La cartographie cérébrale constitue l’une des avancées méthodologiques et conceptuelles les plus déterminantes des neurosciences modernes, permettant d’objectiver l’architecture fonctionnelle et structurelle de l’encéphale humain. À la croisée de la psychologie cognitive, de la neurologie clinique, de l’imagerie biomédicale et des sciences computationnelles, cette discipline s’attache à modéliser spatialement et temporellement les substrats neuronaux de la pensée, des émotions et des comportements. Loin d’un simple inventaire anatomique, elle offre une fenêtre inédite sur la dynamique des réseaux cérébraux et leurs dysfonctionnements pathologiques.
Cartographie cérébrale
1. Définition concise
La cartographie cérébrale désigne un ensemble interdisciplinaire de techniques et de démarches neuroscientifiques consacrées à la modélisation spatiale des structures anatomiques, des connexions neurales et des activités physiologiques du système nerveux central. Elle vise à corréler formellement des coordonnées anatomiques tridimensionnelles précises à des fonctions cognitives, sensorielles, motrices ou affectives spécifiques.
Dans une perspective contemporaine, la cartographie cérébrale dépasse la simple localisation statique d’aires cérébrales isolées pour englober l’analyse dynamique des circuits interconnectés à large échelle. Elle s’appuie sur la superposition d’informations morphologiques, cytoarchitectoniques, hémodynamiques et électrophysiologiques afin d’élaborer des atlas standardisés et individualisés du fonctionnement cérébral sain et pathologique.
En psychologie et en psychiatrie cognitive, elle sert d’outil fondamental pour identifier les signatures neurobiologiques associées aux processus mentaux élémentaires et complexes, explicitant les mécanismes sous-jacents aux pathologies de la cognition, de l’humeur et du comportement.
2. Étymologie et origine linguistique
Le syntagme « cartographie cérébrale » associe le substantif « cartographie » — issu du latin charta (papier, écrit) lui-même emprunté au grec ancien χάρτης (khártēs), et du suffixe « -graphie », dérivé du grec γράφειν (gráphein, écrire, dessiner, décrire) — au qualificatif « cérébral », issu du latin cerebrum (cerveau).
L’expression équivalente en anglais, brain mapping, s’est institutionnalisée à l’échelle internationale à la fin des années 1980 et au début des années 1990, notamment sous l’impulsion de l’Organisation pour la cartographie du cerveau humain (Organization for Human Brain Mapping, OHBM), fondée en 1995. Historiquement, l’analogie géographique s’est imposée dès le XIXe siècle, lorsque les premiers neurologues ont conçu le cortex cérébral comme un territoire inconnu dont il convenait de borner les frontières, d’arpenter les circonvolutions et d’identifier les centres fonctionnels prédominants.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le terme se transcrit [kaʁ.tɔ.ɡʁa.fi se.ʁe.bʁal] dans l’Alphabet Phonétique International (API). Il s’agit d’un groupe nominal féminin singulier. Au pluriel, il prend la marque standard : « cartographies cérébrales ».
Dans le discours scientifique, le terme s’emploie principalement de manière générique au singulier pour désigner la discipline (« les progrès de la cartographie cérébrale »), mais il peut désigner de façon dénombrable les documents ou représentations topographiques résultant de ce processus (« établir des cartographies cérébrales préopératoires »). Sur le plan morphologique et syntaxique, il est fréquemment associé à des compléments déterminatifs caractérisant le niveau d’analyse (« fonctionnelle », « structurelle », « connectomique » ou « peropératoire »).
4. Explication conceptuelle détaillée
La cartographie cérébrale repose sur le postulat fondamental selon lequel les états mentaux et les opérations computationnelles du système nerveux s’incarnent dans une architecture physique organisée de façon modulaire et distribuée. Comprendre l’esprit implique ainsi de comprendre l’espace physique dans lequel ses opérations se déploient. Cette discipline n’a pas seulement pour objectif de répondre à la question « où ? », mais également de modéliser « quand » et « comment » des populations de neurones coopèrent pour engendrer la perception, l’action, le langage ou la conscience.
Le champ de la cartographie cérébrale se structure autour de deux dimensions complémentaires : l’échelle spatiale et l’échelle temporelle. À l’échelle macroscopique, l’encéphale est appréhendé par le biais de régions volumétriques de quelques millimètres cubes, englobant des millions de neurones et de synapses. À l’échelle mésoscopique, les atlas contemporains s’intéressent aux colonnes corticales et aux microcircuits lamellaires. À l’échelle microscopique, les recherches visent l’identification de types cellulaires singuliers et de leurs arborisations dendritiques. La convergence de ces différentes échelles au sein de banques de données multi-résolutions constitue l’un des plus grands défis de la neuro-informatique contemporaine.
Par ailleurs, la cartographie moderne articule rigoureusement la ségrégation et l’intégration fonctionnelles. La ségrégation postule que des régions corticales spécialisées réalisent des traitements spécifiques (comme l’aire fusiforme pour la reconnaissance des visages). L’intégration fonctionnelle, quant à elle, soutient que les fonctions cognitives complexes résultent de l’interaction coordonnée et hautement dynamique d’un ensemble de zones distantes interconnectées par des faisceaux de substance blanche. La cartographie ne consiste donc plus à coller des étiquettes fonctionnelles sur des gyri particuliers, mais à tracer les flux d’information au sein d’architectures en réseaux complexes.
Enfin, la question de la variabilité interindividuelle occupe une place prépondérante dans l’élaboration théorique de la discipline. Aucun cerveau humain n’étant rigoureusement superposable à un autre sur le plan morphologique ou fonctionnel, la cartographie a dû développer des méthodes sophistiquées de normalisation spatiale dans des espaces stéréotaxiques communs, permettant de comparer quantitativement des groupes d’individus tout en préservant l’unicité fonctionnelle de chaque sujet analysé.
5. Évolution et développement historique
La quête de la cartographie du cerveau s’enracine dans des débats séculaires relatifs aux rapports entre l’âme, l’esprit et la matière corporelle. Au début du XIXe siècle, Franz Joseph Gall formule la phrénologie, théorisant que le cortex se divise en organes distincts dévolus à des facultés morales et intellectuelles spécifiques, chaque organe déformant la boîte crânienne en regard. Bien que scientifiquement réfutée en raison de son caractère empiriquement infondé et de ses dérives idéologiques, la phrénologie introduit l’hypothèse durable de la spécialisation fonctionnelle corticale.
Le tournant scientifique de la localisation s’opère au cours des années 1860-1870. En 1861, Paul Broca présente le cerveau de son patient Leborgne (« Tan-Tan »), démontrant qu’une lésion circonscrite du gyrus frontal inférieur gauche abolit la production du langage articulé. Peu après, en 1874, Carl Wernicke identifie dans le lobe temporal supérieur gauche le centre de la compréhension auditive des mots. Parallèlement, Gustav Fritsch et Eduard Hitzig en Allemagne, puis David Ferrier au Royaume-Uni, utilisent la stimulation électrique directe sur le cortex animal pour tracer avec précision les premières représentations motrices et sensorielles.
Au début du XXe siècle, la cartographie franchit un cap microscopique grâce aux travaux d’histologie de Korbinian Brodmann. En 1909, en s’appuyant sur l’organisation lamellaire et la densité cellulaire du néocortex, Brodmann divise le cortex humain en 52 aires cytoarchitectoniques distinctes, créant une nomenclature qui demeure aujourd’hui encore une référence internationale incontournable. Dans les décennies 1930 à 1950, le neurochirurgien canadien Wilder Penfield et ses collaborateurs à l’Institut neurologique de Montréal appliquent la stimulation électrique peropératoire chez des patients épileptiques éveillés, dessinant le célèbre « homonculus » somatotopique moteur et somatosensoriel.
La fin du XXe siècle marque l’avènement des méthodes non invasives. L’introduction de la tomodensitométrie (scanner X) dans les années 1970, puis de la tomographie par émission de positons (TEP) et surtout de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) au début des années 1990, métamorphose la discipline. En exploitant le signal BOLD (Blood-Oxygen-Level Dependent), mis en évidence par Seiji Ogawa en 1990, les chercheurs accèdent à la mesure in vivo de l’activité métabolique cérébrale associée aux tâches psychologiques les plus subtiles.
6. Fondements théoriques et épistémologiques
Sur le plan épistémologique, la cartographie cérébrale s’articule autour de paradigmes neurocognitifs rigoureux destinés à inférer des mécanismes mentaux à partir de données physiologiques. Le premier fondement classique est le paradigme soustractif, directement hérité des travaux du physiologiste néerlandais Franciscus Donders sur la chronométrie mentale. Dans une expérience typique, on compare l’activité cérébrale enregistrée lors d’une tâche cible à celle d’une tâche de contrôle ne différant que par une unique variable cognitive ; la soustraction statistique des signaux révèle les aires présumées spécifiquement engagées dans ce processus.
Ce modèle modulaire traditionnel a été profondément enrichi par la théorie des réseaux complexes et l’analyse computationnelle de graphes. Sous cet angle, le cerveau est théorisé comme un système dynamique complexe caractérisé par une topologie de « petit monde » (small-world network), alliant un haut degré de clustering local (modules spécialisés) et des chemins synaptiques courts assurant une connectivité globale efficiente via des carrefours hautement connectés (hubs). Cette perspective épistémologique transcende la querelle historique opposant localisationnisme strict et holisme équipotentiel (défendu jadis par Pierre Flourens), en concevant la fonction cognitive comme une propriété émergente d’interactions trans-réseaux.
Un autre jalon théorique concerne le problème de l’inférence inverse (reverse inference), théorisé par Russell Poldrack. Il souligne le danger épistémologique consistant à déduire la présence d’un état mental particulier uniquement de l’activation d’une région cérébrale donnée (par exemple déduire que le sujet ressent de la peur parce que son amygdale est activée). La cartographie contemporaine répond à ce biais par des méta-analyses bayésiennes exhaustives et le recours au décodage multivarié de motifs neuronaux (Multi-Voxel Pattern Analysis ou MVPA).
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La cartographie cérébrale contemporaine se décline en plusieurs modalités fondamentales complémentaires :
- Cartographie structurelle et morphométrique : Elle quantifie le volume, l’épaisseur corticale, la gyrification et la densité de matière grise à l’aide de l’IRM anatomique pondérée en T1, permettant d’objectiver les variations anatomiques liées au développement, au vieillissement ou à la neurodégénérescence.
- Cartographie fonctionnelle : Elle mesure les variations métaboliques et hémodynamiques couplées à l’activité synaptique (IRMf BOLD, TEP) ou l’activité électromagnétique directe (électroencéphalographie à haute densité, magnétoencéphalographie) lors de l’exécution de tâches cognitives.
- Cartographie fonctionnelle de repos (Resting-State) : Elle enregistre les fluctuations spontanées et synchronisées de basse fréquence du signal BOLD hors tâche ciblée, identifiant de grands réseaux canoniques tels que le réseau du mode par défaut (DMN), le réseau de saillance et le réseau de contrôle exécutif.
- Cartographie de la connectivité structurelle (Tractographie) : Fondée sur l’imagerie du tenseur de diffusion (DTI) et la diffusion avancée (HARDI), elle reconstitue in vivo la trajectoire des faisceaux d’axones myélinisés de la substance blanche, dressant l’échafaudage architectural du connectome.
- Cartographie neurochimique et moléculaire : Déployée principalement par la TEP et la tomographie d’émission monophotonique (TEMP) à l’aide de radiotraceurs sélectifs, elle cartographie la distribution spatiale des récepteurs synaptiques, des transporteurs de neurotransmetteurs (dopamine, sérotonine, acétylcholine) et des plaques protéiques amyloïdes ou tau.
- Cartographie électrophysiologique invasive : Pratiquée en contexte neurochirurgical par électrocorticographie (ECoG) ou stéréo-électroencéphalographie (sEEG), elle enregistre l’activité électrique intracrânienne avec une résolution spatio-temporelle exceptionnelle.
8. Exemples et cas illustratifs
L’apport concret de la cartographie cérébrale se manifeste dans de multiples contextes cliniques et cognitifs d’une importance capitale :
Dans le domaine de la neurochirurgie oncologique en condition éveillée, la cartographie peropératoire directe constitue le standard d’excellence pour l’exérèse de gliomes infiltrants situés dans les aires dites éloquentes. Pendant que le patient effectue des tâches linguistiques (dénomination d’images, fluence verbale) ou motrices, le chirurgien applique de faibles impulsions électriques sur le cortex et la substance blanche sous-jacente. Si l’application d’un courant de quelques milliampères sur une région suspend transitoirement la parole ou provoque une paraphasie phonémique, cette zone est impérativement préservée. Cette approche a radicalement repoussé les limites de la résection tumorale tout en maintenant la qualité de vie des patients.
Dans l’investigation des états de conscience altérée (coma, état végétatif ou non-répondant), la cartographie fonctionnelle a permis des avancées diagnostiques spectaculaires. L’équipe d’Adrian Owen et Steven Laureys a soumis des patients cliniquement inconscients à des paradigmes d’IRMf d’imagerie motrice guidée mentalement (s’imaginer jouer au tennis ou naviguer dans les pièces de sa maison). Les activations spécifiques détectées dans l’aire motrice supplémentaire et le cortex parahippocampique ont démontré l’existence d’une conscience résiduelle chez certains individus incapables de tout mouvement volontaire, redéfinissant les concepts de conscience minimale et de dissociation cognitive-motrice.
Un autre exemple frappant réside dans la cartographie du membre fantôme et de la plasticité post-amputation. Grâce aux techniques de cartographie somatotopique par IRMf et magnétoencéphalographie, les chercheurs ont démontré que la zone corticale auparavant dévolue à une main amputée peut être progressivement envahie par les afférences sensorielles du visage ou du moignon adjacent. Cette réorganisation mal-adaptative de la carte corticale est directement corrélée à l’intensité de la douleur éprouvée par le patient, guidant des thérapies novatrices comme la thérapie par miroir ou le biofeedback sensoriel.
9. Mesure, instruments et évaluation
La cartographie cérébrale fait appel à une batterie d’instruments sophistiqués, chacun présentant un compromis spécifique entre résolution spatiale et résolution temporelle :
L’Imagerie par Résonance Magnétique (IRM) à très haut champ (3 Tesla, 7 Tesla et désormais 11,7 Tesla) domine le paysage métrologique. Elle permet d’acquérir des images structurelles infra-millimétriques et des séries temporelles fonctionnelles BOLD avec une précision anatomique inégalée. Les données brutes subissent une chaîne de prétraitement computationnelle complexe : correction du mouvement du sujet, recalage temporel des coupes, recalage anatomique, normalisation stéréotaxique dans un espace standardisé (comme l’espace MNI ou Talairach) et lissage spatial.
La magnétoencéphalographie (MEG) et l’électroencéphalographie à haute densité (hd-EEG, de 128 à 256 électrodes) offrent quant à elles une résolution temporelle de l’ordre de la milliseconde, essentielle pour capter la cinétique rapide des processus cognitifs. La reconstruction des sources corticales à partir des signaux mesurés sur le scalp requiert la résolution mathématique du « problème inverse », en s’appuyant sur des modèles de conductivité de la tête dérivés de l’IRM du sujet.
Sur le plan analytique, la discipline s’est dotée d’environnements logiciels standardisés et validés par la communauté scientifique, parmi lesquels SPM (Statistical Parametric Mapping), FSL, AFNI et FreeSurfer. Les avancées récentes exploitent l’apprentissage profond (deep learning) pour segmenter automatiquement les structures sous-corticales et reconstruire les faisceaux axonaux à partir d’approches de connectivité probabiliste.
10. Applications cliniques et portée pratique
Les retombées cliniques de la cartographie cérébrale transforment continuellement la pratique de la médecine et de la psychologie clinique :
En neurologie et en neurochirurgie de l’épilepsie pharmacorésistante, la cartographie électrophysiologique et métabolique (TEP au 18F-FDG, IRMf couplée à l’EEG, sEEG) permet d’identifier avec exactitude la zone épileptogène responsable des crises, rendant possible des résections curatives sans provoquer de déficits cognitifs postopératoires.
En psychiatrie biologique, la cartographie des réseaux cérébraux renouvelle la nosographie des troubles mentaux à travers l’identification de « biotypes » ou de « connectopathies ». Dans le trouble dépressif majeur, la mise en évidence d’une hyperconnectivité au sein du réseau du mode par défaut (sous-tendant les ruminations morbides) et d’une hypoconnectivité du réseau de contrôle dorsolatéral préfrontal a ouvert la voie à des ciblages personnalisés en stimulation magnétique transcrânienne (TMS). L’intégration de la neuronavigation par cartographie IRMf personnalisée permet désormais de positionner la bobine de stimulation avec une précision millimétrique au-dessus de la cible thérapeutique optimale du patient.
Dans le champ de la neuroréhabilitation et des interfaces cerveau-machine (ICM), la cartographie motrice permet de décoder les signaux corticaux de sujets tétraplégiques pour piloter des exosquelettes, des prothèses robotisées ou des synthétiseurs vocaux, restaurant ainsi une autonomie de communication et d’action.
11. Recherche empirique et données contemporaines
La recherche internationale en cartographie cérébrale a franchi une étape historique avec les grands projets collaboratifs à l’échelle planétaire :
Le Human Connectome Project (HCP), initié par les National Institutes of Health (NIH) aux États-Unis, a constitué une base de données publique colossale comprenant les profils génétiques, comportementaux, structurels et fonctionnels de plus de 1 200 individus sains. En exploitant ces données massives, Matthew Glasser et David Van Essen ont publié en 2016 dans la revue Nature une nouvelle référence cartographique parcellisant le cortex cérébral en 180 aires distinctes par hémisphère, basée sur la convergence de la cytoarchitecture, de la connectivité et de la fonction.
En Europe, l’ambitieux consortium Human Brain Project (HBP) a donné naissance à l’infrastructure EBRAINS et à l’atlas multiniveaux « Julich-Brain », orchestré par Katrin Amunts et Karl Zilles. Cet atlas probabiliste tridimensionnel combine des coupes histologiques sérielles de dizaines de cerveaux post-mortem à l’imagerie in vivo, intégrant la cytoarchitecture, la distribution des récepteurs des neurotransmetteurs et la variabilité interindividuelle à l’échelle cellulaire.
Parallèlement, les études de connectomique fonctionnelle menées notamment par Michael Fox et ses collaborateurs ont démontré que des symptômes neurologiques ou psychiatriques en apparence hétérogènes (troubles du mouvement, apathie, amnésie) convergent en réalité sur des carrefours communs au sein des réseaux cérébraux lorsqu’on analyse la localisation des lésions d’un point de vue connectomique (lesion network mapping).
12. Considérations culturelles et contextuelles
Bien que les principes anatomiques fondamentaux de l’encéphale soient universels au sein de l’espèce humaine, la cartographie cérébrale s’intéresse de plus en plus aux variations induites par les contextes socioculturels, linguistiques et environnementaux, domaine désigné sous le terme de neurosciences culturelles.
L’apprentissage précoce de systèmes linguistiques structurellement divergents façonne visiblement les cartes corticales du langage. Les recherches en imagerie comparant des locuteurs natifs de langues alphabétiques (comme l’anglais ou le français) et de langues logographiques (comme le chinois mandarin) ont mis en évidence des patterns de recrutement distincts. La lecture du chinois sollicite plus intensément les gyri frontaux moyens bilatéraux (impliqués dans la coordination motrice graphique et la mémoire visuo-spatiale des caractères), tandis que la lecture des langues alphabétiques recrute préférentiellement les aires temporo-pariétales gauches dédiées à la conversion graphème-phonème.
De même, des variations cartographiques ont été rapportées dans les circuits de la cognition sociale en fonction des orientations culturelles individualistes ou collectivistes. Les tâches de jugement de soi activent préférentiellement le cortex préfrontal médial de manière isolée chez les individus issus de cultures individualistes occidentales, alors que cette activation s’étend et s’entrelace avec les représentations des proches (comme la mère) chez des participants de cultures holistiques orientales.
Ces constats mettent en garde la communauté scientifique contre l’extrapolation abusive de données obtenues quasi exclusivement auprès d’échantillons qualifiés de WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic), renforçant la nécessité d’une cartographie cérébrale inclusive et représentative de la diversité de l’humanité.
13. Critiques, controverses et limites méthodologiques
Malgré sa puissance heuristique, la cartographie cérébrale fait l’objet de vifs débats épistémologiques et de sévères critiques méthodologiques au sein de la communauté scientifique :
L’une des controverses les plus notoires a été qualifiée de « néo-phrénologie ». Plusieurs théoriciens, dont le psychologue William Uttal dans son ouvrage The New Phrenology, ont fustigé l’illusion réductionniste consistant à associer de manière simpliste une faculté psychologique hautement complexe (comme « la sagesse », « l’amour » ou « la culpabilité ») à un unique pic d’activation corticale ou sous-corticale. Cette critique souligne que la qualité d’une cartographie cérébrale dépend fondamentalement de la robustesse de la théorie psychologique qui la sous-tend.
Sur le versant statistique, la crise de reproductibilité a frappé l’imagerie fonctionnelle. Les travaux de John Ioannidis et l’article marquant d’Anders Eklund et al. (2016) ont démontré que des failles dans les hypothèses statistiques de certains logiciels d’IRMf pouvaient générer des taux de faux positifs atteignant jusqu’à 70 % lors de l’estimation de clusters d’activation. Depuis, les standards de correction pour comparaisons multiples (contrôle du taux de fausses découvertes ou FDR, et de l’erreur par famille ou FWE) ont été drastiquement renforcés.
Une autre limite intrinsèque réside dans la nature indirecte des mesures. L’IRMf ne mesure pas directement des potentiels d’action neuronaux, mais une réponse hémodynamique différée dans le temps (survenant 4 à 6 secondes après l’activité synaptique), modulée par la vascularisation locale. Enfin, la cartographie observationnelle établit des corrélations mais non des liens de causalité directe, à moins d’être couplée à des méthodes de perturbation causale telles que la stimulation magnétique transcrânienne, la stimulation peropératoire ou l’étude rigoureuse des lésions neuropsychologiques acquises.
14. Termes associés et distinctions conceptuelles
Pour appréhender adéquatement le champ de la cartographie cérébrale, il convient de le distinguer conceptuellement de plusieurs disciplines et notions connexes :
- Connectomique : Sous-domaine spécifique de la cartographie cérébrale centré exclusivement sur la modélisation exhaustive de la matrice de connexions (le connectome) sous forme de réseaux de nœuds et d’arêtes mathématiques, indépendamment parfois de la topographie anatomique précise.
- Neuroimagerie : Terme générique englobant l’ensemble des modalités physiques de production d’images médicales du cerveau (CT scan, angiographie, IRM). La cartographie cérébrale utilise la neuroimagerie comme outil, mais se distingue par son objectif d’alignement stéréotaxique, d’annotation fonctionnelle et de standardisation en atlas.
- Phrénologie : Théorie pseudo-scientifique du XIXe siècle postulant une localisation rigide des traits de personnalité à la surface crânienne. La cartographie moderne en diffère radicalement par son fondement sur des méthodes empiriques reproductibles, la connectivité en réseaux et la réfutabilité poppérienne.
- Neuromorphométrie : Analyse quantitative stricte des dimensions, des volumes et de la forme géométrique des structures cérébrales, ne s’intéressant pas systématiquement aux corrélats fonctionnels ou psychologiques.
- Localisationnisme strict : Doctrine réductionniste affirmant que chaque fonction cognitive réside entièrement dans une aire circonscrite autonome. La cartographie moderne rejette ce dogme au profit du modèle d’intégration et de dynamique de réseaux distribués.
15. Synthèse et points clés
La cartographie cérébrale est une discipline charnière des neurosciences cognitives et cliniques, dévolue à l’identification spatiale et temporelle des structures, réseaux et activités fonctionnelles du système nerveux central.
Elle a évolué d’une approche historique localisationniste et lésionnelle (Broca, Wernicke, Penfield) vers une science multi-échelle et computationnelle articulant morphologie, connectivité axonale et dynamique temporelle des grands réseaux neurocognitifs.
Ses applications s’étendent de la chirurgie oncologique éveillée à la neuronavigation en psychiatrie personnalisée, en passant par l’évaluation des troubles de la conscience et la recherche fondamentale sur les bases neurales de la cognition.
L’avenir de la discipline réside dans la convergence d’atlas probabilistes multiniveaux à haute résolution, le traitement des mégadonnées par l’intelligence artificielle et l’intégration explicite de la neurodiversité et des contextes culturels dans la compréhension du fonctionnement de l’esprit humain.
Références
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- Eklund, A., Nichols, T. E., & Knutsson, H. (2016). Cluster failure: Why fMRI inferences for spatial extent have inflated false-positive rates. Proceedings of the National Academy of Sciences, 113(28), 7900-7905. https://doi.org/10.1073/pnas.1602413113
- Glasser, M. F., Coalson, T. S., Robinson, E. C., Hacker, C. D., Harwell, J., Yacoub, E., Ugurbil, K., Andersson, J., Beckmann, C. F., Jenkinson, M., Smith, S. M., & Van Essen, D. C. (2016). A multi-modal parcellation of human cerebral cortex. Nature, 536(7615), 171-178. https://doi.org/10.1038/nature18933
- Poldrack, R. A. (2006). Can cognitive processes be inferred from neuroimaging data? Trends in Cognitive Sciences, 10(2), 59-63. https://doi.org/10.1016/j.tics.2005.12.004
- Sporns, O., Tononi, G., & Kötter, R. (2005). The human connectome: A structural description of the human brain. PLoS Computational Biology, 1(4), e42. https://doi.org/10.1371/journal.pcbi.0010042