Dans le champ de la santé mentale contemporaine, l’équilibre entre la disponibilité du thérapeute et les exigences institutionnelles constitue le pivot central de la qualité des soins prodigués. La notion de charge de cas s’impose aujourd’hui non seulement comme un indicateur organisationnel prépondérant, mais également comme une variable clinique déterminante influençant directement l’alliance thérapeutique, l’efficacité des interventions et la pérennité psychologique des praticiens.
Charge de cas (Caseload)
1. Définition concise
La charge de cas (communément désignée en anglais par le terme caseload) renvoie au nombre total de patients ou de dossiers cliniques actifs confiés à la responsabilité directe d’un professionnel de la santé mentale, du travail social ou de la relation d’aide sur une période donnée. Cette notion englobe à la fois une dimension purement quantitative — le volume d’usagers pris en charge — et une dimension qualitative liée à l’intensité, à la gravité psychopathologique et à la complexité des interventions requises.
Dans le domaine psychologique et psychiatrique, la charge de cas ne se réduit pas à une simple liste de noms répertoriés dans un registre d’admissions. Elle représente l’ensemble dynamique des engagements cliniques, éthiques et administratifs qu’un praticien assume envers un groupe d’individus. Chaque dossier exige un investissement cognitif, affectif et temporel particulier, englobant les séances directes en face-à-face, la tenue des dossiers médicaux, les concertations pluridisciplinaires, la coordination interinstitutionnelle et la gestion des situations de crise imprévues.
Ainsi, les chercheurs et gestionnaires distinguent fréquemment la taille de la file active (le nombre absolu d’usagers inscrits) de la charge de cas pondérée, laquelle intègre les indices de sévérité clinique, le niveau de dépendance des patients et la fréquence nécessaire des contacts thérapeutiques. Cette distinction est fondamentale pour appréhender la réalité du travail clinique au-delà des seuls indicateurs comptables.
2. Étymologie et origine linguistique
Sur le plan morphologique et conceptuel, l’expression française « charge de cas » dérive de deux racines distinctes. Le terme « charge » puise son origine dans le bas-latin carricare, signifiant « charger un véhicule » ou « faire porter un poids », lui-même dérivé du gaulois carros (chariot). Historiquement, le mot a évolué vers le sens figuré de fardeau moral, d’obligation légale ou de devoir assigné à une fonction. Le vocable « cas », quant à lui, est issu du latin casus (participe passé du verbe cadere, signifiant « tomber », « advenir » ou « survenir »), désignant un événement fortuit, une circonstance particulière ou, dans le vocabulaire médical et juridique ancien, la situation individuelle d’une personne requérant une analyse diagnostique ou jurisprudentielle.
L’anglicisme correspondant, caseload, est apparu au tournant du XXe siècle au sein du mouvement d’organisation de la bienfaisance (Charity Organization Societies) et de l’essor du travail social professionnalisé aux États-Unis, sous l’impulsion de pionnières comme Mary Richmond. Le syntagme assemblait le « cas » (l’unité d’analyse clinique) et le « load » (le fardeau ou la capacité de transport). L’introduction du concept dans la littérature francophone s’est opérée principalement par l’entremise du travail social québécois et de la psychiatrie communautaire dans les années 1970, avant de se généraliser à la psychologie clinique, aux soins infirmiers psychiatriques et à l’ergothérapie.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, « charge de cas » est une locution nominale féminine (une charge de cas, la charge de cas, des charges de cas). La transcription phonétique internationale standard s’écrit /ʃaʁʒ də kɑ/ ou /ʃaʁʒ də ka/. Le syntagme ne subit pas de variations orthographiques majeures, bien que l’on observe parfois dans certains contextes administratifs régionaux les expressions synonymiques « charge de clientèle », « portefeuille de dossiers » ou « volume de clientèle ».
Dans la littérature spécialisée bilingue ou internationale, le terme anglais caseload (prononcé /ˈkeɪs.loʊd/) est fréquemment employé comme emprunt technique sans traduction, particulièrement dans les études portant sur les modèles d’intervention communautaire intensive ou la gestion des ressources humaines en milieu hospitalier. Au pluriel, la forme demeure « charges de cas », l’élément nominal « cas » restant invariable au pluriel dans cet emploi spécifique.
4. Explication conceptuelle détaillée
La charge de cas constitue une interface complexe entre les contraintes structurelles d’une organisation de santé et les processus intrapsychiques à l’œuvre dans la relation de soin. Sur le plan micro-analytique, chaque cas pris en compte mobilise un ensemble d’opérations mentales chez le praticien : mémoire de travail clinique, élaboration contre-transférentielle, conceptualisation de cas, formulation d’hypothèses étiologiques et anticipation des ruptures d’alliance thérapeutique. Lorsque le clinicien multiplie ces opérations pour un trop grand nombre d’individus simultanément, un phénomène de saturation cognitive et d’érosion empathique s’installe inévitablement.
Sur le plan méso-analytique, la charge de cas est intimement liée aux frontières du cadre thérapeutique. Elle détermine le temps moyen que le psychologue peut allouer à chaque situation clinique en dehors de la séance proprement dite. Or, la clinique moderne démontre qu’une part substantielle de l’efficacité d’une prise en charge repose sur le travail de liaison : échanges avec les médecins traitants, bilans adressés aux organismes sociaux, concertations avec les enseignants ou les éducateurs, et analyse réflexive lors des supervisions. Une charge de cas excessive compresse ce travail invisible, reléguant la pratique à une succession d’actes isolés et fragmentés.
Sur le plan macro-analytique, la gestion de la charge de cas reflète les tensions politiques et économiques inhérentes aux systèmes de santé contemporains. Face à l’accroissement des demandes d’accès aux soins de santé mentale et aux restrictions budgétaires, les administrations publiques tendent à maximiser la rotation des dossiers et à imposer des ratios professionnels/patients élevés. Cela génère ce que plusieurs sociologues de la santé qualifient de « taylorisme clinique », où la productivité quantitative supplante l’évaluation qualitative de l’état clinique du patient.
Enfin, il est primordial de souligner la nature non linéaire de l’impact de la charge de cas. Deux psychologues gérant chacun vingt patients peuvent supporter des charges réelles radicalement disparates. L’un peut accompagner des adultes présentant des troubles anxieux d’intensité légère à modérée au sein d’une clinique externe, tandis que l’autre coordonne le suivi d’adolescents présentant des conduites suicidaires récurrentes, des états limites et des contextes familiaux judiciarisés. La notion de charge de cas exige donc une contextualisation permanente intégrant la sévérité psychopathologique, la chronicité et l’imprévisibilité comportementale.
5. Évolution historique
L’histoire de la charge de cas est étroitement corrélée aux mutations architecturales, conceptuelles et politiques de la prise en charge de la folie et de la souffrance psychique. Durant l’ère asilaire prédominante jusqu’au milieu du XXe siècle, le concept tel qu’entendu aujourd’hui n’existait pas sous cette forme individualisée. Dans les grands asiles psychiatriques d’Europe et d’Amérique du Nord, le médecin aliéniste et les surveillants administraient des cohortes de plusieurs dizaines, voire centaines de patients hébergés en dortoirs. La notion d’assignation d’un dossier nominatif nécessitant une planification psychothérapeutique individualisée continue était réservée à une minorité de patients issus des classes bourgeoises dans les cliniques privées.
Le grand tournant historique s’amorce après la Seconde Guerre mondiale avec le vaste mouvement de désinstitutionnalisation psychiatrique dans les années 1960 et 1970. La fermeture progressive des lits d’asile au profit des centres médico-psychologiques (CMP), des cliniques communautaires et des équipes mobiles de secteur a projeté des milliers de patients chroniques dans la communauté. C’est à ce moment précis que la question de la charge de cas s’est posée avec acuité : combien d’anciens malades un soignant communautaire peut-il suivre hors les murs de l’hôpital sans que l’on assiste au phénomène dit de « porte tournante » (réadmissions psychiatriques itératives) ?
Dans les années 1980 et 1990, l’émergence du modèle de gestion de cas (Case Management) et du suivi intensif dans le milieu (Assertive Community Treatment, développé initialement par Stein et Test au Wisconsin) a formalisé des normes strictes de ratios professionnels/usagers. Ces approches ont démontré que pour des patients présentant des troubles mentaux graves (schizophrénie, troubles bipolaires réfractaires), la charge de cas ne devait pas excéder 10 à 12 patients par intervenant pour maintenir l’efficacité clinique et prévenir les hospitalisations récurrentes.
Depuis l’avènement des politiques du « New Public Management » (Nouvelle gestion publique) au début du XXIe siècle, la charge de cas fait l’objet d’une intense rationalisation instrumentale. Les outils informatisés de suivi d’activité, la tarification à l’acte ou au parcours, et la pénurie globale de professionnels de la santé mentale ont transformé cette variable clinique en un enjeu constant de négociation syndicale, d’audit qualité et d’éthique professionnelle.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres théoriques majeurs issus de la psychologie du travail, de la psychologie clinique et de la sociologie des organisations permettent d’analyser la dynamique de la charge de cas :
En premier lieu, le modèle des exigences et des ressources du travail (Job Demands-Resources Model développé par Arnold Bakker et Evangelia Demerouti) postule que le bien-être et la performance professionnelle résultent d’un équilibre entre les exigences du poste et les ressources disponibles. Dans ce schéma, la charge de cas figure parmi les exigences fondamentales (« demands »). Si cette charge s’accroît sans que les ressources corollaires (autonomie décisionnelle, temps de supervision, soutien des pairs, reconnaissance hiérarchique) n’augmentent de concert, le processus d’altération de la santé mentale du travailleur s’enclenche, menant directement au syndrome d’épuisement.
En second lieu, la théorie de la conservation des ressources (Conservation of Resources Theory de Stevan Hobfoll) éclaire la manière dont les psychologues investissent leurs ressources psychologiques personnelles (énergie émotionnelle, empathie, attention soutenue). Lorsqu’un professionnel est confronté à une charge de cas surdimensionnée, la perte perçue ou réelle de ces ressources internes sans opportunité de récupération induit une détresse psychologique aiguë, conduisant à des stratégies de retrait défensif telles que le cynisme envers les patients ou la dépersonnalisation de la relation d’aide.
En troisième lieu, la psychodynamique du travail et les théories psychanalytiques de la relation d’objet apportent un éclairage sur le poids des mouvements projectifs et contre-transférentiels. Chaque patient dépose chez le thérapeute des angoisses archaïques, de l’agressivité ou de l’impuissance. Si la charge de cas est trop dense, l’espace psychique interne du clinicien se trouve « encombré », empêchant la fonction de pare-excitation et la rêverie maternelle (telle que théorisée par Wilfred Bion) nécessaires à la transformation des éléments bruts du patient en pensées assimilables.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Une appréhension rigoureuse de la charge de cas nécessite de décomposer cette notion en plusieurs éléments structurels et dynamiques :
- Le volume quantitatif brut : Le nombre total de dossiers assignés à l’intervenant, qu’il s’agisse de suivis actifs hebdomadaires, bimensuels ou d’évaluations ponctuelles.
- L’acuité et la sévérité clinique (Acuity) : Le degré de complexité psychopathologique (présence de comorbidités, troubles de la personnalité, passages à l’acte, dépendances sévères) qui exige une vigilance accrue et une fréquence élevée d’interventions.
- L’intensité relationnelle et émotionnelle : La charge affective générée par le matériel clinique apporté (traumatismes complexes, abus physiques ou sexuels, deuils traumatiques), susceptible d’induire un traumatisme vicariant chez le praticien.
- Les tâches périphériques non cliniques (Indirect Caseload) : Le temps incompressible requis pour la rédaction des comptes rendus, les réunions de synthèse, les correspondances médicales, la préparation des audiences judiciaires et les devoirs médico-légaux.
- Le taux de renouvellement (Turnover des cas) : La vélocité à laquelle de nouveaux cas intègrent la file active pendant que d’autres en sortent. Une rotation élevée de cas impose une dépense énergétique supérieure, car l’établissement de la relation initiale et l’évaluation diagnostique préliminaire requièrent beaucoup plus de ressources qu’un suivi établi en phase de consolidation.
- Le profil d’imprévisibilité et d’urgence : La proportion de patients sujets à des crises fréquentes nécessitant des interventions non programmées et des ruptures de planning régulières.
8. Exemples et vignettes cliniques
Pour mieux saisir l’hétérogénéité et les défis inhérents à la charge de cas, examinons trois situations cliniques contrastées issues de contextes de pratique différents :
Vignette 1 : La pratique libérale spécialisée en psychothérapie cognitive et comportementale.
Le Dr S., psychologue clinicien indépendant, maintient une charge de cas hebdomadaire de 24 patients adultes souffrant principalement de phobie sociale et de trouble panique. Les rendez-vous sont planifiés à raison de 45 minutes par séance, sur quatre jours consécutifs. La prévisibilité des consultations est élevée et les démarches institutionnelles extérieures sont minimes (environ 2 heures de gestion par semaine). Dans cette configuration, bien que le volume direct soit important, la charge de cas est considérée comme gérable et stable en raison de la faible acuité des crises et du cadre temporel strictement délimité.
Vignette 2 : L’équipe mobile de psychiatrie communautaire (Suivi intensif dans le milieu).
Mme B., travailleuse sociale et thérapeute au sein d’une équipe de suivi intensif (ACT), gère une charge de cas nominale de seulement 11 patients. Toutefois, tous ces usagers présentent une schizophrénie réfractaire associée à des troubles d’usage de substances et à une précarité résidentielle. Les interventions s’effectuent à domicile, dans la rue ou en centre d’hébergement d’urgence. Mme B. doit gérer des interventions de désescalade, des signalements judiciaires, des accompagnements physiques vers les pharmacies et des réunions quotidiennes de transmission. Bien que son volume brut soit inférieur de moitié à celui du Dr S., sa charge de cas réelle pondérée est exceptionnellement lourde, mobilisant une vigilance constante et une disponibilité d’urgence continue.
Vignette 3 : Le centre médico-psychologique pour enfants et adolescents (Pédopsychiatrie).
M. L., psychologue clinicien en secteur public, détient une file active de 65 enfants. Une telle charge contraint ses interventions à une fréquence mensuelle ou bimensuelle par patient. Outre les séances directes avec l’enfant, chaque dossier implique des rencontres avec les parents, des réunions d’équipe de suivi de scolarisation (ESS) en milieu scolaire, et la rédaction de bilans pour la Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH) ou les services de la protection de l’enfance. Ici, la charge de cas souffre d’une dilution institutionnelle : le clinicien ressent une dissonance éthique sévère face à l’impossibilité d’offrir la régularité thérapeutique requise par les troubles du développement des jeunes suivis.
9. Évaluation et mesure de la charge
La quantification de la charge de cas ne peut reposer uniquement sur la numération arithmétique des dossiers sans compromettre la sécurité des soins. Face à ce défi, la recherche en gouvernance clinique a conçu plusieurs instruments de mesure et de pondération :
Les outils de pondération de la charge de cas (tels que le Mental Health Caseload Weighting Tool ou le Caseload Management Tool) attribuent des coefficients multiplicateurs à chaque dossier en fonction de critères standardisés : statut de crise, niveau d’autonomie fonctionnelle (évalué par exemple via l’échelle WHODAS 2.0 de l’OMS ou l’ancienne Échelle d’Évaluation Globale du Fonctionnement – EGF), présence d’enfants à charge, antécédents de violence, et multiplicité des intervenants impliqués. Un patient présentant un score de vulnérabilité élevé peut ainsi équivaloir, dans le calcul de la charge globale de l’intervenant, à deux ou trois « unités de cas standard ».
D’autres approches reposent sur l’analyse budgétaire temporelle (Time-Study Methodology), où les praticiens consignent méthodiquement le temps imparti aux différentes activités directes et indirectes sur plusieurs semaines. Ces études révèlent fréquemment que dans les services publics de santé mentale, l’administration d’une charge de cas classique alloue moins de 50 % du temps professionnel aux contacts cliniques directs avec les patients, le reste étant absorbé par les contraintes médico-administratives et la coordination de réseau.
10. Applications cliniques et portée pratique
La gestion rationnelle et éthique de la charge de cas s’avère indispensable à plusieurs niveaux de l’écosystème de santé :
Au plan individuel, une charge de cas calibrée préserve la qualité de l’alliance thérapeutique, qui demeure le facteur prédictif le plus robuste de l’efficacité de toute psychothérapie, quelle que soit l’orientation théorique du clinicien. Un professionnel surchargé manifeste des micro-signaux de désengagement, une écoute flottante diminuée, des retards de restitution de bilans et une propension accrue aux erreurs de jugement clinique.
Au plan de la supervision clinique, l’analyse systématique de la charge de cas permet d’identifier les zones de fragilité du thérapeute. Le superviseur peut observer si un clinicien éprouve des difficultés spécifiques avec un sous-type particulier de cas (par exemple, accumulation excessive de patients paranoïaques ou tendance inconsciente à sur-retenir les patients au détriment de l’autonomie), ce qui permet de réajuster l’attribution des dossiers.
Au plan organisationnel, les directions de programmes utilisent les modèles de soins par étapes (Stepped Care Models) préconisés notamment par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour ventiler la charge de cas. Les interventions brèves et à faible intensité (auto-soins assistés, thérapies de groupe) absorbent une part importante du volume global, réservant les suivis individuels intensifs à charge de cas restreinte aux pathologies complexes non stabilisées.
11. Recherches et preuves empiriques
La littérature scientifique internationale a documenté de manière approfondie les corrélats cliniques et organisationnels de la surcharge de cas. Les études pionnières de Christina Maslach sur l’épuisement professionnel (burnout) ont très tôt établi une association linéaire robuste entre le nombre excessif de contacts avec des usagers en détresse et l’émergence de l’épuisement émotionnel.
Dans une méta-analyse devenue classique portant sur les équipes de santé mentale communautaire, Morse et ses collaborateurs ont mis en évidence que les programmes respectant des ratios stricts de charge de cas (inférieurs à 1 intervenant pour 10 à 12 patients dans le modèle ACT) présentaient des taux d’hospitalisation psychiatrique réduits de plus de 40 % comparativement aux modèles de gestion de cas conventionnels où les professionnels portaient des charges de 35 à 50 dossiers. Les usagers bénéficiant d’une charge allégée présentaient une fidélisation accrue aux soins, un meilleur taux d’adhésion pharmacologique et une intégration sociale supérieure.
Par ailleurs, des travaux plus récents en psychologie clinique ont analysé l’impact de la charge sur le « dropout » (abandon prématuré de la thérapie). Lorsque les agendas des thérapeutes sont saturés, contraignant à espacer les séances au-delà du seuil recommandé par les protocoles validés scientifiquement, le risque que le patient interrompe unilatéralement sa démarche thérapeutique augmente de façon significative. La capacité du praticien à maintenir une présence empathique stable et à formuler des réponses adaptées entre les séances apparaît comme un facteur de rétention clinique primordial.
12. Considérations culturelles et contextuelles
La signification, l’organisation et la tolérance à la charge de cas varient considérablement d’un système socioculturel à l’autre. Dans les pays du Nord global dotés de systèmes de santé hautement bureaucratisés, la charge de cas est strictement balisée par des conventions collectives, des normes de collèges professionnels et des seuils d’exercice. À l’inverse, dans de nombreux pays à revenus faibles ou intermédiaires, où le ratio psychiatres/psychologues par habitant est dérisoire, les praticiens locaux font face à des files actives titanesques, rendant illusoire toute application des standards occidentaux d’entretiens individuels réguliers de cinquante minutes.
Dans ces contextes, la charge de cas est fréquemment distribuée via la stratégie de délégation des tâches (task-shifting), théorisée par Vikram Patel. Les psychologues et psychiatres n’administrent plus une charge de cas directe en première ligne, mais supervisent des agents de santé communautaires ou des pairs aidants qui délivrent des interventions psychosociales manualisées. La compétence du psychologue se déplace alors de la gestion d’une clientèle directe vers la supervision d’une chaîne de soins déléguée.
Par ailleurs, au plan transculturel, la temporalité de l’intervention clinique diffère. Dans certaines cultures collectivistes, une rencontre clinique implique fréquemment des interactions étendues avec le groupe familial élargi et les leaders communautaires, transformant chaque « cas » individuel en un écosystème groupal qui alourdit considérablement le temps alloué à chaque dossier comparativement aux consultations individualisées traditionnelles d’Europe occidentale.
13. Critiques, controverses et limites
La formalisation quantitative de la charge de cas suscite de vifs débats éthiques et épistémologiques dans le champ psychologique. La critique la plus prégnante, émanant des courants psychanalytiques et phénoménologiques, dénonce la réification de l’être souffrant induite par le vocabulaire gestionnaire. Réduire un sujet humain singulier à un « cas » ou à une « unité de charge » standardisée participe d’une logique marchande qui aliène la dimension profondément humaine de la relation thérapeutique.
Une seconde controverse réside dans le paradoxe de l’accès aux soins versus la qualité des soins. Les décideurs publics sont confrontés à de longues listes d’attente qui soulèvent des impératifs de santé publique majeurs. Réduire impérativement la charge de cas des professionnels pour préserver leur bien-être et leur rigueur clinique a pour conséquence mécanique d’augmenter le nombre d’individus laissés sans assistance sur les listes d’attente. Ce dilemme éthique met en tension l’obligation de bienfaisance envers le patient déjà admis et le principe de justice distributive envers la communauté des usagers en attente.
Enfin, les systèmes d’évaluation pondérée de la charge de cas sont régulièrement critiqués pour leur rigidité bureaucratique. Remplir des grilles d’évaluation de complexité pour chaque dossier afin de justifier de sa charge auprès de l’administration hospitalière génère une charge de travail collatérale chronophage (l’« infobésité » médicale), détournant paradoxalement le temps du soignant de sa mission première : le soin du patient.
14. Termes associés et distinctions conceptuelles
Afin de prévenir tout glissement sémantique dans l’analyse de l’activité professionnelle, il importe de distinguer la charge de cas d’autres concepts connexes :
- File active (Patient Roster) : La file active désigne le répertoire exhaustif de tous les patients ayant eu au moins un contact avec le service ou le professionnel au cours d’une période de référence (généralement une année civile). La charge de cas est plus restreinte : elle concerne exclusivement les patients recevant des soins actifs et continus à l’instant présent.
- Charge de travail (Workload) : La charge de travail est un concept plus vaste englobant l’intégralité des tâches d’un professionnel, incluant la charge de cas, mais également la participation aux instances institutionnelles, la recherche clinique, la formation continue, l’enseignement et les charges administratives générales.
- Gestion de cas (Case Management) : La gestion de cas renvoie à une modalité d’intervention clinique collaborative consistant à évaluer, planifier, coordonner et évaluer les options et services requis pour répondre aux besoins d’un individu. Elle constitue un modèle de pratique, tandis que la charge de cas désigne le volume de situations gérées dans le cadre de ce modèle ou d’un autre.
- Acuité clinique (Clinical Acuity) : L’acuité représente le degré de gravité, d’instabilité et d’intensité des besoins d’un patient à un moment précis. Elle constitue l’un des paramètres majeurs de pondération de la charge de cas, mais ne doit pas être confondue avec celle-ci.
- Capacité d’accueil (Caseload Capacity) : Le seuil maximal théorique ou réglementaire de dossiers qu’un clinicien ou une équipe peut prendre en charge sans dégradation documentée de la qualité des soins ou de la santé des professionnels.
15. Résumé et points clés
La charge de cas transcende la simple comptabilité administrative pour s’affirmer comme un pilier structurel de l’éthique et de l’efficacité des soins psychologiques :
- Elle désigne le volume et la complexité des dossiers cliniques actifs confiés à la responsabilité continue d’un professionnel de la santé mentale.
- Elle requiert une analyse bidimensionnelle associant le volume brut (nombre d’individus) et la pondération qualitative (acuité clinique, sévérité psychopathologique et urgences).
- L’excès de charge de cas constitue l’un des facteurs étiologiques les plus prédictifs de l’épuisement professionnel (burnout), du traumatisme vicariant et de l’attrition des soignants.
- Elle impacte directement l’alliance thérapeutique, augmente le taux d’abandon de thérapie par les patients et compromet la sécurité clinique lors des transitions de soins.
- Son équilibre optimal dépend d’une articulation intelligente entre les ressources individuelles du clinicien, le soutien institutionnel par la supervision et les modèles d’organisation graduée des soins.
Références
- American Psychological Association. (2017). Ethical principles of psychologists and code of conduct. https://www.apa.org/ethics/code
- Bakker, A. B., & Demerouti, E. (2007). The Job Demands-Resources model: State of the art. Journal of Managerial Psychology, 22(3), 309–328. https://doi.org/10.1108/02683940710733115
- Hobfoll, S. E. (1989). Conservation of resources: A new attempt at conceptualizing stress. American Psychologist, 44(3), 513–524. https://doi.org/10.1037/0003-066X.44.3.513
- Maslach, C., Jackson, S. E., & Leiter, M. P. (1996). Maslach Burnout Inventory manual (3rd ed.). Consulting Psychologists Press.
- Morse, G. A., Calsyn, R. J., Allen, G., Tempelhoff, B., & Smith, R. (1992). Experimental comparison of the effects of four treatments on the mentally ill homeless. Social Work Research and Abstracts, 28(3), 3–14.
- Organisation mondiale de la Santé. (2022). Rapport mondial sur la santé mentale : Transformer la santé mentale pour tous. OMS. https://www.who.int/fr/publications/i/item/9789240050860
- Stein, L. I., & Test, M. A. (1980). Alternative to mental hospital treatment: I. Conceptual model, treatment program, and clinical evaluation. Archives of General Psychiatry, 37(4), 392–397. https://doi.org/10.1001/archpsyc.1980.01780170034003