Au cœur du fonctionnement cognitif humain réside une remarquable capacité à façonner spontanément de nouveaux regroupements conceptuels pour répondre aux exigences fluctuantes de l’environnement. Loin de se limiter à des répertoires statiques de taxinomies apprises, l’esprit humain génère en temps réel des concepts taillés sur mesure pour l’action. La notion de catégorie ad hoc éclaire précisément cette faculté adaptative fondamentale, révélant comment nos représentations s’articulent autour d’objectifs immédiats plutôt que de simples ressemblances perceptives figées.
Catégorie ad hoc
1. Définition concise
Une catégorie ad hoc désigne une structure conceptuelle temporaire, construite spontanément par un individu afin de satisfaire un objectif spécifique, contextualisé ou inédit, plutôt que récupérée directement depuis une mémoire sémantique préétablie. Contrairement aux catégories taxinomiques usuelles (telles que les « oiseaux » ou les « meubles »), elle n’est pas nécessairement stabilisée au préalable dans le lexique mental.
Introduit en psychologie cognitive par Lawrence W. Barsalou au début des années 1980, ce concept met en lumière la nature dynamique de la pensée humaine. Une catégorie ad hoc rassemble des entités souvent très hétérogènes sur le plan physique ou ontologique (par exemple, « objets à emporter lors d’un incendie » pouvant inclure des documents d’identité, un animal de compagnie et un album photo), unifiées uniquement par leur pertinence fonctionnelle au regard d’une finalité précise.
Bien qu’elles soient construites à la volée, ces catégories manifestent les mêmes propriétés cognitives fondamentales que les catégories communes, notamment une structure graduée où certains membres sont jugés plus représentatifs ou exemplaires que d’autres en fonction de leur proximité avec un idéal sous-jacent.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression est formée de la locution latine ad hoc, signifiant littéralement « pour cela » ou « à cet effet », composée de la préposition ad (vers, pour) et du pronom démonstratif neutre à l’accusatif hoc (ceci, cela). En latin classique, cette tournure s’employait pour désigner une action ou une solution spécialement conçue pour répondre à une circonstance singulière sans vocation à la généralité.
Le terme « catégorie » provient quant à lui du grec ancien katēgoria (κατηγορία), désignant initialement une accusation publique, dérivé du verbe katēgorein (affirmer, accuser, imputer), formé du préfixe kata- (contre, vers le bas) et de agoreuein (déclarer publiquement dans l’agora). Réinvesti par Aristote dans ses traités logiques, le mot a pris le sens de prédicat fondamental ou de classe générale sous laquelle une entité peut être appréhendée par l’intellect.
L’association des deux termes sous l’étiquette « ad hoc category » a été formalisée par le psychologue cognitiviste américain Lawrence W. Barsalou dans son article fondateur de 1983 publié dans le Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition. Le terme a ensuite été intégré dans la littérature francophone des sciences cognitives sous l’appellation directe de « catégorie ad hoc » ou parfois « catégorie orientée vers un but ».
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, l’expression se prononce phonétiquement [ka.te.gɔ.ʁi ad ɔk]. Sur le plan grammatical, il s’agit d’un syntagme nominal féminin. Le mot « catégorie » varie en nombre (« catégories ad hoc »), tandis que la locution adjectivale empruntée « ad hoc » demeure invariable selon les règles traditionnelles et modernes de l’orthographe française.
Sur le plan syntaxique, le syntagme peut être employé en position de sujet, de complément d’objet ou d’attribut du sujet (par exemple : « L’individu formule une catégorie ad hoc pour résoudre ce problème complexe »). Il est fréquemment accompagné de compléments du nom introduits par la préposition « de » explicitant l’objectif opératoire de la catégorie, comme dans « la catégorie ad hoc des aliments à éviter en altitude ».
Sur le plan stylistique et académique, on rencontre parfois les formulations équivalentes « catégorie dérivée de buts » (goal-derived category), bien que la nuance introduite par Barsalou distingue techniquement les catégories ad hoc — construites pour la première fois ou spontanément — des catégories orientées vers un but qui peuvent devenir routinières et institutionnalisées en mémoire à long terme.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender en profondeur la catégorie ad hoc, il convient d’examiner la manière dont la psychologie cognitive modélise l’organisation des connaissances. Pendant plusieurs décennies, les modèles dominants supposaient que la mémoire sémantique consistait en un réseau stable de concepts préexistants, ordonnés hiérarchiquement ou organisés autour de faisceaux d’attributs perceptifs et fonctionnels partagés. Dans cette optique, reconnaître un objet ou penser à un ensemble d’éléments revenait à activer des nœuds déjà gravés dans l’architecture cognitive.
La conceptualisation des catégories ad hoc démontre que la catégorisation ne consiste pas uniquement en une extraction passive de régularités statistiques dans l’environnement, mais constitue une activité constructive, dynamique et intrinsèquement finalisée. Face à un problème inédit, l’individu ne recherche pas simplement une classe préexistante : il assemble, sur la base de ses connaissances encyclopédiques et de ses processus de raisonnement inférentiel, un cadre conceptuel sur mesure. Ce processus repose sur la mobilisation souple de la mémoire de travail et sur l’inhibition des associations sémantiques habituelles non pertinentes pour la situation présente.
L’une des caractéristiques les plus fascinantes des catégories ad hoc réside dans la nature de leur cohésion interne. Alors qu’une catégorie taxinomique traditionnelle (comme celle des « mammifères » ou des « véhicules ») tire sa cohérence d’attributs communs ou de ressemblance familiale (family resemblance), les membres d’une catégorie ad hoc peuvent n’avoir strictement aucune ressemblance perceptive, biologique ou matérielle entre eux. Un tube de dentifrice, un vêtement de rechange et un guide touristique ne partagent aucune caractéristique intrinsèque fondamentale ; ils se trouvent pourtant étroitement associés au sein de la catégorie ad hoc « objets à placer dans un bagage de cabine ».
La structure interne d’une catégorie ad hoc est organisée de manière graduée autour d’un « idéal » (ideal) plutôt que d’une « tendance centrale » (central tendency). Dans une catégorie commune, un membre typique se situe au barycentre des caractéristiques moyennes du groupe (par exemple, un rouge-gorge possède la taille, la forme et le comportement moyens des oiseaux). Dans une catégorie ad hoc, le membre le plus représentatif est celui qui optimise la réalisation de l’objectif recherché. Pour la catégorie « objets à utiliser pour caler une porte branlante », un morceau de bois biseauté ou une brique lourde sera jugé prototypique parce qu’il incarne parfaitement l’idéal de friction et de masse requis, indépendamment de toute fréquence d’exposition statistique dans la vie quotidienne.
5. Évolution historique
L’histoire de la notion de catégorie ad hoc s’inscrit en rupture avec la théorie classique de la catégorisation héritée de la philosophie aristotélicienne. Selon cette approche classique, les catégories sont définies par des conditions nécessaires et suffisantes, délimitant des frontières rigides et binaires. Dans les années 1970, les travaux pionniers d’Eleanor Rosch ont profondément renouvelé le champ en développant la théorie du prototype, qui démontrait la présence d’effets de typicalité et de frontières floues dans les catégories naturelles.
Toutefois, les modèles de Rosch et de ses collaborateurs privilégiaient encore l’hypothèse selon laquelle les catégories reflètent la structure de corrélation intrinsèque du monde réel, c’est-à-dire des faisceaux de traits qui apparaissent naturellement ensemble dans l’environnement physique. En 1983, Lawrence W. Barsalou publie une série d’expériences cruciales qui ébranlent cette vision statique. Il demande à des participants de traiter des ensembles conceptuels inhabituels n’ayant aucune désignation lexicale unique, tels que « moyens d’échapper à la détection de l’ennemi » ou « choses à vendre dans un vide-grenier ».
Barsalou découvre avec surprise que ces catégories spontanées présentent des effets de typicalité tout aussi robustes et ordonnés que les catégories naturelles bien ancrées. Les sujets s’accordent largement sur ce qui constitue un excellent exemple ou un exemple médiocre de ces ensembles inventés. Dans des publications ultérieures (1985, 1991), Barsalou démontre que les mécanismes régissant la typicalité dans ces catégories ne dépendent pas de la similarité partagée, mais du degré auquel un item réalise l’idéal associé au but poursuivi.
Dans les décennies suivantes, l’essor des théories de la cognition incarnée et située (notamment défendues par Barsalou lui-même à travers la théorie des simulateurs perceptifs) a consolidé l’importance des catégories ad hoc. Ces concepts temporaires ne sont plus considérés comme des anomalies périphériques, mais comme le reflet du mode opératoire par défaut de l’appareil cognitif, constamment engagé dans une boucle d’action-perception orientée vers des buts adaptatifs.
6. Fondements théoriques
La théorisation des catégories ad hoc s’appuie sur plusieurs cadres majeurs des sciences cognitives, articulant la théorie des prototypes, la théorie causale des concepts et les approches situées :
Le premier fondement théorique repose sur la distinction entre deux déterminants majeurs de la structure graduée : la tendance centrale et l’idéal. Alors que les catégories traditionnelles exploitent la moyenne des propriétés observées chez les membres connus, les catégories ad hoc sont gouvernées par des valeurs idéales extrêmes ou directionnelles (par exemple, « zéro calorie » pour des collations amaigrissantes ou « légèreté maximale » pour du matériel de randonnée alpine). Barsalou (1985) a démontré au moyen de régressions multiples que l’idéal explique l’essentiel de la variance des jugements de typicalité dans les catégories dérivées de buts, tandis que la similarité intra-catégorielle y joue un rôle minime.
Le second fondement théorique réside dans la « théorie des théories » (theory-based approach) développée par Gregory Murphy, Douglas Medin et Frank Keil. Cette approche postule que les concepts ne sont pas de simples agrégats de traits statistiques, mais sont enchâssés dans des théories naïves du monde et des modèles causaux. Une catégorie ad hoc tient sa cohérence d’un schéma explicatif ou causal : nous comprenons pourquoi une lampe torche, une bouteille d’eau et une couverture de survie forment une catégorie valide (« équipements d’urgence ») parce que nous possédons une chaîne causale reliant ces objets à la vulnérabilité physiologique de l’organisme humain en milieu hostile.
Enfin, le troisième socle relève du paradigme de la cognition située et des systèmes de simulation sensorimotrice. Dans cette perspective, la pensée n’opère pas sur des symboles abstraits et décontextualisés, mais génère des simulations partielles d’expériences motrices, perceptives et affectives. La formation d’une catégorie ad hoc correspond à l’assemblage temporaire d’une simulation multimodale dirigée vers l’anticipation d’une interaction physique ou sociale avec le milieu.
7. Composantes clés, types et dimensions
La compréhension analytique des catégories ad hoc implique de distinguer leurs dimensions structurelles, leurs types fonctionnels et leurs dynamiques internes :
- La finalité structurante (Goal-driven orientation) : L’élément moteur de la catégorie. L’objectif fournit les critères d’inclusion et d’exclusion ainsi que l’échelle métrique permettant de hiérarchiser les membres potentiels.
- L’instanciation de l’idéal : La propriété abstraite ou la valeur optimale qu’un élément doit manifester pour satisfaire au mieux l’objectif sous-jacent (par exemple, le critère d’incombustibilité pour du matériel d’isolation thermique).
- La variabilité du degré d’enracinement (Entrenchment) : Dimension continue mesurant à quel point la catégorie a déjà été activée par le passé. Une catégorie purement ad hoc est totalement nouvelle pour l’individu ; au fil des répétitions, elle peut s’institutionnaliser et devenir une catégorie routinière dérivée d’un but (comme « liste des courses hebdomadaires »).
- La typicalité graduée : La présence systématique d’une gradation dans le statut des membres, allant de l’exemplaire idéal aux membres marginaux ou périphériques.
- Les catégories ad hoc de résolution de problème : Sous-type orienté vers la suppression d’un obstacle immédiat (par exemple : « objets pouvant remplacer un marteau manquant »).
- Les catégories ad hoc de planification logistique : Sous-type dédié à l’anticipation temporelle d’événements complexes (par exemple : « affaires à préparer pour une conférence internationale sous climat tropical »).
- Les catégories ad hoc d’auto-préservation et d’évaluation affective : Regroupements construits pour gérer une menace émotionnelle ou physique (par exemple : « sujets de conversation à proscrire lors d’un repas de famille pour éviter les disputes »).
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la mécanique cognitive des catégories ad hoc, considérons la situation clinique ou quotidienne d’une personne subissant une panne de courant prolongée en plein hiver. Immédiatement, l’individu génère la catégorie ad hoc « moyens de conserver la chaleur corporelle dans un appartement sans chauffage ». Cette catégorie rassemble instantanément : fermer les volets, empiler trois couches de vêtements en laine, regrouper la famille dans la plus petite pièce du logement, consommer des boissons chaudes et allumer des bougies de chauffe-plat. Ces comportements et objets hétéroclites n’étaient pas stockés ensemble en mémoire sous une étiquette préétablie, mais ont été mobilisés en temps réel par analogie et inférence causale autour de l’idéal de conservation calorifique.
Un autre exemple classique, abondamment cité dans la littérature expérimentale, est celui des « objets à sauver en priorité d’une maison en flammes ». Face à cette consigne, les personnes interrogées énumèrent spontanément des enfants, des animaux domestiques, des disques durs contenant des souvenirs familiaux, des documents d’état civil et des bijoux précieux. Si l’on compare ces items sous l’angle biologique ou manufacturé, leur disparité est totale. Cependant, au regard de l’idéal défini par « valeur sentimentale irremplaçable » et « commodité de transport rapide », ils atteignent des scores de typicalité extrêmement élevés.
Dans le domaine organisationnel, un chef de projet confronté à une coupe budgétaire soudaine de 30 % génère une catégorie ad hoc : « postes de dépenses compressibles sans impact sur la livraison finale ». Cette catégorie peut combiner l’annulation d’un abonnement logiciel mineur, le gel d’une embauche de stagiaire et la renégociation d’un contrat de traiteur. La cohérence du groupe conceptuel découle exclusivement de la contrainte imposée par la situation financière imprévue.
9. Mesure et évaluation psychologique
L’étude empirique des catégories ad hoc repose sur des protocoles psychométriques et expérimentaux rigoureux, issus principalement de la psychologie cognitive expérimentale :
La mesure la plus courante concerne les jugements de typicalité (ou représentativité). Les chercheurs présentent aux participants un objectif contextualisé et une série d’items, puis leur demandent d’évaluer sur une échelle de Likert (généralement de 1 à 7) à quel point chaque item est un bon exemple de la catégorie en question. Les analyses corrélationnelles permettent ensuite de déterminer dans quelle mesure ces notes s’expliquent par la conformité à l’idéal de la catégorie ou par la similarité de l’item avec les autres membres proposés.
Les temps de vérification catégorielle constituent un autre instrument expérimental majeur. À l’aide de dispositifs informatisés de chronométrie mentale, on mesure le temps de latence nécessaire à un sujet pour valider si un item appartient ou non à une catégorie ad hoc préalablement amorcée. Les résultats mettent en évidence un gradient de temps de réponse identique à celui des catégories taxinomiques : les items incarnant l’idéal sont vérifiés beaucoup plus rapidement que les items limites.
Les tâches de production d’exemplaires (fluidité catégorielle) sont également employées. On demande aux sujets de générer verbalement le plus grand nombre de membres possibles pour une catégorie ad hoc dans un temps imparti (par exemple 60 secondes). Les analyses portent sur l’ordre d’évocation des items (les plus typiques étant généralement cités en premier), la taille des grappes conceptuelles (clustering) et la flexibilité mentale sollicitée, ce qui offre un indice précieux de l’efficacité des fonctions exécutives et de la mémoire de travail du participant.
10. Applications et portée pratique
La compréhension des catégories ad hoc s’étend bien au-delà de la théorie cognitive fondamentale ; elle possède des répercussions concrètes dans de multiples disciplines appliquées :
En psychiatrie et psychologie clinique, la capacité à former des catégories ad hoc reflète la flexibilité cognitive globale d’un patient. Chez les personnes présentant des troubles du spectre de l’autisme ou des lésions du cortex préfrontal, on observe fréquemment une rigidité cognitive marquée par des difficultés à regrouper des items en dehors de leurs traits perceptifs évidents ou de taxinomies apprises par cœur. À l’inverse, dans les troubles anxieux ou le trouble obsessionnel-compulsif (TOC), les patients construisent parfois des catégories ad hoc pathologiques hyper-inclusives (« objets contaminés potentiels » englobant des éléments anodins), maintenant des boucles de rumination et des comportements d’évitement invalidants.
En marketing et comportement du consommateur, les agences publicitaires et les concepteurs de grandes surfaces exploitent délibérément la structuration ad hoc. Plutôt que d’agencer les rayons selon une taxinomie stricte (mettre les chips au rayon épicerie salée, les sodas au rayon boissons et les gobelets au rayon plastique), les distributeurs créent des îlots promotionnels ad hoc articulés autour d’un but : « Tout pour votre pique-nique estival » ou « Spécial soirée match de football ». Cette disposition stimule les décisions d’achat impulsionnelles en réduisant le coût cognitif de recherche pour le client.
En ergonomie et conception d’interfaces utilisateur (UX Design), l’architecture de l’information des sites web et des applications mobiles tire un immense profit des catégories ad hoc. Un site de commerce électronique performant ne classe pas ses produits uniquement par catégories industrielles (« pantalons », « chaussures »), mais propose des entrées ad hoc adaptées aux intentions de recherche des internautes, telles que « tenues professionnelles d’hiver » ou « cadeaux de dernière minute à moins de cinquante euros ».
11. Recherche et données empiriques
Les données accumulées depuis les expériences initiales de Barsalou confirment la solidité du construit à travers différents paradigmes expérimentaux. Dans son étude de 1983, Barsalou a comparé systématiquement le comportement de participants face à des catégories taxinomiques courantes et des catégories ad hoc. Les résultats ont montré que l’accord inter-juges sur la typicalité des membres était presque aussi élevé pour les catégories ad hoc (corrélation de r = 0,85) que pour les catégories communes (r = 0,90), réfutant l’idée que les regroupements spontanés seraient purement chaotiques ou idiosyncrasiques.
En neurosciences cognitives, les travaux d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) ont cherché à identifier les corrélats neuronaux de la construction des catégories ad hoc. Des recherches ont mis en évidence une sollicitation accrue du cortex préfrontal dorsolatéral et du cortex cingulaire antérieur lors du traitement des catégories orientées vers un but, comparativement à l’activation des catégories sémantiques usuelles qui sollicite davantage les régions temporales inférieures et pariétales. Ce profil d’activation atteste que la catégorisation ad hoc mobilise activement les mécanismes exécutifs de sélection, de contrôle attentionnel et de synthèse conceptuelle active en mémoire de travail.
D’autres investigations se sont penchées sur l’évolution temporelle de ces représentations. Ratneshwar et ses collègues (2001) ont démontré que lorsqu’une catégorie ad hoc est activée à plusieurs reprises dans un contexte motivationnel saillant, elle subit une consolidation graduelle en mémoire à long terme. L’accès à ses membres n’exige plus une reconstruction cognitive coûteuse pas à pas, mais bénéficie d’une récupération directe, illustrant ainsi la transition fonctionnelle entre une catégorie ad hoc éphémère et une catégorie orientée vers un but stabilisée.
12. Considérations socioculturelles et transculturelles
La formation des catégories ad hoc est profondément modulée par la culture, l’écologie matérielle et les pratiques sociales des communautés humaines. L’objectif qui préside à l’émergence d’une catégorie ad hoc dépend étroitement du système de valeurs, des savoirs environnementaux et des défis de subsistance partagés au sein d’un groupe donné.
Les études en anthropologie cognitive et en psychologie interculturelle montrent que les populations traditionnelles vivant en prise directe avec des environnements naturels complexes recourent très largement à des catégorisations fonctionnelles orientées vers des buts. Par exemple, chez des chasseurs-cueilleurs ou des horticulteurs d’Amazonie ou de Papouasie-Nouvelle-Guinée, des regroupements tels que « plantes à brûler pour éloigner les insectes nuisibles au crépuscule » ou « lianes utilisables pour confectionner un abri sous forte pluie » fonctionnent comme des catégories ad hoc vitales, dotées d’idéaux très précis fondés sur l’efficacité toxique ou la résistance mécanique.
Dans les sociétés industrialisées occidentales, fortement marquées par l’individualisme et la numérisation des activités, les catégories ad hoc reflètent des problématiques quotidiennes distinctes : optimisation du temps, gestion du stress ou tri des informations virtuelles (par exemple, « dossiers numériques à archiver avant audit »). La langue joue également un rôle de médiation : certaines langues polysynthétiques intègrent des affixes spécifiques pour exprimer des relations de causalité et d’usage, ce qui facilite l’encodage linguistique direct de catégories circonstancielles sans recourir à de longues périphrases.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré sa valeur heuristique incontestée, la théorie des catégories ad hoc a suscité plusieurs débats épistémologiques et théoriques au sein des sciences cognitives :
La première critique majeure porte sur le risque de circularité explicative ou de prolifération conceptuelle illimitée. Si n’importe quel rassemblement arbitraire d’objets peut être qualifié de catégorie ad hoc dès lors que l’on imagine un but post-hoc extravagant (par exemple, « objets de couleur jaune pesant moins de trois kilos que l’on peut lancer sur un train »), le concept de catégorie risque de perdre sa spécificité explicative. Les détracteurs soulignent qu’une catégorie cognitive doit posséder une valeur prédictive et inductive pour mériter ce statut sur le plan psychologique.
Un second point de friction concerne la dichotomie entre catégories communes (taxinomiques) et catégories ad hoc. Certains auteurs soutiennent que la frontière est beaucoup plus poreuse que ce que prévoyaient les premiers travaux de Barsalou. En réalité, de nombreuses catégories dites taxinomiques (comme « arme » ou « vêtement ») comportent une dimension fonctionnelle prépondérante et ont pu, à l’échelle historique ou ontogénétique, débuter comme des catégories ad hoc qui se sont sédimentées dans la culture au fur et à mesure que les buts humains devenaient récurrents.
Enfin, sur le plan méthodologique, certaines études ont pointé que les expériences menées en laboratoire présentent des consignes verbales explicites (« imaginez que vous devez camper sous la pluie ») qui guident et cadrent artificiellement la recherche d’exemplaires chez le sujet. Dans la vie quotidienne, la manière dont un individu identifie spontanément un problème et formule de lui-même un but pertinent sans consigne externe demeure plus difficile à capturer et à mesurer objectivement.
14. Termes connexes et distinctions
Pour cerner précisément le statut de la catégorie ad hoc, il convient de la discriminer rigoureusement des concepts voisins du lexique cognitif :
- Catégorie taxinomique (ou naturelle) : Se fonde sur des faisceaux de caractéristiques corrélées dans le monde réel et sur des relations d’inclusion hiérarchique stable (ex. : moineau > oiseau > vertébré > animal). Contrairement à la catégorie ad hoc, elle préexiste à l’action immédiate et tire sa typicalité de la tendance centrale.
- Catégorie orientée vers un but (Goal-derived category) : Notion générique chapeautant toutes les catégories organisées autour d’une finalité. La catégorie ad hoc en est la variante spontanée et nouvelle ; lorsqu’une catégorie orientée vers un but est maintes fois répétée et stockée de manière pérenne en mémoire, elle cesse d’être purement ad hoc pour devenir une catégorie de but conventionnelle.
- Catégorie thématique : Regroupe des éléments qui interagissent au sein d’un même scénario spatiotemporel ou d’un même script narratif (ex. : « chien », « laisse », « os »). Les membres d’une catégorie ad hoc n’ont pas nécessairement d’interaction causale directe entre eux ; ils partagent seulement leur adéquation à un objectif abstrait extérieur.
- Schéma ou Script : Structure cognitive organisant une séquence d’actions standardisées dans le temps (ex. : le script du restaurant). La catégorie ad hoc désigne un ensemble d’entités sélectionnées pour un objectif, et non la séquence procédurale des actes à accomplir.
- Concept flou (Fuzzy concept) : Concept dont les frontières d’appartenance sont continues et imprécises. Si la catégorie ad hoc possède des frontières ouvertes, elle se distingue par le caractère délibéré et contextuel de sa genèse orientée vers un but spécifique.
15. Synthèse et points clés à retenir
La découverte et la modélisation des catégories ad hoc ont profondément enrichi la psychologie cognitive en démontrant la souplesse adaptative de l’esprit humain :
- Les catégories ad hoc sont des constructions conceptuelles temporaires et dynamiques, forgées en temps réel pour répondre à des objectifs particuliers face à des contextes nouveaux.
- Leur cohésion ne provient pas d’une ressemblance physique ou d’attributs communs intrinsèques entre leurs membres, mais de leur pertinence fonctionnelle commune à l’égard d’une finalité.
- Elles possèdent une structure graduée rigoureuse, où la typicalité des membres est régie par leur proximité avec un idéal d’efficacité plutôt que par une tendance centrale statistique.
- Leur élaboration sollicite intensément la mémoire de travail et les fonctions exécutives préfrontales pour intégrer des connaissances issues de domaines sémantiques distincts.
- La répétition régulière d’une catégorie ad hoc peut conduire à son enracinement durable en mémoire à long terme, la transformant en une catégorie routinière orientée vers un but.
- Le concept trouve des applications majeures en neuropsychologie clinique, en marketing comportemental et en design d’interaction homme-machine.
Références
- Barsalou, L. W. (1983). Ad hoc categories. Memory & Cognition, 11(3), 211–227. https://doi.org/10.3758/BF03196968
- Barsalou, L. W. (1985). Ideals, central tendency, and frequency of instantiation as determinants of graded structure in categories. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 11(4), 629–654. https://doi.org/10.1037/0278-7393.11.1-4.629
- Barsalou, L. W. (1991). Deriving categories to achieve goals. In G. H. Bower (Ed.), The Psychology of Learning and Motivation (Vol. 27, pp. 1–64). Academic Press. https://doi.org/10.1016/S0079-7421(08)60783-8
- Medin, D. L., & Schaffer, M. M. (1978). Context theory of classification learning. Psychological Review, 85(3), 207–238. https://doi.org/10.1037/0033-295X.85.3.207
- Ratneshwar, S., Barsalou, L. W., Pechmann, C., & Moore, M. (2001). Longitudinal analysis of category formation: Dynamic interactions among goals, exemplars, and context. Journal of Consumer Research, 28(1), 147–157. https://doi.org/10.1086/321953