Canne (Aide à la Mobilité et Extension Perceptive)
Dans le champ de la psychologie cognitive, de la neuropsychologie et de la psychologie de la réadaptation, la canne transcende son statut d’objet mécanique pour s’imposer comme une véritable prothèse cognitive et perceptive. En facilitant l’exploration de l’environnement, le maintien de l’équilibre postural et la suppléance sensorielle, elle constitue un modèle paradigmatique de l’intégration des outils dans le schéma corporel humain. L’analyse de son usage permet d’élucider des mécanismes fondamentaux liés à la perception haptique, à la navigation spatiale et à l’autonomie psychologique face aux limitations motrices ou visuelles.
1. Définition concise
La canne désigne un dispositif technique rigide d’assistance à la locomotion, tenu en main, conçu pour transmettre des signaux mécaniques et haptiques à l’utilisateur tout en offrant un appui biomécanique stabilisateur. En psychologie et en neurosciences cognitives, elle est conceptualisée comme une extension fonctionnelle du corps qui modifie la structure de l’espace péripersonnel et optimise la boucle perception-action.
Au-delà de son utilité physique immédiate, la canne agit en tant qu’instrument de médiation sémiotique et sociale, redéfinissant les relations entre l’individu, son identité et son écosystème environnemental. Qu’elle prenne la forme d’une canne de marche gériatrique ou orthopédique pour décharger une articulation déficiente, ou d’une canne longue de locomotion destinée aux personnes malvoyantes ou aveugles, son maniement mobilise des processus attentionnels complexes, des compétences kinesthésiques raffinées et une réorganisation neuroplastique remarquable.
En somme, la canne illustre parfaitement le concept d’« esprit étendu » en sciences cognitives : elle matérialise le passage d’une perception passive à une exploration active où les frontières entre le système nerveux central et l’environnement matériel deviennent poreuses et dynamiques.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme « canne » dérive directement du latin classique canna, signifiant « roseau » ou « tige creuse », lui-même emprunté au grec ancien kanna (κάννα). Ce mot puise ses racines ultimes dans les langues sémitiques antiques, notamment l’akkadien qanû (« roseau » ou « tube »), reflétant la morphologie végétale primitive des premiers instruments de soutien ou de mesure utilisés par l’humanité.
Historiquement, l’évolution sémantique a conduit à désigner non seulement la plante aquatique, mais aussi tout bâton d’appui façonné dans un matériau végétal tubulaire, léger et résistant, tel que le bambou ou le rotin. Durant la période médiévale et moderne, le mot s’est stabilisé dans le vocabulaire français pour désigner spécifiquement une baguette d’appui, avant de s’étendre aux instruments de mesure (comme la canne d’arpenteur) et aux symboles d’autorité statutaire.
Dans la littérature scientifique et psychologique moderne, le substantif a été adopté pour nommer les technologies d’assistance motrice et sensorielle, s’enrichissant de déterminants conceptuels rigoureux : « canne blanche » pour la cécité (officialisée au XXe siècle), « canne tripode » ou « canne canadienne » en rééducation fonctionnelle, et « canne exploratoire » dans le paradigme de la perception écologique.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le mot s’énonce /kan/ selon les règles de l’Alphabet Phonétique International (API). Il s’agit d’un substantif féminin singulier (« une canne », « la canne »), adoptant la marque régulière du pluriel au moyen de la consonne finale muette (« des cannes », /kan/).
Dans la terminologie clinique et neuropsychologique francophone, il s’emploie couramment au sein de syntagmes nominaux spécialisés tels que « canne de marche », « canne anglaise », « canne de repérage » ou « canne électronique haptique ». L’accord des adjectifs qualificatifs associés suit rigoureusement le genre féminin, comme dans « suppléance haptique médiée par la canne exploratoire ».
4. Explication conceptuelle détaillée
La compréhension psychologique de la canne requiert une rupture avec la vision cartésienne classique d’un organisme isolé observant le monde à travers des récepteurs biologiques immobiles. Lorsque la pointe d’une canne entre en collision avec une surface, l’utilisateur ne ressent pas de manière dominante les vibrations sur la pulpe de ses doigts ou dans la paume de sa main ; il ressent plutôt directement la texture, la rigidité et l’inclinaison de l’obstacle distant. Ce phénomène, théorisé sous le nom d’extériorisation de la sensation ou de perception distale médiée, constitue une démonstration éclatante de la façon dont le système perceptif humain s’adapte aux artefacts environnementaux.
Sur le plan neuropsychologique, l’utilisation prolongée et maîtrisée d’une canne induit une modification profonde de la représentation du schéma corporel dans le cortex pariétal. Des études en imagerie cérébrale et en électrophysiologie démontrent que l’espace péripersonnel — c’est-à-dire le volume spatial immédiatement adjacent au corps où les interactions motrices directes sont possibles — s’étire le long de l’axe longitudinal de l’outil. Dès lors, un objet physiquement situé dans l’espace extrapersonnel (lointain) est traité par les réseaux neuronaux multimodaux comme s’il se trouvait à portée directe de préhension.
Par ailleurs, la canne transforme la dynamique du retour sensoriel lors de la motricité. Dans le cadre de la réhabilitation physique ou de l’évaluation de la fragilité chez la personne âgée, l’appui mécanique ne se limite pas à décharger mécaniquement un membre inférieur atteint d’arthrose ou de déficit parétique ; il injecte un puissant signal afférent proprioceptif et tactile supplémentaire dans la boucle de contrôle postural. Cette information somatosensorielle accrue réduit la variance du centre de gravité corporel et diminue l’angoisse de chute, souvent paralysante d’un point de vue psychologique.
Dans le domaine de la déficience visuelle, la canne longue constitue le vecteur privilégié de la construction d’une carte cognitive de l’espace. En balayant le sol selon un rythme synchrone avec le cycle de marche, l’individu aveugle recueille une mosaïque temporelle de signaux micro-acoustiques et vibratoires. Ces données successives sont synthétisées par les aires cérébrales associatives pour engendrer une représentation spatiale allocentrique cohérente, indispensable à une navigation fluide, sécurisée et autonome.
5. Développement et évolution historique
L’utilisation de bâtons de soutien et d’orientation remonte aux origines des sociétés humaines, servant simultanément d’aide à la marche, d’instrument pastoral et d’arme défensive. Néanmoins, l’inscription systématique de la canne dans le registre des technologies compensatoires et de l’analyse psychologique s’est structurée de manière décisive au cours du XXe siècle, sous l’impulsion conjuguée des progrès de la réadaptation militaire et des sciences du comportement.
L’histoire de la canne blanche constitue un jalon fondamental. En 1930, la comtesse française Guilly d’Herbemont conçoit l’idée d’un instrument blanc réservé aux personnes aveugles afin de favoriser leur repérage par les automobilistes et les piétons parisiens, un concept développé presque simultanément au Royaume-Uni par James Biggs. Cette innovation transforme immédiatement un simple ustensile de soutien en un signal d’identification sociale et psychosociale, doté d’une valeur protectrice et communicative hautement codifiée.
Durant l’immédiat après-guerre, le médecin militaire et ophtalmologiste américain Richard E. Hoover formalise la technique moderne de la canne longue au centre de rééducation de Valley Forge pour les vétérans de guerre rendus aveugles. Hoover codifie une méthodologie rigoureuse d’orientation et de mobilité, articulant la longueur de la canne, le balayage pendulaire rythmique en deux temps et la coordination avec le membre inférieur controlatéral. Cette formalisation standardise l’apprentissage moteur et démontre que la locomotion non visuelle dépend d’une éducation méthodique du sens kinesthésique.
Parallèlement, la biomécanique gériatrique et la psychogérontologie ont affiné l’évaluation des cannes orthopédiques, soulignant leur impact psychologique sur la confiance en soi, la préservation des activités de la vie quotidienne et la rupture de l’isolement social chez les adultes vieillissants. À la fin du XXe et au début du XXIe siècle, l’avènement des sciences cognitives incarnées et des neurosciences plastiques a permis de décrypter les mécanismes cérébraux sous-tendant l’incorporation prothétique de ces instruments.
6. Fondements théoriques
L’étude psychologique de la canne s’enracine au confluent de trois grandes architectures théoriques : l’approche écologique de la perception, la théorie du schéma corporel et le paradigme de la cognition incarnée.
La psychologie écologique, formulée par James J. Gibson, postule que la perception est un acte exploratoire direct de l’environnement, sans médiation par des représentations internes computationnelles complexes. Dans cette optique développée ultérieurement par Michael Turvey et Claudia Carello, la canne illustre la perception haptique dynamique. Les vibrations, les couples de torsion et les forces de réaction transmises par la hampe de la canne au système musculo-squelettique de la main et du bras informent directement l’organisme sur les propriétés physiques du terrain (pente, aspérité, présence d’un vide). L’outil agit comme un transducteur d’invariants physiques permettant de détecter instantanément les affordances de traversabilité ou de franchissement.
La distinction classique introduite par Henry Head et enrichie par le phénoménologue Maurice Merleau-Ponty entre l’image du corps (représentation consciente et perceptuelle de soi) et le schéma corporel (système sensorimoteur pré-réflexif régissant l’action) offre un éclairage indispensable. Merleau-Ponty évoque explicitement le bâton de l’aveugle dans sa Phénoménologie de la perception : après une période d’apprentissage, l’instrument cesse d’être un objet extérieur analysé visuellement ou intellectuellement ; il devient un organe récepteur incorporé. Le point d’impact au sol devient le point focal où réside la conscience perceptive de l’utilisateur.
Enfin, le cadre contemporain de la cognition incarnée et étendue (formulé notamment par Andy Clark et David Chalmers) considère que les outils de couplage sensorimoteur stable font partie intégrante du système cognitif lui-même. En allégeant la charge mentale d’incertitude spatiale ou posturale, la canne externalise un segment crucial du traitement de l’information environnementale, augmentant la flexibilité des fonctions exécutives pour d’autres tâches cognitives parallèles.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
L’analyse structurelle et fonctionnelle des cannes permet de classifier ces dispositifs selon leurs attributs biomécaniques et leurs finalités ergonomiques :
- La hampe ou fût : Corps principal de l’outil, traditionnellement en bois noble, puis modernisé grâce à des alliages d’aluminium légers, à la fibre de carbone ou à la fibre de verre. Sa rigidité détermine la fidélité de transmission des fréquences vibratoires et son inertie influence la dépense énergétique du balayage.
- La poignée ou garde : Interface anatomique entre la main et le dispositif. Ses variations morphologiques (forme derby, courbée, en béquille axillaire ou anatomique moulée) conditionnent la répartition des pressions cutanées et l’axe d’alignement de l’avant-bras, minimisant le risque d’irritation nerveuse du canal carpien.
- L’embout ou virole : Pièce terminale en contact avec le sol. Dans le cas des cannes motrices, il s’agit généralement d’une pièce en caoutchouc antidérapant absorbant les chocs verticaux ; dans le cas des cannes blanches, il s’agit d’embouts sphériques, métalliques, en polymère rotatif ou en forme de poire (« roller tip »), optimisant la glisse ou le tapotement acoustique.
- Canne simple de marche (monopode) : Instrument standard fournissant un point d’appui unilatéral pour améliorer l’équilibre et soulager partiellement un membre inférieur lésé ou affaibli.
- Canne pluripode (tripode ou quadripode) : Dispositif muni d’une base élargie offrant une stabilité statique accrue sans maintien manuel continu, préconisé lors de troubles neurologiques majeurs de la posture.
- Canne blanche de détection et de signalement : Dispositif léger de signalisation signalant le handicap visuel aux tiers, non conçu pour supporter le poids corporel mais suffisant pour la détection d’obstacles immédiats à courte portée.
- Canne blanche longue (canne Hoover) : Conçue rigoureusement selon la taille de l’usager (s’étendant généralement du sol jusqu’au sternum ou à l’aisselle) pour la prospection active du sol deux pas en avant du cycle de marche.
- Canne électronique haptique ou intelligente : Intègre des capteurs télémétriques (ultrasons, LiDAR) pour détecter des obstacles en hauteur (tête, tronc) et restitue l’information sous forme d’impulsions vibratoires modulées sur la poignée.
8. Exemples concrets et études de cas illustratives
Un cas clinique emblématique concerne la rééducation post-accident vasculaire cérébral (AVC) d’un patient de 68 ans présentant une hémiparésie gauche modérée combinée à une négligence spatiale unilatérale. L’introduction d’une canne ergonomique tenue par la main saine (droite) ne répond pas uniquement au besoin de compensation mécanique de la faiblesse motrice du membre inférieur gauche ; elle sert également de point d’ancrage somatosensoriel guidant la réorientation de l’attention spatiale vers l’axe médian, rétablissant ainsi un alignement corporel symétrique et sécurisant la déambulation autonome.
Un autre exemple concret se manifeste lors de la prise en charge d’une adolescente atteinte de rétinite pigmentaire progressive dont le champ visuel tubulaire est réduit à moins de dix degrés. L’apprentissage de la canne blanche longue en ergothérapie et en orientation-mobilité suscite initialement une forte résistance psychologique liée à la peur du regard stigmatisant d’autrui. La désensibilisation progressive, combinée à l’entraînement haptique dans des environnements urbains denses, induit une baisse spectaculaire de l’indice de stress physiologique (mesuré par la variabilité de la fréquence cardiaque) et une réappropriation positive de l’estime de soi à mesure que la vitesse de marche et la fluidité des déplacements s’accroissent.
Enfin, dans le domaine gérontologique, l’observation d’un patient souffrant de la peur pathologique de tomber (syndrome post-chute ou stasibasiphobie) démontre l’impact cognitif de l’artefact. Alors que ses capacités biomécaniques objectives demeurent préservées, la saisie d’une canne simple restaure immédiatement un « sentiment de prise » sur l’environnement. Le feedback tactile du contact de la canne avec le sol agit comme un réducteur d’angoisse kinesthésique, désactivant les réactions de sidération motrice et rétablissant un schéma moteur fonctionnel.
9. Mesure, évaluation et protocoles cliniques
L’évaluation psychologique et ergonomique liée à la prescription ou à l’utilisation d’une canne s’appuie sur une batterie d’outils standardisés mesurant à la fois les paramètres de locomotion, la perception de soi et la charge mentale associée.
Sur le versant fonctionnel et perceptif, l’évaluation du schéma corporel et de l’espace péripersonnel recourt à des protocoles de bissection de ligne avec outil ou à des tâches de compatibilité visuotactile (Crossmodal Congruency Task). Ces épreuves mesurent avec précision la vitesse et la précision avec lesquelles des stimuli sensoriels appliqués à la canne influencent le traitement de stimuli appliqués sur la main porteuse, quantifiant ainsi le degré d’incorporation cognitive de l’objet.
Pour mesurer la confiance en l’équilibre et la peur de la chute, les cliniciens mobilisent fréquemment des échelles psychométriques validées telles que la Falls Efficacy Scale-International (FES-I) ou l’échelle d’efficacité de l’équilibre spécifique aux activités (ABC Scale). L’amélioration des scores à ces instruments après l’instauration d’une aide technique valide l’efficacité psychologique de l’intervention de réadaptation.
Concernant l’évaluation de la mobilité chez les personnes malvoyantes, des outils d’observation standardisés sont utilisés par les spécialistes en orientation et locomotion, notamment la grille d’évaluation des compétences de mobilité urbaine. Ce protocole évalue la régularité du balayage, l’anticipation des dénivellations, l’identification haptique des textures podotactiles et la gestion des micro-traumatismes psychologiques causés par les imprévus spatiaux.
10. Applications et portée pratique
Les applications pratiques de l’utilisation de la canne couvrent un spectre allant des thérapies cliniques de remédiation cognitive à l’urbanisme inclusif et au design universel.
En psychologie clinique et en ergothérapie, l’enseignement de l’utilisation de la canne constitue un pilier de l’autonomisation des personnes en situation de handicap temporaire ou permanent. Cet accompagnement dépasse largement l’ajustement mécanique de la hauteur du manche ; il comprend un volet psychothérapeutique d’acceptation du handicap, de reconstruction de l’image de soi et d’atténuation du deuil fonctionnel lié aux pertes sensorielles ou locomotrices.
Dans l’aménagement de l’espace urbain et architectural, la compréhension de la suppléance haptique assurée par la canne a conduit à la normalisation internationale des bandes de guidage au sol et des bandes d’éveil de la vigilance (clous et dalles podotactiles). Ces reliefs sont conçus pour générer une signature vibrotactile et acoustique immédiatement identifiable lorsqu’ils sont frappés ou frottés par la virole de la canne, guidant de manière passive les trajectoires des piétons aveugles à travers les gares, trottoirs et passages piétons.
Dans l’industrie des technologies d’assistance, les ingénieurs exploitent les neurosciences de la suppléance sensorielle pour concevoir des cannes augmentées intégrant des modules de retour d’information haptique dynamique. Ces interfaces traduisent des données géospatiales ou des cartographies numériques d’intérieurs complexes en impulsions tactiles différentielles, fluidifiant la prise de décision spatiale sans saturer le canal auditif, indispensable à l’écoute des sons ambiants de sécurité.
11. Recherche contemporaine et preuves empiriques
Les recherches empiriques en neurosciences cognitives ont largement documenté le substrat neuronal de l’intégration de la canne comme outil d’exploration. Des travaux pionniers menés par Atsushi Iriki et ses collaborateurs chez le primate non humain, puis étendus à l’être humain par Angelo Maravita et ses collègues, ont mis en évidence l’existence de neurones bimodaux dans le cortex intrapariétal. Ces neurones, qui déchargent originellement en réponse à la fois à des stimulations tactiles sur la main et à des stimulations visuelles situées à proximité immédiate de celle-ci, modifient instantanément leurs champs récepteurs visuels après quelques minutes de manipulation active d’un outil long : le champ visuel actif s’étend pour englober la totalité de l’outil jusqu’à son extrémité distale.
Dans le domaine de la déficience visuelle, les recherches de Turano et al. (2005) ont analysé la cinématique de la marche guidée par la canne blanche, montrant que les utilisateurs experts optimisent la fréquence et l’amplitude de balayage pour maintenir une vitesse constante tout en garantissant une marge de sécurité temporelle minimale (temps de réaction suffisant pour s’arrêter face à une fosse ou un mur). Cette synchronisation étroite entre perception haptique et commande locomotrice reflète une automatisation sensorimotrice libérant les ressources de la mémoire de travail.
Des travaux récents en neuro-imagerie fonctionnelle conduits auprès d’individus aveugles de naissance ou tardifs ont également révélé un phénomène de neuroplasticité transmodale saisissant : lors de la détection et de la discrimination de formes et de textures à l’aide d’une canne, le cortex visuel primaire (strié) est massivement recruté. Chez les sujets privés d’afférences visuelles, ces territoires corticaux occipitaux sont fonctionnellement réalloués au traitement haptique fin, prouvant que le cerveau traite l’information spatiale de manière intrinsèquement supramodale, indépendamment de la modalité sensorielle d’entrée.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La perception, l’usage et la symbolique de la canne varient de manière considérable selon les contextes socioculturels, influençant directement l’adhésion des usagers aux préconisations cliniques.
Dans de nombreuses sociétés occidentales contemporaines, la canne de marche est fréquemment associée à la sénescence, à la déchéance physique ou à l’entrée dans la dépendance, ce qui engendre un taux élevé d’abandon ou de refus d’utilisation chez les seniors fragilisés par crainte du stigmate de vulnérabilité. À l’inverse, au XIXe siècle en Europe, la canne d’apparat constituait un attribut d’élégance bourgeoise, de virilité et de prestige social, dépourvu de toute connotation d’infirmité.
Dans plusieurs cultures traditionnelles d’Afrique subsaharienne et d’Asie de l’Est, le port d’un bâton de marche par les aînés demeure un symbole éminent de sagesse, de respect généalogique et d’autorité morale au sein de la communauté. L’objet y est positivement valorisé, ce qui facilite considérablement l’acceptation de son port sans déclencher le sentiment de dévalorisation identitaire souvent observé en milieu occidental individualiste.
Concernant la canne blanche, si son statut juridique de priorité piétonne est fermement établi et respecté dans les nations industrialisées, son efficacité protectrice est parfois compromise dans les contextes urbains des pays émergents, où la signalisation routière est moins contraignante et où la densité de circulation informelle impose d’autres stratégies d’orientation basées sur l’entraide communautaire ou l’acoustique ambiante.
13. Critiques, controverses et limites
Bien que l’utilité des cannes de locomotion et de marche soit universellement reconnue, le recours à ces dispositifs soulève plusieurs débats cliniques et techniques.
En médecine physique et réadaptation, l’une des controverses récurrentes porte sur le risque de dépendance motrice et de détérioration asymétrique de la démarche. L’usage prolongé et inapproprié d’une canne unilatérale mal réglée en hauteur peut induire des contraintes articulaires aberrantes sur le poignet porteur (syndrome douloureux régional complexe, tendinopathies) et provoquer des compensations posturales rachidiennes scoliotiques, voire aggraver l’atrophie musculaire par désuétude du côté lésé.
Dans le domaine de la basse vision, un débat soutenu oppose les partisans de la formation rigoureuse à la canne mécanique traditionnelle et les concepteurs de systèmes électroniques sophistiqués ou d’applications pour smartphones dotées d’intelligence artificielle. Les praticiens en mobilité soulignent fréquemment que la technologie électronique, bien qu’utile pour la détection d’obstacles en hauteur, souffre d’un manque de fiabilité par mauvais temps (pluie, échos multiples), d’un poids accru et du risque d’interférer avec l’ouïe de l’usager par des signaux auditifs intrusifs, alors que la simplicité mécanique de la canne classique reste inégalée en termes de robustesse et de retour haptique direct.
Une dernière limite réside dans la dissonance cognitive vécue par les personnes présentant un handicap invisible ou partiel (comme la basse vision avec conservation d’un champ périphérique résiduel). Porter une canne blanche expose ces individus à des jugements contradictoires : incompréhension du public s’ils regardent un écran de smartphone tout en tenant une canne, ou sentiment d’usurpation d’un symbole culturellement associé à la cécité absolue.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Afin de dissiper toute ambiguïté théorique et clinique, il convient de distinguer la canne de plusieurs concepts et dispositifs voisins :
- Canne vs Béquille (ou canne anglaise) : Contrairement à la canne simple dont la préhension s’effectue exclusivement par la paume de la main, la béquille dispose d’un appui d’avant-bras (béquille axillaire ou brachiale) permettant de transférer une part substantielle ou totale du poids corporel et d’immobiliser un membre inférieur en décharge complète.
- Canne vs Déambulateur (cadre de marche) : Le déambulateur offre une base de sustentation polygonale fixe ou roulante délimitée par quatre points d’appui distincts, assurant une sécurité posturale maximale au détriment de la fluidité et de la vitesse de déplacement, alors que la canne exige des aptitudes d’équilibration active plus élaborées.
- Canne de repérage vs Canne d’appui : La canne de repérage (utilisée en basse vision) est ultra-légère et uniquement destinée à transmettre des informations environnementales superficielles, sans aucune capacité à encaisser une charge pondérale sous peine de rupture, à l’opposé de la canne de marche orthopédique conçue pour la résistance structurelle verticale.
- Canne blanche vs Canne jaune ou rouge et blanche : Dans les conventions internationales d’accessibilité, le marquage blanc intégral signale une déficience visuelle, tandis que l’alternance d’anneaux rouges et blancs identifie spécifiquement une personne sourde-aveugle (double déficience sensorielle), imposant des règles d’interaction et de communication distinctes.
- Schéma corporel vs Image corporelle : L’incorporation de la canne modifie en premier lieu le schéma corporel (ajustement sous-cortical et sensorimoteur des mouvements), alors que l’acceptation de son utilisation relève de l’image corporelle (construction psychique, affective et subjective de son apparence).
15. Synthèse et points clés à retenir
La canne illustre avec force la complexité des interactions entre l’anatomie humaine, les artefacts techniques et les dynamiques cognitives de perception et d’action. Les enseignements cardinaux relatifs à ce concept englobent :
- Une double fonction bio-psychologique : elle assure simultanément un soutien biomécanique stabilisateur et une transduction sensorielle permettant la perception distale haptique.
- Une plasticité neuronale incarnée : son utilisation régulière modifie la structure de l’espace péripersonnel et intègre l’instrument dans le schéma corporel au niveau du cortex pariétal.
- Un outil central d’autonomie : qu’il s’agisse de restaurer la mobilité chez l’adulte vieillissant ou de structurer la locomotion spatiale chez la personne non-voyante, la canne protège l’agentivité et l’indépendance fonctionnelle.
- Une dimension psychosociale prégnante : en agissant comme un marqueur identitaire explicite, son adoption engage des enjeux profonds d’estime de soi, de gestion du stigmate social et d’acceptation du handicap.
Références
- Carello, C., & Turvey, M. T. (2004). Physics and psychology of the muscle sense. Current Directions in Psychological Science, 13(1), 25–28. https://journals.sagepub.com/doi/10.1111/j.0963-7214.2004.01301007.x
- Gibson, J. J. (1979). The ecological approach to visual perception. Houghton Mifflin.
- Maravita, A., & Iriki, A. (2004). Tools for the body (schema). Trends in Cognitive Sciences, 8(2), 79–86. https://doi.org/10.1016/j.tics.2003.12.008
- Merleau-Ponty, M. (1945). Phénoménologie de la perception. Gallimard.
- Turano, K. A., Yu, D., Hao, L., & Friedman, D. S. (2005). Movement associations with visual impairment: What do cane users do? Optometry and Vision Science, 82(8), 755–762. https://doi.org/10.1097/01.opx.0000174720.08919.16