Censure : Mécanismes psychiques et silence

La censure désigne le mécanisme psychique ou psychosocial par lequel des représentations, affects ou données sont inhibés, travestis ou exclus de la conscience et de l’expression.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 30, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 30, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Au croisement de la métapsychologie freudienne, de la dynamique des groupes et de la psychométrie expérimentale, le concept de censure désigne les processus par lesquels des représentations, des affects ou des données comportementales sont délibérément ou inconsciemment occultés, modifiés ou exclus du champ de la conscience et de l’expression publique. Loin d’être un simple acte punitif institutionnel, la censure constitue une force régulatrice majeure de l’appareil psychique individuel et des interactions collectives.

Censure

1. Définition concise

En psychologie et en psychanalyse, la censure désigne une instance ou un mécanisme psychique régulateur chargé d’interdire l’accès à la conscience des pulsions, désirs, pensées ou souvenirs jugés inconciliables avec les exigences morales, sociétales ou identificatoires du sujet. Elle opère principalement par le biais du refoulement, du travestissement onirique et de compromis symboliques, garantissant l’équilibre homéostatique du moi face aux exigences contradictoires du ça et du surmoi.

Sur le plan psychosocial et comportemental, le terme s’étend aux processus d’autocensure, par lesquels un individu réprime spontanément ses propres opinions, émotions ou comportements par anticipation d’une sanction sociale, d’un rejet ou d’une rupture du lien relationnel. Enfin, en méthodologie psychologique et en psychométrie, la censure (souvent qualifiée de censure statistique ou d’effets de borne) renvoie à la troncature ou à la perte d’informations observables lorsqu’une variable psychologique mesurée ne peut être enregistrée au-delà ou en deçà d’un certain seuil d’évaluation.

2. Étymologie et origine linguistique

Le substantif « censure » dérive directement du latin classique censura, lui-même issu du verbe censere, signifiant « évaluer », « recenser », « estimer », « porter un jugement motivé ». Dans la Rome antique, la censura renvoyait à la charge du magistrat (le censeur) qui établissait le recensement des citoyens, surveillait l’assiette fiscale et veillait à la préservation des bonnes mœurs (regimen morum). Cette dualité originelle entre mesure ordonnée et jugement moral préfigure remarquablement les emplois contemporains du mot.

Le terme a été introduit dans le vocabulaire psychologique moderne à la fin du XIXe siècle par Sigmund Freud, qui a emprunté la notion de censure politique et journalistique de l’empire austro-hongrois pour forger la métaphore de la « censure psychique » (psychische Zensur en allemand). Freud a explicitement comparé les distorsions du rêve aux caviardages opérés par la presse sous l’autorité impériale, formalisant ainsi une transition décisive d’un concept politico-juridique vers une architecture intrapsychique.

3. Prononciation et forme grammaticale

Le mot se prononce phonétiquement [sɑ̃.syʁ] en français standard. Il s’agit d’un nom commun féminin singulier (pluriel : censures [sɑ̃.syʁ]). Dans la littérature scientifique, il s’emploie de manière autonome ou accompagné de compléments restrictifs et d’adjectifs spécifiques : « censure psychique », « censure onirique », « censure intériorisée », « autocensure cognitive » ou encore « censure des données ».

Sur le plan syntaxique, la censure intervient fréquemment comme sujet d’actions métapsychologiques (« la censure refoule », « la censure déforme ») ou comme complément d’objet direct dans les études de psychologie sociale (« contourner la censure », « intérioriser la censure du groupe »). La forme verbale correspondante est « censurer » (verbe transitif du premier groupe), tandis que la dérivation nominale « autocensure » qualifie l’inhibition volontaire ou subconsciente exercée par le sujet sur ses propres conduites verbales et expressives.

4. Explication conceptuelle détaillée

La censure, appréhendée sous l’angle de la psychologie clinique et dynamique, n’est pas une frontière statique, mais une fonction dynamique constante au sein de l’économie psychique. Elle agit comme un filtre de sélection informationnelle et émotionnelle situé aux carrefours stratégiques de la personnalité. Dans le modèle de la première topique freudienne, la censure surveille la frontière entre le système Inconscient et le système Préconscient-Conscient, puis un second filtre s’interpose entre le Préconscient et le Conscient. Son rôle primordial consiste à préserver le sentiment de sécurité et la cohésion du moi en neutralisant l’angoisse que provoquerait l’irruption directe de motions pulsionnelles primitives, sexuelles ou agressives.

Pour remplir cette mission de protection homéostatique, la censure psychique utilise plusieurs stratégies de transformation symbolique. Lorsque l’énergie pulsionnelle cherche une voie de décharge, la censure l’empêche de se déployer sous sa forme brute. Elle contraint les représentations refoulées à emprunter des détours : le déplacement (où l’intensité affective est transférée sur un détail périphérique insignifiant), la condensation (où plusieurs chaînes associatives se fondent en une seule image composite), et la figuration symbolique. C’est précisément cette médiation qui permet la genèse des symptômes névrotiques, des lapsus, des actes manqués et surtout du récit onirique, au sein duquel le « contenu manifeste » n’est qu’une version acceptable, travestie et atténuée du « contenu latent ».

À l’échelle psychosociale, la censure opère une translation de l’espace intrapsychique vers l’arène interpersonnelle. Elle s’incarne dans les mécanismes de normalisation et de pression vers la conformité décrits par la psychologie sociale. L’individu membre d’un groupe apprend très tôt à cartographier les frontières de ce qui est socialement dicible et acceptable. Dès lors qu’une pensée, une contestation ou un affect met en péril l’appartenance au collectif ou risque d’attirer une réprobation sévère, l’appareil cognitif déclenche une autocensure préventive. Ce phénomène inhibe la communication spontanée et participe à l’émergence d’illusions de consensus au sein des organisations humaines.

Enfin, en psychométrie et dans les sciences du comportement, la censure désigne une contrainte d’observation où la valeur exacte d’une mesure n’est que partiellement connue. Par exemple, lors de l’évaluation de symptômes dépressifs, de l’anxiété ou du temps de résolution d’une tâche cognitive complexe, si un outil plafonne ou si un participant abandonne prématurément un protocole longitudinal, la mesure est dite « censurée ». Il ne s’agit pas ici d’une force morale, mais d’une propriété statistique des distributions bornées, dont l’ignorance biaise gravement l’interprétation des données psychologiques.

5. Évolution historique

L’histoire de la notion de censure en psychologie est intimement liée aux transformations successives de la théorie psychanalytique et des paradigmes de la psychologie cognitive et sociale au cours du XXe siècle :

Dès les années 1895-1900, dans L’Interprétation du rêve (Die Traumdeutung), Sigmund Freud théorise la censure comme un gardien vigilant du sommeil. Observant que le rêveur ne supporte pas l’angoisse de ses désirs inconscients nus, Freud postule que la censure impose un travail de déformation onirique (Traumentstellung) pour permettre le repos psychophysiologique. Durant cette première période, la censure est conçue comme un agent quasi anthropomorphique posté à l’orée de la conscience.

Avec l’avènement de la seconde topique en 1923 dans Le Moi et le Ça, Freud remanie sa conception : la censure cesse d’être une entité isolée pour s’intégrer structurellement aux fonctions du Surmoi (Über-Ich) et aux défenses inconscientes du Moi (Ich). La censure devient alors l’expression clinique de la sévérité morale héritée de l’intériorisation des interdits parentaux et des exigences culturelles lors de la résolution du complexe d’Œdipe. Anna Freud, dans son ouvrage fondamental de 1936, Le Moi et les mécanismes de défense, affine cette lecture en cataloguant les différentes modalités par lesquelles le Moi exerce sa censure (isolement, projection, formation réactionnelle).

Dans la seconde moitié du XXe siècle, les chercheurs en psychologie sociale et cognitive s’emparent du concept pour l’émanciper du cadre strictement pulsionnel. Solomon Asch (1951) et ses expériences sur la conformité révèlent comment la simple présence d’une majorité unanime induit une censure perceptuelle et verbale chez le participant isolé. Plus tard, Irving Janis (1972) formalise le concept de « pensée de groupe » (groupthink), identifiant l’autocensure délibérée des doutes individuels comme l’un des symptômes centraux des décisions politiques et stratégiques désastreuses.

Dans le domaine contemporain des neurosciences cognitives et de la neuropsychologie, l’étude de la censure a été reformulée à travers les prismes de l’inhibition cognitive, du contrôle exécutif et du fonctionnement des structures préfrontales. Les travaux de Michael Anderson sur l’inhibition mnésique volontaire (paradigme *Think/No-Think*) ont démontré que le cerveau dispose de circuits cortico-sous-corticaux dédiés à la suppression active et consciente des représentations dérangeantes, conférant une assise neurobiologique rigoureuse aux intuitions cliniques historiques.

6. Fondements théoriques

La compréhension approfondie de la censure s’appuie sur trois cadres paradigmatiques distincts mais complémentaires : la psychanalyse structurale, la psychologie sociale sociocognitive et la théorie du contrôle cognitif :

Le modèle psychanalytique repose sur l’hypothèse économique et dynamique de la vie psychique. Selon Freud et ses successeurs, l’appareil psychique est régi par le principe de plaisir et le principe de réalité. La censure intervient pour empêcher la satisfaction directe de motions pulsionnelles archaïques qui généreraient du déplaisir au regard de l’idéal du moi. La censure n’annule pas la pulsion : elle en bloque l’accès à la motricité et à la prise de conscience, forçant la pulsion à se convertir en symptômes corporels (hystérie), en obsessions compulsives, ou à se sublimer dans des activités artistiques, scientifiques ou intellectuelles hautement valorisées.

Le cadre sociocognitif, illustré notamment par la théorie de la spirale du silence d’Elisabeth Noelle-Neumann, conceptualise la censure comme un calcul adaptatif de risque social. Selon ce cadre, les individus sont dotés d’un « sens quasi-statistique » leur permettant de jauger le climat d’opinion prédominant dans leur communauté. Par peur de l’isolement social et du bannissement symbolique, les individus modulent leur comportement public, réprimant leurs croyances hétérodoxes. Cette censure interpersonnelle rétroagit sur la psychologie individuelle en favorisant une dissonance cognitive que le sujet résout souvent en modifiant rétroactivement ses convictions intimes.

Enfin, la psychologie cognitive moderne mobilise le cadre des fonctions exécutives hébergées par le cortex préfrontal dorsolatéral et le gyrus cingulaire antérieur. Selon ce cadre théorique, l’esprit humain n’est pas un réceptacle passif, mais un système de tri à capacité limitée. Pour maintenir une pensée cohérente orientée vers un but, l’individu doit exercer une inhibition active sur les interférences émotionnelles et les associations non pertinentes. La censure est ici envisagée comme une opération métacognitive de filtrage nécessaire à la régulation de l’attention, de la mémoire de travail et de la régulation émotionnelle.

7. Composantes clés, types et dimensions

La taxonomie des phénomènes de censure en sciences psychologiques se déploie selon plusieurs axes d’analyse :

  • Censure intrapsychique primaire : Opération inconsciente interdisant le passage des représentations intolérables de l’inconscient vers le système préconscient ; elle est constitutive du refoulement originaire et structure la vie fantasmatique.
  • Censure intrapsychique secondaire : Mécanisme de vigilance situé entre le préconscient et la conscience, altérant les représentations déjà verbalisables pour les conformer aux impératifs moraux du Surmoi vigile.
  • Autocensure comportementale et expressive : Retenue consciente ou semi-consciente d’une prise de parole, d’un geste ou d’un acte motivée par l’anticipation de jugements défavorables, de représailles affectives ou d’ostracisme institutionnel.
  • Censure institutionnelle et normative : Système explicite de sanctions, de règles formelles ou de dogmes collectifs interdisant la diffusion de certains contenus intellectuels, artistiques ou affectifs au sein d’un groupe donné.
  • Censure statistique à gauche (effet de plancher) : Phénomène psychométrique où l’instrument de mesure ne peut quantifier les performances ou les états en deçà d’un certain seuil minimal, agrégeant artificiellement plusieurs profils distincts à la borne inférieure.
  • Censure statistique à droite (effet de plafond) : Limitation méthodologique où les scores réels des participants dépassent les capacités maximales d’enregistrement de l’échelle ou du test, occultant la variance réelle des compétences supérieures.

8. Exemples et cas illustratifs

L’observation clinique fournit des manifestations vivantes de la censure. Considérons le cas d’une patiente suivie en thérapie pour une asthénie inexpliquée. Au cours d’une séance d’association libre, elle évoque un rêve récurrent où elle tente d’ouvrir une boîte scellée contenant un tissu noirci, mais chaque tentative est interrompue par un sentiment de paralysie corporelle intense. L’analyse révèle que le tissu noirci dissimule, par déplacement et symbolisation, une agression subie dans l’enfance. La censure onirique a substitué à l’image intolérable de l’agresseur un objet inanimé et neutre, tandis que la paralysie motrice traduit le conflit aigu entre le désir de savoir et la terreur du dévoilement.

Dans le monde du travail, l’autocensure psychosociale s’illustre avec acuité lors de réunions de direction d’urgence. Dans une entreprise confrontée à une faille sécuritaire critique, un ingénieur expérimenté identifie immédiatement le défaut de conception majeur d’un produit phare. Cependant, constatant l’enthousiasme du directeur général et redoutant d’être étiqueté comme un élément perturbateur ou défaitiste, il décide de garder le silence. Ce processus d’inhibition volontaire, répété par d’autres collègues, engendre le syndrome de pensée de groupe, menant à une mise sur le marché catastrophique.

Sur le plan psychométrique, prenons une étude évaluant l’efficacité d’un protocole de remédiation cognitive pour des patients cérébrolésés mesurée par un test d’attention soutenue standardisé limité à dix minutes. Les participants atteignant le score parfait sans faire aucune erreur sont nombreux au terme de la thérapie. Leurs données subissent une censure à droite : le chercheur ignore si certains d’entre eux auraient pu maintenir leur vigilance pendant quinze ou trente minutes supplémentaires. L’analyse des résultats réclame alors des modèles de survie ou de régression de Tobit pour corriger cette troncature informationnelle.

9. Mesure et évaluation

L’appréhension empirique de la censure dépend intrinsèquement de la dimension psychologique investiguée :

Dans le paradigme psychodynamique et projectif, la censure se détecte indirectement à travers les failles du discours et les résistances manifestées lors d’épreuves comme le test de Rorschach ou le Thematic Apperception Test (TAT). L’allongement des temps de latence avant réponse, les refus de planches, les persévérations verbales ou les commentaires défensifs constituent des indicateurs quantifiables de l’action de la censure face à des planches symboliquement anxiogènes.

En psychologie sociale et de la communication, l’autocensure est mesurée à l’aide d’échelles psychométriques validées, telles que la Willingness to Self-Censor Scale (WTSC) développée par Hayes, Glynn et Shanahan. Cet instrument auto-rapporté évalue la propension stable d’une personne à dissimuler ses véritables opinions face à un auditoire potentiellement hostile ou divergent. Les chercheurs croisent fréquemment ces scores avec des mesures de conformité, d’anxiété sociale et de monitorage de soi (self-monitoring).

En méthodologie quantitative, la gestion des données censurées s’appuie sur des outils statistiques d’estimation par le maximum de vraisemblance, notamment les modèles de régression censurée (modèle Tobit de James Tobin) et les courbes de survie de Kaplan-Meier. Ces algorithmes intègrent formellement la censure comme un paramètre mathématique d’information incomplète plutôt que comme une simple valeur manquante, préservant la validité interne des inférences psychologiques.

10. Applications et portée pratique

La compréhension des dynamiques de censure trouve des applications majeures dans plusieurs champs disciplinaires de la psychologie appliquée :

En psychothérapie et en relation d’aide, l’analyse des mécanismes de censure est une compétence diagnostique et thérapeutique fondamentale. Le praticien ne cherche pas à briser violemment la censure d’un patient, car celle-ci constitue un rempart indispensable contre la désorganisation psychotique ou la panique névrotique. Au contraire, le thérapeute accompagne le patient dans un assouplissement graduel du Surmoi, rendant les représentations refoulées acceptables par l’intégration verbale dans un cadre d’écoute bienveillant et non jugeant.

Dans le domaine organisationnel et managérial, l’éradication de l’autocensure délétère est le pilier de ce qu’Amy Edmondson nomme la sécurité psychologique (psychological safety). En créant un climat d’équipe où l’erreur est déstigmatisée et où la dissidence constructive est valorisée, les organisations neutralisent la censure spontanée des employés, favorisant l’innovation, la détection précoce des dysfonctionnements et le bien-être au travail.

En psychologie légale et judiciaire, la distinction entre silence volontaire, amnésie traumatique et censure névrotique est primordiale lors des auditions de témoins ou de victimes. Les praticiens s’appuient sur les connaissances relatives à la dissociation et à l’inhibition émotionnelle pour adapter les protocoles d’entretien cognitif, évitant que la pression interrogatoire ne réactive des censures défensives massives.

11. Recherche et données empiriques

Les recherches empiriques consacrées à l’inhibition psychique et à la censure ont connu un essor considérable grâce aux technologies d’imagerie cérébrale fonctionnelle. L’équipe de Michael Anderson a démontré que lorsqu’un participant tente activement de bannir une pensée intrusive de sa conscience (procédure *Think/No-Think*), on observe une augmentation significative de l’activité du cortex préfrontal dorsolatéral couplée à une désactivation marquée de l’hippocampe, le centre névralgique de la récupération mnésique. Cette découverte atteste expérimentalement que la censure mentale est un processus neurobiologique actif de découplage synaptique réversible.

En psychologie du développement, des études longitudinales menées sur l’émergence de la théorie de l’esprit ont montré que les enfants n’acquièrent la capacité d’autocensure stratégique qu’autour de l’âge de 4 à 5 ans. Avant cet âge, l’enfant exprime généralement ses affects et constats de manière brute. L’apprentissage du mensonge prosocial (par exemple, feindre la joie devant un cadeau décevant pour ne pas peiner un proche) marque l’installation d’une censure volontaire sophistiquée, indispensable à la socialisation harmonieuse.

Par ailleurs, les travaux d’éthique de la recherche et de méta-science conduits par des auteurs comme Daniele Fanelli ont mis en évidence l’existence d’une censure systémique dans les publications académiques : le biais de publication (publication bias ou file drawer problem). Les chercheurs et les comités de lecture ont tendance à censurer — c’est-à-dire à ne pas soumettre ou à rejeter — les études rapportant des résultats nuls ou non significatifs, créant une distorsion artificielle de la littérature scientifique disponible.

12. Considérations culturelles et transculturelles

La nature, la rigueur et les objets de la censure psychologique et sociale varient substantiellement selon les matrices socioculturelles au sein desquelles se structure le psychisme individuel :

Dans les cultures individualistes occidentales, l’expression de soi, l’affirmation de son opinion personnelle et l’authenticité émotionnelle sont hautement valorisées. Dans ce contexte, l’autocensure est souvent vécue comme une frustration aliénante ou un signe de lâcheté morale, générant une souffrance psychologique liée au sentiment d’inauthenticité.

À l’inverse, dans de nombreuses cultures collectivistes (notamment en Asie orientale), le maintien de l’harmonie groupale et la préservation de la « face » (le concept de mianzi en Chine) constituent des vertus cardinales. L’inhibition des désirs individuels et l’autocensure des désaccords ne sont pas perçues comme une contrainte pathologique, mais comme l’expression suprême de la maturité sociale, du respect de la hiérarchie et de l’interdépendance bienveillante. La frontière entre censure saine et oppression intériorisée y obéit à des seuils herméneutiques profondément différents.

Ces divergences culturelles imposent une prudence extrême lors de l’administration transculturelle de batteries diagnostiques de la personnalité. Un comportement de retenue verbale rigide interprété en Occident comme une inhibition névrotique ou une défense pathologique d’allure schizoïde peut traduire une conformité normative parfaitement fonctionnelle dans un cadre culturel collectiviste.

13. Critiques, débats et limites

Le statut épistémologique du concept de censure a fait l’objet de vives controverses depuis son introduction dans le champ des sciences humaines :

D’un point de vue épistémologique, des philosophes des sciences et des psychologues béhavioristes radicaux, à l’instar de B.F. Skinner, ont vigoureusement contesté l’utilité du concept freudien de censure psychique, lui reprochant son caractère d’« homoncule ». Postuler une instance interne douée d’intelligence, capable de lire les pensées inconscientes, de juger de leur moralité et de décider de leur déguisement, relèverait d’une pétition de principe tautologique qui n’explique rien mais redouble le mystère.

Un autre débat récurrent oppose les approches déterministes aux modèles de l’agentivité humaine. Si la censure psychique est entièrement inconsciente et automatique, l’individu peut-il être tenu pour moralement et juridiquement responsable de ses omissions, de ses dénis et de ses actes manqués ? Les théoriciens existentialistes, tels que Jean-Paul Sartre, ont réfuté l’inconscient freudien et sa censure, affirmant que le sujet est toujours obscurément conscient de ce qu’il prétend se cacher à lui-même, qualifiant cette dynamique de « mauvaise foi » plutôt que d’effet d’une mécanique interne impersonnelle.

Enfin, dans le champ contemporain de la communication numérique, le débat porte sur les algorithmes des plateformes sociales. Certains chercheurs dénoncent une « censure invisible » opérée par la modération automatisée et le bridage de portée (shadowbanning), tandis que d’autres soulignent que l’exposition permanente au jugement algorithmique démultiplie l’autocensure anticipatoire des usagers, réduisant drastiquement la diversité du débat public.

14. Termes connexes et distinctions

Afin de prévenir tout glissement sémantique, il convient de discriminer rigoureusement la censure de notions psychologiques adjacentes :

  • Refoulement (Verdrängung) : Le refoulement est l’opération dynamique spécifique par laquelle une représentation intolérable est rejetée ou maintenue dans l’inconscient. La censure est l’instance ou l’autorité psychique qui commande et oriente ce refoulement.
  • Suppression (Suppression) : Action délibérée et consciente d’écarter momentanément une pensée de l’esprit pour se concentrer sur une autre tâche, contrairement à la censure primaire qui est entièrement inconsciente.
  • Déni (Verleugnung) : Refus psychique de reconnaître la réalité perceptive d’un événement extérieur traumatisant, alors que la censure porte avant tout sur les représentations internes et les pulsions.
  • Inhibition : Réduction ou blocage d’une fonction cognitive, motrice ou affective (par exemple le bégaiement ou l’incapacité à mémoriser), qui est le résultat fonctionnel observable pouvant découler de la censure.
  • Tabou : Interdit social, religieux ou culturel extérieur qui définit ce qui est sacré ou souillé ; la censure en est l’intériorisation psychologique agissante.
  • Troncature statistique : En méthodologie, la troncature exclut totalement de l’échantillon les sujets en dehors des bornes, tandis que la censure conserve les sujets mais limite la précision de leur mesure au seuil critique.

15. Synthèse et points clés à retenir

La censure constitue un concept polyvalent et central dans l’édifice des sciences psychologiques, éclairant les processus de filtrage tant au niveau de l’intimité psychique que dans les interactions sociales et la mesure scientifique :

Sur le plan intrapsychique, elle s’érige en barrière protectrice régulée par le Surmoi et le Moi, transformant les motions pulsionnelles inavouables en contenus métaphoriques (rêves, lapsus, symptômes) pour épargner au sujet une angoisse désorganisatrice.

Dans l’espace psychosocial, l’autocensure opère comme un bouclier contre l’exclusion relationnelle, modulée par la pression de conformité, la peur de l’isolement et le niveau de sécurité psychologique du contexte environnemental.

Sur le versant méthodologique, la prise en compte de la censure des données est une condition indispensable à la rigueur des conclusions empiriques en psychométrie, imposant l’usage de modèles mathématiques spécifiques pour neutraliser les distorsions induites par les limites de mesure.

Références

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 30). Censure : Mécanismes psychiques et silence. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=censure-psychologique-mecanismes-silence
Looti, Mohammed. “Censure : Mécanismes psychiques et silence.” Base de données de psychologie en français, 30 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=censure-psychologique-mecanismes-silence.
Looti, Mohammed. “Censure : Mécanismes psychiques et silence.” Base de données de psychologie en français. octobre 30, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=censure-psychologique-mecanismes-silence.