Le concept de chakra occupe une place singulière au carrefour de la philosophie indienne classique, des médecines traditionnelles et de la psychologie contemporaine. Initialement conçu comme un point focal de méditation et un centre d’énergie psycho-spirituelle dans les traditions tantriques et yogiques, il a été réinterprété au XXe siècle par la psychologie transpersonnelle et la psychosomatique comme une grille métaphorique puissante reliant les dynamiques somatiques, émotionnelles et existentielles de l’être humain.
Chakra
1. Définition concise
Dans sa conceptualisation fondamentale, le chakra (littéralement « roue » ou « disque » en sanskrit) désigne un vortex énergétique ou un centre subtil par lequel circulerait et se condenserait l’énergie vitale (prāṇa) au sein de la physiologie mystique de l’individu. Traditionnellement situé le long de l’axe vertical du corps, aligné avec la colonne vertébrale et le système nerveux central, chaque chakra agit comme un relais fonctionnel régulant des aspects spécifiques de l’expérience sensorielle, émotionnelle, cognitive et transpersonnelle.
Sur le plan épistémologique et psychologique, le chakra n’est pas appréhendé comme un organe anatomique dissécable, mais plutôt comme un modèle phénoménologique d’intégration psychosomatique. Il offre une cartographie heuristique permettant d’analyser la façon dont les affects primaires, les pulsions physiologiques et les degrés supérieurs de conscience interagissent et se sédimentent dans la corporéité de l’individu.
Dans les approches psychothérapeutiques intégratives et humanistes, le système des chakras sert de grille d’intelligibilité développementale. Il cartographie les étapes de la maturation psychique, depuis la satisfaction des besoins primaires de sécurité et d’attachement jusqu’à l’accomplissement spirituel et l’individuation au sens jungien du terme.
2. Étymologie et origine linguistique
Le mot français « chakra » procède d’un emprunt direct au substantif masculin sanskrit cakra (dévanâgarî : चक्र), dont la signification première renvoie à une roue, un cercle, une circonférence, ou métaphoriquement à un cycle d’événements, un disque solaire ou une arme de jet rotative. Le terme plonge ses racines indo-européennes dans le radical reconstruit *kʷekʷlos, qui a donné le mot grec kyklos (κύκλος, d’où proviennent « cycle » et « bicyclette »), le latin cyclus, ainsi que le vieil anglais hwēol (dont dérive « wheel »).
Dans la littérature védique la plus archaïque, le mot cakra désignait la roue du char de combat des divinités ou la roue solaire de l’ordre cosmique (ṛta). C’est seulement plus tardivement, avec l’essor des Upaniṣad mineures, de la littérature du Haṭha Yoga et des traités tantriques médiévaux (notamment le Ṣaṭ-Cakra-Nirūpaṇa composé au XVIe siècle par Pūrṇānanda), que le vocable s’est spécialisé pour qualifier les centres d’énergie internes activés lors de la récitation de mantras et de pratiques respiratoires.
L’introduction formelle du terme dans le champ intellectuel et scientifique occidental découle principalement de la publication pionnière d’Arthur Avalon (pseudonyme de Sir John Woodroffe) en 1919, intitulée The Serpent Power. Cet ouvrage a jeté les bases d’une vulgarisation qui a ensuite transité par l’ésotérisme théosophique avant d’être réexaminée par les sciences humaines et la psychiatrie comparée au milieu du XXe siècle.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan linguistique et lexicographique, « chakra » est un nom masculin invariable ou variable selon les usages lexicaux contemporains en langue française. La graphie standardisée « chakra » adopte l’accord pluriel régulier : « des chakras ». La transcription phonétique internationale est /ʃa.kʁa/ en français standard, bien que certains spécialistes préfèrent restituer la consonne affriquée sanskrite sous la forme /t͡ʃa.kʁa/.
Dans les discours académiques et cliniques contemporains, le mot est employé le plus souvent comme substantif générique dans des syntagmes nominaux tels que « le système des chakras », « l’axe vertical des chakras » ou « le déblocage des chakras », ce dernier étant largement employé dans le champ des thérapies psychocorporelles et du néo-chamanisme.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour comprendre la portée du concept de chakra, il convient d’analyser l’architecture de la physiologie subtile au sein de laquelle il prend son sens. Dans le modèle tantrique classique, le corps matériel (sthūla-śarīra) est sous-tendu par un corps subtil (sūkṣma-śarīra). Ce réseau dynamique est irrigué par des milliers de canaux appelés nāḍīs, analogues conceptuels des méridiens de la médecine traditionnelle chinoise. Les chakras se forment précisément aux intersections nodales majeures où confluent ces canaux vitaux, convergeant vers l’axe central appelé suṣumnā-nāḍī, qui chemine le long de la colonne cérébro-spinale.
D’un point de vue psychologique moderne, les chakras peuvent être compris comme des interfaces phénoménologiques où s’articulent la biologie, la mémoire affective et la conscience. Chaque centre correspond à un pôle d’organisation de l’expérience vécue :
- Le pôle somato-pulsionnel : situé dans le bas du corps, il concentre la motricité réflexe, la sécurité d’ancrage, les instincts de conservation et la sexualité.
- Le pôle relationnel et affectif : localisé dans le plexus solaire et la région médiothoracique, il organise la gestion du pouvoir personnel, l’affirmation de soi, l’empathie et la résonance intersubjective.
- Le pôle cognitif et noétique : ancré dans la gorge, la région intersourcilière et le sommet du crâne, il structure la communication verbale, la métacognition, l’intuition et l’intégration transpersonnelle.
Dans les modèles de la psychologie intégrative, les chakras ne sont pas considérés comme des entités hypostasiées ou des « réservoirs » matériels de fluides mystiques. Ils représentent plutôt un système ouvert de traitement de l’information psychosomatique. Toute perturbation psychologique — qu’il s’agisse d’un traumatisme développemental, d’une rupture du lien d’attachement ou d’une angoisse existentielle — génère une altération du tonus neurovégétatif qui résonne directement avec la zone corporelle associée à ce centre spécifique.
La conceptualisation des chakras répond ainsi à la tentative d’abolir le dualisme cartésien classique en proposant une continuité ontologique entre l’esprit (citta) et le corps (śarīra). Ce cadre permet de comprendre comment des conflits intrapsychiques non résolus se pétrifient en armures musculaires segmentaires, rejoignant ainsi les découvertes princeps de la psychothérapie corporelle de Wilhelm Reich.
5. Évolution et développement historique
La trajectoire historique de la notion de chakra s’étend sur plus de deux millénaires et se divise en plusieurs phases épistémologiques fondamentales. Dans les Vedas archaïques (environ 1500–900 av. J.-C.), le terme n’a pas encore de signification anatomique ou psychologique précise, mais renvoie à l’ordre cosmique et aux roues cérémonielles. Ce n’est qu’avec les Upaniṣad tantriques tardives et la floraison des textes du shivaïsme du Cachemire (notamment les écrits d’Abhinavagupta au Xe siècle) que le corps humain est explicitement théorisé comme un temple intérieur jalonné de centres méditatifs multiples. À cette époque, le nombre de chakras variait considérablement selon les écoles contemplatives : de quatre à douze ou même plusieurs dizaines, selon l’intention rituelle du méditant.
La canonisation du système classique à sept chakras s’opère principalement à travers le traité tantrique Ṣaṭ-Cakra-Nirūpaṇa au XVIe siècle. Cet écrit formalise la topographie des sept centres principaux, reliant chacun d’eux à un lotus doté d’un nombre déterminé de pétales, d’une couleur, d’un son racine (bīja-mantra), d’une divinité tutélaire et d’un élément naturel (terre, eau, feu, air, éther, esprit, transcendance).
Le tournant occidental s’amorce au début du XXe siècle. Arthur Avalon traduit et commente ces textes, introduisant le concept dans l’avant-garde intellectuelle européenne. En 1932, le psychiatre suisse Carl Gustav Jung consacre une célèbre série de séminaires à la psychologie du Kundalini Yoga, en collaboration avec l’indologue Wilhelm Hauer. Jung y propose une lecture résolument psychologique : la traversée ascendante des chakras symbolise le processus d’individuation, l’ascension de la libido psychique depuis les profondeurs inconscientes de l’eau et de la terre jusqu’à la lumière de la conscience intégrée.
À partir des années 1960 et 1970, le mouvement du potentiel humain à l’Institut Esalen en Californie, ainsi que la contre-culture New Age, assimilent la grille des chakras. Des auteurs comme Anodea Judith reformulent la notion en la croisant avec la psychologie du développement d’Erik Erikson, les stades psychosexuels de Sigmund Freud et la bioénergie d’Alexander Lowen, popularisant une version occidentalisée et largement standardisée du système à sept chakras telle qu’elle est connue aujourd’hui.
6. Fondements théoriques
L’intégration du concept de chakra dans le champ de la psychologie repose sur trois piliers théoriques majeurs : la psychologie analytique jungienne, la théorie psycho-corporelle reichienne et la psychologie transpersonnelle.
Dans la perspective de la psychologie analytique de Jung, les chakras sont interprétés comme des archétypes de la conscience incarnée. Pour Jung, chaque centre illustre une étape phénoménologique de la confrontation entre le Moi et l’inconscient collectif. Le premier chakra (Mūlādhāra) correspond à la totale immersion dans l’inconscient instinctif et la matière brute ; l’élévation graduelle vers le cœur (Anāhata) marque l’apparition du libre arbitre, de la réflexion morale et de l’accès à la relation individuée, tandis que les centres supérieurs décrivent la transcendance de l’ego égotique au profit du Soi.
Du côté de la psychothérapie psychocorporelle, initiée par Wilhelm Reich et développée par Alexander Lowen sous le nom d’analyse bioénergétique, le modèle des chakras concorde de manière frappante avec les « anneaux de cuirasse musculaire ». Reich avait identifié sept segments transversaux d’armure corporelle (oculaire, oral, cervical, thoracique, diaphragmatique, abdominal et pelvien) qui bloquent la pulsation de l’énergie vitale (l’orgone). La superposition entre les sept segments de Reich et les sept chakras traditionnels a permis aux cliniciens contemporains de lier les blocages neuromusculaires chroniques à des problématiques émotionnelles précises.
Enfin, la psychologie transpersonnelle, sous l’impulsion de pionniers comme Ken Wilber et Stanislav Grof, utilise la dynamique des chakras comme un modèle structural du spectre de la conscience. Dans la théorie intégrale de Wilber, l’axe ascendant des chakras reflète l’évolution de la conscience depuis les stades pré-personnels (sensorimoteurs, pulsionnels) vers les stades personnels (ego rationnel, intellect) jusqu’aux stades trans-personnels (intuition noétique, union non-duelle).
7. Composantes clés, typologie et dimensions
Le système canonique standardisé regroupe sept chakras principaux échelonnés le long de l’axe vertical du corps. Chacun correspond à des fonctions somatiques, des corrélats neuro-endocriniens et des dimensions psycho-émotionnelles précises :
- 1. Mūlādhāra (Chakra racine) : Situé au niveau du périnée et du coccyx. Il est lié sur le plan physique aux glandes surrénales, au squelette et au système excréteur. Sur le plan psychologique, il régule le sentiment fondamental de sécurité, l’ancrage dans la réalité matérielle, la survie biologique et la confiance ontologique initiale (stade de l’oralité et de l’attachement primaire).
- 2. Svādhiṣṭhāna (Chakra sacré) : Situé dans le bas-ventre, sous le nombril. Associé aux gonades (ovaires/testicules) et au système uro-génital. Psychologiquement, il gouverne la vie affective brute, le plaisir sensoriel, la fluidité émotionnelle, la créativité primaire et la sexualité relationnelle.
- 3. Maṇipūra (Chakra du plexus solaire) : Situé dans la zone épigastrique. Associé au pancréas et à la digestion. Il correspond à l’autonomie psychique, à la volonté personnelle, à la gestion de l’agressivité saine, à l’estime de soi et au sentiment d’agentivité (« je peux »).
- 4. Anāhata (Chakra du cœur) : Situé au centre du thorax. Lié au thymus et aux systèmes circulatoire et immunitaire. Il représente le pont entre le pôle somatique inférieur et le pôle noétique supérieur. Ses thèmes psychologiques sont l’empathie, la compassion, l’amour inconditionnel, le deuil et le pardon.
- 5. Viśuddha (Chakra de la gorge) : Situé dans la région laryngée. Associé à la glande thyroïde et à la sphère ORL. Il régit l’expression de soi authentique, la communication verbale, l’écoute active, la vérité subjective et l’intégrité créative.
- 6. Ājñā (Chakra du troisième œil) : Situé entre les sourcils. Lié à l’épiphyse (glande pinéale) ou à l’hypophyse selon les classifications. Psychologiquement, il soutient la métacognition, la capacité de discernement conceptuel, l’imagination symbolique, l’intuition et l’intégration intellectuelle.
- 7. Sahasrāra (Chakra coronal) : Situé au sommet ou juste au-dessus du crâne. Associé au cortex cérébral et à l’ensemble du système nerveux. Il traduit l’expérience transpersonnelle de reliance cosmique, le dépassement du sentiment d’isolement existentiel, l’extase contemplative et la réalisation du Soi.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la pertinence de ce système dans la clinique psychologique et psychosomatique, analysons deux situations types empruntées à la pratique psychothérapeutique intégrative :
Cas 1 : La problématique d’ancrage et le premier chakra. Un patient de 32 ans consulte pour des attaques de panique récurrentes, une angoisse flottante de dépersonnalisation et une incapacité chronique à stabiliser son emploi et son lieu de vie. Sur le plan corporel, le clinicien observe une respiration très superficielle, un regard fuyant et une hypotonie marquée des membres inférieurs. Dans la grille de lecture des chakras, cette configuration traduit une défaillance de Mūlādhāra. Le travail thérapeutique ne s’est pas limité à la restructuration cognitive de l’anxiété ; il a intégré des exercices de bioénergie (marche consciente, ancrage au sol, contact plantaire) et une réélaboration des traumatismes précoces de négligence parentale, permettant au patient de restaurer le sentiment fondamental de sécurité interne.
Cas 2 : L’inhibition d’affirmation et le conflit plexus-gorge. Une patiente de 45 ans se plaint d’épuisement professionnel (burnout) accompagné de douleurs chroniques au niveau des vertèbres cervicales et d’une sensation récurrente de constriction pharyngée (« boule dans la gorge »). Elle se décrit comme incapable de formuler un refus à sa hiérarchie, intériorisant une colère intense qu’elle craint d’exprimer. Cette manifestation psychosomatique montre un blocage articulé entre le troisième chakra (Maṇipūra, déficit d’affirmation de soi et impuissance acquise) et le cinquième (Viśuddha, inhibition motrice et verbale de l’affect). La thérapie a combiné la prise de parole assertive, l’expression vocale guidée et la décharge de la rage accumulée, conduisant à la disparition progressive de la dysphagie spasmodique fonctionnelle.
9. Évaluation, mesure et observation
L’évaluation des chakras soulève des défis épistémologiques majeurs, dans la mesure où il s’agit d’un construct phénoménologique et non d’une structure anatomique mesurable par les techniques d’imagerie médicale conventionnelle (comme l’IRM ou le scanner).
Dans la recherche contemporaine en psychométrie et en psychologie humaniste, plusieurs questionnaires auto-rapportés ont été développés afin d’évaluer la perception individuelle de l’équilibre de ces centres. L’un des plus connus est l’inventaire psychologique des chakras (Chakra Personality Inventory), qui évalue les traits comportementaux et affectifs théorisés par le modèle védique. Ces instruments mesurent généralement des dimensions de stabilité émotionnelle, d’autonomie personnelle, d’ouverture empathique et de créativité, montrant de fortes corrélations avec les cinq grands facteurs de la personnalité (le modèle Big Five).
Sur le plan physiologique et neurophysiologique, des chercheurs se sont penchés sur les manifestations périphériques associées à ces zones. L’évaluation de la variabilité de la fréquence cardiaque (VFC) lors de méditations focalisées sur le chakra cardiaque (Anāhata) démontre une élévation significative de la cohérence cardiorespiratoire et de l’activité vagale ventrale, témoignant d’un apaisement du système nerveux autonome.
De même, des dispositifs biophysiques exploratoires, tels que la visualisation par décharge de gaz (GDV) ou l’électrophotographie biophotonique issue des travaux du Dr Konstantin Korotkov, tentent de quantifier les variations d’émissions de champ électromagnétique au niveau cutané correspondant aux points méridiens et aux chakras. Bien que ces technologies fassent l’objet de vifs débats quant à leur reproductibilité stricte en laboratoire, elles constituent des tentatives de pontage empirique entre biophysique et phénoménologie subtile.
10. Applications et pertinence pratique
Le système des chakras trouve une multitude d’applications concrètes dans les approches thérapeutiques contemporaines, en particulier dans la médecine intégrative, la réadaptation psychomotrice et la psychologie clinique :
- Psychothérapie corporelle et somato-émotionnelle : Les thérapeutes utilisent la carte des chakras comme un guide somatotopique pour localiser les zones de rétention émotionnelle. En combinant la respiration consciente (prāṇāyāma), la posture corporelle (āsana) et la verbalisation psychanalytique, le clinicien favorise la libération des affects refoulés cristallisés dans les tissus musculaires profonds.
- Gestion du stress et régulation autonome : Les interventions basées sur la pleine conscience intègrent fréquemment des balayages corporels (body scans) centrés sur les plexus nerveux associés aux chakras. Cette pratique renforce la conscience intéroceptive de l’individu, améliorant sa capacité d’autorégulation émotionnelle face au stress chronique.
- Développement personnel et coaching existentiel : En milieu organisationnel et personnel, la grille des chakras sert d’outil d’audit holistique des besoins humains. Elle permet à l’individu d’évaluer ses déséquilibres de vie : hyper-intellectualisation au détriment de l’ancrage corporel, sur-investissement du pouvoir personnel sans empathie relationnelle, ou fuite dans la spiritualité sans assise matérielle concrète.
- Accompagnement en soins palliatifs et art-thérapie : L’utilisation des couleurs, des sons et des formes géométriques associés à chaque chakra offre un puissant support symbolique en art-thérapie pour aider les patients à extérioriser des angoisses de fin de vie ou des vécus traumatiques non verbalisables.
11. Recherche et données empiriques
Depuis la fin du XXe siècle, un corpus grandissant de recherches scientifiques s’efforce de démystifier le concept de chakra en le confrontant aux données de la neurobiologie, de l’endocrinologie et des sciences contemplatives.
Un axe de recherche majeur, formalisé notamment par le neuroscientifique Candace Pert dans son ouvrage de référence sur les neuropeptides (Molecules of Emotion), propose que les chakras correspondent aux plexus nerveux ganglionnaires majeurs et aux glandes endocrines du corps humain. Pert a démontré que les ganglions nerveux autonomes le long de la moelle épinière sont riches en récepteurs peptidiques, agissant comme de véritables « cerveaux émotionnels nodaux ». Par exemple, le plexus cardiaque et le thymus coïncident anatomiquement avec Anāhata, tandis que le plexus cœliaque et les glandes surrénales correspondent étroitement à Maṇipūra.
Des études en neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf) menées sur des méditants experts par des chercheurs de la Harvard Medical School (tels qu’Herbert Benson et Sara Lazar) indiquent que la concentration méditative orientée sur les centres du troisième œil ou du sommet du crâne module de manière significative l’activité du cortex préfrontal dorsolatéral, du cortex cingulaire antérieur et réduit l’hyperactivité de l’amygdale. Ces observations corroborent l’hypothèse selon laquelle les exercices traditionnels focalisés sur ces centres induisent une régulation top-down puissante de la réponse au stress et favorisent la plasticité neuronale.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Il est indispensable d’adopter un regard anthropologique et critique sur la mondialisation du concept de chakra. Dans son milieu d’origine, en Inde, le chakra n’a jamais été conçu comme un objet physiologique universel autonome que l’on « possède » de manière statique. Selon l’indianiste Alexis Sanderson et le philologue Christopher Wallis, dans le tantrisme médiéval, les chakras étaient avant tout des constructions contemplatives : on ne les « découvrait » pas dans le corps, on les y « visualisait » et on les « installait » par le rituel et la récitation de mantras afin de diviniser le corps mortel.
Lors de sa transplantation en Occident au XXe siècle, le concept a subi une réinterprétation psychologisante et mécaniste typique de la modernité occidentale. Influencé par le mouvement New Age et la psychologie individualiste, le chakra est devenu un centre bioénergétique figé, doté d’attributs fixes (les sept couleurs du spectre de l’arc-en-ciel, qui sont une innovation occidentale tardive absente des manuscrits indiens anciens les plus rigoureux). Cette reformulation a cependant permis d’adapter un outil contemplatif complexe aux impératifs thérapeutiques et introspectifs des sociétés sécularisées occidentales, facilitant son adoption massive dans les pays francophones et anglophones.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré sa popularité indiscutable, le recours au concept de chakra dans les disciplines académiques et thérapeutiques suscite d’importantes réserves critiques :
La critique la plus vive émane de la médecine fondée sur des preuves (Evidence-Based Medicine) et des mouvements zététiques. Les rationalistes soulignent qu’aucune force énergétique mesurable correspondant strictement au prāṇa n’a été isolée par la physique contemporaine. L’hypostase des chakras en organes physiques réels est qualifiée de pseudo-science lorsqu’elle prétend concurrencer les diagnostics oncologiques ou endocriniens validés.
Sur le plan psychologique, un risque clinique majeur réside dans ce que John Welwood a nommé le « contournement spirituel » (spiritual bypassing). Il s’agit d’une tendance de certains patients ou thérapeutes à utiliser les explications énergétiques des chakras (par exemple, affirmer qu’un symptôme dépressif n’est qu’un « chakra coronal bloqué ») pour éviter de confronter des conflits intrapsychiques douloureux, des traumatismes relationnels réels ou des troubles psychiatriques caractérisés nécessitant une prise en charge médicale conventionnelle.
Enfin, la dérive mercantile et la prolifération de thérapies alternatives non régulées prétendant « aligner les chakras » à des tarifs exorbitants constituent un danger éthique et déontologique que les instances professionnelles de la santé mentale dénoncent régulièrement.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour clarifier l’usage clinique et conceptuel du terme, il convient de le distinguer rigoureusement de plusieurs notions voisines :
- Chakra vs Dantian (Tan T’ien) : Issus de la médecine traditionnelle chinoise et du taoïsme, les Dantians sont trois foyers énergétiques principaux situés dans le bas-ventre, le cœur et la tête. Contrairement aux sept chakras concentrés le long de l’axe rachidien avec des attributions émotionnelles très segmentées, les Dantians constituent de vastes chaudrons d’alchimie interne régulant le Jing (essence vitale), le Qi (énergie) et le Shen (esprit).
- Chakra vs Méridien (Jing Luo) : Les méridiens sont des canaux conducteurs longitudinaux dans lesquels circule l’énergie, comparables aux nāḍīs de la tradition yogique, tandis que le chakra est un centre nodal d’intersection, un carrefour giratoire et non une voie de circulation linéaire.
- Chakra vs Aura : L’aura désigne le rayonnement du champ bio-énergétique périphérique qui entourerait l’ensemble du corps physique, alors que le chakra représente un moteur interne et central générant et filtrant cette énergie à différents étages anatomiques.
- Chakra vs Complexe psychologique : Chez Jung, le complexe est un nœud affectif inconscient composé d’une image centrale et d’une charge émotionnelle, localisé dans la psyché. Le chakra, bien qu’il puisse héberger des contenus complexes, est une matrice holistique qui englobe indissociablement le soma, l’émotion et la dimension noétique de l’individu.
15. Résumé et points clés
En somme, le chakra se présente comme l’un des paradigmes psychosomatiques les plus riches légués par les traditions orientales à la pensée contemporaine. Loin d’être réduit à une simple croyance ésotérique, son examen académique et psychologique révèle plusieurs aspects déterminants :
- Une cartographie intégrative unissant l’esprit, le système neurovégétatif et les centres endocriniens dans une continuité non-dualiste.
- Un modèle heuristique de développement psychologique qui trace l’évolution de la conscience depuis les pulsions élémentaires de survie jusqu’à la maturation relationnelle, intellectuelle et transpersonnelle.
- Une correspondance analogique troublante avec les segments de l’armure corporelle mis en lumière par la psychothérapie reichienne et bioénergétique moderne.
- Un outil clinique précieux pour le repérage de la somatisation émotionnelle, à condition qu’il soit utilisé de manière rigoureuse sans glisser vers le contournement spirituel ou l’illusionnisme pseudo-scientifique.
Références
- Avalon, A. (1919). The Serpent Power: Being the Ṣaṭ-Cakra-Nirūpaṇa and Pādukā-Pañcaka. Ganesh & Co.
- Judith, A. (2004). Eastern Body, Western Mind: Psychology and the Chakra System as a Path to the Self. Celestial Arts.
- Jung, C. G. (1996). The Psychology of Kundalini Yoga: Notes of the Seminar Given in 1932 by C. G. Jung (Z. Shamdasani, Éd.). Princeton University Press.
- Pert, C. B. (1997). Molecules of Emotion: Why You Feel the Way You Feel. Scribner.
- Wilber, K. (2000). Integral Psychology: Consciousness, Spirit, Psychology, Therapy. Shambhala Publications.