Au carrefour de la psychologie clinique, de la sociologie appliquée et de l’action médico-sociale, le casework constitue la méthode matricielle de l’intervention individuelle auprès des personnes en situation de vulnérabilité. Développée pour répondre aux défaillances de l’assistance caritative traditionnelle, cette approche érige l’étude minutieuse de la subjectivité et de l’environnement social en un véritable protocole clinique et scientifique. Comprendre les dynamiques intrinsèques du casework permet d’éclairer l’histoire des thérapies psychosociales et d’appréhender les pratiques contemporaines de l’accompagnement individualisé.
Casework (Travail social de cas)
1. Définition concise
Le casework, couramment désigné en français sous les termes de « travail social de cas », de « méthode de cas » ou d’« intervention individualisée », est une approche clinique et psychosociale visant à aider un individu confronté à des difficultés personnelles, relationnelles, économiques ou matérielles qu’il ne peut surmonter seul avec ses propres ressources. Cette démarche repose sur l’établissement d’une relation duelle thérapeutique et structurée entre le professionnel et l’usager, orientée vers la restauration des capacités d’adaptation psychosociale et l’accès aux dispositifs collectifs.
Sur le plan psychologique, le casework postule que les désordres affectifs, comportementaux ou sociaux d’une personne ne peuvent être dissociés de son contexte écologique global. L’intervenant ne se contente pas d’octroyer une aide instrumentale ou financière ; il engage une investigation compréhensive des processus intrapsychiques et interpersonnels afin de mobiliser l’agentivité du sujet. Il s’agit d’une dialectique continue entre la compréhension diagnostique approfondie de la situation singulière et la co-construction d’un plan d’action émancipateur.
Dans la théorie contemporaine, le terme transcende le strict cadre de l’assistance sociale pour désigner un modèle intégré de gestion de cas (case management) clinique. Il conjugue le soutien psychothérapeutique de soutien, l’orientation systémique, la médiation institutionnelle et le plaidoyer social au bénéfice des populations en grande précarité, souffrant de troubles mentaux chroniques ou confrontées à des ruptures biographiques majeures.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable anglais casework est un mot composé formé des substantifs case et work. Le substantif case dérive de l’ancien français cas, lui-même issu du latin casus, participe passé du verbe cadere signifiant « choir, tomber, arriver de manière fortuite ». Dans les corpus juridiques et médicaux du XIXe siècle, le « cas » désigne une situation concrète, singulière et problématique soumise à l’expertise d’un spécialiste, formalisant une anomalie ou un événement requérant une intervention ciblée.
Le second terme, work, puise ses origines dans le vieil anglais weorc, rattaché à la racine proto-indo-européenne *werg- qui évoque l’action de faire, d’élaborer ou d’exercer un labeur systématique. La fusion des deux termes apparaît au sein des mouvements de charité organisée anglo-saxons (Charity Organisation Society) vers la fin du XIXe siècle pour distinguer une démarche rationnelle, méthodique et investigatrice de la simple philanthropie charitable passive ou indiscriminée.
L’introduction formelle du concept dans la littérature scientifique est consacrée par Mary Richmond en 1917 dans son ouvrage fondateur Social Diagnosis, puis conceptualisée définitivement dans What is Social Casework? en 1922. Lors de sa transposition dans le monde francophone, notamment après la Seconde Guerre mondiale par des pionnières comme Myriam David ou lors des stages d’assistantes sociales formées aux États-Unis, le vocable anglais a souvent été conservé tel quel en raison de la complexité de restituer à la fois son versant technique, clinique et humaniste par une traduction littérale.
3. Prononciation et forme grammaticale
Dans la nomenclature francophone, casework est un substantif masculin invariable ou régulier selon les corpus (bien que l’invariabilité soit préconisée : le casework, les caseworks). Sa transcription phonétique en alphabet phonétique international (API) adaptée au français s’écrit généralement /kɛs.wœʁk/ ou /kaz.wœʁk/, tandis que la phonétique anglaise standard se note /ˈkeɪs.wɜːk/.
En contexte professionnel et académique, on emploie les syntagmes dérivés « travail social individualisé », « méthode individualisée » ou « relation d’aide individualisée » comme équivalents stylistiques. Le praticien exerçant cette méthode est désigné sous le terme de caseworker (/kɛs.wœʁ.kœʁ/), que l’on francise fréquemment en « travailleur social de cas » ou « intervenant psychosocial individuel ».
Sur le plan syntaxique, le mot s’utilise principalement comme un nom indénombrable référant à la méthodologie globale (« la pratique du casework ») ou comme modificateur nominal dans des expressions spécialisées (« la démarche de casework », « l’approche casework »). Il convient de ne pas le confondre avec le case report (étude de cas à visée purement heuristique ou clinique) ni avec la case law (jurisprudence).
4. Explication conceptuelle détaillée
Le casework s’articule autour d’un postulat anthropologique et clinique central : chaque être humain forme une entité indivisible et unique, dont la détresse ne saurait être résolue par des recettes standardisées ou des catégorisations administratives anonymes. La méthode vise à appréhender « l’homme en situation » (person-in-environment). Ce paradigme écologique implique que tout problème individuel résulte d’une friction ou d’une inadéquation entre les capacités internes de l’individu (ressources cognitives, défenses psychologiques, affects) et les exigences ou carences de son environnement proximal (famille, pairs, réseau professionnel) et distal (institutions, contraintes économiques, discriminations systémiques).
Le cœur opératoire du casework réside dans la relation d’aide interpersonnelle. Loin d’être un simple vecteur d’échange d’informations, cette relation constitue le levier thérapeutique principal. Par son écoute active, son acceptation inconditionnelle et sa neutralité bienveillante, le professionnel offre un étayage relationnel permettant au client d’explorer ses conflits internes sans craindre le jugement social. La relation de casework s’appuie sur le concept de self-determination (autodétermination) : le praticien ne décide pas à la place de la personne, mais crée les conditions psychologiques et matérielles indispensables pour qu’elle puisse exercer un choix lucide et responsable.
Le processus se structure classiquement selon une trajectoire dynamique en plusieurs phases interdépendantes : l’accueil et l’évaluation initiale (intake), le diagnostic psychosocial, la contractualisation des objectifs, l’intervention directrice et indirecte, et enfin la terminaison ou l’évaluation finale. Le diagnostic psychosocial ne s’apparente pas à une classification nosographique médicale réductrice ; il s’agit d’une analyse explicative conjointe des facteurs historiques, des éléments déclencheurs, des forces de résilience et des freins externes qui sous-tendent la souffrance ou le dysfonctionnement observé.
Sur le plan des techniques, le casework alterne des interventions directes — axées sur l’entretien en face-à-face, la clarification émotionnelle, la réassurance, la catharsis et la restructuration cognitive — et des interventions indirectes. Ces dernières englobent les démarches de médiation auprès des tiers, la coordination des services médicaux ou sociaux, l’aménagement de l’environnement matériel du client et l’activation des réseaux de soutien formels et informels. Cette bi-focalité permanente entre l’intrapsychique et l’environnemental distingue radicalement le casework de la psychanalyse classique ou des thérapies purement verbales en cabinet fermé.
5. Évolution historique
L’émergence du casework plonge ses racines dans les bouleversements socio-économiques de la révolution industrielle à la fin du XIXe siècle en Angleterre et aux États-Unis. Face à la paupérisation urbaine massive et à l’inefficacité de l’aumône traditionnelle qui déresponsabilisait souvent les indigents, des organisations philanthropiques telles que la Charity Organisation Society (COS), créée à Londres en 1869 puis implantée aux États-Unis en 1877, entreprennent de rationaliser les secours. Des « visiteuses amicales » (friendly visitors), souvent des femmes issues de la bourgeoisie, se rendent au domicile des nécessiteux pour enquêter sur les causes réelles de leur dénuement, distinguant les pauvres « méritants » de ceux jugés corrompus.
Le tournant vers la professionnalisation et la scientificité s’opère sous l’impulsion de Mary Richmond (1861-1928). Secrétaire générale de la COS de Baltimore puis de Philadelphie, elle théorise la méthode dans son ouvrage monumental Social Diagnosis (1917). Richmond s’inspire de la méthode scientifique, du raisonnement médical et des règles de la preuve juridique pour concevoir une démarche rigoureuse d’investigation sociale. Dans What is Social Casework? (1922), elle définit la méthode comme l’ensemble des processus qui développent la personnalité par des ajustements consciemment effectués, individu par individu, entre les hommes et leur milieu social.
Durant les années 1920 et 1930, le casework traverse ce que l’histoire nomme le « grand déluge psychiatrique ». Sous l’influence grandissante de Sigmund Freud et de ses disciples exilés aux États-Unis, la discipline intègre les concepts psychanalytiques de transfert, de contre-transfert, de mécanismes de défense et d’inconscient. Des théoriciennes comme Gordon Hamilton et Florence Hollis formalisent l’école psychosociale à la Columbia University School of Social Work, postulant que les symptômes sociaux trouvent fréquemment leur source dans des névroses non résolues et des traumatismes infantiles.
En réaction à cette orientation jugée parfois trop déterministe et pathologisante, l’Université de Pennsylvanie voit naître dans les années 1930 l’école fonctionnaliste, menée par Jessie Taft et Virginia Robinson, inspirées par les travaux d’Otto Rank. Cette approche met l’accent sur l’usage dynamique du temps, le rôle de la volonté du client et la fonction institutionnelle de l’agence d’aide comme cadre structurant le changement.
Dans les décennies 1950 et 1960, Helen Harris Perlman réalise une synthèse majeure en publiant Social Casework: A Problem-solving Process (1957). Elle conceptualise le modèle de résolution de problèmes articulé autour des « 4 P » (Person, Problem, Place, Process). Perlman déplace le centre de gravité de l’exploration interminable du passé vers la résolution pragmatique des conflits du présent. Dès les années 1970, la montée en puissance de l’approche systémique, des théories cognitivo-comportementales et de l’approche centrée sur les forces (strengths perspective) parachève la modernisation du casework, l’intégrant pleinement aux standards contemporains de la prise en charge clinique intégrée.
6. Fondements théoriques
Le socle conceptuel du casework se caractérise par un pluralisme théorique intégratif, ayant su incorporer au fil des décennies plusieurs paradigmes majeurs des sciences humaines et de la psychologie :
La théorie psychodynamique a fourni au casework sa grammaire relationnelle initiale. L’analyse des défenses du moi, de la fixation traumatique, ainsi que le maniement subtil du transfert et du contre-transfert dans l’entretien permettent au praticien de décoder les résistances du client face au changement. L’approche psychosociale développée par Florence Hollis insiste sur le concept de diagnostic évolutif, considérant que la relation de casework doit procurer une expérience émotionnelle corrective, réparatrice des carences relationnelles primaires.
L’approche systémique et écologique, incarnée notamment par Urie Bronfenbrenner et transposée en travail social par Carel Germain et Alex Gitterman dans leur modèle de vie (Life Model of Social Work Practice), constitue le second pilier incontournable. Cette perspective conçoit l’individu non pas comme une monade isolée, mais comme un élément engagé dans des transactions permanentes avec plusieurs sous-systèmes : microsystème (famille), mésosystème (réseau social immédiat), exosystème (institutions locales) et macrosystème (culture, législation). Le casework s’attache ainsi à rétablir l’équilibre de ces interactions mutuelles et à briser les cercles de rétroaction négative.
Le modèle cognitivo-comportemental et la théorie de l’apprentissage social d’Albert Bandura ont profondément façonné les interventions ciblées de résolution de problèmes. Le casework contemporain mobilise les concepts d’auto-efficacité, de restructuration cognitive et d’entraînement aux compétences sociales. Le professionnel guide le bénéficiaire dans l’identification des schémas de pensée dysfonctionnels qui entretiennent son sentiment d’impuissance acquise, favorisant l’apprentissage de nouveaux comportements adaptés par le modelage et l’expérimentation concrète.
Enfin, l’approche centrée sur la personne de Carl Rogers a imprégné l’éthique même de l’intervention. La conviction que tout être humain possède une tendance innée à l’actualisation de soi impose au praticien trois attitudes fondamentales : l’empathie rigoureuse, la congruence (authenticité) et le regard positif inconditionnel. Cette posture humaniste désamorce les asymétries de pouvoir inhérentes à l’institution d’aide et soutient l’autonomie psychologique de la personne.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La pratique du casework repose sur une structure modulaire comprenant des éléments invariables et des variantes méthodologiques adaptées aux contextes cliniques :
- Les quatre dimensions fondamentales d’Helen Harris Perlman (Les « 4 P ») :
- La Personne (Person) : Un individu en souffrance, porteur d’une histoire singulière, de ressources internes et de vulnérabilités biopsychosociales.
- Le Problème (Problem) : La difficulté spécifique, intrapsychique ou situationnelle, qui entrave le fonctionnement adaptatif du sujet au moment de la demande.
- Le Lieu (Place) : L’organisme, l’institution ou l’agence sociale dont le mandat, les politiques et les ressources délimitent le cadre d’intervention.
- Le Processus (Process) : La suite progressive d’entretiens et d’actions concertées mobilisant les capacités du client pour restaurer son autonomie.
- Les typologies d’intervention en casework :
- Le casework psychosocial (ou clinique) : Centré sur les interactions entre conflits émotionnels inconscients et pressions environnementales, privilégiant l’introspection, le soutien affectif et la prise de conscience.
- Le casework de résolution de problèmes (Problem-solving) : Axé sur l’identification rationnelle des obstacles, la hiérarchisation des priorités et la recherche pragmatique de solutions à court et moyen terme.
- Le casework axé sur la tâche (Task-centered casework) : Développé par William J. Reid et Laura Epstein, ce modèle bref et très structuré focalise le travail sur la réalisation d’objectifs précis définis conjointement sur une durée limitée (généralement 8 à 12 séances).
- Le casework de gestion de cas (Clinical Case Management) : Modèle combinant l’accompagnement relationnel intensif avec la coordination experte d’un réseau complexe de services médicosociaux pour les situations de grande dépendance ou de multimorbidité.
- Les principes éthiques cardinaux :
- L’individualisation : Reconnaissance de l’unicité de chaque situation, interdisant toute standardisation bureaucratique des réponses.
- L’expression intentionnelle des sentiments : Autorisation accordée au client de verbaliser librement ses émotions, y compris négatives (colère, honte, angoisse).
- L’engagement émotionnel contrôlé : Capacité du professionnel à faire preuve d’une empathie profonde sans sombrer dans l’identification projective ni la fusion affective.
- L’autodétermination : Droit fondamental et inaliénable du bénéficiaire de choisir ses propres finalités existentielles dans les limites de la légalité.
- Le secret professionnel et la confidentialité : Garantie absolue du respect de l’intimité comme prérequis indispensable à la confiance mutuelle.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour mieux appréhender le fonctionnement pragmatique de cette méthode, examinons deux situations cliniques concrètes représentatives de la polyvalence du casework contemporain :
Cas 1 : Réinsertion après décompensation psychiatrique
Julien, 34 ans, diagnostiqué avec un trouble bipolaire stabilisé, sort d’une hospitalisation prolongée. Il se trouve sans logement autonome, en rupture familiale aiguë et sans emploi, confronté à un sentiment intense de dévalorisation. L’intervention en casework débute par une série d’entretiens centrés sur la clarification émotionnelle et la reconstruction de l’estime de soi. Le praticien ne se borne pas à orienter Julien vers un foyer : il explore les craintes de stigmatisation et les angoisses d’échec qui bloquent ses initiatives. Conjointement, le travailleur social active le volet indirect : médiation avec la famille pour rétablir une communication non culpabilisante, coordination avec le centre médico-psychologique pour assurer l’adhésion thérapeutique, et démarches concertées avec les bailleurs sociaux pour l’obtention d’un appartement thérapeutique. Par étapes successives convenues dans un contrat d’objectifs, Julien réacquiert un sentiment d’auto-efficacité et parvient à stabiliser son cadre de vie.
Cas 2 : Prévention de l’expulsion et détresse monoparentale
Nadia, mère isolée de deux jeunes enfants, accumule plusieurs mois d’arriérés de loyer suite à une séparation conflictuelle et à la perte de son travail précaire. Submergée par des crises d’angoisse, elle évite les courriers d’avertissement et se trouve sous le coup d’une procédure d’expulsion. La démarche de casework consiste dans un premier temps à procurer un étayage sécurisant permettant de juguler la sidération anxieuse de Nadia. Une fois la relation de confiance scellée, le professionnel utilise le modèle axé sur la tâche : division du problème global en sous-objectifs surmontables (ouverture des droits à l’aide au logement, négociation d’un plan d’apurement de la dette auprès du propriétaire, mise en place d’un soutien psychologique pour surmonter le traumatisme de la rupture). Par ce processus, Nadia redevient actrice de sa gestion quotidienne et désamorce la trajectoire de marginalisation qui menaçait sa cellule familiale.
9. Mesure, évaluation et diagnostic psychosocial
L’évaluation dans le cadre du casework s’est progressivement outillée pour allier rigueur clinique et exigences de traçabilité scientifique, sans jamais réduire la personne à un score statistique brut :
Le diagnostic psychosocial s’appuie classiquement sur l’analyse de trois axes interactifs : la dynamique intrapsychique (degré de maturité du moi, défenses psychiques, réactivité émotionnelle), la dynamique relationnelle et systémique (solidité du réseau familial, qualité des attachements, conflits de rôles) et les conditions matérielles/environnementales (revenus, habitat, santé physique, accès aux droits). Des outils graphiques systémiques comme le génogramme (cartographie généalogique retraçant les loyautés invisibles et les transmissions transgénérationnelles sur trois générations) et l’éco-carte (schématisation des flux d’énergie et de tension entre la famille et son écosystème institutionnel) sont largement plébiscités.
Dans la pratique moderne anglo-saxonne et européenne, des instruments standardisés d’évaluation des besoins et de la qualité de vie sont intégrés au suivi longitudinal. On utilise fréquemment des échelles telles que la Camberwell Assessment of Need (CAN) pour évaluer l’adéquation entre les besoins ressentis par la personne et l’aide effectivement reçue dans plus de vingt domaines de l’existence. De même, l’Échelle d’évaluation globale du fonctionnement (GAF) ou des questionnaires d’auto-évaluation du sentiment d’auto-efficacité (comme l’échelle de Schwarzer et Jerusalem) permettent d’objectiver l’évolution psychologique du bénéficiaire entre l’amont et l’aval de l’accompagnement.
L’évaluation des résultats (outcomes measurement) s’effectue en continu et de manière collaborative. Le contrat psychosocial signé ou consenti oralement entre l’usager et le praticien sert de boussole évaluative : il stipule des indicateurs comportementaux et factuels vérifiables (par exemple : maintien d’une observance médicale, réduction des comportements d’isolement, respect d’un budget). Cette mesure permanente garantit la flexibilité du plan d’intervention, permettant de le réajuster dès lors que des blocages imprévus ou de nouvelles crises émergent.
10. Applications cliniques et portée pratique
La polyvalence architecturale du casework en fait un dispositif indispensable au sein d’une multitude d’institutions publiques, privées et associatives :
Dans le secteur de la santé mentale et de la psychiatrie communautaire, le casework clinique s’incarne sous la forme du suivi intensif dans le milieu (Assertive Community Treatment). Il offre aux patients souffrant de schizophrénie ou de troubles de l’humeur sévères une continuité relationnelle vitale. L’intervenant fait le pont entre les consultations médicales, le suivi pharmacologique et les réalités concrètes de l’insertion dans la cité, réduisant drastiquement les taux de réhospitalisation d’urgence (le fameux phénomène de la « porte tournante »).
Dans le champ de la protection de l’enfance, le casework constitue la pierre angulaire de l’accompagnement des familles en crise et de l’évaluation du danger potentiel pour le mineur. Le praticien intervient à domicile pour dénouer les dysfonctionnements parentaux, soutenir les compétences éducatives et prévenir les carences affectives ou physiques graves. Lorsque le placement s’avère inévitable, le casework accompagne la séparation psychologique tout en maintenant, lorsque c’est opportun, les liens d’attachement primaires.
Au sein des services pénitentiaires et de probation, l’approche est mobilisée pour favoriser la réhabilitation sociale et prévenir la récidive. Le casework judiciaire concilie le contrôle des obligations légales avec une relation d’aide individualisée visant la responsabilisation de l’auteur d’infraction, le traitement des addictions comorbides et la réinsertion socioprofessionnelle graduelle.
Enfin, dans les structures d’urgence sociale et d’hébergement pour sans-abri, le casework sert de cadre de stabilisation psychique pour des individus désocialisés, en état de grand isolement. En procurant une relation fiable et continue dans un univers par ailleurs chaotique, il restaure la confiance intersubjective fondamentale, préalable absolu à tout projet de relogement pérenne ou d’accès aux soins de santé physique et mentale.
11. Recherche empirique et données probantes
L’efficacité du casework a fait l’objet d’intenses débats méthodologiques et de nombreuses investigations empiriques depuis les années 1970 :
Historiquement, la profession a été ébranlée par la méta-analyse controversée de Joel Fischer en 1973, publiée sous le titre Is Casework Effective? A Review. Fischer concluait qu’un nombre alarmant d’études rigoureusement contrôlées ne démontraient aucun avantage mesurable du casework traditionnel non structuré par rapport à l’absence de traitement, certaines cohortes montrant même une légère détérioration. Cette onde de choc épistémologique a sonné le glas du casework vague d’inspiration purement psychanalytique et a contraint les chercheurs à formaliser des approches manuélisées, vérifiables et centrées sur des objectifs mesurables.
Depuis cette crise salutaire, la recherche contemporaine basée sur les données probantes (Evidence-Based Practice) a réhabilité l’efficacité des modèles structurés de casework. Les travaux de William J. Reid sur le Task-Centered Model ont apporté des preuves robustes, par le biais d’essais contrôlés randomisés, d’une amélioration significative de la résolution des conflits familiaux et des problèmes d’adaptation scolaire dans des délais d’intervention courts.
Dans le domaine de la santé mentale sévère, les méta-analyses publiées par l’institut Cochrane concernant le case management intensif et le casework clinique démontrent systématiquement une réduction de 20 % à 40 % de la durée des séjours à l’hôpital psychiatrique, une amélioration marquée de l’engagement dans les soins et un accroissement mesurable de la satisfaction globale des usagers comparativement aux soins standards. Les recherches longitudinales mettent également en exergue que la qualité de l’alliance de travail (l’alliance thérapeutique théorisée par Edward Bordin) constitue le prédicteur statistique le plus puissant de la réussite de l’intervention, confirmant l’intuition séculaire de Mary Richmond quant au rôle moteur de la relation humaine interpersonnelle.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Né dans le contexte occidental, industrialisé, urbain et individualiste du début du XXe siècle, le modèle classique du casework a dû faire face à d’importants défis d’adaptation pour préserver sa pertinence auprès de populations issues de la diversité culturelle ou de sociétés collectivistes :
L’injonction cardinale à l’autodétermination individuelle et à l’autonomie personnelle, valorisée par le casework occidental, peut entrer en conflit direct avec des cultures où le primat accordé à la cohésion communautaire, à la filiation, au clan et à l’autorité parentale prévaut sur les désirs singuliers. L’intervenant imprégné d’une posture monoculturelle risque d’interpréter à tort la dépendance familiale ou la déférence envers les aînés comme un manque de maturité psychologique ou une pathologie de la différenciation du soi.
Le développement de la compétence transculturelle en travail social exige une décentration épistémologique. Le praticien doit appréhender les représentations culturelles de la maladie, de la folie, de la honte et de la solidarité propres à chaque groupe. Dans de nombreuses communautés autochtones ou migrantes, l’intervention purement individuelle en bureau fermé est perçue avec méfiance ; l’aide ne prend son sens que si elle intègre les autorités traditionnelles, les réseaux d’entraide communautaire et les pratiques rituelles réparatrices du lien social.
De surcroît, le casework transculturel impose une analyse critique des rapports de domination systémique, du racisme institutionnel et des traumatismes historiques vécus par les minorités. Le travailleur social ne peut s’en tenir à une lecture intrapsychique de la détresse lorsque celle-ci est largement conditionnée par l’oppression sociale, la précarité du statut administratif ou la marginalisation économique. La pratique contemporaine s’oriente vers un modèle anti-oppressif qui allie la prise en compte de la subjectivité culturelle à une action résolue pour la justice sociale.
13. Critiques, controverses et limites épistémologiques
En dépit de son apport matriciel indéniable, le casework a suscité des critiques théoriques et politiques virulentes émanant de divers horizons des sciences sociales :
La critique sociologique et politique, formulée avec vigueur dès les années 1960 et 1970 par le courant du travail social radical et par des sociologues critiques (notamment dans la tradition de Michel Foucault), accuse le casework de dépolitiser les problèmes structurels. En focalisant l’analyse sur le dysfonctionnement individuel et l’adaptation du sujet à son milieu, la méthode agirait comme un instrument de contrôle social et de maintien de l’ordre établi. En invitant les personnes précarisées à modifier leurs attitudes plutôt qu’en contestant l’injustice de la répartition des richesses, le casework risquerait de transformer des revendications collectives légitimes en pathologies psychologiques privées.
Une seconde controverse concerne le risque de dérive paternaliste et d’intrusion dans la vie privée. Sous couvert de diagnostic approfondi et d’investigation bienveillante, le casework a pu historiquement imposer des normes comportementales, morales et domestiques bourgeoises à des classes populaires défavorisées, instituant une surveillance biopolitique panoptique sur les ménages assistés.
Enfin, sur le plan organisationnel contemporain, le casework souffre de la managérialisation et de la bureaucratisation croissante du secteur médicosocial (New Public Management). Confrontés à des exigences de rentabilité comptable, à la multiplication des formulaires informatisés et à la surcharge exponentielle des dossiers, les praticiens alertent régulièrement sur la réduction du temps dédié à l’écoute clinique authentique. Le risque est grand de voir le casework vidé de sa substance relationnelle et dégradé en un simple traitement administratif de flux, où l’évaluation des risques et le tri statistique l’emportent sur l’accompagnement humain émancipateur.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour éviter toute confusion terminologique fréquente dans la littérature psychologique et médico-sociale, il est indispensable d’opérer des distinctions nettes entre le casework et d’autres concepts affiliés :
- Casework vs Gestion de cas (Case Management) : Le casework est une méthode d’intervention relationnelle et clinique où le thérapeute traite directement les aspects intrapsychiques et psychosociaux du sujet. Le case management est une fonction plus macroscopique de coordination, de planification et d’allocation de ressources à travers un réseau de prestataires institutionnels, qui peut parfois manquer de la profondeur clinique du casework traditionnel.
- Casework vs Psychothérapie : Bien que partageant des outils d’entretien et des fondements psychodynamiques ou cognitifs, la psychothérapie traite principalement les troubles psychiatriques et les structures de personnalité en cabinet ou en clinique fermée, sans intervenir sur le milieu social immédiat. Le casework agit sur les deux fronts simultanés : la dynamique psychologique interne et la modification concrète de l’environnement matériel et social.
- Casework vs Travail social de groupe (Group Work) : Le casework privilégie la dyade individu-praticien pour traiter les problématiques singulières, tandis que le group work mobilise les dynamiques de pairs, l’interaction collective et le sentiment d’universalité comme leviers thérapeutiques principaux.
- Casework vs Développement social local (Community Organizing) : Le casework opère au niveau micro-analytique (l’individu, la famille), alors que le travail social communautaire vise l’empowerment collectif, la conscientisation politique et l’organisation militante à l’échelle d’un quartier ou d’une population ciblée pour modifier les rapports de force institutionnels.
15. Synthèse et points clés
Le casework représente l’assise historique et clinique fondatrice de l’intervention psychosociale individualisée. Loin de se réduire à une procédure technocratique, il se caractérise par une posture holistique exigeante dont les fondements demeurent d’une brûlante actualité :
- Une approche holistique intégrée : Le casework postule l’indissociabilité de la vie intrapsychique et de l’environnement socio-institutionnel (« l’homme en situation »).
- La relation humaine comme levier curatif : La qualité de l’alliance entre le praticien et le client, fondée sur l’empathie, l’acceptation inconditionnelle et l’autodétermination, constitue le moteur principal de la résilience et du changement personnel.
- Une méthodologie rigoureuse : Le processus suit une dialectique structurée allant du diagnostic psychosocial compréhensif à la co-construction d’objectifs évaluables et à la mise en œuvre d’actions directes et indirectes.
- Un engagement éthique constant : Face aux dérives managériales et aux injonctions à la normalisation sociale, le casework contemporain réaffirme la dignité inaliénable de chaque individu et son droit à une écoute clinique singulière au sein de la Cité.
Références
- Fischer, J. (1973). Is casework effective? A review. Social Work, 18(1), 5-21. https://doi.org/10.1093/sw/18.1.5
- Hamilton, G. (1951). Theory and practice of social case work (2nd ed.). Columbia University Press. https://www.worldcat.org/title/theory-and-practice-of-social-case-work/oclc/492582
- Hollis, F., & Woods, M. E. (1981). Casework: A psychosocial therapy (3rd ed.). Random House. https://www.worldcat.org/title/casework-a-psychosocial-therapy/oclc/6814234
- Perlman, H. H. (1957). Social casework: A problem-solving process. The University of Chicago Press. https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/S/bo3618305.html
- Richmond, M. E. (1917). Social diagnosis. Russell Sage Foundation. https://archive.org/details/socialdiagnosis00richuoft
- Richmond, M. E. (1922). What is social case work? An introductory description. Russell Sage Foundation. https://archive.org/details/whatissocialcase00richuoft