas d’ascaridiase sévère, d’obstructions coliques au baryum ou de saturnisme fœtal néfaste sont documentés chez des mères issues de ces traditions ayant conservé ces habitudes alimentaires traditionnelles dans les métropoles occidentales où les polluants urbains souillent les sols ingérés.

13. Critiques, controverses et limites

La catégorisation nosographique de la cittosis a soulevé d’intenses débats épistémologiques tout au long de l’histoire de la psychiatrie. La controverse centrale réside dans la querelle étiologique entre « cause biologique » et « trouble mental primaire » : la cittosis est-elle une pathologie psychiatrique autonome ayant pour conséquence collatérale des carences, ou n’est-elle que le symptôme purement somatique d’une anémie ferriprive ou zincique qui égare momentanément l’homéostasie gustative ? Si la supplémentation en fer fait disparaître la pagophagie en moins de 72 heures dans la majorité des cas cliniques, la persistance de la géophagie chez d’autres patients malgré la normalisation biologique démontre que le débat ne saurait être tranché de manière binaire.

Une seconde controverse majeure porte sur le risque de surmédicalisation et de pathologisation abusive des « envies » de grossesse banales et non toxiques. Les psychologues périnatals rappellent que les altérations gustatives mineures des femmes enceintes (recherche d’acidité extrême, mélanges sucrés-salés insolites) sont le fruit d’une réorganisation neuro-hormonale normale et ne devraient pas être amalgamées sous une étiquette nosologique stigmatisante.

Enfin, des critiques contemporaines formulées par les courants de la neurodiversité contestent l’approche comportementale stricte et coercitive qui s’est historiquement bornée à punir ou inhiber le comportement cittotique chez les patients autistes, sans s’interroger sur le sens auto-apaisant ou l’impératif de régulation sensorielle que ce geste peut incarner pour le sujet dans un monde sensoriellement chaotique.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

Pour clarifier sans ambiguïté la place de la cittosis dans le champ lexical de la psychologie et de la médecine, il convient de la situer par rapport à ses antonymes, synonymes et entités nosologiques contiguës :

  • Pica : Synonyme nosologique moderne quasi parfait issu du latin (la pie). La psychiatrie officielle utilise désormais ce vocable de préférence à cittosis pour désigner l’ensemble du trouble.
  • Allotriophagie : Forme hellénique classique (de allotrios, étranger, et phagein, manger) synonyme de cittosis, désignant l’appétit pour des corps hétérogènes non alimentaires.
  • Malacia : Terme historique parfois confondu avec la cittosis, mais qui désignait plus spécifiquement le désir vif d’aliments comestibles mais bizarres, épicés, acides ou très excitants (comme les câpres, la moutarde pure ou le vinaigre).
  • Sitomanie et Sitophobie : Respectivement la pulsion maniaque d’ingestion alimentaire massive (comestible) et la terreur pathologique de se nourrir ou d’avaler.
  • Néophobie alimentaire : Refus anxieux et persistant de goûter des aliments nouveaux ou non familiers, fréquente dans l’enfance ordinaire, constituant l’antithèse absolue de la curiosité orale désordonnée de la cittosis.
  • Coprophagie : Sous-type spécifique, extrême et régressif de la cittosis centré exclusivement sur la consommation de matières fécales.

15. Synthèse et points clés à retenir

La cittosis incarne l’une des expressions les plus intrigantes et protéiformes des dérèglements du comportement alimentaire. Elle se définit comme une impulsion obsédante et irrésistible poussant l’individu à consommer des substances non alimentaires ou biologiquement aberrantes.

Héritière directe du grec kitta (la pie), la cittosis relie organiquement la clinique antique des maux de la grossesse aux conceptualisations modernes des troubles de l’attachement, du spectre autistique, des perturbations du système dopaminergique et des carences martiales.

Loin d’être un simple caprice comportemental ou une tare morale, ce trouble requiert une prise en compte empathique, rigoureuse et multidimensionnelle, associant impérativement un bilan somatique d’urgence (dépistage d’anémie et de saturnisme, imagerie digestive) à une stratégie thérapeutique ciblée (thérapie comportementale fonctionnelle, suppléance minérale, écoute psychodynamique des angoisses archaïques).

Références

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Looti, M. (2026, octobre 31). Cittosis : Aux racines des appétits pervertis. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cittosis-appetits-aberrants
Looti, Mohammed. “Cittosis : Aux racines des appétits pervertis.” Base de données de psychologie en français, 31 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cittosis-appetits-aberrants.
Looti, Mohammed. “Cittosis : Aux racines des appétits pervertis.” Base de données de psychologie en français. octobre 31, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cittosis-appetits-aberrants.