Interroger la causalité revient à sonder l’armature cognitive même par laquelle l’être humain extrait de l’ordre à partir de l’afflux incessant et chaotique des stimuli environnementaux. Loin de constituer une simple abstraction philosophique réservée aux traités de métaphysique, l’entendement causal s’impose comme le moteur indispensable de l’apprentissage adaptatif, de l’élaboration du jugement moral et de la régulation comportementale quotidienne. Comprendre comment l’esprit lie un antécédent à son conséquent éclaire la manière dont nous attribuons des intentions, forgeons des explications scientifiques et donnons un sens profond à l’existence.
Causalité
1. Définition concise
La causalité désigne le principe fondamental selon lequel tout phénomène observable, physique ou psychologique, est le résultat nécessaire ou probabiliste d’un ensemble de conditions antérieures appelées causes, produisant un état subséquent qualifié d’effet. Dans les sciences psychologiques et cognitives, la causalité renvoie autant au lien objectif unissant des variables qu’aux processus mentaux par lesquels un individu infère, perçoit et interprète ces relations de dépendance.
Sur le plan conceptuel, ce phénomène s’étend de la détection précoce et automatique des collisions mécaniques chez le nourrisson jusqu’aux attributions socio-cognitives complexes forgées par les adultes pour justifier la réussite ou l’échec d’autrui. La causalité n’est donc pas un simple enregistrement passif du monde extérieur, mais une reconstruction cognitive active, soumise à des filtres attentionnels, des théories naïves et des biais systématiques.
Enfin, dans le champ de la recherche scientifique empirique, la démonstration d’une causalité véritable exige de dépasser la seule observation de corrélations statistiques. Elle réclame l’établissement d’une antériorité temporelle stricte, d’une covariation robuste et de l’élimination rigoureuse de toute variable confondante au moyen d’expérimentations contrôlées.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable « causalité » trouve son enracinement linguistique dans le latin classique causa, terme polysémique désignant initialement un « motif », une « raison d’agir », un « principe explicatif », mais également un « procès » ou un « litige judiciaire ». Cette double dimension, à la fois rationnelle et accusatoire, imprègne encore aujourd’hui l’usage psychologique du concept, où identifier une cause s’apparente fréquemment à imputer une responsabilité morale ou fonctionnelle.
Le terme a transité par le bas latin causalitas, forgé par les philosophes scolastiques du Moyen Âge pour théoriser le principe d’efficience et l’ordre de la création théologique. Introduit formellement dans la langue française au cours du XVIe siècle, il a d’abord enrichi le vocabulaire philosophique avant d’intégrer le lexique des sciences naturelles au siècle des Lumières.
Au début du XXe siècle, sous l’impulsion de la psychologie expérimentale et des premiers travaux sur la perception visuelle du mouvement, le concept a été importé dans les sciences du comportement. Il a permis de dissocier la réalité physique des interactions d’une part, et la structure phénoménologique de la perception causale d’autre part.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le mot « causalité » se prononce couramment /ko.za.li.te/ dans l’espace francophone international. Il s’agit d’un substantif féminin singulier qui admet la forme plurielle « causalités », employée principalement pour souligner la pluralité des facteurs explicatifs au sein de systèmes dynamiques ou multifactoriels.
Dans l’usage grammatical, le terme s’associe couramment à des adjectifs relationnels tels que « causalité circulaire », « causalité linéaire », « causalité descendante » ou encore « causalité probabiliste ». Il engendre une famille lexicale précise comprenant le substantif « cause », le verbe « causer » et l’adjectif « causal » (féminin « causale », pluriel masculin « causals » ou « causaux » selon l’acception académique retenue, bien que « causals » prédomine dans la littérature contemporaine de psychométrie).
4. Explication conceptuelle détaillée
La compréhension de la causalité en psychologie repose sur la distinction fondamentale entre la causalité physique et la causalité intentionnelle ou psychologique. L’esprit humain opère une césure spontanée entre le monde des objets inanimés, gouverné par des lois spatiotemporelles strictes de transfert de force, et le monde des agents sociaux, régi par des croyances, des désirs, des buts et des états mentaux non observables directement. Cette dualité cognitive constitue la base des systèmes d’inférence avec lesquels nous naviguons dans notre environnement.
Dans le domaine physique, la détection causale repose sur des indices perceptifs immédiats décrits avec précision par la phénoménologie expérimentale : la contiguïté temporelle (l’effet suit immédiatement la cause), la contiguïté spatiale (les objets se touchent au point d’impact) et la priorité temporelle (la cause précède inéluctablement l’effet). Lorsque ces critères sont remplis, le système perceptif humain génère une impression irrésistible de connexion mécanique, sans qu’un raisonnement logique délibéré ne soit nécessairement mobilisé.
Dans la sphère interpersonnelle, la causalité prend la forme de l’attribution causale. Face au comportement d’un individu, l’observateur tente de déterminer si l’acte résulte de facteurs internes et dispositionnels (la personnalité, le tempérament, la volonté) ou de facteurs externes et situationnels (la pression sociale, la difficulté d’une tâche, le hasard). Cette architecture interprétative structure la compréhension réciproque, guide l’empathie, module l’agressivité et fonde l’ensemble des systèmes normatifs et judiciaires des sociétés civilisées.
Un autre pan fondamental concerne l’apprentissage causal par contingence probabiliste. L’organisme ne se contente pas d’enregistrer des séquences temporelles ; il évalue continuellement la probabilité qu’un événement survienne en présence ou en l’absence d’un déclencheur spécifique. Cette capacité permet de distinguer une véritable relation de dépendance générative d’une simple coïncidence fortuite, prévenant ainsi l’émergence de conduites inadaptées ou superstitieuses.
5. Développement historique
L’étude systématique de la causalité a d’abord été forgée par les philosophies de l’Antiquité, au premier rang desquelles figure la doctrine quadripartite d’Aristote. Ce dernier distinguait la cause matérielle (ce dont la chose est faite), la cause formelle (sa structure ou essence), la cause efficiente (l’impulsion motrice qui la produit) et la cause finale (le but en vue duquel elle existe). Cette taxonomie a dominé la pensée occidentale jusqu’à la rupture épistémologique de la science moderne, qui a relégué les causes finales hors du champ des sciences dures pour se focaliser sur l’efficience mécanique.
Au XVIIIe siècle, le philosophe empiriste écossais David Hume a opéré une révolution copernicienne en contestant la possibilité d’observer directement le lien nécessaire liant une cause à son effet. Selon Hume, l’être humain n’observe jamais qu’une « conjonction constante » d’événements contigus dans l’espace et le temps ; la nécessité causale ne réside pas dans les objets eux-mêmes, mais constitue une habitude de l’esprit, une projection psychologique née de la répétition. En réponse, Emmanuel Kant a affirmé que la causalité est une catégorie a priori de l’entendement, une grille de lecture innée sans laquelle aucune expérience ordonnée de la réalité ne serait intelligible.
Le passage au laboratoire psychologique s’opère de manière décisive au milieu du XXe siècle avec les travaux pionniers du psychologue belge Albert Michotte. À travers ses célèbres dispositifs cinématiques montrant des disques colorés en mouvement, Michotte a démontré que la causalité fait l’objet d’une véritable perception directe et automatique, analogue à la perception des couleurs ou de la profondeur, réfutant l’idée que tout jugement causal dérive d’une longue délibération intellectuelle réflexive.
Simultanément, dans les années 1950 et 1960, la psychologie sociale a embrassé le problème avec Fritz Heider, père de la théorie de l’attribution, suivi de Harold Kelley et Edward Jones. Ces chercheurs ont modélisé la façon dont les individus ordinaires agissent comme des « scientifiques naïfs », manipulant intuitivement le principe de covariation pour déterminer les causes des conduites humaines. Plus récemment, les sciences cognitives contemporaines, nourries par l’intelligence artificielle et l’épistémologie formelle, ont intégré les modèles graphiques bayésiens portés par Judea Pearl, révolutionnant notre compréhension des réseaux causaux.
6. Fondements théoriques
L’exploration contemporaine de la causalité repose sur trois corpus théoriques majeurs qui s’articulent pour couvrir l’ensemble des niveaux d’analyse, du perceptuel au computationnel.
Le premier modèle fondamental est la théorie de la covariation formulée par Harold Kelley. Selon ce cadre inspiré de l’analyse de la variance statistique, un individu cherchant à expliquer un événement mobilise trois sources distinctes d’information : le consensus (les autres personnes réagissent-elles de la même façon face au stimulus ?), la consistance ou consistance temporelle (l’acteur réagit-il de la même façon à d’autres moments dans la même situation ?) et la distinction (l’acteur réagit-il de cette façon uniquement face à ce stimulus précis ?). En combinant ces trois indices, l’esprit opère une inférence robuste attribuant la cause à la personne, à l’entité stimulatrice ou aux circonstances.
Le deuxième pilier théorique réside dans les modèles causaux de Bayes et les réseaux bayésiens, formalisés notamment par Judea Pearl et transposés en sciences cognitives du développement par Alison Gopnik. Cette approche computationnelle postule que l’esprit construit des « graphes causaux dirigés » acycliques. Dans ces représentations internes, les nœuds représentent des variables et les arêtes vectorielles encodent des relations d’influence directe. Ces représentations permettent non seulement de prédire des états futurs à partir de simples observations passives, mais également de simuler mentalement les conséquences d’interventions directes (« que se passe-t-il si j’agis sur X ? ») et de raisonner sur des contrefactuels (« qu’aurait-il résulté si X n’avait pas eu lieu ? »).
Enfin, le troisième ancrage est la théorie mécaniste-caractéristique (ou théorie du mécanisme physique), défendue par des psychologues cognitivistes tels que Woo-kyoung Ahn et Philip Johnson-Laird. Cette perspective soutient que l’attribution causale ne se limite jamais à de simples statistiques de covariation abstraite ou de corrélation temporelle. Les êtres humains recherchent prioritairement un mécanisme transitoire plausible, un vecteur physique ou psychologique capable de transmettre concrètement de l’énergie, de l’information ou une influence intentionnelle entre l’antécédent et le conséquent.
7. Composantes clés, types et dimensions
Afin de décomposer adéquatement la complexité des dynamiques causales, la littérature scientifique distingue plusieurs axes classificatoires majeurs :
- Causalité linéaire contre causalité circulaire : La première envisage une chaîne séquentielle unidirectionnelle où l’événement A entraîne B, qui entraîne C à son tour. La seconde, issue de la cybernétique et des théories systémiques familiales, conceptualise des boucles de rétroaction où l’effet réagit en retour sur sa propre cause initiale pour l’amplifier ou l’atténuer.
- Causalité proximale contre causalité distale : La cause proximale désigne l’élément déclencheur immédiat dans l’espace et le temps précédant la survenue de l’effet (ex. une étincelle qui provoque une explosion). La cause distale renvoie aux conditions sous-jacentes, historiques ou évolutives ayant rendu cet événement possible (ex. la fuite de gaz prolongée ou les facteurs génétiques prédisposant un individu à un trouble).
- Causalité nécessaire contre causalité suffisante : Une cause est dite nécessaire si l’effet ne peut absolument pas survenir sans elle (bien qu’elle ne suffise pas toujours à le déclencher seule). Elle est dite suffisante si sa simple présence garantit de manière absolue l’apparition de l’effet, indépendamment des autres conditions contextuelles.
- Causalité déterministe contre causalité probabiliste : Le modèle déterministe postule une liaison invariable où chaque occurrence de la cause engendre infailliblement l’effet. Le modèle probabiliste, prédominant dans les sciences humaines et médicales, stipule que l’occurrence du facteur élève simplement la probabilité d’émergence du résultat.
- Dimensions attributionnelles de Weiner : Bernard Weiner classe les explications causales subjectives selon trois axes orthogonaux majeurs : le locus (interne vs externe), la stabilité (cause permanente dans le temps vs instable/fluctuante) et la contrôlabilité (cause maîtrisable par l’effort vs totalement incontrôlable).
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la plasticité de ces concepts, examinons le paradigme expérimental classique de l’effet de lancement d’Albert Michotte. Lorsqu’un sujet regarde sur un écran une forme géométrique A se déplacer vers une forme B immobile, s’arrêter à son contact immédiat, et que la forme B s’élance aussitôt à la même vitesse, l’observateur ne décrit jamais la scène comme « deux mouvements indépendants consécutifs ». Il rapporte universellement que « A a poussé B ». La perception de causalité s’impose avec une immédiateté phénoménologique saisissante, prouvant l’existence de mécanismes perceptifs dédiés à la reconnaissance instantanée des forces mécaniques.
Dans le domaine de la psychologie clinique et scolaire, le modèle attributionnel de Bernard Weiner fournit un cadre d’analyse lumineux face à un échec académique. Imaginons un étudiant obtenant une note éliminatoire à un examen d’admission. S’il attribue cet échec à une cause interne, stable et incontrôlable (« je manque fondamentalement d’intelligence »), la réponse affective dominante sera le désespoir, la honte et l’inhibition des comportements d’étude futurs. À l’inverse, s’il impute ce résultat à une cause interne, instable mais contrôlable (« je n’ai pas fourni assez d’efforts de révision cette semaine »), l’émotion générée sera la culpabilité constructive, un affect fonctionnel catalysant une augmentation des conduites d’effort lors de la session de rattrapage suivante.
Dans le champ de la psychopathologie adulte, le modèle de l’impuissance acquise développé initialement par Martin Seligman met en exergue l’impact dévastateur des dérèglements du jugement causal. Placés dans des contextes d’aversivité incontrôlable où leurs actions n’ont aucun effet causal sur l’arrêt d’un choc électrique ou d’un bruit strident, les individus finissent par inférer une absence absolue de contingence entre leur comportement et leur environnement. Cette rupture de la causalité opérante induit un déficit motivationnel massif, des symptômes cognitifs passifs et un effondrement affectif mimant la dépression clinique majeure.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation des processus causaux s’articule autour de paradigmes expérimentaux précis en laboratoire et d’outils psychométriques standardisés en cabinet clinique.
Sur le plan expérimental, les chercheurs recourent abondamment aux tâches d’apprentissage de contingences et de jugement de covariation. Dans ces protocoles, les participants observent des séries d’essais combinant la présence ou l’absence d’une cause hypothétique (par exemple, l’administration d’un médicament fictif) et l’apparition ou non d’un effet (la guérison du patient). En faisant varier systématiquement la métrique Delta-P (la différence entre la probabilité de l’effet en présence de la cause et sa probabilité en son absence), les psychologues mesurent avec exactitude la sensibilité des sujets aux véritables liens causaux et leur propension à subir des illusions de contrôle lorsque la fréquence de base de l’effet est très élevée.
Au niveau de la psychologie de la personnalité et de la clinique, l’évaluation du style attributionnel s’appuie sur des instruments validés. Le plus emblématique demeure l’Attributional Style Questionnaire (ASQ) élaboré par Peterson et ses collègues en 1982. Cet inventaire psychométrique confronte les répondants à des scénarios hypothétiques d’événements positifs et négatifs de la vie quotidienne, puis leur demande d’en identifier la cause principale et de la coter sur des échelles de Likert mesurant l’internalité, la stabilité temporelle et la globalité de l’impact situationnel. Un score composite permet de cartographier le style explicatif pessimiste, reconnu comme un facteur de vulnérabilité cognitif majeur à l’égard des épisodes dépressifs récurrents.
Parallèlement, l’évaluation du locus de contrôle via l’échelle historique de Julian Rotter permet de déterminer si un individu tend à structurer sa relation causale au monde selon un pôle interne (croyance que ses succès et échecs dépendent de sa volonté et de ses compétences) ou externe (croyance que sa trajectoire est gouvernée par la chance, le destin ou des autruis tout-puissants).
10. Applications et portée pratique
Les applications concrètes de l’ingénierie cognitive de la causalité sont considérables et irriguent des pans entiers de la pratique contemporaine. En psychothérapie cognitive et comportementale (TCC), la restructuration cognitive consiste précisément à amener le patient à réexaminer les liens causaux erronés qu’il forge au sujet de ses symptômes ou de son histoire de vie. Corriger des biais d’attribution disproportionnés (par exemple, la personnalisation, où un patient s’attribue la cause exclusive de crises familiales indépendantes de son contrôle) constitue l’un des leviers thérapeutiques les plus performants pour réduire l’anxiété et le sentiment de culpabilité pathologique.
Dans le monde du travail et de la psychologie organisationnelle, l’analyse causale guide les démarches de sécurité au travail et l’analyse des défaillances systémiques. Plutôt que de rechercher un bouc émissaire individuel lorsqu’un accident industriel ou médical se produit (erreur d’attribution humaine directe), les méthodes de retour d’expérience comme l’arbre des causes explorent les causes distales et organisationnelles profondes (déficits de formation, surcharge cognitive imposée par des interfaces mal conçues, culture managériale déficiente). Cette approche évite la répétition catastrophique des mêmes défaillances fonctionnelles.
Dans le domaine éducatif, former les enseignants à renvoyer des rétroactions causales axées sur l’effort modifiable (« tu as réussi parce que tu as appliqué la méthode adéquate ») plutôt que sur des aptitudes intrinsèques figées (« tu as réussi parce que tu es un génie né ») transforme durablement la trajectoire scolaire des apprenants. Comme l’ont démontré les recherches sur l’état d’esprit de croissance (growth mindset), moduler le sens causal attribué aux difficultés scolaires protège les élèves de la résignation face aux matières complexes.
11. Recherche et preuves empiriques
La recherche contemporaine a profondément renouvelé notre compréhension de la genèse des représentations causales au cours du développement ontogénétique. Les travaux fondateurs menés par Alison Gopnik et Henry Wellman auprès de jeunes enfants ont mis en déroute la conception piagétienne traditionnelle, laquelle soutenait que l’enfant d’âge préscolaire était foncièrement « pré-causal » et englué dans l’animisme magique jusqu’à l’âge de sept ou huit ans.
À l’aide du paradigme du « détecteur de blickets » — une boîte électronique qui s’illumine et diffuse de la musique uniquement lorsque certains objets combinés possédant des propriétés causales invisibles y sont déposés —, Gopnik a démontré que des enfants dès l’âge de deux à trois ans manipulent des probabilités conditionnelles avec une remarquable dextérité bayésienne. Les enfants déduisent immédiatement quel objet est causalement efficient, conçoivent spontanément des interventions expérimentales pour tester leurs hypothèses et corrigent instantanément leurs prédictions lorsque les données contredisent leur théorie initiale.
Dans le champ des neurosciences cognitives, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) a mis en évidence des réseaux neuronaux distincts pour le traitement des causalités physiques et intentionnelles. La perception des collisions mécaniques spontanées active préférentiellement les aires visuelles spécialisées dans le traitement du mouvement (notamment le complexe V5/MT+) et le sillon intrapariétal. En revanche, l’attribution causale impliquant des intentions humaines recrute massivement le réseau de la théorie de l’esprit, comprenant le cortex préfrontal médial, la jonction temporo-pariétale et le précunéus, attestant d’une dissociation fonctionnelle et architecturale profonde au sein du cerveau humain.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La manière dont les êtres humains perçoivent et articulent les relations de causalité n’est pas strictement universelle ; elle varie significativement sous l’influence des matrices culturelles et des modèles de socialisation. Les travaux pionniers du psychologue Richard Nisbett et de ses collaborateurs ont documenté des divergences robustes entre les cultures occidentales (de tradition philosophique individualiste et analytique) et les cultures d’Asie orientale (de tradition philosophique holistique et confucéenne).
Face à un événement identique — par exemple, un acte délictuel ou un fait divers tragique —, les individus occidentaux ont tendance à isoler l’agent principal de son environnement et à expliquer son comportement par des propriétés internes intrinsèques (traits de caractère constants, choix personnels souverains). Ce phénomène est tellement prégnant en Occident qu’il a été baptisé « erreur fondamentale d’attribution ». À l’opposé, les observateurs orientaux adoptent spontanément une focale plus large, imputant prioritairement l’événement au contexte global, aux relations interpersonnelles, à la pression de l’harmonie collective ou à des forces environnementales distales.
Ces variations transculturelles influencent également la tolérance face à l’incertitude causale et l’acceptation de la causalité circulaire ou dialectique. Alors que la pensée formelle occidentale rejette vigoureusement les contradictions et favorise les chaînes de causes et d’effets unidirectionnelles exclusives, de nombreuses philosophies orientales intègrent volontiers la réversibilité causale, où les polarités opposées (comme le yin et le yang) s’engendrent mutuellement de manière cyclique.
13. Critiques, débats et limites
L’étude de la causalité continue de faire l’objet d’intenses controverses théoriques, méthodologiques et épistémologiques au sein de la communauté scientifique.
Le principal écueil méthodologique réside dans la confusion perpétuelle entre corrélation et causalité. L’observation d’une covariation statistique rigoureuse entre deux variables A et B n’autorise en aucun cas à affirmer que A cause B. Cette corrélation apparente peut refléter une causalité inverse (B cause en réalité A), ou résulter de l’action sous-jacente d’une troisième variable non mesurée (facteur de confusion ou cause commune). Malgré les mises en garde méthodologiques répétées, l’esprit humain, précablé pour fabriquer du sens causal immédiat, succombe avec une constance troublante à l’illusion causale, favorisant l’adoption de croyances irrationnelles, de médecines inefficaces ou de préjugés conspirationnistes.
Un autre débat fondamental oppose les tenants d’une vision unitaire de la causalité aux partisans d’une approche pluraliste. Certains chercheurs soutiennent que la cognition humaine utilise un algorithme statistique bayésien universel pour calculer la causalité dans tous les domaines d’activité. D’autres théoriciens affirment au contraire que nos systèmes cognitifs abritent des modules spécialisés incommensurables, distincts selon qu’ils traitent des chocs physiques, des intentions biologiques ou des interactions linguistiques formelles.
Enfin, le réductionnisme méthodologique fait l’objet de vives critiques de la part des théoriciens de la complexité. En isolant artificiellement deux variables en laboratoire pour prouver une causalité locale directe, la psychologie expérimentale tend à ignorer les phénomènes d’émergence, où des propriétés nouvelles et imprévisibles naissent de l’interaction non linéaire d’une multitude d’éléments au sein de réseaux auto-organisés.
14. Termes connexes et distinctions
Pour dissiper les confusions sémantiques fréquentes, il convient d’expliciter les frontières conceptuelles séparant la causalité de notions avoisinantes :
- Causalité vs Corrélation : La corrélation mesure simplement l’intensité de la relation mathématique symétrique entre deux variables sans préjuger de la direction d’influence. La causalité est asymétrique, directionnelle et implique un mécanisme producteur où la manipulation de la cause altère obligatoirement l’effet.
- Causalité vs Déterminisme : Le déterminisme est une thèse métaphysique affirmant que tout événement est rigoureusement inéluctable en vertu des lois universelles de la nature. La causalité est un principe explicatif relationnel qui peut parfaitement opérer au sein de cadres probabilistes ou non stochastiques sans adhérer à un déterminisme fataliste absolu.
- Causalité vs Téléologie : L’explication causale classique rend compte d’un phénomène par ses antécédents passés (moteur efficient). L’explication téléologique justifie un comportement par sa finalité projetée ou son but futur (cause finale). Si la téléologie a été bannie des sciences physiques, elle conserve une validité heuristique en psychologie pour décrire la projection intentionnelle des agents conscients.
- Causalité vs Contingence : La contingence décrit la relation statistique d’interdépendance temporelle entre deux stimuli dans les protocoles de conditionnement. Elle constitue un indicateur informationnel majeur permettant à l’organisme d’inférer une causalité, mais n’est pas synonyme du lien de causalité lui-même.
15. Résumé et points clés à retenir
La causalité représente la clé de voûte de l’intelligence humaine et de l’adaptation psychologique. Loin d’être une simple propriété passive des objets du monde, elle constitue une construction cognitive sophistiquée permettant à l’individu de naviguer dans la réalité, d’anticiper le danger, d’attribuer des intentions à autrui et de réguler ses propres conduites d’apprentissage.
De la détection perceptuelle immédiate des forces physiques théorisée par Albert Michotte aux réseaux causaux bayésiens modélisés par Alison Gopnik et Judea Pearl, les sciences cognitives ont démontré que l’esprit humain fonctionne comme un moteur inférentiel puissant. Ce système cherche inlassablement à démasquer les mécanismes invisibles gouvernant les régularités du monde sensible.
Toutefois, cette formidable machinerie mentale n’est pas exempte de failles. L’inclination naturelle à confondre corrélation et causalité, conjuguée à des biais d’attribution façonnés par les cultures d’origine, expose fréquemment l’être humain à des erreurs de jugement et à des illusions de contrôle. La maîtrise rigoureuse de la pensée causale demeure, aujourd’hui plus que jamais, l’un des piliers cardinaux de la rationalité scientifique et de la santé psychologique.
Références
- Gopnik, A., Glymour, C., Sobel, D. M., Schulz, L. E., Kushnir, T., & Danks, D. (2004). A theory of causal learning in children: Causal maps and Bayes nets. Psychological Review, 111(1), 3–32. https://doi.org/10.1037/0033-295X.111.1.3
- Heider, F. (1958). The Psychology of Interpersonal Relations. John Wiley & Sons. https://doi.org/10.1037/10628-000
- Kelley, H. H. (1973). The processes of causal attribution. American Psychologist, 28(2), 107–128. https://doi.org/10.1037/h0034225
- Michotte, A. (1946). La perception de la causalité. Institut Supérieur de Philosophie de Louvain.
- Pearl, J. (2009). Causality: Models, Reasoning, and Inference (2e éd.). Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9780511803161
- Weiner, B. (1985). An attributional theory of achievement motivation and emotion. Psychological Review, 92(4), 548–573. https://doi.org/10.1037/0033-295X.92.4.548