CERQ : Mesurer la régulation cognitive

Le Questionnaire de régulation cognitive des émotions (CERQ) est un instrument psychométrique majeur conçu pour évaluer 9 stratégies cognitives distinctes face au stress.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 31, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 31, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

Ce contenu fait l'objet d'un examen scientifique rigoureux et de normes éditoriales médicales afin de garantir l'exactitude clinique et la conformité aux directives fondées sur des preuves (APA / OMS).

Face aux bouleversements de l’existence, à l’adversité et aux stresseurs quotidiens, l’être humain ne réagit pas uniquement par des comportements observables : il déploie avant tout un ensemble complexe d’opérations mentales destinées à moduler l’intensité, la durée et la nature de ses vécus affectifs. Le Questionnaire de régulation cognitive des émotions (communément abrégé CERQ, pour Cognitive Emotion Regulation Questionnaire) s’impose aujourd’hui dans le champ de la psychologie clinique et cognitive comme l’outil de référence mondial pour évaluer de façon spécifique, structurée et multidimensionnelle ces stratégies cognitives conscientes face au stress.

Questionnaire de régulation cognitive des émotions (CERQ)

1. Définition concise

Le Questionnaire de régulation cognitive des émotions (CERQ) est un instrument psychométrique auto-rapporté conçu pour identifier et quantifier les stratégies cognitives spécifiques qu’un individu emploie lorsqu’il est confronté à des événements négatifs ou traumatiques. Développé au début des années 2000 par les chercheurs néerlandais Nadia Garnefski, Vivian Kraaij et Philip Spinhoven, il évalue exclusivement les modes de gestion intrapsychiques et mentaux des affects, à l’exclusion délibérée des conduites comportementales ou physiologiques.

Sur le plan conceptuel, le CERQ postule que la régulation émotionnelle cognitive ne constitue pas une entité globale ou unidimensionnelle, mais s’organise en neuf composantes distinctes. Ces dimensions englobent aussi bien des démarches généralement considérées comme adaptatives (telles que la réévaluation positive ou le recentrage sur l’action) que des schémas de pensée non adaptatifs ou vulnérabilisants (à l’instar de la rumination, du catastrophisme ou de l’auto-blâme).

En isolant rigoureusement la sphère cognitive des stratégies d’action matérielles (comme la recherche de soutien social ou la consommation de substances), le CERQ permet aux praticiens et aux chercheurs d’analyser la contribution propre des processus de pensée à l’étiologie, au maintien et au traitement des troubles psychopathologiques affectifs et anxieux.

2. Étymologie et origines linguistiques

L’appellation « Questionnaire de régulation cognitive des émotions » est la traduction directe du syntagme anglophone Cognitive Emotion Regulation Questionnaire. Le terme « cognitif » dérive du latin cognoscere, signifiant « apprendre », « connaître » ou « discerner », qui a donné naissance au substantif cognitio (faculté de connaître ou d’élaborer une pensée). Dans le contexte de la psychologie moderne, ce qualificatif désigne l’ensemble des processus mentaux relatifs au traitement de l’information, aux représentations internes, au jugement et à la mémoire.

Le mot « émotion » trouve son origine dans le verbe latin emovere, formé du préfixe ex- (« hors de ») et de movere (« mouvoir »), désignant originellement un mouvement vers l’extérieur, une commotion ou un ébranlement physique et moral. Le concept de « régulation », issu du latin tardif regulatio (lui-même dérivé de regula, « règle »), renvoie à l’action d’ordonner, de moduler ou de stabiliser un système dynamique selon un équilibre homéostatique ou fonctionnel.

Enfin, « questionnaire » dérive de l’ancien français et du latin médiéval quaestionarium, référant à une série d’interrogations méthodiques destinées à collecter des données empiriques standardisées. L’acronyme CERQ (/sɛʁk/ en milieu francophone ou épelé /si-i-ɑːr-kjuː/ en anglais) s’est imposé dans la littérature scientifique internationale dès la publication princeps de l’instrument en 2001 dans la revue European Journal of Personality.

3. Prononciation et forme grammaticale

Dans l’usage académique et clinique francophone, « CERQ » est un acronyme masculin employé comme nom propre invariable, généralement précédé de l’article défini : « le CERQ ». Sur le plan phonétique, il est couramment prononcé en un seul mot sous la forme [sɛʁk] (riment avec « serpe » ou « parc »), bien que certains universitaires préfèrent épeler individuellement chaque lettre [se-œ-ɛʁ-ky].

La forme développée s’accorde au masculin singulier : le Questionnaire de régulation cognitive des émotions. Lorsqu’il qualifie les propriétés du test, l’adjectif s’accorde traditionnellement : « les scores au CERQ », « la structure factorielle du CERQ ». L’expression « stratégies de régulation cognitive » désigne quant à elle les dimensions théoriques sous-jacentes mesurées par l’outil.

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender la portée du CERQ, il convient de le situer au carrefour de la théorie cognitive de la personnalité et de la recherche sur l’adaptation au stress. Historiquement, les modèles de coping fondés sur les travaux de Richard Lazarus et Susan Folkman regroupaient sous une même bannière des mécanismes cognitifs (par exemple, minimiser la gravité d’un problème) et des comportements manifestes (par exemple, confronter un collègue, pratiquer une activité physique ou s’isoler). Cette imbrication posait une difficulté méthodologique majeure : il devenait impossible de déterminer si les effets protecteurs ou délétères observés provenaient du traitement mental de l’événement ou des actions matérielles entreprises.

Le CERQ résout ce problème d’indifférenciation en érigeant une frontière stricte : il évalue exclusivement les modes de gestion conscients et cognitifs qui interviennent lorsqu’une personne subit des événements négatifs. L’outil postule que la régulation cognitive opère comme un filtre d’évaluation secondaire et de réévaluation cognitive, capable d’amplifier ou d’atténuer la charge émotionnelle initiale issue de l’évaluation primaire d’un stresseur.

Les auteurs de l’instrument soutiennent que ces stratégies cognitives peuvent être appréhendées à deux niveaux d’analyse : d’une part en tant que traits de personnalité relativement stables (reflétant le style cognitif habituel de l’individu face aux stresseurs généraux), et d’autre part en tant qu’états ou réponses situationnelles modulées par la spécificité de l’événement rencontré (comme une maladie somatique chronique, un deuil ou une rupture amoureuse). Le questionnaire est le plus souvent employé dans sa forme dispositionnelle (forme « trait »), demandant au sujet ce qu’il a l’habitude de penser face aux difficultés.

Le champ conceptuel du CERQ délimite clairement son objet par rapport à d’autres construits voisins. Il ne mesure pas la réactivité émotionnelle brute (l’intensité du choc affectif), ni la suppression de l’expression faciale ou somatique, ni les mécanismes de défense psychanalytiques inconscients (comme le refoulement ou le déni névrotique). Il se focalise sur les pensées volontaires, accessibles à la conscience introspective, formulées sous forme de monologue intérieur ou de traitement de représentations symboliques.

5. Développement historique

Le développement du CERQ s’inscrit au tournant des années 1990 et 2000, à une période où les psychologues de l’université de Leyde (Pays-Bas) constatent les lacunes empiriques des échelles de coping traditionnelles, notamment la Ways of Coping Checklist (WCCL) de Lazarus et Folkman ou le COPE Inventory de Carver. Ces inventaires souffraient d’instabilités factorielles chroniques et mélangeaient inextricablement les processus de pensée, les actions comportementales et les issues émotionnelles directes.

Sous la direction de Nadia Garnefski, Vivian Kraaij et Philip Spinhoven, un vaste programme de recherche a débuté afin de circonscrire les processus purement cognitifs de gestion des émotions. Après une revue systématique de la littérature psychiatrique et psychologique relative à la dépression, à l’anxiété et au stress, les auteurs ont généré un large ensemble d’items décrivant différentes réponses de pensée face à la détresse. Grâce à des analyses factorielles exploratoires et confirmatoires rigoureuses menées auprès d’adolescents et d’adultes néerlandais, neuf facteurs stables et indépendants ont été dégagés, aboutissant à la publication de la version originelle à 36 items en 2001.

Dès 2002, Garnefski et ses collaborateurs publiaient des normes spécifiques pour les adolescents, suivies par une version pour enfants (CERQ-k) et une version abrégée à 18 items (CERQ-short) destinée aux protocoles de recherche épidémiologiques et aux bilans cliniques rapides. En 2006, la validation psychométrique de la version francophone a été réalisée par Fabrice Jermann, Martial Van der Linden, Michel d’Acremont et Antonio Zermatten au sein de l’Université de Genève, confirmant la fidélité et la structure invariante à neuf facteurs du modèle dans la francophonie.

6. Fondements théoriques

Le CERQ repose à la fois sur le modèle transactionnel du stress élaboré par Lazarus et Folkman (1984) et sur le modèle processuel de la régulation des émotions formalisé par James Gross (1998). Dans la perspective transactionnelle, le stress n’est ni un simple stimulus externe ni une simple réponse organique, mais une relation dynamique entre l’individu et son environnement. Le CERQ se situe directement au niveau de la « réévaluation cognitive », étape où le sujet réexamine en continu la signification, la gravité et les conséquences potentielles de la situation.

Le cadre théorique emprunte également au modèle processuel de James Gross, qui distingue les stratégies focalisées sur les antécédents (déployées avant que l’émotion ne soit pleinement déclenchée) et les stratégies focalisées sur la réponse (déployées une fois que la réponse émotionnelle a émergé). Plusieurs dimensions du CERQ illustrent de manière raffinée la notion de réévaluation cognitive préconisée par Gross, tout en décortiquant cette dernière en plusieurs sous-processus distincts (mise en perspective, réévaluation positive, recentrage sur la planification).

Sur le plan psychopathologique, le CERQ intègre les postulats de la théorie cognitive de la dépression d’Aaron Beck ainsi que les théories de la rumination mentale développées par Susan Nolen-Hoeksema. L’instrument formalise l’idée que les distorsions cognitives et les boucles de pensées répétitives et négatives ne sont pas de simples symptômes collatéraux de la souffrance psychique, mais constituent de véritables mécanismes proximaux de vulnérabilité ou de résilience cognitive face aux événements déstabilisants.

7. Composantes clés, types et dimensions

Le CERQ évalue neuf stratégies cognitives distinctes, regroupées de manière consensuelle par la recherche en deux macro-catégories fondamentales : les stratégies cognitives adaptatives (favorisant la santé mentale) et les stratégies non adaptatives ou dysfonctionnelles (associées à la détresse psychologique).

  • Auto-blâme (Self-blame) : Stratégie consistant à s’attribuer de façon exclusive, rigide et culpabilisante la responsabilité causale des difficultés ou des échecs vécus (« Je pense que je suis le seul responsable de ce qui arrive »). Cette dimension est fortement corrélée aux troubles dépressifs.
  • Blâme d’autrui (Other-blame) : Tendance cognitive à rejeter systématiquement la faute des événements indésirables sur autrui, sur l’environnement ou sur le destin (« Je pense que tout est de la faute des autres »). Elle est fréquemment associée à l’hostilité, à la colère dysrégulée et aux traits de personnalité paranoïaques ou antisociaux.
  • Rumination ou focalisation sur la pensée (Rumination) : Pensées répétitives, intrusives et passives centrées sur la nature, les causes, les sensations physiques et les conséquences des sentiments négatifs suscités par l’événement (« Je n’arrête pas de penser à combien je me sens mal »).
  • Catastrophisme (Catastrophizing) : Anticipation systématique du pire scénario possible, amplification disproportionnée de la gravité de la situation et conviction que l’expérience vécue représente la pire tragédie imaginable (« Je pense que c’est la chose la plus terrible qui pouvait m’arriver »).
  • Acceptation (Acceptance) : Fait d’admettre la réalité objective des événements survenus et de reconnaître l’impossibilité de modifier le passé, sans sombrer dans la résignation morbide (« Je pense que je dois accepter ce qui s’est produit »).
  • Recentrage positif (Positive refocusing) : Capacité à détourner délibérément ses pensées d’une situation stressante en se remémorant ou en imaginant des événements agréables et réconfortants (« Je pense à des choses joyeuses et plaisantes pour me changer les idées »).
  • Recentrage sur les plans d’action (Refocus on planning) : Réflexion constructive et méthodique orientée vers la recherche de solutions et l’élaboration d’étapes concrètes pour surmonter le problème rencontré (« Je réfléchis à la meilleure manière de gérer cette situation »).
  • Réévaluation positive (Positive reappraisal) : Effort délibéré visant à trouver un sens bénéfique, une opportunité d’apprentissage ou une dimension enrichissante au sein d’une expérience difficile (« Je pense que cette épreuve me rendra plus fort »).
  • Mise en perspective (Putting into perspective) : Relativisation de la gravité de l’événement en le comparant à d’autres difficultés plus sévères ou en le resituant dans une échelle temporelle ou humaine plus vaste (« Je me dis qu’il y a des choses bien pires dans la vie »).

8. Exemples et cas illustratifs

Considérons la situation d’un cadre d’entreprise confronté à un licenciement économique imprévu. Selon ses prédispositions individuelles au CERQ, les mécanismes de régulation cognitive déployés mèneront à des trajectoires émotionnelles radicalement différentes :

Dans un profil à dominante non adaptative, l’individu investit massivement l’auto-blâme (« J’ai été incompétent, c’est entièrement ma faute si l’entreprise se sépare de moi ») et le catastrophisme (« Je ne retrouverai jamais d’emploi, ma carrière est anéantie et ma famille va se retrouver à la rue »). Parallèlement, la rumination l’enferme dans un ressassement incessant des derniers entretiens avec sa hiérarchie. Cette constellation cognitive entraîne un risque élevé d’épisode dépressif caractérisé et de sidération comportementale.

À l’inverse, dans un profil à dominante adaptative, la même personne mobilise l’acceptation (« Ce licenciement est une réalité que je ne peux pas annuler »), la mise en perspective (« C’est un coup dur, mais ma santé est préservée et mes proches me soutiennent ») et la réévaluation positive (« Cet événement douloureux représente peut-être l’opportunité de me reconvertir dans un domaine qui me passionne réellement »). Ce travail mental s’accompagne d’un recentrage sur la planification (« Quelles compétences dois-je actualiser et quel calendrier d’envoi de candidatures dois-je établir ? »), favorisant un état d’espoir et la mise en action proactive.

9. Mesure et évaluation psychométrique

La version intégrale standard du CERQ comprend 36 items, formulés sous la forme d’affirmations à la première personne. Chaque stratégie est évaluée par quatre items distincts. Les participants répondent à l’aide d’une échelle de Likert en 5 points allant de 1 (« (presque) jamais ») à 5 (« (presque) toujours »). Le calcul produit neuf scores sous-scalaires continus (variant de 4 à 20 pour chaque dimension) ; la formulation d’un « score global de régulation » est expressément déconseillée par les concepteurs, car l’agrégation de stratégies adaptatives et dysfonctionnelles masquerait la spécificité clinique des profils individuels.

Les propriétés psychométriques du questionnaire ont fait l’objet de nombreuses vérifications rigoureuses. La cohérence interne mesurée par le coefficient alpha de Cronbach oscille généralement entre 0,70 et 0,88 selon les échelles et les populations testées, témoignant d’une excellente fiabilité des construits. La stabilité temporelle test-retest, évaluée sur des intervalles allant de deux semaines à plusieurs mois, démontre des corrélations variant de 0,55 à 0,75, confirmant que le CERQ capture des tendances dispositionnelles consistantes dans le temps.

La version française validée par Jermann et ses collègues (2006) a confirmé la structure à neuf facteurs par le biais d’analyses factorielles confirmatoires, attestant d’une validité de construit solide. Il existe également le CERQ-short, composé de 18 items (2 items par dimension), qui présente des indices psychométriques tout à fait satisfaisants et s’avère particulièrement prisé dans les études épidémiologiques longitudinales à protocoles lourds.

10. Applications et portée pratique

En pratique clinique, le CERQ est largement utilisé au sein des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) de deuxième et troisième vague (comme la thérapie d’acceptation et d’engagement – ACT). Lors de l’évaluation initiale ou de l’analyse fonctionnelle, il aide le psychologue à identifier les schémas cognitifs qui perpétuent les états anxieux ou dépressifs. Un patient présentant un déficit marqué en réévaluation positive et un excès de rumination pourra ainsi faire l’objet d’interventions ciblées de restructuration cognitive et d’entraînement métacognitif.

En psychologie de la santé et médecine somatique, le CERQ éclaire la façon dont les patients réagissent au diagnostic d’une pathologie grave (cancer, diabète de type 1 ou 2, douleurs chroniques, sclérose en plaques). Les recherches ont démontré que les patients utilisant préférentiellement l’acceptation et la réévaluation positive présentent une meilleure adhérence thérapeutique, un niveau de détresse émotionnelle plus bas et une qualité de vie globale nettement supérieure à ceux qui cèdent au catastrophisme.

Dans le domaine éducatif et scolaire, la version pour enfants et adolescents permet d’appréhender le harcèlement scolaire, la phobie de l’école et l’anxiété de performance lors des examens. Enfin, dans le monde du travail et de la psychologie des organisations, l’outil sert à concevoir des programmes de prévention du syndrome d’épuisement professionnel (burnout) en identifiant les employés vulnérables qui recourent de façon chronique à l’auto-blâme en situation de surcharge professionnelle.

11. Recherches et preuves empiriques

Une masse considérable de travaux empiriques confirme la relation robuste entre les dimensions du CERQ et les indicateurs de santé mentale. La méta-analyse séminale conduite par Amelia Aldao, Susan Nolen-Hoeksema et Susanne Schweizer (2010), portant sur l’ensemble des stratégies de régulation émotionnelle, a souligné que les stratégies cognitives mesurées par le CERQ affichent des corrélations plus fortes avec la psychopathologie que la plupart des régulations purement comportementales.

Plus précisément, la littérature rapporte de manière unanime que la rumination et le catastrophisme constituent les prédicteurs les plus puissants des symptômes de dépression et d’anxiété généralisée, tant chez les adultes que chez les adolescents (Garnefski & Kraaij, 2006). L’auto-blâme est plus spécifiquement relié aux affects de honte et d’impuissance acquise, tandis que le blâme d’autrui prédit les conduites agressives et les difficultés interpersonnelles.

À l’inverse, l’usage fréquent de la réévaluation positive s’avère un prédicteur robuste de résilience psychologique, de croissance post-traumatique et de satisfaction de vie. Des études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) ont par ailleurs corroboré ces observations : l’activation de stratégies de réévaluation positive chez des sujets passés au CERQ est associée à un recrutement accru du cortex préfrontal dorsolatéral et ventrolatéral, ainsi qu’à une diminution concomitante de la réactivité de l’amygdale cérébrale face aux stimuli menaçants.

12. Considérations culturelles et transculturelles

Le CERQ a fait l’objet de traductions et de validations dans plus d’une trentaine de langues, notamment en espagnol, turc, persan, mandarin, japonais, arabe, portugais et allemand. Si l’architecture générale à neuf facteurs démontre une remarquable invariance de mesure à travers les cultures, des variations notables émergent quant à la signification adaptative de certaines stratégies.

Dans les cultures individualistes occidentales (Europe de l’Ouest, Amérique du Nord), l’accent est fortement mis sur l’agentivité personnelle, faisant de l’auto-blâme une stratégie particulièrement destructrice et toxique pour l’estime de soi. En revanche, dans certaines cultures collectivistes d’Asie de l’Est (Japon, Chine), l’auto-critique et la reconnaissance de ses propres fautes peuvent être perçues comme un acte d’harmonie sociale et de perfectionnement moral (hansei au Japon), réduisant la corrélation négative observée en Occident entre auto-blâme et bien-être.

De même, la dimension « acceptation » fait l’objet de divergences subtiles selon les spiritualités ou philosophies ambiantes. Dans les contextes influencés par le bouddhisme ou le stoïcisme, l’acceptation est intégrée comme une compétence active et sereine face aux aléas inévitables de la vie. En revanche, dans d’autres cadres culturels, elle risque d’être perçue et vécue comme une résignation passive ou une soumission fatidique, modifiant sa relation statistique avec les symptômes dépressifs.

13. Critiques, controverses et limites

En dépit de son statut prééminent, le CERQ fait l’objet de plusieurs débats théoriques et méthodologiques. La principale critique tient à l’usage exclusif de questionnaires auto-rapportés : cette modalité expose les données à des biais de désirabilité sociale, à des illusions rétrospectives et à des limites touchant l’accès introspectif du sujet à ses propres processus mentaux profonds. Certains auteurs soulignent qu’un individu peut déclarer utiliser la « réévaluation positive » en situation théorique, mais échouer totalement à la mobiliser sous le coup d’une décharge émotionnelle intense dans la vie réelle.

Une controverse majeure concerne également la dichotomie rigide entre stratégies « adaptatives » et « non adaptatives ». Des chercheurs comme George Bonanno et Todd Kashdan rappellent l’importance primordiale de la flexibilité régulatrice (regulatory flexibility) : aucune stratégie cognitive n’est intrinsèquement saine ou pathologique par essence. Par exemple, le « recentrage positif » (penser à des vacances à la mer) peut s’avérer néfaste s’il conduit à un évitement cognitif systématique qui empêche la résolution d’une crise urgente ; à l’inverse, une certaine dose de rumination analytique peut temporairement aider à comprendre les causes d’un revers professionnel.

Enfin, certains cliniciens ont pointé le chevauchement conceptuel entre certains items du CERQ (notamment ceux de la rumination et du catastrophisme) et les critères diagnostics mêmes des troubles dépressifs et anxieux dans les classifications nosographiques (DSM-5, CIM-11), ce qui pourrait artificiellement gonfler les corrélations statistiques entre ces stratégies et la psychopathologie.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

Il est fondamental de bien distinguer le CERQ d’autres notions et outils de psychologie des émotions :

  • CERQ vs ERQ (Emotion Regulation Questionnaire) : Développé par Gross et John (2003), l’ERQ ne mesure que deux grandes dimensions (la réévaluation cognitive et la suppression expressive). Le CERQ est infiniment plus détaillé quant aux mécanismes mentaux, découpant l’univers cognitif en neuf stratégies distinctes.
  • CERQ vs Coping comportemental : Contrairement au Brief COPE de Carver, le CERQ élimine délibérément les stratégies comportementales comme la recherche d’aide sociale, l’action physique ou la consommation de drogues pour ne retenir que l’activité mentale.
  • CERQ vs DERS (Difficulties in Emotion Regulation Scale) : L’échelle DERS de Gratz et Roemer évalue les déficits globaux de régulation (non-acceptation des émotions, manque de clarté émotionnelle, difficultés de contrôle des impulsions), tandis que le CERQ recense des styles de pensées consciemment déployés.
  • Régulation cognitive vs Mécanismes de défense : Les mécanismes de défense (théorie psychanalytique) sont généralement postulés comme inconscients et involontaires, alors que les stratégies du CERQ renvoient à des cognitions conscientes et accessibles au rappel volontaire.

15. Synthèse et points clés

  • Le CERQ est un questionnaire psychométrique auto-rapporté validé sur le plan international, mesurant exclusivement les processus cognitifs conscients de régulation des émotions face aux stresseurs.
  • Il évalue 9 dimensions spécifiques : quatre stratégies dysfonctionnelles (auto-blâme, blâme d’autrui, rumination, catastrophisme) et cinq stratégies adaptatives (acceptation, recentrage positif, recentrage sur la planification, réévaluation positive, mise en perspective).
  • Il existe sous plusieurs formats : une version standard de 36 items, une version abrégée de 18 items (CERQ-short), ainsi que des adaptations pour enfants et adolescents.
  • Les stratégies de rumination et de catastrophisme sont les prédicteurs les plus constants et les plus puissants de la dépression et de l’anxiété, tandis que la réévaluation positive constitue un puissant bouclier de résilience.
  • Son utilisation est aujourd’hui incontournable en recherche fondamentale, en psychométrie et dans les prises en charge thérapeutiques cognitives et comportementales contemporaines.

Références

  • Aldao, A., Nolen-Hoeksema, S., & Schweizer, S. (2010). Emotion-regulation strategies across psychopathology: A meta-analytic review. Clinical Psychology Review, 30(2), 217-237. https://doi.org/10.1016/j.cpr.2009.11.004
  • Garnefski, N., Kraaij, V., & Spinhoven, P. (2001). Negative life events, cognitive emotion regulation and emotional problems. Personality and Individual Differences, 30(8), 1311-1327. https://doi.org/10.1016/S0191-8869(00)00113-6
  • Garnefski, N., & Kraaij, V. (2006). Relationships between cognitive emotion regulation strategies and depressive symptoms: A comparative study of five specific samples. Personality and Individual Differences, 40(8), 1659-1669. https://doi.org/10.1016/j.paid.2005.12.009
  • Gross, J. J. (1998). The emerging field of emotion regulation: An integrative review. Review of General Psychology, 2(3), 271-299. https://doi.org/10.1037/1089-2680.2.3.271
  • Jermann, F., Van der Linden, M., d’Acremont, M., & Zermatten, A. (2006). Cognitive Emotion Regulation Questionnaire (CERQ): Confirmatory factor analysis and psychometric properties of the French translation. European Journal of Psychological Assessment, 22(2), 126-134. https://doi.org/10.1027/1015-5759.22.2.126

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 31). CERQ : Mesurer la régulation cognitive. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cerq-questionnaire-regulation-cognitive-emotions-2
Looti, Mohammed. “CERQ : Mesurer la régulation cognitive.” Base de données de psychologie en français, 31 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cerq-questionnaire-regulation-cognitive-emotions-2.
Looti, Mohammed. “CERQ : Mesurer la régulation cognitive.” Base de données de psychologie en français. octobre 31, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cerq-questionnaire-regulation-cognitive-emotions-2.