Le phénomène couramment désigné sous l’anglicisme « baby brain », ou « cerveau de grossesse », décrit une constellation d’altérations cognitives subjectives et objectives vécues par les femmes durant la gestation et la période postpartum. Loin de constituer un simple déficit passager ou une vulnérabilité psychologique, les neurosciences modernes révèlent qu’il s’agit d’une profonde réorganisation neurobiologique adaptative favorisant l’attachement maternel et la survie néonatale. Cet article propose une exploration encyclopédique exhaustive de ce phénomène au carrefour des neurosciences affectives, de la psychologie périnatale et de l’endocrinologie.
Cerveau de grossesse (Baby Brain)
1. Définition concise
Le cerveau de grossesse (ou baby brain, parfois qualifié de mommia ou matrescence cognitive) désigne l’ensemble des fluctuations cognitives, notamment des baisses modérées de la mémoire épisodique, de l’attention sélective, de la mémoire de travail et des fonctions exécutives, rapportées par les femmes enceintes et les accouchées récentes. Ce tableau clinique subjectif s’accompagne de modifications structurelles et fonctionnelles objectivables au sein du système nerveux central, induites par un climat endocrinien singulier.
Sur le plan neuroscientifique, ce concept transcende l’idée d’un affaiblissement cognitif pour caractériser un processus de neuroplasticité développementale majeure. Sous l’effet des stéroïdes sexuels, le cerveau maternel subit un remodelage synaptique hautement spécialisé. Ce remaniement affine les circuits neuronaux dédiés à la cognition sociale, à l’empathie, au décodage des signaux non verbaux et à la vigilance protectrice, au détriment relatif et transitoire de certaines opérations mnésiques non essentielles aux exigences immédiates de la maternité.
Ainsi, le cerveau de grossesse ne saurait être assimilé à une pathologie neurodégénérative ou à un trouble psychiatrique caractérisé. Il représente l’expression comportementale et cognitive d’une étape ontogénétique spécifique, où la priorité neuro-attentionnelle de l’organisme bascule vers la détection rapide, l’interprétation et la satisfaction des besoins vitaux du nourrisson.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression anglaise baby brain s’est diffusée dans le lexique populaire et médical anglo-saxon à partir de la fin du XXe siècle, souvent accompagnée d’équivalents argotiques tels que pregnancy brain ou momnesia (mot-valise fusionnant mom et amnesia). En langue française, le concept a d’abord été traduit littéralement avant que la communauté scientifique francophone n’adopte des formules plus rigoureuses telles que « déclin cognitif périnatal transitoire », « amnésie de grossesse » ou « remodelage cérébral maternel ».
Le mot anglais baby dérive du moyen anglais babi, diminutif enfantin apparu au XIVe siècle, tandis que brain trouve ses racines dans le vieil anglais brægen, issu du proto-germanique *bragną, désignant l’encéphale. L’association de ces deux termes reflète au départ une intuition socioculturelle : l’esprit de la mère semblerait entièrement accaparé, voire « ramolli », par l’avènement du nourrisson. Au fil des décennies 1990 et 2000, le terme a migré du discours profane vers la littérature clinique, incitant les chercheurs à examiner la validité empirique des plaintes cognitives maternelles.
Sur le plan sémantique contemporain, les spécialistes préfèrent intégrer cette notion dans le cadre plus vaste de la matrescence — terme forgé par l’anthropologue Dana Raphael dans les années 1970 par analogie avec l’adolescence —, soulignant qu’il s’agit d’une métamorphose identitaire, psychologique et neurologique globale plutôt que d’une simple défaillance intellectuelle.
3. Prononciation et forme grammaticale
Dans la littérature spécialisée et les échanges cliniques en langue française, le concept s’exprime selon plusieurs formes grammaticales :
- Terme vernaculaire / anglicisme d’usage : baby brain, locution nominale masculine invariable (prononciation francisée : /be.bi bʁɛjn/). On dit communément « le baby brain ».
- Locutions nominales françaises équivalentes : « cerveau de grossesse » (nom masculin singulier), « amnésie gestationnelle » (nom féminin singulier), ou « modifications cognitives périnatales » (nom féminin pluriel).
- Usage adjectival et contextuel : on parlera de « plaintes cognitives associées à la grossesse » ou d’« altérations mnésiques périnatales transitoires ».
Sur le plan stylistique, les revues académiques francophones privilégient la périphrase descriptive (« altérations de la mémoire et des fonctions exécutives liées à la gestation ») afin de décharger le vocable de toute connotation péjorative ou infantilisante à l’égard des mères.
4. Explication conceptuelle détaillée
Le cerveau de grossesse repose sur une interaction dynamique entre régulations endocriniennes, modifications structurelles cérébrales et contraintes environnementales. Pendant la gestation, l’organisme maternel est exposé à des concentrations d’estrogènes et de progestérone sans équivalent au cours de la vie adulte, atteignant des pics jusqu’à plusieurs centaines de fois supérieurs à ceux observés lors d’un cycle menstruel standard. Cette inondation hormonale altère la morphologie des neurones, la densité des épines dendritiques et la transmission synaptique dans des zones clés telles que l’hippocampe, le cortex préfrontal et l’amygdale.
Sur le plan neuro-anatomique, les travaux d’imagerie par résonance magnétique (IRM) ont démontré une réduction substantielle et sélective du volume de substance grise chez la femme enceinte, persistant au moins deux ans après l’accouchement. Loin de refléter une mort neuronale ou une atrophie dommageable, cette diminution correspond à un élagage synaptique (synaptic pruning) hautement spécialisé. À l’instar des remaniements observés au cours de la puberté, cet élagage optimise les réseaux neuronaux du « cerveau social » (le réseau du mode par défaut, le cortex préfrontal médial, le cortex cingulaire antérieur et le sillon temporal supérieur), rendant la communication entre ces structures plus efficace et plus rapide face aux stimuli infantiles.
Sur le plan neuropsychologique, les manifestations subjectives les plus fréquemment rapportées touchent la mémoire de travail, l’attention divisée et la remémoration prospective : oublier un rendez-vous médical, égarer ses clés, avoir des difficultés à suivre une conversation complexe ou perdre le fil d’une pensée. Ces lacunes sont corroborées dans des proportions modestes par les épreuves standardisées en laboratoire, révélant un compromis fonctionnel. En réorientant les ressources cérébrales vers la détection de la détresse, la vigilance émotionnelle et le décryptage empathique des mimiques du bébé, le cerveau maternel met en veilleuse des informations déclaratives secondaires non indispensables à l’investissement parental immédiat.
Par ailleurs, l’expérience du cerveau de grossesse est indissociable de profonds bouleversements physiologiques systémiques. La dette chronique de sommeil consécutive aux contraintes nocturnes périnatales, les fluctuations du cortisol salivaire induites par le stress parental, ainsi que la transition du rôle social viennent amplifier la sensation d’épuisement mental. Il en résulte un paysage cognitif singulier où une apparente distractibilité quotidienne coexiste avec une hypercompétence affective, perceptive et protectrice orientée vers l’enfant.
5. Évolution historique
Pendant plusieurs siècles, les oublis et l’émotivité des femmes enceintes ont été interprétés sous le prisme de doctrines médicales préscientifiques. Depuis l’Antiquité hippocratique jusqu’au XIXe siècle, les sautes d’humeur et les étourderies de la femme enceinte étaient rattachées aux « vapeurs » utérines ou à une forme d’hystérie passagère, considérant la grossesse comme un état de déséquilibre humoral généralisé.
Au début du XXe siècle, avec l’essor de la psychanalyse, des figures telles qu’Helene Deutsch ont décrit une intériorisation psychologique de la femme enceinte, expliquant que le retrait de l’énergie libidinale du monde extérieur vers le fœtus pouvait se traduire par une baisse d’intérêt pour les tâches intellectuelles formelles. Dans les années 1950, le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott a formalisé la notion de « préoccupation maternelle primaire », un état psychique particulier, proche d’une dissociation bénigne, débutant à la fin de la grossesse et durant les premières semaines de vie du nourrisson, nécessaire à l’instauration d’un lien d’attachement sécurisant.
Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que la psychologie expérimentale et la neuropsychologie se sont saisies du phénomène sous un angle empirique. Les premières recherches rigoureuses, menées dans les années 1990 par des équipes telles que celle de Ros Crawley au Royaume-Uni ou de Julie Henry en Australie, ont tenté d’objectiver ces plaintes par des batteries de tests psychométriques. Leurs résultats initiaux se sont révélés contrastés, oscillant entre l’affirmation de déficits réels de mémoire verbale et l’hypothèse d’une simple distorsion perceptive causée par les attentes culturelles et la fatigue.
Le tournant paradigmatique s’est opéré au milieu des années 2010 grâce aux neurosciences structurelles. L’étude pionnière menée par Elseline Hoekzema et ses collègues, publiée en 2016 dans la revue Nature Neuroscience, a fourni pour la première fois la preuve irréfutable que la grossesse modifie durablement la structure du cerveau humain. Cette découverte a métamorphosé la perception scientifique du baby brain, le faisant passer du statut de « déficit controversé » à celui d’une réorganisation neurobiologique adaptative essentielle à l’exercice de la parentalité.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres conceptuels s’articulent pour expliquer l’émergence et la finalité du cerveau de grossesse :
La théorie de la plasticité cérébrale développementale postule que le cerveau humain traverse plusieurs fenêtres critiques de vulnérabilité et d’opportunité tout au long de l’existence. Après la petite enfance et l’adolescence, la périnatalité constitue la troisième grande fenêtre de neuroplasticité majeure. Les stéroïdes gonadiques et les neuropeptides agissent comme des déclencheurs épigénétiques puissants, modulant l’expression génique, la synaptogenèse et l’arborisation cellulaire afin de préparer le système nerveux à un nouveau stade de vie biologique.
La perspective évolutionniste appréhende le baby brain comme une adaptation comportementale sélectionnée par l’évolution. Chez nos ancêtres hominidés, la survie d’un nouveau-né extrêmement vulnérable exigeait une vigilance constante de la part de la mère. Allouer des ressources attentionnelles à la rétention de données abstraites ou superflues représentait un coût énergétique inefficace. En modifiant les priorités cognitives au profit de la lecture immédiate des menaces et des signaux infantiles, cette redistribution mnésique augmentait les chances de survie de la descendance.
Le modèle de la préoccupation maternelle primaire, issu de la psychanalyse et validé par les neurosciences cognitives, décrit un rétrécissement focal de l’attention de la mère vers son bébé. Ce phénomène correspond neurobiologiquement à une hypersensibilité du système limbique et des réseaux dopaminergiques de la récompense à la vue ou à l’écoute des signaux du nouveau-né, ce qui induit un désengagement cognitif collatéral vis-à-vis des sphères professionnelles ou domestiques non critiques.
7. Composantes clés, types et dimensions
Le cerveau de grossesse regroupe plusieurs dimensions cognitives et émotionnelles spécifiques :
- Fluctuations de la mémoire épisodique verbale : Diminution modérée des capacités à retenir de nouvelles listes de mots, des discours abstraits ou des détails chronologiques récents, particulièrement marquée au troisième trimestre de la gestation.
- Baisse de la mémoire prospective : Oublis fréquents d’intentions différées dans le temps, comme envoyer un courriel à une heure précise ou prendre un médicament, phénomène largement exacerbé par l’encombrement cognitif quotidien.
- Ralentissement de la vitesse de traitement de l’information : Légère augmentation du temps de réaction lors de l’exécution de tâches cognitives complexes requérant une commutation attentionnelle rapide.
- Hyperactivation du cerveau social et empathique : Amélioration nette des compétences de décodage émotionnel facial, en particulier la reconnaissance instantanée de signaux de peur, de douleur ou de joie sur le visage d’autrui et du nouveau-né.
- Intensification de la mémoire spatiale et de la vigilance défensive : Dans les modèles mammifères et certaines études humaines, augmentation de l’efficacité à repérer les ressources nutritives et à détecter les dangers environnementaux potentiels.
- Hypersensibilité aux signaux d’attachement : Renforcement de l’activation des aires cortico-mésolimbiques (aire tegmentale ventrale, striatum ventral) en réponse aux odeurs et aux cris du bébé, favorisant un comportement de soin immédiat.
8. Exemples et cas illustratifs
Cas clinique 1 : Madame C., cadre supérieure en entreprise (32 ans, primigeste).
Au cours de son huitième mois de grossesse, Madame C. consulte avec une vive inquiétude quant à ses compétences professionnelles. Reconnue pour son organisation infaillible, elle constate depuis quelques semaines qu’elle égare ses dossiers, oublie des réunions internes et a du mal à maintenir sa concentration lors de la rédaction de synthèses financières. Lors du bilan neuropsychologique, ses performances globales demeurent dans la norme supérieure, mais ses scores en mémoire de travail verbale montrent une baisse relative par rapport à son niveau estimé préalable. En revanche, interrogée sur la préparation de l’arrivée de son enfant et la gestion logistique de la chambre, elle déploie une précision remarquable et une capacité d’anticipation sans faille. La réassurance sur la nature adaptative et transitoire de cet état a permis d’atténuer significativement son anxiété de performance.
Cas clinique 2 : Madame L., enseignante (28 ans, postpartum 3 mois).
Madame L. rapporte ce qu’elle appelle un « brouillard cérébral constant » depuis son accouchement. Elle se plaint de chercher ses mots en classe virtuelle et d’oublier où elle a posé les biberons ou son téléphone. L’anamnèse met en évidence une dette de sommeil aiguë, avec des réveils nocturnes toutes les deux heures, associée à une baisse de son taux d’estrogènes postpartum. Pourtant, Madame L. est capable d’identifier instantanément, parmi plusieurs bébés en garderie, le type précis de pleurs de son enfant (faim, inconfort ou colique). Ce cas illustre parfaitement comment le baby brain constitue une réallocation adaptative des compétences perceptives, amplifiée par les contraintes physiologiques de l’environnement immédiat.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation des altérations cognitives périnatales s’appuie sur une double démarche : la quantification des plaintes subjectives et l’administration de batteries de tests psychométriques standardisés.
Pour évaluer l’auto-évaluation cognitive maternelle, les cliniciens et chercheurs emploient des questionnaires validés tels que le Cognitive Failures Questionnaire (CFQ) ou le Memory Failures of Everyday Life Questionnaire. Ces outils mettent régulièrement en lumière un décalage substantiel : les femmes enceintes rapportent des scores d’oubli subjectif très élevés, souvent disproportionnés par rapport aux résultats obtenus lors des épreuves de laboratoire. Ce décalage souligne le rôle de l’attention sélective portée à ses propres défaillances dans un contexte d’anxiété ou de fatigue.
Pour mesurer objectivement les performances cognitives, la recherche neuropsychologique mobilise des épreuves d’évaluation standardisées :
- Tests de mémoire verbale déclarative (ex. : Test d’apprentissage auditivo-verbal de Rey, épreuves de rappel libre et indicé du CVLT).
- Épreuves de mémoire de travail (ex. : empan direct et indirect de chiffres des échelles de Wechsler, tâche du n-back).
- Tests d’attention soutenue et sélective (ex. : test de Stroop, Continuous Performance Test).
- Tests de cognition sociale (ex. : Reading the Mind in the Eyes Test pour l’évaluation de la théorie de l’esprit).
En neuro-imagerie, l’IRM structurelle permet d’analyser les changements de volume de matière grise par morphométrie basée sur les voxels (VBM), tandis que l’IRM fonctionnelle (IRMf) examine les profils d’activation corticale et sous-corticale face à des stimuli visuels ou auditifs infantiles.
10. Applications et pertinence pratique
La compréhension du cerveau de grossesse revêt une importance capitale sur les plans clinique, professionnel et sociétal.
Sur le plan médical et périnatal, la psychoéducation des futures et jeunes mères s’avère indispensable. Informer les patientes que les oublis et les difficultés d’attention ne traduisent pas une baisse d’intelligence ou un trouble cognitif précoce permet de désamorcer une culpabilité fréquente et destructrice. Cette normalisation constitue un facteur de protection contre le stress périnatal et aide à prévenir les manifestations dépressives du postpartum.
Sur le plan du diagnostic différentiel, les professionnels de la santé mentale périnatale doivent savoir distinguer les fluctuations physiologiques du baby brain d’une véritable dépression du postpartum ou d’un trouble anxieux généralisé. Alors que le baby brain n’altère pas l’humeur de fond, l’anhédonie, l’aboulie et les idées d’incapacité radicale signalent un épisode dépressif majeur requérant une prise en charge spécialisée.
Dans le monde du travail et des organisations, cette connaissance permet de repenser l’accompagnement du congé de maternité et la réintégration professionnelle. Plutôt que de suspecter une perte de rentabilité intellectuelle, les employeurs éclairés peuvent valoriser le développement accéléré des compétences socio-émotionnelles (résolution de crise, tolérance au stress, intelligence interpersonnelle et empathie) forgées par la métamorphose neurologique maternelle.
11. Recherche et données empiriques
La littérature scientifique contemporaine a permis de dissiper de nombreuses controverses entourant le concept de baby brain à travers des méta-analyses rigoureuses et des cohortes longitudinales en neuro-imagerie.
Dans une méta-analyse devenue une référence majeure, Davies et ses collègues (2018) ont compilé les données de dizaines d’études comparant des femmes enceintes et des femmes non enceintes. Leurs conclusions indiquent que le fonctionnement cognitif global, la mémoire et les fonctions exécutives sont significativement réduits chez les femmes enceintes, les déclins débutant dès le premier trimestre pour s’accentuer au troisième. Toutefois, les auteurs soulignent que ces déclins, bien que statistiquement significatifs, demeurent généralement dans des intervalles de performance normaux et ne constituent pas un handicap fonctionnel invalidant.
En 2016, l’équipe menée par Elseline Hoekzema a publié dans Nature Neuroscience une étude longitudinale révolutionnaire. En comparant les scanners cérébraux de femmes avant leur grossesse puis après l’accouchement avec ceux de femmes témoins n’ayant pas d’enfants, les chercheurs ont mis en évidence une réduction symétrique et consistante de matière grise dans des régions cérébrales impliquées dans la théorie de l’esprit et la cognition sociale. La magnitude de ces réductions prédisait la qualité de l’attachement mère-enfant mesurée après la naissance, confirmant la valeur adaptative de ces changements structurels.
Une étude de suivi publiée par la même équipe en 2022 et complétée par d’autres travaux en 2024 a montré que certains de ces remaniements anatomiques persistent pendant au moins six ans, suggérant que la maternité induit une empreinte neurobiologique durable, à l’instar d’une transformation ontogénétique permanente du cerveau féminin.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’expression et l’intensité perçue du cerveau de grossesse varient grandement selon les contextes culturels, les normes de genre et l’organisation sociale entourant la périnatalité.
Dans les sociétés occidentales individualistes, où les femmes subissent de fortes injonctions de conciliation entre carrière professionnelle performante et parentalité exemplaire, la plainte cognitive est particulièrement vive. Les femmes de ces cultures se trouvent confrontées à une rupture de performance dans des environnements de bureau exigeant une attention focalisée et multitâche. La peur de paraître incompétente renforce l’hypervigilance envers chaque oubli mineur.
À l’inverse, dans les cultures traditionnelles ou collectivistes pratiquant des rituels de réclusion postnatale (comme le cuarentena en Amérique latine ou le zuo yuezi en Asie de l’Est), la nouvelle mère est entourée et déchargée de toute obligation domestique ou professionnelle pendant le premier mois. Dans ces environnements communautaires, les oublis ou le ralentissement cognitif ne sont ni stigmatisés ni vécus comme des défaillances ; ils sont perçus comme un repos naturel de l’esprit, absorbé par le soin au nouveau-né. Les études interculturelles indiquent ainsi que le sentiment de détresse associé au baby brain est largement médiatisé par le niveau de soutien social perçu.
13. Critiques, débats et limites
En dépit des données empiriques accumulées, le concept de baby brain suscite d’importants débats scientifiques, méthodologiques et féministes :
Sur le plan féministe et sociologique, plusieurs chercheuses ont dénoncé l’utilisation potentiellement discriminatoire du terme. Assimiler la femme enceinte ou la jeune mère à un individu aux capacités intellectuelles altérées risque de légitimer le « plafond de mère » (maternal wall) dans le monde professionnel, en confortant les stéréotypes sexistes selon lesquels la maternité amoindrirait le discernement ou l’efficacité décisionnelle.
Sur le plan méthodologique, de nombreux spécialistes critiquent l’incapacité de certaines études neuropsychologiques à contrôler les variables confondantes majeures. Il est extrêmement difficile d’isoler l’impact des stéroïdes gestationnels stricts de la privation chronique de sommeil, des fluctuations nutritionnelles, du stress périnatal et de la réorganisation radicale des habitudes quotidiennes. Beaucoup de scientifiques soutiennent que si un groupe témoin d’hommes adultes était soumis au même niveau d’interruption du sommeil et de charge mentale domestique, des déficits cognitifs similaires seraient immanquablement observés.
Enfin, un débat persiste quant à la dénomination même du phénomène. Qualifier de « déclin » ou de « déficit » une réorganisation cérébrale qui optimise en réalité l’empathie, l’intuition parentale et la réactivité émotionnelle constitue un biais conceptuel centré sur une vision étroite et technocratique de l’intelligence.
14. Termes connexes et distinctions
Pour appréhender le concept avec rigueur, il convient de le distinguer de notions proches mais fondamentalement différentes :
- Matrescence : Terme global désignant l’ensemble de la transition biologique, corporelle, émotionnelle et identitaire qu’expérimente une femme devenant mère. Le baby brain n’est que la composante neuropsychologique de la matrescence.
- Préoccupation maternelle primaire : Concept psychanalytique winnicottien décrivant une disposition psychique d’hyperfocalisation sur l’enfant. Le baby brain en est la manifestation cognitive et le substrat neurobiologique.
- Brouillard mental (Brain Fog) : État aspécifique de lenteur cognitive et de confusion mentale associé à diverses conditions médicales (ménopause, syndrome de fatigue chronique, COVID long, hypothyroïdie). Contrairement au baby brain, le brouillard mental général n’a pas de fonction développementale ou adaptative orientée vers le soin d’un tiers.
- Dépression du postpartum : Pathologie psychiatrique caractérisée par une tristesse persistante, une incapacité à éprouver du plaisir, des idées sombres et une déconnexion affective avec le bébé. Le baby brain est un phénomène physiologique non pathologique n’empêchant pas l’attachement affectif.
- Amnésie infantile : Incapacité pour un adulte de se souvenir des événements vécus durant les premières années de sa vie. Le terme ne s’applique pas à la mère, mais au développement mnésique de l’enfant lui-même.
15. Résumé et points clés
Le cerveau de grossesse, ou baby brain, ne doit plus être considéré comme un mythe urbain ni comme une déchéance intellectuelle inéluctable. Il s’agit d’un phénomène biologique et psychologique complexe qui illustre la plasticité remarquable du système nerveux central humain face aux exigences de la reproduction.
Les points cardinaux à retenir sont les suivants :
- Les plaintes cognitives subjectives (mémoire de travail, distraction, vitesse d’exécution) sont confirmées par des baisses modestes lors des évaluations neuropsychologiques, mais restent généralement dans les limites de la normale.
- Des modifications morphologiques profondes, notamment un élagage sélectif de la matière grise dans le réseau du cerveau social, surviennent durant la grossesse et persistent sur plusieurs années.
- Cette réorganisation cérébrale prépare la mère à répondre avec finesse, rapidité et sensibilité aux stimuli et aux besoins vitaux de son nourrisson.
- La privation de sommeil, la charge mentale et le contexte psychosocial constituent des facteurs amplificateurs majeurs de la sensation d’épuisement cognitif.
- Reconnaître la légitimité neurobiologique de cette phase permet de déculpabiliser les mères et de valoriser l’intelligence adaptative forgée par la maternité.
Références
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- Hoekzema, E., Barba-Müller, E., Pozzobon, C., Picado, M., Lucco, F., García-García, D., Soliva, J. C., Tobeña, A., Desco, M., Crone, E. A., Ballesteros, A., Carmona, S., & Vilarroya, O. (2017). Pregnancy leads to long-lasting changes in human brain structure. Nature Neuroscience, 20(2), 287-296. https://doi.org/10.1038/nn.4458
- Hoekzema, E., van Steenbergen, H., Straathof, M., Beekman, A., Freund, N., Pouwels, P. J., & Crone, E. A. (2022). Mapping the effects of pregnancy on resting state brain activity, white matter architecture, neural metabolite concentrations and grey matter architecture. Nature Communications, 13(1), 6931. https://doi.org/10.1038/s41467-022-33884-0
- Winnicott, D. W. (1956). Primary maternal preoccupation. In Collected Papers: Through Paediatrics to Psycho-Analysis (pp. 300-305). Tavistock Publications.