Le préfixe chron- (ou sa variante combinatoire chrono-) désigne la dimension irréductible de la temporalité, structurant la conscience humaine, la neurobiologie et la cognition. Dans les sciences psychologiques et psychiatriques, il sert de matrice lexicale et conceptuelle pour explorer comment l’esprit perçoit le flux temporel, synchronise ses fonctions cognitives et subit les altérations psychopathologiques de la durée.
Chrono- dans les sciences psychologiques
1. Définition concise
En psychologie et en neurosciences cognitives, le morphème chron- (ou chrono-) est un élément formatif issu du grec ancien désignant le temps en tant que succession mesurable, cadre organisationnel des phénomènes et durée vécue. Utilisé comme préfixe, il spécifie l’étude, la mesure ou la nature temporelle des processus mentaux, comportementaux et physiologiques.
Sur le plan fondamental, ce préfixe ancre la discipline psychologique dans une perspective dynamique : aucun phénomène psychique n’est instantané ni statique. Qu’il s’agisse de la chronométrie mentale étudiant le temps de réaction des opérations cognitives, de la chronopsychologie analysant les fluctuations journalières de l’attention, ou de la distinction nosologique entre troubles aigus et chroniques, chron- qualifie l’inscription indispensable de l’appareil psychique dans l’axe de la durée.
Au-delà de la stricte métrologie, ce morphème circonscrit également l’expérience subjective du temps, c’est-à-dire la capacité d’un sujet conscient à estimer le passage des minutes, à maintenir une continuité autobiographique entre passé, présent et avenir, et à synchroniser ses états internes avec les cycles périodiques de l’environnement physique et social.
2. Étymologie et origine linguistique
Le préfixe dérive directement du grec ancien χρόνος (chrónos), signifiant « le temps », envisagé comme une durée linéaire, une période ou une succession continue d’instants mesurables. Dans la mythologie et la cosmologie grecques primitives, Chronos personnifiait le temps dévorateur et implacable, distinct de deux autres figures majeures de la temporalité : Kairos (καιρός), qui représente l’opportunité fugitive, le moment propice ou décisif, et Aion (αἰών), qui évoque le temps éternel, la durée vitale cyclique ou transcendantale.
L’introduction du préfixe dans le vocabulaire savant moderne s’est opérée principalement aux XVIIIe et XIXe siècles au sein des sciences physiques et astronomiques, notamment avec l’invention du chronomètre de marine pour déterminer la longitude. Par la suite, le physiologiste et psychologue néerlandais Franciscus Cornelis Donders l’a transposé aux sciences de l’esprit au milieu du XIXe siècle à travers la mesure précise des durées requises pour accomplir des opérations cérébrales distinctes, inaugurant ainsi la méthode chronométrique.
Sur le plan morphologique, la particule conserve la forme chron- devant les racines commençant par une voyelle ou un h muet (ex. chronaxie, chronesthésie), et s’adjoint une voyelle de liaison -o- devant les consonnes (ex. chronopsychologie, chronobiologie, chronomorphe). En français contemporain, ce morphème est devenu extrêmement productif pour forger des néologismes décrivant l’architecture temporelle de l’activité cognitive et cérébrale.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, le préfixe se prononce phonétiquement [kʁɔn] pour chron- et [kʁɔno] pour chrono-. Le digramme initial ch- transcrit la lettre grecque chi (χ) et se prononce donc systématiquement comme une consonne occlusive vélaire sourde [k], à l’instar des vocables chronique, chronologique ou psychologique.
D’un point de vue grammatical, chron(o)- est un préfixe ou élément composant savant invariable servant à créer des substantifs (chronotype, chronométrie), des adjectifs qualificatifs (chronobiologique, chronique) ou des verbes dérivés (chronométrer, synchroniser). Dans le langage courant comme dans certains contextes professionnels de laboratoire, le morphème a fait l’objet d’une apocope familière pour donner le substantif masculin le chrono (terme désignant un chronomètre ou le temps mesuré), bien que la littérature scientifique formelle privilégie toujours les formes combinées intégrales.
Sur le plan syntaxique, les dérivés formés avec ce préfixe obéissent aux règles standard d’accord en genre et en nombre selon leur base (ex. des troubles chroniques, des variations chronopsychologiques). Lorsqu’il est soudé à un adjectif ou un substantif contemporain, il s’intègre généralement sans trait d’union dans le lexique académique français.
4. Explication conceptuelle détaillée
Dans l’édifice des sciences psychologiques, le concept rattaché au préfixe chron- transcende la simple référence aux horloges mécaniques. Il englobe une pluralité de niveaux d’analyse, allant de la micro-temporalité synaptique jusqu’aux trajectoires de vie globales de la personne. La psychologie conçoit la temporalité non comme un récipient neutre et homogène dans lequel surviendraient des pensées, mais comme une construction mentale active, dynamique et vulnérable aux perturbations neurochimiques et émotionnelles.
Le premier niveau de compréhension concerne la temporalité objective ou fonctionnelle. Le cerveau humain fonctionne selon des contraintes biophysiques incompressibles : les vitesses de conduction axonale, la libération des neurotransmetteurs dans la fente synaptique et la résonance des oscillations neuronales nécessitent du temps. Dès lors, toute prise de décision, reconnaissance de visage ou mémorisation d’un mot dépend d’une chaîne séquentielle d’opérations élémentaires. L’analyse temporelle permet aux chercheurs d’inférer l’architecture cognitive sous-jacente sans ouvrir la boîte crânienne, en démontrant par exemple que des tâches requérant un filtrage attentionnel plus important augmentent la durée de réponse de manière prévisible.
Le deuxième niveau d’explication relève de la temporalité périodique ou rythmique. L’organisme n’est pas un système stationnaire : il est gouverné par des horloges biologiques endogènes, dont l’oscillateur maître réside dans les noyaux suprachiasmatiques de l’hypothalamus. La chronopsychologie démontre que les capacités mnésiques, l’efficience de la mémoire de travail, le niveau de vigilance et la réactivité affective oscillent au cours des vingt-quatre heures. Ignorer cette dimension temporelle conduit à méconnaître les facteurs fondamentaux de la performance humaine et du bien-être psychologique.
Enfin, le troisième niveau réside dans la temporalité phénoménologique ou subjective. La durée ressentie par un être humain coïncide rarement avec le temps physique du chronomètre. L’ennui étire indéfiniment les minutes, la panique ou la terreur fige l’instant, tandis que les états d’absorption profonde ou de « flow » font disparaître la perception du temps écoulé. Dans les pathologies psychiatriques graves, cette structure temporelle intime s’effondre : l’individu mélancolique ressent un arrêt complet du flux du devenir, persuadé que son présent de souffrance est immortel, alors que le patient en état maniaque subit une accélération phénoménale du cours des idées où chaque fraction de seconde semble saturée d’opportunités infinies.
5. Évolution et développement historique
L’histoire de l’intégration du temps dans la psychologie débute véritablement avec la découverte de l’« équation personnelle » au tournant du XIXe siècle par les astronomes. Remarquant des disparités systématiques de quelques fractions de seconde entre différents observateurs calculant le passage d’astres devant un fil micrométrique, les astronomes ont révélé que l’acte perceptif humain requiert un intervalle temporel individuel incompressible. Cette anomalie observationnelle est devenue le berceau de la méthode psychologique expérimentale.
Dans les années 1860, le physiologiste néerlandais Franciscus Cornelis Donders formule les bases de la méthode soustractive. Donders postule qu’en comparant le temps nécessaire pour réagir à un stimulus lumineux simple et celui requis pour discriminer deux couleurs ou choisir une réponse motrice adéquate, la différence de durée reflète précisément le temps consommé par l’opération mentale intermédiaire. Wilhelm Wundt, fondateur du premier laboratoire de psychologie expérimentale à Leipzig en 1879, institutionnalise cette approche en érigeant la chronométrie mentale au rang d’outil de référence pour cartographier les éléments constituants de l’esprit.
Au début du XXe siècle, la psychologie phénoménologique portée par Edmund Husserl, Maurice Merleau-Ponty et Henri Bergson s’insurge contre la réduction exclusive du temps psychologique à une métrique spatio-mécanique. Bergson théorise la « durée pure », flux qualitatif continu inaccessible aux seules mesures numériques, tandis que des psychiatres comme Eugène Minkowski publient des traités fondamentaux tels que Le Temps Vécu (1933), reliant directement les symptômes schizophréniques et dépressifs à une rupture du contact vital avec le devenir temporel.
La révolution cognitive des années 1960-1970 redonne un élan empirique décisif à la chronométrie grâce aux travaux pionniers de Saul Sternberg sur les processus de balayage séquentiel de la mémoire à court terme, et de Michael Posner sur les réseaux attentionnels. Parallèlement, l’essor de la chronobiologie médicale dans le dernier tiers du XXe siècle, consolidé par l’identification des gènes d’horloge (tels que Period et Clock), permet à la psychologie de relier définitivement les variations comportementales quotidiennes à des régulations génétiques et moléculaires précises.
6. Fondements théoriques
Les applications psychologiques du concept de temps reposent sur plusieurs cadres théoriques majeurs complémentaires. Le premier est le modèle de l’horloge interne issu de la théorie du contrôle des impulsions temporelles (Scalar Expectancy Theory de John Gibbon). Ce modèle postule qu’un générateur d’impulsions (pacemaker) émet des signaux neuronaux à un rythme régulier ; lors d’une tâche d’évaluation temporelle, un interrupteur attentionnel se ferme pour laisser passer ces pulsations vers un accumulateur. Le nombre accumulé est ensuite comparé, via la mémoire de travail et la mémoire à long terme, à des étalons de durée préalablement stockés pour former un jugement subjectif.
Le deuxième pilier conceptuel est la chronopsychologie différentielle et circadiane. Elle s’appuie sur la théorie de l’alignement de phase entre les cycles nycthéméraux de l’environnement (notamment la lumière captée par les cellules ganglionnaires à mélanopsine de la rétine) et les oscillateurs moléculaires centraux et périphériques. Ce modèle postule l’existence d’une périodicité circadienne qui régule la température centrale corporelle, la sécrétion de mélatonine et de cortisol, modulant en retour la dynamique de l’éveil cortical et les performances cognitives tout au long de la journée.
Enfin, le troisième cadre théorique majeur découle de la neuropsychologie cognitive développementale et de la théorie de la chronesthésie introduite par le neuropsychologue Endel Tulving. La chronesthésie décrit la forme hautement sophistiquée de conscience qui permet à l’être humain de voyager mentalement dans le temps subjectif (voyage temporel mental). Ce cadre théorique établit que la mémoire épisodique n’est pas seulement un enregistrement du passé, mais un simulateur adaptatif orienté vers la projection prospective et la planification d’actions futures, ancrées dans le cortex préfrontal ventromédian et l’hippocampe.
7. Composantes clés, types et dimensions
La temporalité en psychologie s’articule autour de multiples axes d’analyse et de sous-disciplines spécialisées utilisant le morphème chrono- :
- Chronométrie mentale : Mesure des temps de réaction (en millisecondes) nécessaires au traitement d’une information, permettant d’analyser la vitesse d’encodage, de comparaison, de sélection et d’exécution motrice chez l’humain sain ou atteint de lésions cérébrales.
- Chronobiologie psychologique et chronotypes : Typologie individuelle des préférences temporelles (sujets matinaux, intermédiaires ou vespéraux) déterminée par la phase de l’horloge biologique circadienne, influençant directement la vigilance et la régulation thymique.
- Chronesthésie et voyage mental temporel : Capacité neuropsychologique à s’extraire du présent immédiat pour se remémorer subjectivement des souvenirs épisodiques ou anticiper prospectivement des événements futurs.
- Chronopathologie : Étude de la déstructuration de l’expérience et des rythmes temporels dans les troubles psychiatriques, notamment les troubles bipolaires, la dépression majeure, les troubles anxieux et les états de stress post-traumatique.
- Chronique (vs Aigu) : Dimension clinique décrivant l’évolution durable, insidieuse et récurrente d’une affection ou d’un comportement inadapté au-delà d’un seuil temporel conventionnel (souvent fixé à trois ou six mois).
- Chronotaxie et estimation temporelle : Mécanismes perceptifs et cognitifs impliqués dans la discrimination de durées, la reproduction d’intervalles et le sentiment subjectif de passage du temps (accélération vs ralentissement perçu).
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la portée de ces dimensions temporelles, considérons d’abord le cas d’un étudiant universitaire présentant un décalage de phase du sommeil et un chronotype vespéral sévère (« couche-tard / lève-tard »). Forcé de suivre des cours magistraux exigeants et d’effectuer des examens complexes à 8 heures du matin, il subit ce que le chronobiologiste Till Roenneberg qualifie de « jet-lag social ». En désalignement complet avec son acrophase attentionnelle (pic maximal de vigilance), ses temps de réaction sont allongés, sa mémoire de travail est saturée prématurément et il commet davantage d’erreurs d’inattention, alors même que ses capacités intellectuelles intrinsèques sont intactes lorsqu’il est testé à 17 heures.
Un second exemple probant se rencontre dans la clinique du trouble dépressif majeur avec caractéristiques mélancoliques. Une patiente hospitalisée déclare fréquemment : « Le temps ne passe plus, les journées semblent durer des années, rien ne peut changer et je ne guérirai jamais ». L’évaluation de son estimation temporelle objective montre une sous-estimation systématique des durées courtes réelles et un ralentissement psychomoteur mesurable à la chronométrie motrice (allongement des latences d’initiation verbale et gestuelle). Le blocage de la projection prospective transforme son avenir en une répétition sans issue de sa douleur présente.
Enfin, le paradigme de Posner en neuropsychologie illustre l’usage de la chronométrie au quotidien dans l’évaluation des traumatismes crâniens ou des démences naissantes. En mesurant la différence de millisecondes nécessaire à un patient pour reporter son attention d’un hémichamp visuel vers l’autre après l’apparition d’un indice trompeur, les praticiens parviennent à localiser précisément un déficit de désengagement attentionnel lié à un dysfonctionnement du cortex pariétal postérieur, longtemps avant que des altérations structurelles grossières ne soient évidentes à l’examen clinique de routine.
9. Mesure et évaluation
L’exploration des paramètres temporels en psychologie fait appel à un arsenal métrologique varié, combinant des paradigmes informatisés, des auto-questionnaires validés et des biomarqueurs physiologiques :
Dans le domaine de la chronométrie cognitive, le temps de réaction simple (TRS) et le temps de réaction de choix (TRC) sont collectés via des logiciels expérimentaux de haute précision (tels que E-Prime, PsychoPy ou OpenSesame), équipés de boîtiers de réponse calibrés à la milliseconde près pour neutraliser les latences des interfaces informatiques usuelles. Ces données permettent d’extraire non seulement les moyennes, mais aussi la variabilité intra-individuelle de la réponse (ex-Gaussienne), indicateur sensible de l’instabilité du contrôle exécutif chez les enfants présentant un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).
Pour déterminer le chronotype individuel, les outils psychométriques de référence incluent le Morningness-Eveningness Questionnaire (MEQ) développé par Horne et Östberg en 1976, ainsi que le Munich ChronoType Questionnaire (MCTQ) conçu par Roenneberg. Ce dernier évalue les heures réelles de sommeil et d’éveil durant les jours travaillés et les jours de repos, calculant avec précision le point médian du sommeil corrigé du déficit hebdomadaire (MSFsc).
Sur le versant biologique et clinique, la mesure de la rythmicité circadienne s’effectue par l’actimétrie (port continu d’un capteur accélérométrique au poignet pendant deux à trois semaines) couplée au dosage séquentiel du DLMO (Dim Light Melatonin Onset), qui repère l’heure exacte de montée de la sécrétion salivaire de mélatonine en conditions de pénombre. L’altération du sens du temps et du voyage temporel est quant à elle diagnostiquée à l’aide de tâches de bissection temporelle, d’épreuves de reproduction d’intervalles et d’échelles de perspective temporelle comme le Zimbardo Time Perspective Inventory (ZTPI).
10. Applications et portée pratique
La prise en compte de la temporalité débouche sur des applications concrètes de premier ordre dans les domaines clinique, organisationnel et éducatif :
En psychiatrie et psychologie clinique, la chronothérapie s’affirme comme une intervention non pharmacologique puissante. L’utilisation programmée de la luminothérapie matinale intense (10 000 lux), combinée à la privation totale ou partielle de sommeil (thérapie d’éveil) et à l’avance de phase, permet d’induire une rémission rapide des épisodes dépressifs majeurs et des troubles affectifs saisonniers en réalignant les rythmes circadiens désynchronisés.
En ergonomie et psychologie du travail, l’analyse des rythmes chrono-organisationnels est vitale pour la prévention des accidents industriels et l’épuisement professionnel (burnout). Les plannings des travailleurs postés ou de nuit (3×8) sont désormais configurés pour respecter les principes de rotation dans le sens des aiguilles d’une montre (matin-soir-nuit) afin de réduire la fatigue cognitive, optimiser la vigilance lors des tâches critiques et préserver la santé mentale globale des opérateurs.
En sciences de l’éducation et milieu scolaire, la chronopsychologie de l’enfant a mis en évidence le fait que la vigilance et les facultés mnésiques des élèves de primaire et du secondaire suivent une courbe typique : basse en début de matinée, culminant entre 10h et 11h30, fléchissant nettement après le déjeuner, puis remontant en milieu d’après-midi. Ces données scientifiques militent pour un aménagement raisonné des emplois du temps scolaires, décalant les matières fondamentales exigeant de fortes ressources cognitives vers les créneaux d’acrophase et évitant les débuts de cours trop matinaux chez les adolescents.
11. Recherche et preuves empiriques
L’interaction entre temporalité et fonctionnement cérébral fait l’objet d’un corpus empirique en pleine expansion au sein des neurosciences contemporaines :
Les méta-analyses conduites sur les troubles de l’humeur soulignent de façon concordante que les perturbations du rythme circadien du sommeil et de l’activité locomotrice ne sont pas de simples conséquences secondaires de la dépression, mais des facteurs causaux et prodomiques majeurs de rechute affective. Les recherches en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) menées par des neuroscientifiques cognitifs démontrent que l’estimation précise du temps repose sur un réseau cérébral distribué comprenant l’aire motrice supplémentaire, le striatum (noyau caudé et putamen), le cervelet et le cortex préfrontal dorsolatéral.
Des études récentes en neuropsychopharmacologie montrent que la manipulation des systèmes dopaminergiques accélère l’horloge interne (induisant une surévaluation de la durée réelle écoulée), tandis que le blocage des récepteurs dopaminergiques D2 tend à la ralentir. Ces résultats fournissent une explication biologique directe aux distorsions temporelles majeures vécues par les patients psychotiques en phase de bouffée délirante aiguë ou par les usagers de substances psychotropes stimulantes.
Dans le domaine du vieillissement cognitif normal et pathologique, les travaux conduits sur la chronométrie mentale établissent que le ralentissement généralisé de la vitesse de traitement (théorie du ralentissement cognitif de Timothy Salthouse) constitue le médiateur principal du déclin des fonctions exécutives et de la mémoire de travail chez les seniors. La mesure systématique des temps de latence motrice et cognitive sert désormais de biomarqueur fonctionnel pour détecter précocement les transitions vers le trouble cognitif léger (MCI) et la maladie d’Alzheimer.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’inscription de l’expérience humaine dans le temps n’est pas réductible à des constantes neurobiologiques universelles ; elle est profondément modulée par la culture. L’anthropologue Edward T. Hall a formalisé cette distinction à travers les concepts de temps monochronique et de temps polychronique :
Les sociétés occidentales industrialisées (Europe du Nord, Amérique du Nord) adoptent majoritairement une vision monochronique du temps : linéaire, compartimenté, planifié avec rigueur et assimilé à une ressource quantifiable (« le temps, c’est de l’argent »). Dans ce contexte socioculturel, les retards et la procrastination sont fortement stigmatisés, et les individus sont incités à une structuration méthodique de leur existence personnelle et professionnelle.
À l’opposé, de nombreuses cultures traditionnelles, méditerranéennes, moyen-orientales ou latino-américaines adoptent une perspective polychronique : le temps y est perçu comme fluide, relationnel et secondaire par rapport à la qualité des interactions sociales immédiates. Plusieurs activités peuvent être menées de front, les horaires formels sont flexibles et les transitions s’opèrent naturellement au gré des rencontres humaines.
Sur le plan psychologique individuel, les études transculturelles utilisant l’inventaire ZTPI montrent que l’équilibre entre la perspective du passé (positif ou négatif), du présent (hédoniste ou fataliste) et de l’avenir prédit différemment l’estime de soi, les comportements à risque et le sentiment de bonheur selon le groupe culturel d’appartenance. Dans les pays en développement confrontés à une forte insécurité matérielle, une orientation axée sur le présent immédiat s’avère souvent plus fonctionnelle et adaptative qu’une planification rigide tournée vers un futur incertain.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré sa valeur heuristique incontestable, l’utilisation exclusive des modèles chronométriques et temporels soulève d’importantes critiques au sein de la communauté scientifique :
La première objection méthodologique, formulée de longue date à l’encontre de la méthode soustractive de Donders, concerne le postulat de l’insertion pure. Ce postulat suppose que l’ajout d’une opération mentale supplémentaire à une tâche expérimentale ne modifie en rien la dynamique et l’exécution des opérations préexistantes. Or, les modèles computationnels modernes en réseau montrent que le cerveau réorganise souvent globalement sa connectivité et son traitement neuronal lorsque la complexité d’une tâche s’accroît, invalidant une simple soustraction arithmétique linéaire.
Une seconde controverse majeure réside dans la tentation réductionniste consistant à assimiler l’esprit humain à un processeur informatique caractérisé par sa seule fréquence d’horloge. Cette approche purely cognitive néglige l’encarnation corporelle (embodied cognition) et la charge affective de la durée. La souffrance psychologique liée au temps ne découle pas seulement d’un retard de conduction synaptique, mais de la signification existentielle que le sujet accorde à son vieillissement, à sa mortalité et aux opportunités manquées.
Enfin, en psychiatrie nosologique, le clivage traditionnel entre trouble « aigu » et « chronique » fait l’objet de vifs débats. Des diagnostics porteurs du qualificatif de chronicité risquent d’induire chez les patients une résignation thérapeutique et une prophétie autoréalisatrice d’incurabilité, occultant le fait que même les troubles psychiatriques les plus sévères (comme les psychoses schizophréniques) connaissent des phases fluctuantes de rémission, de plasticité et de rétablissement fonctionnel.
14. Termes connexes et distinctions
Pour dissiper les confusions terminologiques fréquentes dans la littérature, il convient de distinguer précisément le préfixe et ses dérivés de concepts voisins :
- Chronométrie vs Chronologie : La chronométrie mesure quantitativement des durées et des vitesses d’exécution (combien de temps s’écoule pour réaliser un acte), tandis que la chronologie ordonne des faits selon leur séquence d’occurrence relative dans l’histoire d’un individu ou d’un groupe (quel événement s’est produit avant un autre).
- Chronique vs Périodique : Un processus chronique s’installe durablement de manière continue ou lentement évolutive dans le temps sans résolution spontanée, tandis qu’un phénomène périodique ou cyclique (comme les cycles circadiens ou les troubles bipolaires) réapparaît à des intervalles réguliers entrecoupés de phases d’euthymie ou de normalisation.
- Temps objectif vs Temps vécu : Le temps objectif correspond au déroulement physique mesuré par les instruments scientifiques de laboratoire (secondes, minutes), alors que le temps vécu (ou durée bergsonienne) désigne l’expérience phénoménologique interne et qualitative du flux temporel par la conscience.
- Chronopsychologie vs Chronobiologie : La chronobiologie étudie l’ensemble des rythmes biologiques et de leurs mécanismes moléculaires chez les êtres vivants, tandis que la chronopsychologie restreint spécifiquement son champ aux répercussions de ces oscillations sur les comportements, les processus cognitifs, l’humeur et les performances scolaires ou professionnelles.
15. Synthèse et points clés à retenir
Le préfixe chron- renvoie à l’un des piliers cardinaux de la compréhension de la psyché humaine :
- Il structure les disciplines mesurant l’architecture temporelle de la pensée, de la micro-seconde de la chronométrie mentale aux cycles nycthéméraux de la chronobiologie.
- Il met en lumière le caractère dynamique et cyclique des fonctions mentales, balayant la conception d’un appareil cognitif immuable et indépendant du temps biologique.
- Il éclaire les dérèglements psychopathologiques profonds observés dans la dépression, le délire et les addictions, où le contact harmonieux du sujet avec le flux du temps se trouve brisé ou décalé.
- Il offre des leviers d’action préventifs et thérapeutiques indispensables (chronothérapies, aménagement des rythmes de travail et d’apprentissage) pour concilier les exigences de la vie sociale avec les contraintes endogènes de l’organisme humain.
Références
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- Gibbon, J. (1977). Scalar expectancy theory and Weber’s law in animal timing. Psychological Review, 84(3), 279-325. https://doi.org/10.1037/0033-295X.84.3.279
- Horne, J. A., & Östberg, O. (1976). A self-assessment questionnaire to determine morningness-eveningness in human circadian rhythms. International Journal of Chronobiology, 4(2), 97-110.
- Minkowski, E. (1933). Le Temps Vécu : Études phénoménologiques et psychopathologiques. Collection d’Évolution Psychiatrique. Éditions d’Artrey.
- Posner, M. I. (1978). Chronometric Explorations of Mind. Lawrence Erlbaum Associates.
- Roenneberg, T., Wirz-Justice, A., & Merrow, M. (2003). Life between clocks: daily temporal patterns of human chronotypes. Journal of Biological Rhythms, 18(1), 80-90. https://doi.org/10.1177/0748730402239679
- Tulving, E. (2002). Chronesthesia: Conscious awareness of subjective time. In D. T. Stuss & R. C. Knight (Eds.), Principles of Frontal Lobe Function (pp. 311-325). Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/acprof:oso/9780195134971.003.0020