BWAS : Mesurer l’addiction au travail

La Bergen Work Addiction Scale (BWAS) est un instrument psychométrique mesurant l’addiction au travail selon les critères de l’addiction comportementale.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 27, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 27, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

Ce contenu fait l'objet d'un examen scientifique rigoureux et de normes éditoriales médicales afin de garantir l'exactitude clinique et la conformité aux directives fondées sur des preuves (APA / OMS).

Dans les sociétés contemporaines régies par la valorisation de la productivité continue et l’hyperconnectivité numérique, la frontière entre investissement professionnel légitime et compulsion pathologique devient de plus en plus ténue. La Bergen Work Addiction Scale (BWAS), ou Échelle d’addiction au travail de Bergen, s’est imposée dans la littérature psychologique comme l’un des instruments psychométriques les plus rigoureux et répandus pour appréhender le phénomène du « bourreau de travail » ou de l’ergomanie. En transposant les critères nosologiques des dépendances comportementales au domaine organisationnel, cet outil offre aux chercheurs et aux praticiens une grille de lecture standardisée pour distinguer le travailleur engagé de l’individu souffrant d’une véritable aliénation professionnelle.

Bergen Work Addiction Scale (BWAS) : Échelle d’addiction au travail de Bergen

1. Définition concise

La Bergen Work Addiction Scale (BWAS) est un instrument psychométrique d’auto-évaluation conçu pour mesurer la présence et le niveau de sévérité de l’addiction au travail (couramment désignée sous l’anglicisme workaholism ou le terme d’ergomanie). Développée en 2012 par une équipe de chercheurs de l’Université de Bergen en collaboration avec des spécialistes internationaux des addictions, cette échelle s’appuie sur le modèle universel des composantes de l’addiction comportementale.

Composée de sept énoncés fondamentaux notés sur une échelle de Likert en cinq points, la BWAS évalue spécifiquement sept dimensions nodales : la préoccupation cognitive (ou saillance), la modification de l’humeur, la tolérance, le sevrage, le conflit interpersonnel et intrapersonnel, la rechute et les conséquences négatives sur la santé. L’instrument permet d’établir un seuil clinique différenciant un dévouement professionnel sain d’une dynamique compulsive et destructrice.

En psychologie du travail et en psychopathologie clinique, la BWAS constitue une référence méthodologique majeure qui transcende la simple comptabilisation des heures prestées pour explorer les déterminants intrapsychiques, émotionnels et relationnels de la contrainte intime à travailler sans répit.

2. Étymologie et origine linguistique

L’acronyme BWAS découle directement de la dénomination anglophone Bergen Work Addiction Scale. Le terme géographique « Bergen » renvoie à la ville norvégienne de Bergen et plus précisément à l’Université de Bergen (Universitetet i Bergen), au sein de laquelle la professeure Cecilie Schou Andreassen et ses collègues ont conceptualisé et validé l’échelle initiale. L’ancrage toponymique est fréquent dans les instruments développés par cette unité de recherche, qui a également donné naissance à l’échelle d’addiction aux réseaux sociaux de Bergen (Bergen Social Media Addiction Scale).

Le terme « addiction » trouve ses origines étymologiques dans le latin impérial addictio, qui désignait l’adjudication judiciaire par laquelle un débiteur insolvable était attribué comme esclave corporel à son créancier. Au fil de son appropriation par le droit anglais médiéval puis par la psychiatrie anglo-saxonne du XXe siècle, le mot s’est enrichi de la notion d’asservissement involontaire à une substance ou à une conduite. Le mot « travail », quant à lui, procède du bas-latin tripalium, instrument d’immobilisation ou de torture à trois pieux, illustrant la contrainte et l’effort inhérents à l’activité de production humaine.

Le concept adjacent de workaholism, forgé en 1971 par le pasteur et psychologue américain Wayne Oates dans son ouvrage séminal Confessions of a Workaholic, associait le mot work au suffixe -aholic issu d’« alcoolique ». La BWAS formalise cette intuition métaphorique en l’intégrant dans le corpus lexical standardisé de l’addiction comportementale, opérant une transition sémantique capitale de l’archétype culturel vers la nosographie scientifique.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan phonétique, l’acronyme BWAS se prononce fréquemment à la française comme un mot continu [bwas] ou, dans les milieux académiques bilingues, par l’énonciation successive des lettres anglophones /biː-dʌbl-juː-eɪ-ɛs/. Sa traduction canonique en français s’intitule « Échelle d’addiction au travail de Bergen ».

Sur le plan grammatical, « BWAS » s’emploie principalement comme un nom propre invariable ou comme une locution nominale féminine par ellipse du nom générique « échelle » (« la BWAS montre d’excellentes qualités métrologiques »). Lorsqu’il est utilisé de manière adjectivale ou en apposition, l’acronyme reste invariable (« les scores BWAS », « l’outil BWAS »).

Dans les publications scientifiques francophones, il est d’usage d’introduire le terme complet au premier chef d’apparition, suivi du sigle entre parenthèses, avant de n’employer que la désignation abrégée ou la formule « échelle de Bergen » tout au long de la discussion méthodologique.

4. Explication conceptuelle détaillée

La Bergen Work Addiction Scale se distingue par sa volonté de délimiter avec clarté la frontière conceptuelle entre l’engagement professionnel intense (work engagement) et la dépendance au travail pathologique (workaholism). Pendant plusieurs décennies, la recherche s’est heurtée à l’ambiguïté des critères utilisés, amalgamant l’enthousiasme professionnel, la productivité élevée et les conduites d’asservissement. La BWAS résout cette tension théorique en abordant le travail non pas comme une vertu organisationnelle, mais comme l’objet potentiel d’une dérégulation comportementale majeure.

Le postulat sous-jacent de l’instrument affirme que l’addiction au travail ne se caractérise pas principalement par le volume horaire accompli par le sujet, mais par la perte de contrôle, la compulsion interne irrépressible et la persistance du comportement en dépit de dégradations manifestes sur le plan biopsychosocial. Un individu peut cumuler soixante heures de travail hebdomadaires par nécessité conjoncturelle ou par passion harmonieuse sans pour autant manifester les stigmates de l’addiction ; à l’inverse, l’ergomane souffre d’un investissement mental obsédant qui colonise l’espace psychique, excluant toute possibilité de désengagement intellectuel et émotionnel pendant les temps de récupération.

La BWAS opérationnalise cette dérive en s’appuyant rigoureusement sur le modèle structural développé par Mark D. Griffiths, selon lequel toute dépendance – qu’elle implique une substance psychoactive ou un comportement dépourvu de drogue chimique – réunit nécessairement des manifestations psychologiques et comportementales universelles. Les sept items qui constituent l’échelle condensent de manière parcimonieuse l’ensemble des sphères où l’activité professionnelle outrepasse ses prérogatives contractuelles et existentielles pour devenir l’unique régulateur affectif de l’individu.

L’échelle capture également l’ambivalence motivationnelle de l’ergomanie : le travail n’est plus seulement une source de rétribution ou de réalisation personnelle, mais se mue en une stratégie d’évitement cognitif ou d’automédication psychique face à des états affectifs désagréables tels que la culpabilité, l’anxiété latente, le sentiment de vacuité existentielle ou les conflits intrafamiliaux non résolus.

5. Évolution historique

L’intérêt de la communauté scientifique pour l’asservissement au travail s’est structuré à partir des années 1970 à la suite de la parution des écrits de Wayne Oates. Cependant, pendant près de trois décennies, la recherche empirique a été entravée par le manque d’instruments validés reposant sur une base théorique unifiée. Durant les années 1990, des outils pionniers tels que le Workaholism Battery (WorkBAT) de Spence et Robbins (1992) et le Work Addiction Risk Test (WART) de Robinson (1999) ont tenté de formaliser le diagnostic, mais faisaient face à d’importantes critiques psychométriques, notamment une instabilité factorielle récurrente et une confusion récurrente entre passion positive et compulsion toxique.

Au début des années 2010, l’équipe de recherche de l’Université de Bergen, pilotée par Cecilie Schou Andreassen, s’associe à des experts internationaux de la psychologie des addictions, dont Mark D. Griffiths et Ståle Pallesen, pour pallier ces faiblesses conceptuelles. Constatant l’émergence des dépendances sans substance dans les classifications nosologiques contemporaines (comme le jeu de hasard pathologique dans le DSM), les chercheurs entreprennent de fonder un instrument arrimé aux critères diagnostiques de l’addiction comportementale.

En 2012, les auteurs publient l’étude princeps dans le Scandinavian Journal of Psychology. À partir d’un ensemble initial de 14 items formulés pour refléter les diverses déclinaisons de la dépendance, l’échelle est administrée à un vaste échantillon norvégien comprenant plus de 12 000 participants recrutés à l’échelle nationale. Les analyses de fidélité et d’analyse factorielle confirmatoire ont permis d’épurer l’instrument pour ne retenir que les sept énoncés les plus discriminants, établissant un outil unidimensionnel d’une grande rigueur métrologique.

Depuis lors, la BWAS a été adaptée et traduite dans des dizaines de langues à travers le monde (notamment en français, en italien, en espagnol, en polonais, en turc et en mandarin), devenant l’instrument paradigmatique au sein des enquêtes épidémiologiques et des recherches transversales portant sur la santé mentale au travail et la charge psychosociale.

6. Fondements théoriques

La Bergen Work Addiction Scale repose principalement sur le modèle des composantes de l’addiction (components model of addiction) proposé par Griffiths en 2005. Selon ce cadre théorique, les addictions comportementales partagent des caractéristiques étiologiques, phénoménologiques et pronostiques identiques aux troubles de l’usage de substances. Le modèle postule que l’addiction n’est pas réductible à un trait de personnalité isolé, mais correspond à une constellation de perturbations fonctionnelles interconnectées s’auto-entretenant par des mécanismes de renforcement positif et négatif.

Le second pilier théorique relève de la théorie de l’autodétermination développée par Deci et Ryan. Les travaux appliquant ce cadre à la BWAS démontrent que les individus manifestant un score élevé présentent souvent une frustration chronique de leurs besoins psychologiques fondamentaux (autonomie, compétence, affiliation). Chez l’ergomane, le travail fait l’objet d’une régulation introjectée pathologique : la personne s’impose des exigences démesurées guidées par l’angoisse de la dévalorisation de soi et la recherche compulsive d’une validation externe factice, ruinant ainsi l’autonomie volitionnelle.

Enfin, la BWAS s’articule étroitement avec les théories psychodynamiques et cognitives du mécanisme d’échappement (escapism). Le comportement de travail compulsif y est interprété comme un mécanisme de défense opératoire, destiné à anesthésier la réactivité émotionnelle face à des stresseurs intimes ou existentiels. En saturant son appareil cognitif de tâches professionnelles urgentes, l’individu évite la confrontation douloureuse avec sa vie affective, familiale ou relationnelle, instaurant une boucle d’asservissement que l’outil de Bergen parvient précisément à quantifier.

7. Composantes clés, types et dimensions

La structure de la BWAS capture sept composantes fondamentales de l’addiction, chacune étant représentée par un item spécifique de l’échelle :

  • Saillance cognitive et comportementale (Salience) : Le travail en vient à dominer totalement la vie mentale et les schémas de pensée de l’individu, même en dehors du cadre professionnel. L’item correspondant évalue la propension constante à réfléchir à des moyens de libérer davantage de temps pour exécuter des tâches.
  • Modification de l’humeur (Mood modification) : Le recours au travail comme stratégie de régulation affective permettant d’atténuer la détresse émotionnelle. Cela se traduit par le fait de travailler pour réduire des sentiments de culpabilité, d’anxiété, d’impuissance ou de dépression.
  • Tolérance (Tolerance) : La nécessité d’accroître continuellement la quantité de temps et d’énergie investie dans l’activité professionnelle pour ressentir le même niveau de satisfaction ou d’apaisement. L’item associé mesure la tendance à passer beaucoup plus de temps au travail que ce qui était initialement prévu.
  • Sevrage (Withdrawal symptoms) : L’apparition d’un inconfort psychique intense, d’agitation, d’irritabilité ou d’anxiété lorsque l’accès à l’activité professionnelle est suspendu ou interdit (pendant les week-ends, les congés annuels ou les arrêts maladie).
  • Conflit (Conflict) : La survenue de frictions intrapersonnelles et interpersonnelles sévères engendrées par l’excès de travail. L’individu sacrifie ses loisirs, son activité physique et ses relations sociales, tout en ignorant les alertes répétées formulées par son entourage direct.
  • Rechute (Relapse) : La difficulté ou l’incapacité à réduire durablement son rythme de travail après une tentative de modération ou une prise de conscience de ses excès, menant à une récidive rapide des schémas d’hyperactivité compulsifs.
  • Conséquences négatives ou problèmes (Problems) : La perpétuation de l’engagement forcené en dépit de dégradations manifestes de la santé somatique, de l’équilibre psychologique ou du bien-être global (troubles du sommeil, épuisement physique, troubles cardiovasculaires).

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer la mise en pratique de la BWAS, considérons le cas de Julien, un cadre de 42 ans dans le secteur du conseil stratégique. Julien affiche un temps de présence au bureau excédant 65 heures par semaine. Bien qu’il se déclare fier de son statut, il admet lors d’un bilan psychologique qu’il ne parvient plus à déconnecter son esprit de ses dossiers. Durant ses vacances familiales, l’impossibilité de consulter ses courriels professionnels provoque chez lui une nervosité incontrôlable et des accès de colère (sevrage). Sa conjointe et ses enfants lui reprochent vertement son absence émotionnelle permanente, mais il balaie systématiquement ces critiques en arguant du devoir de réussite (conflit). Interrogé par le biais de la BWAS, Julien obtient la note maximale de 5 (« Toujours ») sur six des sept critères. Sa démarche n’est plus motivée par le plaisir de créer, mais par la terreur inconsciente d’être confronté à son sentiment d’insuffisance personelle dès que le rythme ralentit.

À l’opposé, prenons l’exemple d’Éléonore, chercheuse en biologie moléculaire de 36 ans, qui travaille également près de 60 heures par semaine lors des phases d’expérimentation critique. Contrairement à Julien, Éléonore éprouve une joie profonde et un sentiment d’alignement intrinsèque avec son travail. Lorsqu’elle part en congé, elle parvient à pratiquer la randonnée sans ressentir de pulsion anxieuse liée à ses travaux de laboratoire ; ses relations amicales et intimes restent préservées et épanouissantes, et elle n’utilise pas ses recherches pour fuir des angoisses sous-jacentes. À la passation de la BWAS, Éléonore n’obtient que des scores faibles (1 ou 2) sur les dimensions de tolérance, de sevrage, de conflit et d’altération de la santé. Ce profil illustre l’engagement passionné non pathologique (passion harmonieuse), montrant comment la BWAS discrimine avec acuité la haute intensité productive de la dépendance véritable.

9. Mesure et évaluation

L’administration de la BWAS se distingue par sa concision et sa simplicité ergonomique, ce qui en fait un outil de dépistage optimal dans les protocoles de recherche épidémiologique et les bilans de santé au travail. L’échelle propose aux participants d’évaluer la fréquence à laquelle ils ont expérimenté chacune des sept situations décrites au cours des 12 derniers mois. Chaque item est évalué selon un barème de Likert allant de 1 à 5 :

  • 1 : Jamais (Never)
  • 2 : Rarement (Rarely)
  • 3 : Parfois (Sometimes)
  • 4 : Souvent (Often)
  • 5 : Toujours (Always)

Le dépistage catégoriel conventionnel, établi par Andreassen et ses collaborateurs (2012), repose sur une règle d’évaluation stricte : un répondant est classé comme présentant une addiction au travail probable s’il valide au moins quatre des sept items avec une note minimale de 4 (« Souvent ») ou de 5 (« Toujours »). Cette méthode d’imputation clinique reprend le modèle polythétique préconisé par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) pour la qualification des troubles addictifs.

Sur le plan psychométrique dimensionnel, la somme cumulée des scores génère un total oscillant entre 7 et 35 points. Les propriétés de consistance interne de la BWAS s’avèrent systématiquement robustes à travers les études, avec des coefficients alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,80 et 0,89. Les analyses factorielles confirmatoires appuient de manière récurrente une structure unidimensionnelle, attestant que les sept items mesurent bel et bien un construit latent unique et cohérent.

10. Applications et portée pratique

Les champs d’application de la BWAS sont multiples et s’étendent de la clinique individuelle à l’organisation systémique des entreprises. En psychopathologie clinique et en psychothérapie, l’échelle est mobilisée lors de la phase d’évaluation diagnostique initiale pour objectiver le degré d’aliénation au travail chez des patients consultant pour des motifs divers, tels que le syndrome d’épuisement professionnel (burnout), l’anxiété généralisée, les insomnies réfractaires ou les décompensations dépressives. L’outil sert de base d’échange psychoéducative pour aider le patient à prendre conscience de la nature addictive et compulsive de son comportement.

En médecine et santé au travail, les services de prévention utilisent la BWAS pour identifier précocement les salariés et cadres à risque au sein d’environnements hypercompétitifs (cabinets d’audit, hôpitaux, start-ups, secteurs financiers). Les scores élevés constituent des signaux d’alerte critiques corrélés à des risques accrus d’accidents vasculaires, de troubles musculosquelettiques et d’accidents du travail liés à la fatigue cognitive accumulée.

Dans le secteur de la psychologie organisationnelle et des ressources humaines, la passation anonymisée de la BWAS à l’échelle de départements entiers permet de diagnostiquer la toxicité de la culture managériale. Une prévalence anormalement élevée d’ergomanie au sein d’une équipe révèle fréquemment des dysfonctionnements structurels : culte du présentéisme, surcharge chronique d’objectifs, injonctions paradoxales et absence de respect effectif du droit à la déconnexion.

11. Recherche et preuves empiriques

Depuis son introduction en 2012, la Bergen Work Addiction Scale a fait l’objet de centaines de validations croisées et d’investigations empiriques menées à l’échelle internationale. L’enquête initiale menée par Andreassen et ses collègues en Norvège a identifié une prévalence d’addiction au travail d’environ 8,3 % dans un échantillon représentatif de la population active, un chiffre corroboré par plusieurs études européennes subséquentes qui situent la prévalence globale entre 7 % et 10 % selon les bassins d’emploi et les filières professionnelles.

Sur le plan des corrélats de personnalité, des recherches majeures menées notamment par Andreassen, Griffiths, Sinha et d’autres ont croisé les scores BWAS avec le modèle des Big Five. Ces travaux ont révélé que l’addiction au travail est significativement corrélée de façon positive avec le névrosisme (instabilité émotionnelle) et l’extraversion, et corrélée de manière négative ou non linéaire avec l’agréabilité. De surcroît, les perfectionnistes inadaptés obtiennent des scores particulièrement massifs à la BWAS.

D’autres investigations longitudinales ont mis en évidence la trajectoire délétère reliant le score BWAS au syndrome d’épuisement professionnel. Bien que certains observateurs perçoivent le bourreau de travail comme un collaborateur performant à court terme, les cohortes suivies par Schaufeli, Taris et leurs collègues démontrent que des scores BWAS élevés constituent l’un des prédicteurs les plus puissants du déclenchement ultérieur du burnout, de la dégradation de la performance au travail à long terme et d’une augmentation drastique de l’absentéisme de longue durée.

12. Considérations culturelles et transculturelles

L’interprétation des résultats à la BWAS exige une contextualisation culturelle fine, car la valorisation du travail et de la performance varie considérablement selon les zones géographiques. Dans les cultures marquées par le confucianisme en Asie de l’Est (Japon, Corée du Sud, Chine), où des phénomènes extrêmes tels que le karoshi (mort subite par surmenage au travail) sont documentés, les normes sociales d’abnégation et de dévouement collectif peuvent masquer les composantes de conflit ou de saillance, les rendant socialement acceptables, voire prescrites.

Dans les pays scandinaves d’où est originaire la BWAS, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée (work-life balance) constitue une norme sociale impérieuse. Par conséquent, les comportements compulsifs y sont plus rapidement identifiés par l’entourage comme des déviances problématiques, ce qui peut influencer à la hausse la déclaration des conflits interpersonnels dans les items de l’échelle par rapport à des contextes plus individualistes et néolibéraux comme les États-Unis.

Les études transculturelles d’invariance de mesure ont toutefois confirmé que la structure unidimensionnelle de l’échelle conserve sa robustesse métrique dans une grande variété d’économies développées et émergentes. Néanmoins, les chercheurs recommandent d’ajuster les seuils de coupure clinique en fonction des spécificités nationales du temps de travail légal et des conventions socioculturelles entourant l’engagement professionnel.

13. Critiques, débats et limites

Malgré sa notoriété académique, la Bergen Work Addiction Scale suscite plusieurs débats théoriques et méthodologiques. La principale critique formulée par certains psychologues du travail concerne la stricte médicalisation du comportement de travail. Des auteurs soutiennent que l’application mécanique des critères de la toxicomanie à une activité productive universelle risque de pathologiser des périodes temporaires d’investissement intense requises par des carrières académiques, entrepreneuriales ou créatives.

Un deuxième point de controverse porte sur le seuil de coupure diagnostique (la règle des 4 items sur 7 côtés à 4 ou 5). Plusieurs psychométriciens estiment que cette méthode d’imputation polythétique manque d’étalonnage par rapport à des entretiens cliniques psychiatriques standardisés et indépendants. Un individu pourrait atteindre le seuil sans que son fonctionnement psychosocial global ne soit véritablement altéré, entraînant un risque potentiel de faux positifs dans les enquêtes épidémiologiques grand public.

Enfin, la concision de l’échelle – bien qu’elle représente un avantage pratique indéniable pour les enquêtes épidémiologiques volumineuses – est perçue par certains cliniciens comme un frein à une analyse différentielle approfondie. Ne comportant qu’un seul item par composante d’addiction, la BWAS ne permet pas de disséquer toutes les nuances qualitatives de la détresse éprouvée ni d’explorer les motivations complexes (par exemple, le surinvestissement dicté par la précarité financière par rapport au surinvestissement motivé par des traits obsessionnels de personnalité).

14. Termes connexes et distinctions

Pour appréhender adéquatement le positionnement théorique de la BWAS, il convient de la situer par rapport aux construits psychologiques voisins :

  • Engagement au travail (Work Engagement) : État d’esprit positif, gratifiant et épanouissant lié au travail, caractérisé par la vigueur, le dévouement et l’absorption. Contrairement à l’addiction au travail mesurée par la BWAS, l’engagement professionnel ne présente ni perte de contrôle, ni symptômes de sevrage, ni répercussions dévastatrices sur la vie personnelle.
  • Burnout (Épuisement professionnel) : Syndrome psychologique résultant d’un stress chronique au travail mal géré, caractérisé par l’épuisement émotionnel, la dépersonnalisation et la perte d’accomplissement personnel. Si l’addiction au travail est une conduite compulsive (processus actif), le burnout en représente souvent l’aboutissement ou la phase terminale d’effondrement (état passif d’épuisement).
  • Trouble de la personnalité obsessionnelle-compulsive (TPOC) : Trouble de la personnalité caractérisé par un perfectionnisme rigide, un souci excessif de l’ordre et des détails et une dévotion excessive au travail au détriment des loisirs. Le TPOC constitue un facteur de vulnérabilité majeur pour des scores élevés à la BWAS, bien que la BWAS mesure l’addiction comportementale elle-même et non la structure globale de personnalité.
  • Work Addiction Risk Test (WART) : Outil d’évaluation antérieur comprenant 25 items répartis sur plusieurs sous-échelles. La BWAS s’en distingue par son fondement exclusif dans le modèle théorique des addictions comportementales et par sa parcimonie métrologique.
  • Présentéisme : Fait d’être présent au travail tout en étant malade ou incapable de fonctionner de manière productive. C’est une conséquence comportementale fréquente chez les individus obtenant des scores pathologiques à la BWAS.

15. Résumé et points clés

La Bergen Work Addiction Scale (BWAS) constitue un instrument psychométrique de référence élaboré pour évaluer l’addiction au travail à travers le prisme formel des addictions comportementales. Conçue en 2012 par Cecilie Schou Andreassen et ses collaborateurs, elle opérationnalise le modèle des composantes de Griffiths en condensant l’examen de la pathologie en sept énoncés représentatifs : saillance, modification de l’humeur, tolérance, sevrage, conflit, rechute et conséquences négatives sur la santé.

Grâce à sa fidélité élevée, sa concision et sa validité transcendée par de nombreuses réplications internationales, la BWAS permet d’identifier avec clarté les travailleurs en proie à une compulsion d’aliénation professionnelle, en écartant les confusions habituelles avec l’engagement sain ou la simple accumulation d’heures prestées. Elle s’impose aujourd’hui comme une échelle cardinale tant pour le diagnostic précoce en santé au travail que pour la recherche fondamentale sur les dérives du rapport contemporain à l’activité professionnelle.

Références

  • Andreassen, C. S., Griffiths, M. D., Hetland, J., & Pallesen, S. (2012). Development of a work addiction scale. Scandinavian Journal of Psychology, 53(3), 265–272. https://doi.org/10.1111/j.1467-9450.2012.00947.x
  • Andreassen, C. S. (2014). Workaholism: An overview and current status of the field. Journal of Behavioral Addictions, 3(1), 1–11. https://doi.org/10.1556/jba.2.2013.017
  • Griffiths, M. D. (2005). A ‘components’ model of addiction within a biopsychosocial framework. Journal of Substance Use, 10(4), 191–197. https://doi.org/10.1080/14659890500114359
  • Oates, W. (1971). Confessions of a Workaholic: The Facts about Work Addiction. World Publishing Company.
  • Schaufeli, W. B., Taris, T. W., & Bakker, A. B. (2008). It takes two to tango: Workaholism is working excessively and working compulsively. In R. J. Burke & C. L. Cooper (Eds.), The Long Work Hours Culture: Causes, Consequences and Choices (pp. 203–226). Emerald Group Publishing.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 27). BWAS : Mesurer l’addiction au travail. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bwas-echelle-addiction-travail-bergen
Looti, Mohammed. “BWAS : Mesurer l’addiction au travail.” Base de données de psychologie en français, 27 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bwas-echelle-addiction-travail-bergen.
Looti, Mohammed. “BWAS : Mesurer l’addiction au travail.” Base de données de psychologie en français. octobre 27, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bwas-echelle-addiction-travail-bergen.