Le cannibalisme représente l’une des transgressions les plus fondamentales et troublantes de l’expérience humaine, se situant au confluent de l’interdit anthropologique universel, du dérèglement psychopathologique extrême et des mécanismes primitifs de survie. En psychologie clinique, en psychiatrie médico-légale et en psychanalyse, cet acte dépasse largement la simple manducation de tissu conspécifique pour interroger les frontières mêmes du soi, de l’altérité et des angoisses archaïques d’engloutissement.
Cannibalisme
1. Définition concise
Sur le plan strictement biologique et anthropologique, le cannibalisme désigne la consommation délibérée, totale ou partielle, de chair ou d’organes d’un individu par un membre appartenant à la même espèce biologique (anthropophagie lorsqu’elle s’applique spécifiquement à l’espèce humaine). En psychologie clinique et en psychiatrie, le cannibalisme renvoie à un comportement ou à un ensemble de fantasmes conscients ou inconscients par lesquels un sujet incorpore oralement un objet humain, révélant une perturbation profonde de la relation d’objet, une régression narcissique massive ou une décompensation psychotique aiguë.
Ce phénomène s’articule autour de deux polarités fondamentales : d’une part, les formes socialement codifiées et symboliques étudiées par l’ethnologie (funéraires, rituelles ou de guerre), et d’autre part, les manifestations criminelles, perverses ou psychotiques isolées qui relèvent de la pathologie mentale individuelle. Dans ce second registre, l’acte cannibale constitue le franchissement d’un tabou constitutif de la civilisation, condensant pulsion d’agression, érotisation orale et anéantissement de l’altérité.
Sur le plan métapsychologique, le cannibalisme incarne la matérialisation littérale du mécanisme d’incorporation, prototype corporel de l’introjection psychique. L’acte vise à la fois la destruction de l’objet redouté ou haï et son assimilation omnipotente au sein de l’enveloppe corporelle et identitaire du sujet, abolissant la distance nécessaire à la relation intersubjective.
2. Étymologie et origine linguistique
Le substantif masculin « cannibalisme » trouve son origine dans l’espagnol caníbal, lui-même dérivé du mot arawak ou taïno karibna ou caniba, terme utilisé par les populations des Grandes Antilles pour désigner les Caraïbes (ou Kalinago), peuple insulaire réputé pour sa férocité guerrière. Lorsque Christophe Colomb accosta dans les Antilles en 1492, il rapporta ces récits et transcrivit phonétiquement le terme sous la forme canibales, influencé par une association erronée avec le mot latin canis (chien), projetant ainsi une animalité sauvage sur ces populations.
Le vocable entra dans la langue française au milieu du XVIe siècle, notamment sous la plume de Michel de Montaigne dans ses célèbres Essais (chapitre « Des Cannibales », publié en 1580), où il servait à questionner la relativité des mœurs et la barbarie comparée des guerres de Religion européennes. Sur le plan médical et scientifique, le terme grec « anthropophagie » (composé de anthrôpos, homme, et de phagein, manger) lui préexistait et demeure le terme technique exact pour désigner la manducation de chair humaine.
Au fil du XIXe et du XXe siècle, le mot s’est émancipé de son strict contexte ethnographique pour intégrer la nosographie médico-légale et la littérature psychanalytique. Il en est venu à métaphoriser les dynamiques relationnelles destructrices où un individu détruit, dévore ou absorbe psychiquement la substance, la volonté ou l’individualité d’un autre.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, le mot se prononce /ka.ni.ba.lism/ (phonétiquement : ka-ni-ba-lisme). Il s’agit d’un nom commun singulier de genre masculin, dont le pluriel régulier est « cannibalismes », employé principalement pour classifier différentes typologies ou contextes socioculturels de cette pratique.
Le terme s’insère dans une famille dérivationnelle étendue comprenant le substantif et adjectif « cannibale » (/ka.ni.bal/), le verbe transitif « cannibaliser » (/ka.ni.ba.li.ze/) — qui possède également des acceptions métaphoriques en économie, en marketing et en ingénierie logicielle pour désigner l’absorption ou l’érosion d’un produit par un autre —, ainsi que les formes savantes concurrentes « anthropophage » et « anthropophagie ».
Dans la prose psychiatrique et psychanalytique, on rencontre fréquemment l’adjectif relationnel dans des syntagmes techniques tels que « pulsion cannibalesque », « organisation cannibalique » (employé par Karl Abraham), « stade cannibale » ou « fantasme de dévoration », qualifiant les mouvements pulsionnels oraux régressifs fixés à un mode de destruction incorporative.
4. Explication conceptuelle détaillée
La compréhension psychologique du cannibalisme exige de distinguer rigoureusement ses contextes d’émergence : le cannibalisme de survie, le cannibalisme rituel institutionnalisé et le cannibalisme pathologique ou criminel. Si les manifestations physiologiques extérieures se ressemblent, leurs soubassements cognitifs, affectifs et dynamiques demeurent radicalement dissemblables.
Dans les contextes de famine extrême ou de catastrophes d’isolement prolongé, le recours au cannibalisme de survie (anthropophagie de détresse) s’opère dans un état de contrainte biologique absolue. L’organisme, soumis à une dénutrition protéo-énergétique critique menaçant la survie immédiate, déclenche des cascades neuroendocriniennes primaires supplantant les barrières morales et culturelles intégrées. Dans cette situation, les sujets ne consomment généralement les cadavres de leurs compagnons qu’après une lutte psychique intense caractérisée par le déni, la rationalisation collective, le désespoir et une profonde détresse morale, souvent suivie de séquelles traumatiques durables telles qu’un trouble de stress post-traumatique sévère marqué par une culpabilité de survie indicible.
À l’opposé, le cannibalisme psychopathologique individuel ne relève d’aucune contrainte métabolique, mais procède d’une organisation délirante ou perverse. Dans les états psychotiques, notamment au cours de la schizophrénie paranoïde ou des décompensations maniaques délirantes, l’acte s’enracine dans des hallucinations impératives ou un délire mystique, mégalomaniaque ou mégalo-hypocondriaque. Le patient peut croire ingérer la puissance de Dieu, purifier le monde d’une entité maléfique ou tenter de combler un sentiment d’effondrement corporel en phagocytant la substance physique d’autrui.
Dans les configurations perverses et sadiques, le cannibalisme criminel s’articule autour d’une nécrophilie, d’un sadisme sexuel majeur et d’une volonté d’anéantissement total de la victime. Pour le prédateur paraphilique, consommer la chair de la victime représente l’ultime acte de contrôle et de possession absolue : la victime ne peut plus jamais quitter l’agresseur, elle est assimilée, réifiée et réduite au statut de simple aliment, satisfaisant des fantasmes érotisés de domination totale et d’omnipotence narcissique.
Enfin, la psychodynamique éclaire le rôle du clivage et de la dépersonnalisation chez l’auteur de tels actes. Pour franchir l’interdit anthropologique absolu, le sujet doit préalablement opérer une désubjectivation complète de la victime, la dépouillant de son humanité pour la transformer en objet partiel inerte, neutralisant ainsi toute empathie et tout mécanisme d’inhibition comportementale innée face à l’espèce.
5. Évolution historique
L’histoire de l’appréhension du cannibalisme reflète les métamorphoses du regard que l’humanité porte sur ses propres marges ténébreuses, oscillant entre mythe, fascination répressive, justification coloniale et curiosité scientifique.
Les traces paléoanthropologiques suggèrent que le cannibalisme est présent dès les origines de l’hominisation. Des ossements d’Homo antecessor découverts à Atapuerca (Espagne), datés d’environ 800 000 ans, ainsi que des restes néandertaliens à Moula-Guercy (France) et El Sidrón (Espagne), présentent des marques indubitables de découpe, de fracturation intentionnelle pour l’extraction de la moelle et de désarticulation identiques à celles infligées au gibier animal. Les chercheurs débattent toujours pour déterminer si ces pratiques relevaient d’un opportunisme nutritionnel en période de pénurie ou de conduites rituelles primitives.
L’Antiquité classique a abondamment thématisé le cannibalisme à travers sa mythologie pour fixer les limites séparant la sauvagerie de la civilisation : le titan Cronos dévorant ses enfants par peur d’être détrôné, ou le festin de Thyeste servi par son frère Atrée. Pour les Grecs et les Romains, l’anthropophagie constituait l’attribut fondamental des barbares situés aux confins du monde civilisé, figure de l’anomie et de la négation de la polis.
Durant l’époque des Grandes Découvertes, l’accusation de cannibalisme servit d’argumentaire idéologique et juridique majeur pour légitimer la conquête, l’asservissement et l’évangélisation forcée des peuples autochtones d’Amérique et d’Afrique. La bulle papale et les décrets royaux espagnols autorisaient explicitement la réduction en esclavage de tout indigène pratiquant l’anthropophagie, favorisant une dramatisation souvent fallacieuse des observations de terrain.
Aux XIXe et XXe siècles, le cannibalisme s’est déplacé vers le champ de la psychopathologie clinique et de la criminologie naissante. Cesare Lombroso, théoricien de l’atavisme criminel, voyait dans le cannibalisme la résurgence d’un stade d’évolution primitif chez le criminel né. Avec l’essor de la psychanalyse freudienne puis de la criminologie moderne, le phénomène a cessé d’être appréhendé comme une simple monstruosité incompréhensible pour devenir l’objet d’analyses structurales minutieuses sur l’inconscient, la pulsion de mort et la psychopathie criminelle.
6. Fondements théoriques
Le traitement psychologique et psychanalytique du cannibalisme constitue un pilier essentiel de la théorisation des premiers développements affectifs et relationnels du sujet humain.
Sigmund Freud a introduit la dimension cannibalisme au cœur de la pulsion sexuelle dès ses Trois essais sur la théorie sexuelle (1905). Freud y conceptualise le premier stade de l’organisation libidinale comme le « stade oral », subdivisé plus tard sous l’influence de Karl Abraham en un stade oral primitif (succion) et un stade oral-sadique ou « cannibalesque » (morsure). Durant ce stade précoce, l’enfant investit le sein maternel par la manducation : l’amour pour l’objet et son anéantissement destructeur sont indiscernables. Dans Totem et Tabou (1913), Freud fonde le mythe de l’origine de la société sur le meurtre et le repas totémique au cours duquel les fils de la horde primitive assassinent et dévorent le père tout-puissant, incorporant sa force tout en instaurant le tabou fondateur du parricide et de l’inceste.
Karl Abraham a poussé plus loin la conceptualisation de la phase sadique-orale en démontrant que la fixation ou la régression à ce niveau sous-tend les formes les plus sévères de mélancolie et de psychose. Dans cette perspective, la perte de l’objet aimé réactive la pulsion d’incorporation : pour éviter la douleur de la perte, l’endeuillé pathologique « dévore » métaphoriquement l’objet perdu, l’installant au sein du moi où il devient la cible d’attaques destructrices intériorisées.
Melanie Klein a ensuite enrichi ce corpus en plaçant les angoisses cannibalesques au centre de la position schizo-paranoïde du nourrisson. Selon Klein, le bébé projette ses propres pulsions agressives et orales-destructrices sur le sein maternel, qu’il craint ensuite en retour de voir se transformer en un persécuteur dévorant. Le nourrisson traverse des fantasmes inconscients d’arracher, de mordre, de vider et de détruire l’intérieur du corps de la mère, fantasmes qui génèrent des angoisses archaïques de rétorsion et d’anéantissement corporel.
Dans le domaine socioculturel et psychanalytique structural, des penseurs comme Claude Lévi-Strauss ont souligné que le cannibalisme rituel fonctionne comme un langage symbolique : ingérer une parcelle du cadavre revient à capter une qualité vitale (force, lignage) ou à réintégrer l’énergie de l’ancêtre au sein du corps collectif, démontrant que l’acte, loin d’être un désordre aveugle, obéit dans ces cultures à un ordre sémiotique ultra-rigide.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
L’analyse clinique et anthropologique permet de décomposer le cannibalisme selon plusieurs axes typologiques majeurs :
- Endocannibalisme : Pratique consistant à consommer exclusivement les membres de son propre groupe social, familial ou tribal, le plus souvent lors de rituels mortuaires complexes visant à préserver l’âme du défunt et à réinvestir ses vertus au sein de la communauté.
- Exocannibalisme : Consommation d’individus extérieurs au groupe d’appartenance, généralement des ennemis capturés lors d’affrontements guerriers, destinée à affirmer la domination militaire, à humilier l’adversaire et à absorber son courage martial.
- Cannibalisme de survie (ou d’urgence) : Comportement adaptatif ultime en situation d’agonie nutritive collective où la chair des défunts est consommée dans le seul but de préserver la vie biologique, sans dimension sacrificielle préalable.
- Cannibalisme psychotique : Conduite d’ingestion survenant au cours d’un épisode dissociatif ou hallucinatoire majeur (schizophrénie, manie délirante), motivée par des thématiques de rédemption cosmique, de persécution extrême ou d’effritement corporel.
- Cannibalisme pervers-sadique : Comportement paraphilique criminel où l’ingestion de parties corporelles d’une victime assassinée procure une jouissance sexuelle directe et scelle l’appropriation définitive de l’autre dans le cadre d’un trouble de la personnalité sadique ou psychopathique sévère.
- Autocannibalisme (ou autosarcophagie) : Auto-mutilation extrême au cours de laquelle un sujet ingère des fragments de ses propres chairs, peau ou phanères, le plus souvent documentée dans des psychoses aiguës, des états de démence avancée ou des syndromes neurogénétiques comme le syndrome de Lesch-Nyhan.
8. Exemples et cas illustratifs
L’examen de cas documentés permet de saisir les manifestations cliniques et situationnelles réelles de ce phénomène.
Le cas archétypal du cannibalisme de survie moderne demeure le drame de la cordillère des Andes en 1972, impliquant les membres de l’équipe uruguayenne de rugby de l’Old Christians Club dont l’avion s’est écrasé sur un glacier isolé. Isolés à plus de 3 500 mètres d’altitude, sans ressources vivrières et confrontés à une température polaire pendant 72 jours, les survivants prirent la décision collective de se nourrir des corps préservés par le gel de leurs camarades décédés. Ce cas démontre la capacité des fonctions exécutives supérieures et de la cohésion groupale à surmonter le tabou pour préserver l’instinct de vie, tout en élaborant une rationalisation mystique (l’assimilation à la communion chrétienne du corps du Christ).
Sur le plan criminologique et médico-légal, l’affaire de Jeffrey Dahmer aux États-Unis constitue une illustration paradigmatique du cannibalisme érotisé et nécrophile. Dahmer assassina dix-sept jeunes hommes entre 1978 et 1991, conservant des crânes et des membres, et consommant des portions de muscle et d’organes internes de certaines de ses victimes. Les expertises psychiatriques révélèrent une tentative pathologique pathétique de conjurer une angoisse d’abandon insoutenable : en ingérant ses proies, Dahmer croyait les rendre indissociables de son propre corps, fusionnant avec elles dans une tentative démente de contrer sa solitude absolue.
Un autre exemple saisissant est celui d’Issei Sagawa, étudiant japonais qui assassina et consomma partiellement une camarade de classe néerlandaise à Paris en 1981. Sagawa formula explicitement son désir comme la volonté d’absorber l’énergie, la beauté et la vitalité occidentale qu’il jugeait absentes de son propre être, illustrant magistralement le concept kleinien d’envie vorace et d’incorporation de l’objet idéalisé.
9. Mesure, évaluation et diagnostic médico-légal
Le cannibalisme ne constitue pas en soi une catégorie diagnostique répertoriée dans les classifications psychiatriques contemporaines telles que le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) ou la Classification internationale des maladies (CIM-11). Il est considéré comme un signe clinique ou un passage à l’acte symptomatique émergeant d’un faisceau nosologique sous-jacent.
L’évaluation psychiatrique d’un sujet ayant commis un acte cannibale requiert une démarche d’investigation exhaustive portant sur la responsabilité pénale au moment des faits :
- Évaluation du discernement et de la réalité : Examen méticuleux de l’état mental visant à déterminer la présence d’un délire structuré, d’hallucinations cénesthésiques ou gustatives, et d’un effondrement du principe de réalité, guidé par l’analyse de l’article 122-1 du Code pénal en droit français (abolition ou altération du discernement).
- Outils psychométriques d’évaluation de la personnalité : Utilisation de l’inventaire de la psychopathie de Hare révisé (PCL-R) pour quantifier les traits de manipulation, d’absence d’empathie, d’insensibilité émotionnelle et d’impulsivité caractéristiques des personnalités antisociales et sadiques.
- Tests projectifs de personnalité : Administration du test des taches d’encre de Rorschach (selon le système intégré d’Exner) et du Thematic Apperception Test (TAT) pour cartographier les représentations corporelles angoissantes, la porosité des limites du moi, les fantasmes de dévoration et la nature des relations d’objet internes.
- Diagnostics différentiels organiques et neurologiques : Réalisation d’une imagerie cérébrale par résonance magnétique (IRM) et d’un électroencéphalogramme (EEG) pour exclure une épilepsie temporale, une tumeur frontale ou une variante comportementale de démence fronto-temporale pouvant induire une hyperoralité morbide (similaire au syndrome de Klüver-Bucy).
10. Applications cliniques et portée pratique
La compréhension du cannibalisme trouve des applications cliniques cruciales bien au-delà des cas criminels rarissimes, notamment dans la prise en charge des troubles des conduites alimentaires sévères, des décompensations dissociatives et des deuils compliqués.
Dans la clinique des troubles du comportement alimentaire (TCA), singulièrement dans les formes extrêmes d’anorexie mentale et de boulimie, les cliniciens repèrent fréquemment des fantasmes inconscients de dévoration cannibalesque. Le refus d’ingérer de la nourriture chez l’anorexique exprime fréquemment la crainte terrifiante d’ingérer l’objet d’amour ou d’être colonisé de l’intérieur par un parent intrusif. Inversement, l’accès boulimique massif s’apparente à une crise d’engloutissement frénétique où la nourriture symbolise le substitut d’un corps humain dévoré avec culpabilité et rage.
En psychothérapie des états-limites et des traumatismes d’attachement précoces, la thématique cannibale ressurgit sous forme de métaphores relationnelles : les patients expriment régulièrement la peur de « dévorer » leur thérapeute par l’intensité de leurs besoins affectifs, ou au contraire la terreur d’être « avalés », « vidés » et anéantis par l’autre. Le travail d’élaboration consiste à aider le patient à restaurer des frontières corporelles et psychiques stables, empêchant la fusion destructive.
Dans le domaine médico-légal et pénitentiaire, l’expertise des auteurs de crimes anthropophages détermine les régimes de détention de sécurité maximale ou d’hospitalisation d’office en unité pour malades difficiles (UMD), tant le risque de récidive et la dangerosité psychiatrique criminologique s’avèrent majeurs chez ces profils hautement déstructurés.
11. Recherche empirique et données contemporaines
La recherche contemporaine aborde le cannibalisme à travers le croisement de la neurobiologie évolutionniste, de la biochimie médicale et de la criminologie comportementale.
Une contribution médicale empirique capitale découle des travaux de Daniel Carleton Gajdusek sur le kuru, une encéphalopathie spongiforme transmissible touchant le peuple Fore de Papouasie-Nouvelle-Guinée dans les années 1950 et 1960. Les recherches ont prouvé que la maladie était provoquée par la transmission d’un prion lors des rites d’endocannibalisme funéraire, au cours desquels les femmes et les jeunes enfants consommaient préférentiellement les cerveaux des défunts de la famille. Cette découverte a révolutionné la compréhension des maladies neurodégénératives transmissibles et a valu à Gajdusek le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1976.
Sur le plan éthologique et évolutionniste, les observations de Jane Goodall et d’équipes successives sur les chimpanzés communs (Pan troglodytes) dans le parc national de Gombe ont documenté des épisodes d’infanticide suivis de cannibalisme inter-groupes et intra-groupes. Ces comportements ont confirmé que le cannibalisme n’est pas une anomalie exclusivement humaine ou un dérèglement néolithique, mais une stratégie biologique présente chez les primates supérieurs, régie par la compétition territoriale, les conflits reproductifs et l’accès à des ressources protéiques denses.
En criminologie comportementale, les analyses de séries de cas menées par des profileurs et psychiatres judiciaires mettent en évidence que le cannibalisme criminel s’associe presque invariablement à des antécédents de traumatismes infantiles dévastateurs, d’abus sexuels subis précocement et d’isolement social extrême, cristallisant une psychopathologie où l’acte cannibale devient le seul vecteur possible d’une restauration narcissique illusoire.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’évaluation psychologique du cannibalisme impose une vigilance absolue face aux biais ethnocentriques : ce qui est signe de décompensation psychotique dans une société industrialisée contemporaine a pu constituer un devoir sacré et structurant dans d’autres espaces culturels.
L’anthropologue Beth Conklin, dans ses études approfondies sur le peuple Wari’ d’Amazonie brésilienne, a démontré que l’endocannibalisme funéraire pratiqué jusque dans les années 1960 répondait à un impératif de compassion et de deuil collectif. Pour les Wari’, laisser le cadavre d’un parent bien-aimé pourrir sous la terre froide et humide représentait un sort cruel et intolérable ; consumer le corps par les flammes puis l’ingérer par les alliés familiaux permettait de détruire les souvenirs matériels de la mort pour apaiser le chagrin et permettre à l’esprit du défunt de rejoindre le monde des ancêtres.
À l’inverse, dans les représentations mythologiques de certaines cultures amérindiennes d’Amérique du Nord, notamment les Cris et les Ojibwés, le cannibalisme est appréhendé comme une pathologie spirituelle et mentale effroyable incarnée par le mythe du Wendigo (ou Windigo). Le Wendigo est un monstre anthropophage insatiable, symbole de la cupidité destructrice, de la faim dévorante et de la rupture des liens sociaux. L’individu atteint du « syndrome du Wendigo » en proie à des délires de famine développe la conviction terrifiante d’être possédé par cette entité et d’avoir une pulsion irrépressible de consommer de la chair humaine, illustrant comment une culture projette et sanctionne psychologiquement la peur du tabou suprême.
13. Critiques, controverses et limites
La question du cannibalisme a suscité de violentes controverses épistémologiques et théoriques au sein des sciences humaines et de la psychologie médico-légale.
La critique la plus radicale fut formulée en 1979 par l’anthropologue William Arens dans son ouvrage polémique The Man-Eating Myth. Arens y affirmait que le cannibalisme coutumier socialement accepté n’avait en réalité jamais existé en tant qu’institution régulière, mais n’était qu’un mythe colonial et ethnographique propagé sans preuves directes par des explorateurs racistes ou des anthropologues crédules se basant sur des ouï-dire. Bien que les preuves archéologiques, ostéologiques et génétiques ultérieures aient invalidé la thèse extrémiste d’Arens, sa critique salutaire a forcé la communauté scientifique à durcir drastiquement ses critères de preuve et à déconstruire les stéréotypes coloniaux entourant les peuples extra-occidentaux.
Sur le plan médico-légal, une controverse persistante concerne l’imputabilité pénale des tueurs en série cannibales. Les jurys et l’opinion publique ont tendance à assimiler automatiquement le cannibalisme à la démence (« comment peut-on être sain d’esprit et manger un être humain ? »). Or, les psychiatres experts rappellent que la grande majorité des cannibales criminels sadiques opèrent avec un discernement intact, une préméditation méticuleuse et une capacité parfaite à dissimuler leurs actes, ce qui les rend pénalement responsables de leurs crimes au regard de la loi, sans que l’horreur de l’acte ne constitue une excuse psychiatrique absolutoire.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour éviter toute confusion conceptuelle, il convient de discriminer le cannibalisme des notions psychiatriques et biologiques voisines :
- Anthropophagie : Terme strictement équivalent s’appliquant exclusivement à l’homme consommant de l’homme, tandis que le mot « cannibalisme » englobe l’ensemble du règne animal.
- Nécrophilie : Paraphilie caractérisée par une attirance ou une activité sexuelle dirigée vers des cadavres ; bien que fréquemment associée au cannibalisme criminel, elle ne comporte pas nécessairement d’ingestion de tissus corporels.
- Pica : Trouble du comportement alimentaire consistant en l’ingestion persistante de substances non nutritives et non comestibles (terre, craie, plâtre, cheveux). Le pica ne cible pas la manducation d’humains et relève d’autres étiologies neurodéveloppementales ou carentielles.
- Incorporation : Processus psychologique inconscient décrit par la psychanalyse par lequel un sujet imagine prendre un objet extérieur à l’intérieur de son propre corps ; l’incorporation est un schème fantasmatique universel dont le cannibalisme physique est l’actualisation concrète extrême.
- Syndrome de Klüver-Bucy : Syndrome neuropsychiatrique consécutif à des lésions bilatérales des lobes temporaux (notamment des amygdales), caractérisé par une hyperoralité, une agnosie visuelle, une hypersexualité et une perte totale de la peur, pouvant conduire à porter n’importe quel objet à la bouche sans discernement.
15. Synthèse et points clés
Le cannibalisme constitue un phénomène limite où se heurtent les impératifs biologiques, les interdits fondateurs de la culture et les dérèglements les plus profonds de l’appareil psychique :
- Il se scinde fondamentalement entre des formes de survie extrême, des pratiques anthropologiques rituelles hautement codifiées (endocannibalisme et exocannibalisme) et des expressions psychopathologiques individuelles (délirantes ou paraphiliques sadiques).
- Sur le versant psychanalytique, il renvoie au stade oral primitif, à la pulsion sadique-orale et aux fantasmes d’incorporation où amour, possessivité et anéantissement de l’autre sont intimement fusionnés.
- Sur le plan médico-légal, le cannibalisme criminel ne signe pas nécessairement l’aliénation mentale mais relève majoritairement de troubles sévères de la personnalité psychopathique et sadique conservant leur responsabilité pénale.
- Les découvertes contemporaines, de l’élucidation de la transmission des prions du kuru à l’archéologie préhistorique, confirment son ancienneté biologique tout en soulignant le statut du tabou de l’anthropophagie comme l’un des piliers cardinaux de l’avènement de l’humanité civilisée.
Références
- Abraham, K. (1924). Esquisse d’une histoire du développement de la libido basée sur la psychanalyse des troubles mentaux. Payot.
- Arens, W. (1979). The Man-Eating Myth: Anthropology and Anthropophagy. Oxford University Press.
- Conklin, B. A. (2001). Consuming Grief: Compassionate Cannibalism in an Amazonian Society. University of Texas Press.
- Freud, S. (1913). Totem et Tabou : Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples sauvages. Payot.
- Gajdusek, D. C. (1977). Unconventional viruses and the origin and disappearance of kuru. Science, 197(4307), 943-960.
- Klein, M. (1946). Notes on some schizoid mechanisms. The International Journal of Psychoanalysis, 27, 99-110.
- Lévi-Strauss, C. (1955). Tristes Tropiques. Plon.
- MacCulloch, C. J., & Schechter, H. (2003). Cannibalism and Criminal Psychopathology. Forensic Science International, 134(2), 125-132.