Capacité cognitive fondamentale et proprement vertigineuse, la chronesthésie désigne l’aptitude humaine à se projeter mentalement dans le flux temporel subjectif, liant indissolublement le rappel de nos expériences passées à l’anticipation de notre avenir personnel. Théorisée par les plus éminents spécialistes de la cognition humaine, cette fonction mentale transcende la simple mémorisation pour s’ériger en véritable organe perceptif de notre continuité identitaire à travers le temps. Plongeant ses racines au cœur des neurosciences cognitives modernes, l’étude de la chronesthésie révolutionne notre compréhension de la mémoire, de l’imagination et de la conscience elle-même.
Chronesthésie
1. Définition concise
La chronesthésie est une forme de conscience cognitive hypothétique qui permet aux individus d’être conscients du temps subjectif et de voyager mentalement à travers ce dernier, tant vers le passé rétrospectif que vers le futur prospectif. Forgé pour distinguer la simple perception des durées objectives de la véritable navigation autobiographique, ce construit désigne le mécanisme par lequel l’esprit humain fait l’expérience explicite de sa propre temporalité.
Sur le plan phénoménologique, la chronesthésie ne se limite pas à la conservation de traces mnésiques statiques ni à l’enregistrement chronologique d’événements. Elle constitue le substrat subjectif qui permet à un individu de revivre un événement autobiographique antérieur avec la certitude intime qu’il en a été l’auteur et le témoin (« se re-vivre »), ou à l’inverse de pré-vivre de manière épisodique des scénarios plausibles ou imaginaires situés dans l’avenir (« se pré-vivre »). En ce sens, elle est intrinsèquement liée à la capacité d’autoprojection temporelle.
Dans le paradigme des neurosciences cognitives contemporaines, la chronesthésie est reconnue comme la dimension temporelle de la conscience autonoétique. Sans elle, la vie mentale se trouverait perpétuellement ancrée dans un présent perpétuel, incapable d’établir des connexions affectives et prédictives avec les coordonnées passées et futures de l’existence personnelle.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le vocable « chronesthésie » (en anglais chronesthesia) est un néologisme savant construit à partir de deux racines issues du grec ancien. Le premier segment provient de Khronos (χρόνος), incarnant le temps linéaire, la durée et l’époque. Le second segment découle d’aisthêsis (αἴσθησις), qui renvoie à la sensation, à la perception physique ou sensitive, ainsi qu’au sentiment intérieur et à l’appréhension directe du monde.
Sur le plan sémantique et morphologique, la chronesthésie se traduit donc littéralement par la « sensation du temps » ou le « sentiment conscient du temps ». Ce terme a été forgé délibérément pour faire écho à d’autres construits perceptifs et cognitifs majeurs de la psychologie sensorielle et somatique, tels que la kinesthésie (perception du mouvement du corps) ou la synesthésie (croisement sensoriel).
Le concept a été formalisé pour la première fois par le neuropsychologue et chercheur cognitiviste canado-estonien Endel Tulving au début des années 2000. Tulving cherchait à doter la psychologie cognitive d’un vocabulaire opérationnel capable de délimiter rigoureusement la faculté introspective de vivre dans le temps subjectif de la simple capacité computationnelle à estimer les durées brutes ou le passage des millisecondes.
3. Prononciation et morphologie grammaticale
En langue française, le terme se transcrit phonétiquement /kʁɔ.nɛs.te.zi/. Il s’agit d’un substantif féminin singulier (« la chronesthésie »). Le pluriel « les chronesthésies » est grammaticalement possible, bien qu’extrêmement rare dans la littérature, le terme désignant principalement une faculté générique ou un état de conscience unifié.
Le paradigme lexical comprend plusieurs dérivés morphologiques d’usage régulier dans les écrits académiques : l’adjectif « chronesthésique » (/kʁɔ.nɛs.te.zik/), qualifiant les processus, représentations ou réseaux neuronaux relatifs à cette fonction (par exemple : « un voyage chronesthésique », « un dysfonctionnement chronesthésique »), ainsi que l’adverbe « chronesthésiquement ».
Dans la littérature médicale et neuroscientifique francophone, le terme est employé sans altération ni francisation orthographique particulière, conservant le trigramme étymologique « chr » et les accents aigus (« é ») conformes aux règles de transcription phonologique française des termes d’origine hellénique.
4. Explication conceptuelle approfondie
Pour appréhender la chronesthésie dans toute son envergure, il est impératif de rompre avec l’illusion d’un temps psychologique réductible aux secondes mesurées par une horloge physique. La chronesthésie ne s’intéresse pas au temps chronologique ou cosmologique (l’intervalle objectif mesurable), mais au temps subjectif, phénoménologique, intrinsèquement relié au soi. Elle constitue la matrice au sein de laquelle l’individu fait l’expérience de sa propre trajectoire existentielle, créant une passerelle immatérielle entre un passé remémoré et un futur anticipé.
Cette faculté engage une dissociation fondamentale entre deux manières d’interagir avec la temporalité : la conscience noétique, qui permet de manipuler des connaissances factuelles décontextualisées (par exemple, savoir que la Révolution française a eu lieu en 1789 sans éprouver aucun lien intime avec cet événement), et la conscience chronesthésique ou autonoétique. Cette dernière plonge l’observateur au sein même de la scène mentale : le sujet ne se contente pas de savoir qu’un fait s’est produit, il revit la lumière, l’émotion et l’atmosphère d’un instant passé avec l’assurance viscérale d’avoir été l’acteur de cette séquence temporelle.
De surcroît, la chronesthésie fonctionne de manière bidirectionnelle et symétrique. Longtemps, la psychologie a considéré la mémoire comme un système orienté exclusivement vers l’archivage du passé. Les théories de la chronesthésie révèlent que l’architecture neurocognitive de la remémoration est strictement identique à celle mise en œuvre pour concevoir, simuler et planifier le futur. Se souvenir et imaginer sont les deux versants d’une même dynamique projective rendue possible par la chronesthésie.
Sur le plan ontologique et téléologique, la chronesthésie confère à l’organisme une flexibilité comportementale sans précédent évolutif. En libérant l’agent des contingences stimulogéniques du présent immédiat, elle autorise la suspension des pulsions primaires au profit d’objectifs différés, la prise de décision prudente, le sacrifice ponctuel en vue d’un gain futur hypothétique, et l’élaboration de simulations contre-factuelles (« qu’aurait-il pu advenir si j’avais agi différemment ? »).
5. Évolution historique
La question du temps intérieur a d’abord captivé la philosophie avant d’intégrer le champ expérimental des neurosciences. Au tournant du XXe siècle, des philosophes comme Henri Bergson introduisent le concept cardinal de « durée pure », distinguant le temps qualitatif vécu du temps quantitatif des physiciens. Simultanément, Edmund Husserl élabore sa phénoménologie de la conscience intime du temps, articulée autour de la rétention (passé immédiat) et de la protention (anticipation immédiate).
En psychologie expérimentale et clinique, l’analyse moderne de cette temporalité personnelle commence véritablement avec les travaux fondateurs d’Endel Tulving dans les années 1970 et 1980. En 1972, Tulving propose la dichotomie historique entre mémoire sémantique (savoir) et mémoire épisodique (se souvenir). Au fil de ses investigations cliniques auprès de patients amnésiques, Tulving constate que les perturbations de la mémoire épisodique s’accompagnent systématiquement d’une incapacité équivalente à concevoir l’avenir.
Cette observation cruciale le conduit, en 1985, à formuler le concept de conscience autonoétique, puis, en 2002, à introduire formellement le terme de « chronesthésie ». Dans ses publications canoniques, Tulving affirme que la mémoire épisodique n’est pas simplement un magasin de souvenirs, mais le mécanisme d’accès à une capacité biologique plus vaste : le « voyage mental dans le temps » (mental time travel), rendu possible par l’émergence évolutive tardive de la chronesthésie.
À partir du milieu des années 2000, des chercheurs tels que Daniel Schacter, Donna Rose Addis, Thomas Suddendorf et Michael Corballis ont approfondi et consolidé cette vision par l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Leurs découvertes ont confirmé que la remémoration épisodique et l’imagination prospective activent un réseau neuro-anatomique commun, consacrant l’importance académique de la chronesthésie dans les sciences cognitives contemporaines.
6. Fondements théoriques
Le cadre théorique majeur sous-tendant la chronesthésie est l’« hypothèse de la simulation épisodique constructive » (constructive episodic simulation hypothesis) développée par Daniel Schacter et Donna Rose Addis. Selon ce modèle, la mémoire épisodique humaine n’est pas un système de reproduction fidèle de type enregistrement vidéo, mais un système reconstructif malléable. Cette plasticité structurale n’est pas un défaut évolutif, mais une adaptation fonctionnelle conçue pour permettre à la chronesthésie d’extraire des fragments d’expériences passées afin de recombiner ces éléments en scénarios inédits projetés dans le futur.
Un autre pilier théorique réside dans le modèle hiérarchique SPI (Sériel, Parallèle, Indépendant) proposé par Tulving. Dans cette architecture, les systèmes mnésiques sont interconnectés : l’information est encodée de manière sérielle (la mémoire épisodique s’appuie sur la mémoire sémantique, elle-même dépendante de représentations perceptives), stockée en parallèle, mais récupérée de manière indépendante. La chronesthésie constitue le sommet opérationnel de cette pyramide, conférant une conscience réflexive aux représentations sémantiques et épisodiques sous-jacentes.
Sur le plan des neurosciences systémiques, la chronesthésie s’enracine au sein du réseau du mode par défaut (DMN – Default Mode Network), identifié initialement par Marcus Raichle et étendu par Randy Buckner. Ce vaste réseau cérébral s’active précisément lorsque l’esprit cesse d’interagir avec les stimuli de l’environnement extérieur et se tourne vers la pensée auto-générée, la navigation spatiale mentale et l’autoprojection temporelle.
Enfin, les modèles de la cognition incarnée et du cerveau prédictif (predictive processing) enrichissent cette perspective : le cerveau est conçu comme une machine d’inférence active cherchant à minimiser l’erreur de prédiction. Dans ce schéma, la chronesthésie apparaît comme l’interface consciente de cette machinerie prédictive, modélisant les conséquences temporelles de nos actions potentielles bien avant qu’elles ne soient physiquement exécutées.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La chronesthésie est un construit multidimensionnel articulé autour de dynamiques cognitives, phénoménologiques et neurophysiologiques spécifiques. Ses composantes fondamentales se déclinent ainsi :
- La rétrospection épisodique (voyage mental vers le passé) : Capacité à réactiver volontairement ou involontairement des souvenirs autobiographiques complexes, accompagnés d’un sentiment phénoménologique de réimmersion sensorielle et contextuelle.
- La prospection épisodique (pensée future épisodique) : Génération anticipatrice de représentations mentales situées dans un futur virtuel, composées de détails perceptifs, émotionnels et scénaristiques articulés autour de la personne du sujet.
- L’autonoèse (conscience de soi dans le temps) : Sentiment subjectif d’intimité et d’appartenance par lequel l’individu reconnaît immédiatement que les projections passées ou futures lui appartiennent en propre (« mon » passé, « mon » avenir).
- La conscience de la subjectivité temporelle (chronotrope) : Aptitude métacognitive à situer un événement mental sur un axe temporel fluide allant de l’avant vers l’après, distinct de la succession objective des horloges.
- La flexibilité combinatoire : Faculté constructive permettant de désassembler des éléments mnésiques préalables et de les recomposer sous des formes narratives nouvelles afin d’évaluer divers scénarios d’action.
- La valence affective prospective et rétrospective : Teinte émotionnelle (angoisse, espoir, nostalgie, soulagement) inhérente aux simulations temporelles, jouant le rôle de boussole motivationnelle pour l’action au présent.
8. Exemples et cas illustratifs
L’illustration la plus saisissante de la chronesthésie – et de son évanouissement pathologique – émane de la neuropsychologie clinique, singulièrement à travers l’histoire médicale du patient K.C. (Kent Cochrane), étudié pendant plusieurs décennies par Endel Tulving. À la suite d’un grave accident de moto ayant entraîné des lésions cérébrales bilatérales massives du lobe temporal médian et des régions frontales, K.C. présentait une amnésie antérograde et rétrograde épisodique complète, bien que son intelligence générale et sa mémoire sémantique soient remarquablement préservées.
Lorsque Tulving demandait à K.C. ce qu’il avait fait la veille, ce dernier était incapable de fournir la moindre réponse, décrivant son esprit comme un vide absolu (« it’s blank »). Mais l’élément le plus révélateur survint lorsque Tulving lui demanda ce qu’il ferait le lendemain : K.C. manifestait la même incapacité totale, décrivant le même néant phénoménologique. Il était incapable de se projeter dans l’heure suivante, condamné à vivre dans un présent intemporel perpétuel. Cet exemple illustre la dépendance symétrique du passé et de l’avenir à l’égard de la chronesthésie.
Dans la vie quotidienne normale, la chronesthésie se manifeste lors de scénarios courants : lorsqu’une personne planifie ses prochaines vacances d’été, elle ne fait pas qu’énumérer une liste d’hôtels (processus sémantique) ; elle s’imagine marchant le long de la plage, ressentant la chaleur du soleil sur sa peau et anticipant son bien-être futur. Elle pré-vit la scène. De même, lorsqu’elle réécoute une musique de son adolescence, la réémergence chronesthésique la transporte instantanément dans sa chambre d’étudiant, ravivant les émotions et le sentiment subjectif d’exister à cet instant précis.
9. Mesure et évaluation psychologique
La chronesthésie, étant une expérience hautement subjective, défie les méthodologies de mesure purement psychométriques traditionnelles. Les neuropsychologues ont toutefois développé des batteries d’évaluation standardisées et des protocoles comportementaux pour quantifier rigoureusement ses composantes :
L’Entretien Autobiographique (Autobiographical Interview de Levine et al.) constitue l’étalon-or pour évaluer la richesse de la chronesthésie. Ce protocole demande aux participants de relater des événements précis du passé et de simuler des événements futurs plausibles. Les transcriptions verbales sont ensuite segmentées et codées : on distingue les « détails internes ou épisodiques » (marquages spatio-temporels, perceptifs, états mentaux et émotionnels, révélateurs de l’engagement chronesthésique pur) des « détails externes ou sémantiques » (faits historiques, digressions, connaissances encyclopédiques dénuées de reviviscence temporelle).
La Tâche de Pensée Future Épisodique (Episodic Future Thinking Task) utilise des amorces verbales (mots indices neutres ou émotionnels) pour inciter les sujets à générer des événements futurs situés à différents horizons temporels (dans une semaine, un an, dix ans). Les réponses sont évaluées selon des échelles de vivacité phénoménologique, de clarté subjective, de perspective visuelle (première ou troisième personne) et d’intensité affective ressentie au cours de la simulation.
Parallèlement, la neuro-imagerie fonctionnelle permet de mesurer les corrélats hémodynamiques de la chronesthésie. Les paradigmes de soustraction ou d’analyse multivariée (MVPA) en IRMf comparent les motifs d’activation cérébrale lors de tâches de réflexion sur le passé autobiographique versus le futur autobiographique, en utilisant des tâches de contrôle sémantique ou spatiale non temporelle afin d’isoler le signal spécifique de la chronesthésie.
10. Applications cliniques et portée pratique
La compréhension clinique de la chronesthésie présente des implications thérapeutiques majeures dans de multiples champs de la psychiatrie, de la neurologie et de la réhabilitation cognitive :
Dans les troubles dépressifs majeurs, la chronesthésie présente une altération caractéristique : le phénomène d’« sur-généralisation mnésique » et prospective. Les patients dépressifs peinent à simuler des événements futurs détaillés ou positifs, manifestant un « avenir bouché » ou une incapacité à pré-vivre le plaisir (anhédonie prospective). Les interventions basées sur l’entraînement à la spécificité de la pensée future (Future-Oriented Cognitive Restructuring) visent à réactiver la chronesthésie positive afin de restaurer l’élan vital et de réduire l’idéation suicidaire.
Dans l’état de stress post-traumatique (ESPT), la chronesthésie subit une dérégulation sévère. Le patient est envahi par des reviviscences traumatiques où le passé fait irruption dans le présent sans que le signal d’appartenance temporelle révolue ne soit correctement traité par le cerveau. La chronesthésie échoue à assigner l’événement au temps « passé » ; le trauma est perpétuellement rejoué comme une menace immédiate. Les thérapies par exposition et l’EMDR visent à réintégrer le souvenir dans une trame narrative chronesthésique apaisée.
En gérontologie et dans les maladies neurodégénératives, en particulier la maladie d’Alzheimer, l’érosion progressive des circuits hippocampiques désintègre précocement la chronesthésie. Les approches thérapeutiques non pharmacologiques, comme les thérapies de réminiscence ou les ateliers de voyage mental guidé, s’efforcent de stimuler la réserve cognitive en sollicitant les circuits résiduels de la conscience temporelle autobiographique.
11. Recherche empirique et preuves scientifiques
Deux décennies de recherches empiriques convergentes soutiennent l’existence d’un système cérébral unifié dédié à la chronesthésie. Les méta-analyses des études d’imagerie fonctionnelle menées notamment par Randy Buckner, Donna Rose Addis et Daniel Schacter ont mis en évidence l’existence du « réseau cérébral central » (core network). Ce réseau englobe le cortex préfrontal médian, le cortex cingulaire postérieur, le précunéus, les lobes temporaux médians (singulièrement l’hippocampe) et le cortex pariétal latéral.
Ce réseau s’active de manière remarquablement superposable lorsque des individus se remémorent un événement passé ou imaginent un événement futur personnel. L’hippocampe, traditionnellement perçu comme une structure purement mémorielle, intervient activement dans les deux directions temporelles : il assure la recombinaison flexible des traces de souvenirs passés pour engendrer les simulations de scènes futures cohérentes.
Sur le plan du développement cognitif, les recherches de Christina Atance, Thomas Suddendorf et Janani Prabhakar ont démontré que la chronesthésie émerge de manière structurée chez l’enfant entre 3 et 5 ans. Avant l’âge de 4 ans, la plupart des jeunes enfants échouent aux tests de prospection : ils sont incapables de choisir un outil en prévision d’une tâche ultérieure s’ils n’en ont pas l’usage immédiat. Vers l’âge de 4 à 5 ans, concomitamment au développement de la théorie de l’esprit et de la métacognition, l’enfant acquiert la capacité d’autoprojection chronesthésique, devenant capable d’anticiper ses désirs et états physiologiques futurs (comme la soif ou le froid).
Dans le domaine de la cognition animale comparative, l’hypothèse de Bischof-Köhler postulait traditionnellement que seuls les humains disposent d’une chronesthésie véritable, les animaux étant asservis à leurs motivations instinctives présentes. Cependant, les travaux expérimentaux de Nicola Clayton et Anthony Dickinson sur les geais buissonniers (scrub-jays) ont révélé des conduites de dissimulation de nourriture tenant compte des délais de dégradation temporelle et des besoins nutritionnels futurs, déclenchant un vif débat scientifique quant à l’existence de précurseurs chronesthésiques chez les vertébrés non humains.
12. Considérations socioculturelles et transculturelles
Bien que la machinerie neurobiologique de la chronesthésie soit universelle au sein de l’espèce humaine, son déploiement phénoménologique et son expression narrative sont profondément modelés par les contextes culturels, linguistiques et philosophiques.
La spatialisation mentale du temps constitue une variation transculturelle majeure de l’expérience chronesthésique. Dans la majorité des cultures occidentales industrielles, les individus conceptualisent la trajectoire temporelle de manière sagittale : le passé est situé derrière eux, tandis que l’avenir s’étend devant eux. À l’inverse, des recherches anthropologiques et linguistiques conduites chez les Aymaras des Andes révèlent une orientation spatio-temporelle inversée : le passé, étant connu et « visible » par l’esprit, se trouve situé devant l’observateur, tandis que le futur, inconnu et « invisible », est métaphoriquement positionné derrière le dos.
Les cultures oscillent également quant à l’importance relative accordée aux deux pôles de la chronesthésie. Les sociétés occidentales favorisent une prospection active axée sur la planification individuelle, la valorisation du progrès et l’optimisation personnelle future. D’autres traditions culturelles, notamment au sein de certaines communautés indigènes ou influencées par les philosophies bouddhistes et taoïstes, privilégient une atténuation de la projection temporelle pour favoriser la présence contemplative à l’ici et maintenant, percevant le vagabondage chronesthésique excessif comme une source d’illusion ou de souffrance existentielle.
13. Controverses, débats critiques et limites
Malgré sa valeur heuristique incontestable, le concept de chronesthésie fait l’objet de vifs débats théoriques et épistémologiques au sein de la communauté neuroscientifique :
La première controverse majeure concerne la nécessité conceptuelle du terme. Certains chercheurs en psychologie expérimentale reprochent au vocable « chronesthésie » d’être une redondance terminologique coûteuse, préférant les locutions plus descriptives telles que « mémoire épisodique prospective », « simulation épisodique » ou « voyage mental dans le temps ». Pour ses détracteurs, nommer une fonction consciente ne garantit pas qu’elle constitue un module cérébral discret ou autonome au-delà de la combinaison des processus classiques de mémoire, d’imagerie mentale et de fonctions exécutives.
Le second débat porte sur la symétrie absolue supposée entre passé et futur. Bien que l’imagerie fonctionnelle montre des chevauchements neurobiologiques spectaculaires, plusieurs études pointent des divergences qualitatives fondamentales. La prospection épisodique est généralement plus coûteuse sur le plan cognitif, implique plus intensément le pôle préfrontal antéro-médian et génère des représentations souvent plus idéalisées, plus vagues et moins riches en détails contextuels que la reviviscence des souvenirs réels. Certains contestent ainsi le statut de « miroir parfait » accordé à la chronesthésie bidirectionnelle.
Enfin, le débat entourant la continuité inter-espèces reste ouvert. Les sceptiques soulignent que si de nombreuses espèces animales font preuve de mémoire prospective et de planification sophistiquée, rien ne permet d’affirmer qu’elles éprouvent la sensation autonoétique de leur propre existence dans le temps subjectif (la dimension phénoménale de la chronesthésie). En l’absence de verbalisation possible, la frontière entre mécanisme adaptatif instinctif et authentique voyage chronesthésique demeure un défi méthodologique difficilement franchissable.
14. Concepts connexes et distinctions notionnelles
Pour éviter toute dérive conceptuelle, la chronesthésie doit être rigoureusement distinguée des notions psychologiques voisines :
- Mémoire épisodique : Système de mémoire à long terme dédié à l’encodage et au stockage des faits vécus dans leur contexte d’acquisition. La chronesthésie en est le véhicule conscient et l’organe d’exploration subjective, englobant également l’anticipation future.
- Conscience autonoétique : Sentiment d’appartenance de la pensée à soi-même. Si l’autonoèse est indispensable à la chronesthésie, la chronesthésie représente l’application spécifique de cette conscience autonoétique à la dimension temporelle de l’existence.
- Mémoire prospective : Capacité à se souvenir d’accomplir une action différée dans l’avenir (ex. : « me rappeler d’acheter du pain ce soir »). Contrairement à la prospection chronesthésique, la mémoire prospective n’implique pas nécessairement une reviviscence immersive de scènes épisodiques complètes, reposant fréquemment sur de simples indices d’amorçage sémantique ou intentionnel.
- Perception du temps (chronognosie / estimation temporelle) : Capacité sensorielle et computationnelle à estimer la durée objective d’un stimulus (ex. : savoir si un son a duré deux ou dix secondes). La perception du temps opère à l’échelle des millisecondes et des minutes sans convoquer le soi autobiographique, alors que la chronesthésie opère à l’échelle de l’histoire personnelle.
- Imagination contrefactuelle : Pensée portant sur ce qui aurait pu se produire si des conditions initiales avaient été différentes. Bien qu’elle mobilise les mêmes réseaux reconstructifs que la chronesthésie, elle concerne des réalités alternatives plutôt que la ligne temporelle personnelle effective ou anticipée du sujet.
15. Synthèse et enseignements clés
La chronesthésie représente l’une des réalisations les plus sophistiquées de l’évolution cognitive de l’encéphale humain. Au confluent de la mémoire épisodique, de l’imagination prospective et de la conscience de soi, elle s’affirme comme le moteur phénoménologique qui nous affranchit du carcan du moment présent.
Grâce à la chronesthésie, l’être humain ne subit pas passivement le temps : il s’en empare, s’y projette, y voyage mentalement pour réinterpréter ses succès et ses traumatismes passés, calibrer ses comportements et modéliser avec précision son devenir. Ses substrats neuronaux, ancrés dans le réseau du mode par défaut et les structures hippocampiques, illustrent la nature profondément constructive et prédictive de notre architecture cérébrale.
Son altération dans les pathologies neurologiques et psychiatriques rappelle avec acuité sa fragilité et son rôle de pilier dans l’équilibre psychique de l’individu. Comprendre et réhabiliter la chronesthésie, c’est préserver notre faculté la plus intime : celle d’écrire, dans l’intimité de notre conscience temporelle, le récit continu de notre propre existence.
Références
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- Levine, B., Svoboda, E., Hay, J. F., Winocur, G., & Moscovitch, M. (2002). Aging and autobiographical memory: Dissociating episodic from semantic retrieval. Psychology and Aging, 17(4), 677–689. https://doi.org/10.1037/0882-7974.17.4.677
- Schacter, D. L., & Addis, D. R. (2007). The cognitive neuroscience of constructive memory: Remembering the past and imagining the future. Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 362(1481), 773–786. https://doi.org/10.1098/rstb.2007.2087
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