Caractère anal : Entre ordre et contrôle

Le caractère anal désigne une structure de personnalité issue du stade anal freudien, articulée autour de la triade clinique de l’ordre, de l’avarice et de l’obstination.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 23, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 23, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Au carrefour de la métapsychologie freudienne et des théories modernes de la structure caractérielle, le concept de caractère anal ou de personnalité anale constitue l’une des pierres angulaires de la psychopathologie psychodynamique classique. Bien au-delà de sa résonance triviale dans la culture populaire, cette notion théorise l’impact décisif des premiers apprentissages normatifs et du contrôle sphinctérien sur l’économie psychique de l’adulte, révélant comment la gestion de l’angoisse de perte et de la pulsion d’emprise façonne des modes durables d’adaptation au réel.

Caractère anal (Personnalité anale)

1. Définition concise

En psychopathologie et en psychodynamique, le caractère anal (ou personnalité anale) désigne une constellation spécifique de traits de caractère résultant, selon le modèle psychanalytique du développement psychosexuel, d’une fixation ou d’une régression au stade anal de l’enfance. Cette organisation psychique se manifeste typiquement par la prépondérance d’une triade comportementale associant un sens excessif de l’ordre, une économie rigide ou parcimonie allant jusqu’à l’avarice, et une obstination inflexible face aux exigences de l’environnement.

Au sens clinique approfondi, la personnalité anale traduit l’échec partiel de la liquidation des pulsions prégénitales sadiques-anales et le recours massif à des mécanismes de défense spécifiques tels que la formation réactionnelle, l’isolation affective et l’annulation rétroactive. L’individu organise ainsi son rapport au monde physique et interpersonnel autour d’enjeux de rétention, de possession, de propreté méticuleuse et de maîtrise omnipotente, cherchant à conjurer toute menace de chaos, d’intrusion ou de souillure pulsionnelle.

2. Étymologie et origines linguistiques

Le syntagme associe l’adjectif « anal » et le substantif « caractère » ou « personnalité ». Le terme « anal » provient du latin classique analis, dérivé de anus, signifiant « anneau », « boucle » ou « orifice terminal du tube digestif ». Dans le vocabulaire médical et anatomique français, le mot est attesté dès le XVIe siècle avant d’acquérir sa portée métapsychologique au début du XXe siècle sous la plume de Sigmund Freud.

L’expression originale allemande employée par Freud en 1908 dans son article princeps est analer Charakter, forgée à partir de Charakter (du grec ancien kharaktêr, désignant l’instrument à graver, l’empreinte indélébile ou la marque distinctive) et de l’adjectif anal. Ce terme est entré dans la littérature francophone grâce aux traductions pionnières de la Société Psychanalytique de Paris dans l’entre-deux-guerres, oscillant initialement entre « érotisme anal », « caractère anal » et ultérieurement « personnalité anale » sous l’influence des nosologies nord-américaines.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan phonétique, « caractère anal » se transcrit dans l’alphabet phonétique international sous la forme /ka.ʁak.tɛʁ a.nal/, avec une liaison fréquente en contexte soutenu (/ka.ʁak.tɛ.ʁ‿a.nal/). La variante « personnalité anale » se prononce /pɛʁ.sɔ.na.li.te a.nal/.

Grammaticalement, il s’agit d’un syntagme nominal masculin singulier (pour le caractère) ou féminin singulier (pour la personnalité). Au pluriel, on emploie les formes « caractères anaux » ou « personnalités anales ». Dans la littérature psychopathologique contemporaine, le terme est majoritairement employé comme substantif descriptif ou typologique, bien que l’on retrouve également son emploi adjectival dérivé (« fonctionnement anal-rétentif », « défenses anales »).

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour saisir pleinement la portée de la personnalité anale, il est indispensable de replacer cette entité dans le cadre de l’évolution libidinale de l’enfant entre un et trois ans. Au cours de cette phase, l’attention corporelle et le plaisir auto-érotique se focalisent sur la zone érogène de la muqueuse ano-rectale. L’enfant découvre une source de sensations voluptueuses et stimulantes liée tant à l’expulsion qu’à la rétention des matières fécales. Or, cette découverte corporelle coïncide historiquement avec l’imposition par les figures parentales de l’apprentissage de la propreté, marquant la toute première confrontation de l’enfant avec une exigence sociale et culturelle impérative.

Les fèces acquièrent très rapidement une charge symbolique majeure dans la vie psychique. Elles représentent le premier « cadeau » ou la première création autonome que l’enfant peut offrir à l’adulte nourricier pour complaire à ses attentes affectives, ou au contraire refuser d’octroyer afin d’affirmer son autonomie naissante et son agressivité. Lorsque cet apprentissage se déroule dans un climat de contrainte excessive, de sévérité traumatique ou, à l’inverse, d’hyper-valorisation corporelle, un point de fixation s’établit. La libido demeure attachée à ces problématiques de conformité, de maîtrise et d’échange symbolique entre le dedans et le dehors.

À l’âge adulte, la structure de caractère anale représente la sédimentation défensive de ce conflit infantile. La pulsion d’emprise et la satisfaction tirée de la saleté ou de la défécation ne s’expriment plus sous leur forme brute ; elles sont réprimées et métamorphosées par des mécanismes de formation réactionnelle. Le désir infantile de souillure se mue en une passion scrupuleuse pour la propreté, la ponctualité et la symétrie. Le plaisir d’expulser ou de retenir se transpose sur les plans matériel, cognitif et relationnel sous forme de rétention financière, d’accumulation d’objets, ou de rétention verbale et affective.

La délimitation conceptuelle de la personnalité anale s’articule autour d’un continuum allant de la normalité adaptative à la pathologie avérée. Dans un registre névrotique modéré, ces traits confèrent des aptitudes remarquables à l’organisation, à la rigueur méthodologique, à la fiabilité et à la gestion scrupuleuse des détails. En revanche, lorsque les défenses se rigidifient, le tableau évolue vers la névrose obsessionnelle ou, selon la terminologie contemporaine, vers le trouble de la personnalité obsessionnelle-compulsive, caractérisé par un perfectionnisme paralysant, une inhibition relationnelle et une intolérance totale à l’ambiguïté.

5. Évolution historique

L’histoire de ce concept débute formellement en 1908 avec la publication par Sigmund Freud d’un court texte fondamental intitulé Caractère et érotisme anal (Charakter und Analerotik). Constatant dans sa pratique clinique la récurrence systématique de trois traits chez certains patients névrosés (l’amour de l’ordre, l’avarice et l’entêtement), Freud émet l’hypothèse audacieuse que ces dispositions résultent directement de la sublimation et de la formation réactionnelle appliquées aux composantes de l’érotisme anal infantile.

Au cours des années 1920, le psychanalyste berlinois Karl Abraham affine considérablement le modèle en subdivisant le stade anal en deux sous-stades successifs : une phase précoce d’expulsion sadique et de destruction, suivie d’une phase tardive de rétention conservatrice. Abraham démontre que la fixation à l’une ou l’autre de ces phases produit deux variantes caractérielles distinctes, jetant ainsi les bases d’une typologie différencielle qui influencera durablement la caractérologie analytique ultérieure.

Dans la foulée d’Abraham, Ernest Jones publie en 1918 un mémoire exhaustif approfondissant les équivalences symboliques de l’excrément, notamment l’argent, le temps et le langage. Plus tard, avec l’avènement de l’Egopsychology nord-américaine (notamment les travaux de Heinz Hartmann et David Rapaport) et les contributions d’Erich Fromm sur le caractère thésauriseur (hoarding character), le concept s’élargit pour devenir une dimension générale de la personnalité, transitionnant progressivement de la métapsychologie des pulsions vers l’étude des structures caractérielles et cognitives.

6. Fondements théoriques

Le caractère anal repose sur plusieurs piliers fondamentaux issus de la métapsychologie freudienne et de la psychologie du Moi. Le premier pilier est celui de l’économie libidinale et de la plasticité pulsionnelle : l’énergie pulsionnelle pré-génitale ne disparaît pas face aux interdits culturels, mais change de but et d’objet grâce au mécanisme de la sublimation ou s’inverse en son contraire par formation réactionnelle.

Le deuxième fondement théorique réside dans la notion de régression et de fixation. Face aux angoisses génitales (notamment l’angoisse de castration liée au complexe d’Œdipe), le sujet opère une régression défensive vers le stade sadique-anal antérieur, où les relations d’objet sont perçues sur un mode binaire de domination versus soumission, de possession versus dépossession. L’objet d’amour n’est pas encore appréhendé comme une altérité autonome, mais comme un objet partiel que l’on doit contrôler absolument de peur qu’il ne s’échappe ou n’exerce son emprise destructrice.

Le troisième cadre explicatif provient de la théorie des relations d’objet et des mécanismes de défense du Moi. Des auteurs post-freudiens, dont Donald Winnicott et Melanie Klein, ont mis en lumière le fait que le contrôle sphinctérien représente la première modalité d’interaction dialectique entre la souveraineté interne de l’enfant et l’autorité maternelle. L’échec d’une intégration harmonieuse conduit le Moi à ériger des défenses massives d’isolation (séparation de l’idée et de l’affect) et d’annulation rétroactive (actes magiques visant à effacer une pensée hostile inconsciente), transformant la vie psychique en un champ de bataille rituel contre la vulnérabilité émotionnelle.

7. Composantes clés, types et dimensions

Le caractère anal se structure classiquement autour de plusieurs dimensions comportementales, affectives et pulsionnelles que l’on peut synthétiser comme suit :

  • La triade anale classique :
    • Le souci de l’ordre (Ordentlichkeit) : manifesté par une quête compulsive de propreté corporelle et domestique, une ponctualité rigide, le respect scrupuleux des protocoles et un perfectionnisme procédural souvent contre-productif.
    • La parcimonie ou avarice (Sparsamkeit) : tendance à accumuler et retenir non seulement les ressources financières et matérielles, mais aussi l’information, le temps, et les marques d’affection, perçues comme des substances épuisables.
    • L’obstination et entêtement (Eigensinn) : résistance farouche et inébranlable à toute tentative d’influence extérieure, pouvant basculer dans la rancune, la défiance systématique et l’esprit de contradiction.
  • Le sous-type anal-rétentif : caractérisé par la domination des défenses d’inhibition, de rétention et de contrôle passif-agressif. Ce profil privilégie la thésaurisation, la procrastination décisionnelle par peur de commettre une erreur, la pruderie morale et une posture défensive vis-à-vis des émotions intenses.
  • Le sous-type anal-expulsif : issu d’une fixation précoce à la décharge destructrice, il se caractérise par des accès d’agressivité verbale ou comportementale soudains, un désordre provocateur, la prodigalité impulsive ou des conduites de rébellion ostensible contre l’autorité et la bienséance.
  • La pulsion d’emprise et sadisme anal : besoin inconscient de manipuler autrui, d’exercer un contrôle tyrannique sur l’entourage sous couvert de bienveillance normative, et angoisse panique de perdre la maîtrise de ses propres fonctions internes ou de son environnement immédiat.

8. Exemples et cas illustratifs

Dans la vie courante, le caractère anal-rétentif se manifeste de manière éloquente dans la gestion quotidienne de l’espace et du temps. Considérons le cas d’un cadre supérieur qui organise méticuleusement son bureau selon des alignements géométriques invariables, exige de ses subordonnés des rapports formatés selon des chartes typographiques inflexibles, et consacre un temps démesuré à réviser des détails stylistiques mineurs au détriment des échéances stratégiques. Pour cet individu, tout retard ou tout écart de procédure est perçu inconsciemment comme une agression ou une souillure intolérable menaçant son équilibre psychique interne.

Un autre exemple paradigmatique concerne le domaine relationnel et financier. Un conjoint présentant cette structure caractérielle peut consigner scrupuleusement la moindre dépense commune dans un tableur électronique, refuser tout achat d’agrément jugé superflu, tout en manifestant une incapacité profonde à exprimer verbalement ses sentiments amoureux. Cette rétention verbale et sentimentale reflète fidèlement la croyance inconsciente que livrer une émotion revient à perdre une partie vitale de soi-même ou à s’exposer sans défense à la domination de l’autre.

Sur le plan clinique, on observe fréquemment des patients consultant pour des symptômes d’épuisement professionnel (burn-out) consécutifs à l’incapacité viscérale de déléguer la moindre tâche. Un cas documenté décrit un enseignant qui, refusant de s’en remettre aux barèmes standardisés, recomptait systématiquement plusieurs fois chaque note d’examen, incapable de finaliser ses délibérations par crainte d’injustice ou d’erreur, illustrant la manière dont le doute obsessionnel et l’obstination anale paralysent la sphère de l’action.

9. Évaluation et mesure clinique

L’évaluation du caractère anal s’effectue traditionnellement par le biais de l’entretien clinique approfondi d’orientation psychodynamique. Le clinicien recherche les indices d’un investissement massif du contrôle, la présence d’une rigidité morale et affective, ainsi que l’utilisation préférentielle des mécanismes de défense obsessionnels (formation réactionnelle, intellectualisation, isolation).

Au-delà de l’investigation verbale classique, plusieurs instruments psychométriques et projectifs ont été historiquement conçus pour opérationnaliser et quantifier ces dimensions :

  • Les épreuves projectives : Le test du Rorschach permet d’objectiver le fonctionnement anal à travers des réponses à forte composante formelle rigide (F+%), des verbalisations référant à la saleté, aux taches, à la symétrie absolue, ou encore des refus fréquents de planches perçues comme menaçantes ou chaotiques. De même, le Test d’Aperception Thématique (TAT) révèle souvent des thématiques récurrentes de conflit avec les figures d’autorité et de rétention d’informations.
  • Les inventaires de personnalité psychodynamiques : Dans les années 1960 et 1970, des échelles standardisées ont vu le jour, telles que l’Anal Character Scale de Kline (1968) ou l’inventaire Ai3Q de Kline, visant à mesurer empiriquement les traits de rétention, d’ordre et d’entêtement chez des populations cliniques et non cliniques.
  • La nosographie descriptive contemporaine : Bien que le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) ait abandonné le lexique psychanalytique de la pulsion anale, les critères du Trouble de la personnalité obsessionnelle-compulsive (TPOC) recouvrent quasi parfaitement la symptomatologie du caractère anal-rétentif : préoccupation pour les détails et les règles, perfectionnisme entravant l’achèvement des tâches, dévotion excessive au travail, rigidité morale, réticence à déléguer, avarice financière et rigidité relationnelle.

10. Applications et pertinence pratique

Sur le plan de la psychothérapie et de la prise en charge clinique, l’identification d’une personnalité anale éclaire immédiatement la dynamique du transfert et du contre-transfert. Ces patients adoptent fréquemment une attitude de méfiance contrôlante envers le thérapeute, soumettant le cadre thérapeutique (horaires, règlements financiers) à une ponctualité hyper-stricte ou, au contraire, tentant de marchander les honoraires. La neutralité bienveillante de la psychanalyse ou de la thérapie psychodynamique offre un espace sécurisant pour assouplir le Surmoi cruel et réhabiliter la spontanéité émotionnelle sans que celle-ci ne soit vécue comme une souillure ou un effondrement.

Dans la sphère organisationnelle et professionnelle, la compréhension de ces traits de caractère présente une utilité majeure en gestion des ressources humaines et en ergonomie du travail. Les individus dotés d’un caractère anal modéré excellent dans les fonctions exigeant une exactitude sans faille, telles que l’audit comptable, le contrôle qualité, l’archivage ou la conformité réglementaire. En revanche, positionnés à des postes de direction requérant de la flexibilité relationnelle, de l’intuition et une prise de risque rapide, ils risquent de paralyser les équipes par un micro-management asphyxiant et une incapacité à tolérer l’aléa.

Enfin, dans le domaine de la parentalité et de l’éducation, cette notion sensibilise les professionnels de la petite enfance aux dangers d’un apprentissage de la propreté précoce, violent ou humiliant. Comprendre l’enjeu psychologique du don et de la rétention sphinctérienne permet d’accompagner les parents vers une attitude souple qui ne transforme pas l’autonomie corporelle de l’enfant en un champ d’affrontement narcissique.

11. Recherches et preuves empiriques

Dès les années 1950 et 1960, plusieurs chercheurs en psychologie expérimentale et différentielle ont cherché à soumettre les hypothèses freudiennes sur le caractère anal à l’épreuve de la méthode scientifique. Paul Kline a mené des séries d’études factorielles pionnières sur l’anal character syndrome, confirmant que les traits d’ordre, de parcimonie et d’entêtement covarient statistiquement de manière significative au sein de populations diverses, validant ainsi la réalité empirique du cluster caractériel, indépendamment même des spéculations étiologiques initiales.

D’autres recherches, notamment celles de Robert Fisher et Seymour Greenberg (1977, 1996), ont compilé et analysé des centaines d’études quantitatives explorant l’érotisme anal et ses corrélats adultes. Si les données corrélationnelles ont largement confirmé l’existence stable de cette constellation de traits de personnalité, les tentatives d’établir un lien causal direct et univoque entre des méthodes d’apprentissage de la propreté spécifiques durant l’enfance et le développement ultérieur du caractère anal ont produit des résultats plus contrastés, soulignant le rôle fondamental du tempérament inné et de la qualité globale de la relation mère-enfant.

Dans les neurosciences cognitives et affectives actuelles, certains modèles de traitement de l’information s’intéressent aux corrélats neuronaux de la rigidité comportementale et du dégoût. Les travaux contemporains sur le circuit orbito-frontal et les noyaux gris centraux dans les conduites d’inhibition de la réponse et la sensibilité accrue à la souillure apportent un éclairage neurobiologique congruent avec les descriptions cliniques traditionnelles des personnalités ancrées dans l’hyper-contrôle.

12. Considérations socioculturelles

L’expression et la valorisation du caractère anal varient considérablement selon les contextes culturels, historiques et économiques. Max Weber, dans son célèbre essai L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, a mis en évidence comment l’ascétisme intramondain, le rejet du luxe ostentatoire, la ponctualité et la valorisation du travail méthodique ont constitué le moteur de l’essor économique occidental moderne. Des sociologues et psychanalystes formés à la théorie critique, tels qu’Erich Fromm et Herbert Marcuse, ont ultérieurement souligné que la société industrielle capitaliste sélectionne, encourage et institutionnalise précisément les traits du caractère anal (épargne, calcul, conformité, régulation temporelle stricte) au détriment de l’expressivité émotionnelle et corporelle.

À l’inverse, dans certaines cultures traditionnelles ou collectives où l’accent est mis sur la spontanéité relationnelle, la dépendance mutuelle et la fluidité temporelle, les comportements de réserve affective et de thésaurisation individuelle sont perçus comme des déviances égoïstes voire pathologiques. L’apprentissage de la propreté lui-même y est souvent abordé avec une tolérance beaucoup plus grande et sans contrainte temporelle précoce, ce qui modifie substantiellement les modes d’élaboration de la pulsion d’emprise.

En outre, l’évolution sociétale contemporaine, dominée par l’injonction à la flexibilité, au changement permanent et à la consommation immédiate, met en tension le fonctionnement anal classique. L’individu à structure anale-rétentive peut se sentir profondément déstabilisé par la culture du zapping et de la précarité professionnelle, réagissant par un repli anxieux encore plus marqué dans le contrôle maniaque de son micro-environnement.

13. Critiques, controverses et limites

Le concept de caractère anal a fait l’objet de vives contestations, tant au sein de la communauté psychanalytique que de la part des tenants d’autres paradigmes scientifiques :

  • Critiques méthodologiques et épistémologiques : Les psychologues d’orientation comportementale et cognitive ont régulièrement reproché à la théorie psychanalytique son manque de réfutabilité au sens de Karl Popper. En postulant simultanément la rétention et l’expulsion comme émanant de la même origine anale, le modèle court le risque de tout expliquer a posteriori sans fournir de prédictions falsifiables rigoureuses.
  • Déterminisme anatomique excessif : Les théories féministes et relationnelles ont dénoncé l’accent excessif mis sur la zone anatomique érogène, préférant concevoir ces traits comme des réponses relationnelles d’adaptation face à des figures parentales rigides, intrusives ou désinvesties, plutôt que comme la conséquence mécanique de vicissitudes sphinctériennes.
  • Risque de pathologisation des vertus : Certains auteurs soulignent que qualifier péjorativement d’« anal » le goût du travail soigné, l’hygiène et la prévoyance financière relève d’un biais théorique méconnaissant l’utilité adaptative et constructive de ces aptitudes dans la vie sociale ordinaire.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

Pour éviter toute confusion taxonomique, il convient d’opérer des distinctions nettes entre le caractère anal et plusieurs entités psychopathologiques voisines :

  • Trouble de la personnalité obsessionnelle-compulsive (TPOC) : Correspondance nosographique contemporaine du caractère anal décompensé. Alors que le caractère anal renvoie à une organisation métapsychologique pouvant rester bien intégrée et fonctionnelle, le TPOC constitue une catégorie diagnostique descriptive impliquant une souffrance cliniquement significative et une altération majeure du fonctionnement psychosocial.
  • Névrose obsessionnelle classique : Entité nosologique centrée sur des symptômes égosyntoniques ou égodystoniques bruyants (obsessions idéatives intrusives, rituels et compulsions conjuratoires conscients). Le caractère anal, quant à lui, est généralement égosyntonique : le sujet vit ses manies d’ordre et d’économie comme rationnelles et justifiées, sans être nécessairement submergé par des rituels compulsifs formalisés.
  • Caractère oral : En contraste avec le caractère anal axé sur le contrôle, l’autonomie défensive et la rétention, le caractère oral s’organise autour de l’attente passive de soins, de la dépendance affective, de l’avidité immédiate et de la quête permanente de réassurance extérieure.
  • Caractère phallique-narcissique : Caractérisé par l’affirmation de soi ostentatoire, la séduction compétitive et l’étalage de la puissance, s’opposant à la discrétion anxieuse, à la réserve et à la pruderie scrupuleuse propres au caractère anal.

15. Synthèse et points clés

Le caractère anal demeure l’une des conceptualisations les plus fécondes de la théorie psychodynamique de la personnalité. Né de la découverte freudienne de la corrélation intime entre érotisme sphinctérien infantile et traits de caractère adultes, il met en lumière la transformation des pulsions primitives d’emprise et de souillure en idéaux sublimes de rigueur, de propreté et de persévérance.

Structuré autour de la triade immuable de l’ordre, de la parcimonie et de l’obstination, ce mode d’organisation psychique illustre avec acuité la fonction protectrice des mécanismes de défense du Moi. Qu’il prenne la forme d’une méticulosité précieuse dans les professions méthodiques ou qu’il bascule dans la rigidité aliénante du trouble obsessionnel, le caractère anal témoigne de l’immense complexité des compromis que l’esprit humain négocie entre les exigences du corps pulsionnel et les impératifs de la civilisation.

Références

  • Abraham, K. (1965). Contribution à la théorie du caractère anal (1921). In Œuvres complètes : Tome 2, 1915-1925 (pp. 110-123). Payot.
  • Fisher, S., & Greenberg, R. P. (1996). Freud scientifically reappraised: Testing the theories and therapy. John Wiley & Sons.
  • Freud, S. (2012). Caractère et érotisme anal (1908). In Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse : Volume VIII (1906-1908) (pp. 187-196). Presses Universitaires de France.
  • Fromm, E. (1975). L’aliénation dans la société moderne : Le caractère thésauriseur. Desclée de Brouwer.
  • Jones, E. (1969). Le caractère anal (1918). In Théorie et pratique de la psychanalyse (pp. 395-430). Payot.
  • Kline, P. (1968). The training and the anal character. Journal of Social Psychology, 76(2), 279-285.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 23). Caractère anal : Entre ordre et contrôle. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=caractere-anal-personnalite-anale
Looti, Mohammed. “Caractère anal : Entre ordre et contrôle.” Base de données de psychologie en français, 23 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=caractere-anal-personnalite-anale.
Looti, Mohammed. “Caractère anal : Entre ordre et contrôle.” Base de données de psychologie en français. octobre 23, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=caractere-anal-personnalite-anale.