BSRI : Mesurer l’androgynie psychologique

Découvrez l’Inventaire des rôles de genre de Bem (BSRI), son modèle bidimensionnel de l’androgynie, ses propriétés psychométriques et ses applications en psychologie.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 27, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 27, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

Ce contenu fait l'objet d'un examen scientifique rigoureux et de normes éditoriales médicales afin de garantir l'exactitude clinique et la conformité aux directives fondées sur des preuves (APA / OMS).

L’Inventaire des rôles sexuels de Bem, universellement désigné par son acronyme anglophone BSRI (Bem Sex-Role Inventory), constitue l’une des ruptures paradigmatiques les plus décisives de l’histoire de la psychologie sociale et de la psychométrie contemporaine. Conçu au début des années 1970 par la psychologue américaine Sandra Lipsitz Bem, cet instrument psychométrique a révolutionné la conceptualisation du genre en démantelant le dogme séculaire selon lequel la masculinité et la féminité représenteraient les deux extrémités mutuellement exclusives d’un continuum bipolaire unique. En proposant que les attributs instrumentaux et expressifs constituent deux dimensions orthogonales et indépendantes au sein de la personnalité, le BSRI a ouvert la voie à l’exploration empirique de l’androgynie psychologique et a profondément redéfini les critères d’adaptabilité, de flexibilité comportementale et de santé mentale au cours du développement humain.

Inventaire des rôles sexuels de Bem (BSRI)

1. Définition concise

Le Bem Sex-Role Inventory (BSRI) est une échelle d’auto-évaluation psychométrique conçue pour quantifier le degré auquel un individu adhère aux traits de personnalité traditionnellement stéréotypés comme masculins ou féminins au sein d’une culture donnée. Fondé sur un modèle orthogonal bidimensionnel, l’instrument évalue de manière disjointe l’affirmation de caractéristiques instrumentales et expressives, permettant de classifier les individus selon quatre typologies distinctes : masculins, féminins, androgynes ou indifférenciés.

D’un point de vue conceptuel approfondi, le BSRI ne mesure ni l’identité de genre biologique, ni l’orientation sexuelle d’un sujet, mais plutôt son niveau d’auto-attribution des stéréotypes de rôle de genre. L’outil repose sur la prémisse théorique que les individus hautement typés selon leur genre intègrent les normes sociales genrées dans leur schéma cognitif fondamental, ce qui restreint leur répertoire comportemental en fonction de la conformité sociale. À l’inverse, l’individu dit androgyne manifeste une capacité supérieure à déployer alternativement des conduites masculines (instrumentalité, assertivité, résolution de problèmes) ou féminines (expressivité, empathie, soutien affectif) en réponse aux exigences contingentes de son environnement.

Sur le plan opérationnel, le BSRI évalue cette disposition à travers un questionnaire composé de soixante adjectifs psychologiques évalués sur une échelle de Likert en sept points. Grâce à une méthodologie de cotation rigoureuse et standardisée, l’inventaire génère deux scores indépendants (un score de masculinité et un score de féminité) dont l’intersection différentielle ou le croisement par méthode de médiane permet d’opérationnaliser la notion de schéma de genre et d’en évaluer les corrélats cliniques, développementaux et organisationnels.

2. Étymologie et origine linguistique

L’appellation « Bem Sex-Role Inventory » est un syntagme nominal d’origine américaine apparu pour la première fois dans la littérature scientifique en 1974. Le terme inaugural rend hommage à sa conceptrice, Sandra Lipsitz Bem (1944–2014), professeure et chercheuse à l’Université Stanford puis à l’Université Cornell, figure pionnière de l’épistémologie féministe en psychologie cognitive et sociale.

Le segment linguistique « Sex-Role » (traduit en français par rôle sexuel ou, de façon plus contemporaine et épistémologiquement précise, par rôle de genre) dérive du latin sexus, désignant la distinction biologique mâle/femelle, et du moyen français rôle (initialement le rouleau de parchemin contenant la réplique d’un acteur de théâtre). Dans le contexte sociologique fonctionnaliste des années 1950 incarné par Talcott Parsons, le « rôle sexuel » désignait l’ensemble des attentes normatives, devoirs et conduites prescrits par le corps social à chaque individu en fonction de son assignation biologique.

Enfin, le vocable « Inventory » puise sa source étymologique dans le latin classique inventarium, substantif désignant un registre, un catalogue raisonné ou une liste exhaustive d’éléments constatés. En psychométrie, le terme renvoie spécifiquement à une batterie standardisée d’items descriptifs qu’un sujet passe en revue pour évaluer ses propres dispositions psychologiques récurrentes. En français, la dénomination canonique reconnue par la communauté académique est l’« Inventaire des rôles de genre de Bem » ou l’« Inventaire des rôles sexuels de Bem », bien que l’acronyme BSRI demeure couramment employé dans les publications francophones pour préserver l’homogénéité bibliométrique internationale.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan de l’usage grammatical francophone, BSRI s’emploie comme un substantif masculin invariable, en conformité avec le genre du nom noyau « inventaire » qu’il abrège (ex. : « le BSRI a été administré à une cohorte universitaire »). L’acronyme se prononce phonétiquement à la française /be.ɛs.ɛʁ.i/ ou, dans les milieux universitaires bilingues, selon la phonétique anglaise /biː ɛs ɑːr aɪ/.

La locution complète correspondante est « l’Inventaire des rôles de genre de Bem », syntagme nominal masculin singulier. Au pluriel, la forme demeure « les BSRI » lorsqu’elle fait référence aux questionnaires physiques ou aux protocoles de passation eux-mêmes. Dans les écrits académiques contemporains, les chercheurs tendent à privilégier l’expression « rôles de genre » plutôt que « rôles sexuels », afin d’éviter toute confusion conceptuelle entre le substrat anatomophysiologique (le sexe) et les constructions psycho-culturelles de l’identité et du comportement (le genre).

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender l’essence théorique du BSRI, il convient de replacer sa genèse au sein du paysage psychologique qui prévalait jusqu’au début des années 1970. Historiquement, les modèles prédominants de la personnalité considéraient la masculinité et la féminité comme les pôles antithétiques d’un vecteur continu unique. Dans cette optique unidimensionnelle classique — exemplifiée par les échelles Mf du Minnesota Multiphasic Personality Inventory (MMPI) ou du California Psychological Inventory (CPI) —, toute augmentation d’un score de féminité impliquait mécaniquement une réduction proportionnelle du score de masculinité, et réciproquement. Être psychologiquement équilibré signifiait alors adhérer strictement au pôle correspondant à son sexe biologique d’assignation.

Sandra Bem a formulé l’hypothèse révolutionnaire que cette conception bipolaire constituait une aberration théorique et méthodologique. En s’appuyant sur les travaux de David Bakan (1966) portant sur l’agentialité (l’orientation vers l’accomplissement individuel, l’action et la maîtrise) et la communion (l’orientation vers le lien social, l’harmonie interpersonnelle et l’expressivité émotionnelle), Bem a postulé que ces deux constellations de traits ne sont aucunement mutuellement exclusives. Elles coexistent à des degrés variables chez chaque être humain, quel que soit son sexe anatomique.

Le BSRI matérialise cette rupture géométrique en projetant la personnalité sur un espace vectoriel cartésien bidimensionnel. L’axe des ordonnées et l’axe des abscisses représentent respectivement l’échelle d’expressivité/communion (qualifiée de féminine dans la nomenclature de l’époque) et l’échelle d’instrumentalité/agentialité (qualifiée de masculine). Dès lors, la combinatoire des scores sur ces deux axes produit quatre quadrants phénoménologiques distincts :

  • Les individus masculins (ou typés masculins) : sujets affichant un score élevé en instrumentalité et un score faible en expressivité ;
  • Les individus féminins (ou typées féminines) : sujets caractérisés par un score élevé en expressivité et un score faible en instrumentalité ;
  • Les individus androgynes : sujets manifestant des niveaux simultanément élevés d’instrumentalité et d’expressivité émotionnelle ;
  • Les individus indifférenciés : sujets présentant des niveaux concomitamment bas sur les deux dimensions évaluées.

L’apport le plus novateur de cette cartographie réside dans la légitimation clinique et empirique de l’androgynie psychologique. Loin de représenter une anomalie de l’identification psychosexuelle comme le soutenaient certains courants psychanalytiques conservateurs de l’après-guerre, l’androgynie est conceptualisée par Bem comme un idéal régulateur de souplesse psychologique. L’individu androgyne ne se sent pas contraint par des mandats socioculturels rigides : il peut faire preuve d’une grande fermeté et d’audace compétitive face à un défi professionnel, puis déployer une tendresse chaleureuse et une réceptivité empathique dans un contexte relationnel ou parental.

5. Évolution et développement historique

La trajectoire historique du BSRI s’inscrit au cœur de la deuxième vague féministe américaine, marquée par l’émergence des études de genre dans les universités d’élite et par la remise en question radicale des déterminismes sociologiques traditionnels. En 1971, Sandra Bem initie une série d’investigations à Stanford afin de concevoir un instrument psychologique qui ne pénaliserait pas les femmes démontrant de l’ambition professionnelle ni les hommes exprimant leur vulnérabilité affective.

La première publication princeps du BSRI paraît en 1974 dans le Journal of Consulting and Clinical Psychology sous le titre fondateur « The measurement of psychological androgyny ». Dans cette étude séminale, Bem détaille la méthodologie d’échantillonnage d’items : 100 juges indépendants (50 hommes et 50 femmes) ont évalué une liste exhaustive de 400 caractéristiques de personnalité afin d’isoler celles qui étaient perçues par consensus social comme nettement plus désirables pour un homme que pour une femme aux États-Unis, et inversement. Ce processus a conduit à la sélection rigoureuse de 20 traits masculins, 20 traits féminins et 20 traits socialement neutres.

Dans sa première mouture de 1974, Bem calculait l’androgynie via un score de différence standardisé (le Student’s t-ratio entre masculinité et féminité). Plus l’écart entre les deux scores tendait vers zéro, plus le sujet était jugé androgyne. Cependant, cette méthode mathématique initiale présentait une faille psychométrique majeure : un sujet ayant des scores extrêmement bas à la fois en masculinité et en féminité obtenait un score de différence nul, se retrouvant classé à tort parmi les individus androgynes hautement performants.

En 1977 et 1979, sous l’impulsion méthodologique de chercheurs critiques tels que Janet Spence et Robert Helmreich (créateurs du Personal Attributes Questionnaire ou PAQ), Sandra Bem affine la taxonomie en adoptant la méthode de division par la médiane (median-split technique). Cette révision technique cruciale permet de distinguer explicitement les profils véritablement androgynes (scores supérieurs aux médianes normatives sur les deux axes) des profils dits « indifférenciés » (scores inférieurs aux médianes normatives sur les deux axes).

En 1981, Bem publie le manuel technique officiel du BSRI accompagné d’une version abrégée (BSRI Short Form) comprenant 30 items (10 masculins, 10 féminins et 10 neutres). Cette version courte élimine plusieurs adjectifs problématiques de la version originelle dont les saturations factorielles étaient instables ou qui présentaient des connotations excessivement péjoratives ou stéréotypées (comme l’item « crédule » ou « infantile »), tout en optimisant la consistance interne globale des échelles factorielles.

6. Fondements théoriques

Le socle théorique du BSRI s’articule autour de deux édifices conceptuels majeurs développés successivement par Sandra Bem : le Modèle de la flexibilité comportementale de l’androgynie et, dans un second temps, la Théorie du schéma de genre (Gender Schema Theory).

Le premier fondement repose sur le postulat d’adaptabilité fonctionnelle. Dans la perspective initiale de Bem, l’individu fortement typé selon son genre biologique (l’homme hypermasculin ou la femme hyperféminine) subit une entrave psychique permanente. Soumis à une autocensure rigoureuse dictée par la crainte du déclassement normatif, cet individu élimine d’emblée tout comportement qui contredirait son rôle prescrit. À l’opposé, l’androgynie psychologique est théorisée comme un état d’affranchissement comportemental autorisant un ajustement situationnel optimal : le répertoire comportemental de la personne n’est pas restreint par des interdits symboliques de genre.

Au début des années 1980, Bem enrichit considérablement son architecture conceptuelle en publiant sa Gender Schema Theory (1981). S’inspirant de la psychologie cognitive et des théories du traitement de l’information développées notamment par Jean Piaget et Eleanor Rosch, Bem avance que le genre opère comme un prisme cognitif ou un « schéma » organisateur de la réalité. Les individus fortement typés selon leur genre possèdent un schéma de genre hautement accessible et saillant : ils encodent, catégorisent et évaluent spontanément le monde social, les objets, les professions et leurs propres sensations à travers le filtre binaire du genre.

Dès lors, le BSRI ne doit plus être interprété comme un simple inventaire de traits de personnalité substantiels, mais comme une sonde révélant la puissance et l’omniprésence du schéma cognitif de genre chez le participant. Pour un individu typé, un comportement donné n’est pas simplement « efficace » ou « inefficace », il est immédiatement évalué comme « masculin » ou « convenant à une femme ». En revanche, l’individu androgyne ou a-schématique traite l’information environnementale sur la base de dimensions non genrées, telles que la pertinence éthique, l’utilité pratique ou l’affinité personnelle.

7. Composantes clés, types et dimensions

L’Inventaire standard des rôles de genre de Bem est constitué d’une matrice opérationnelle de 60 items évalués par le répondant sur une échelle d’accord allant de 1 (« Jamais ou presque jamais vrai pour moi ») à 7 (« Toujours ou presque toujours vrai pour moi »). L’instrument se décompose en trois sous-échelles de 20 items chacune, à partir desquelles s’élabore la typologie quadripartite :

  • L’échelle de masculinité (Instrumentalité / Agentialité) : Cette dimension regroupe 20 descripteurs valorisant l’indépendance, le leadership, la force de caractère et la propension à l’action. Parmi les items emblématiques figurent : défend ses convictions, indépendant, assertif, forte personnalité, énergique, a du leadership, prend des risques, décide facilement, confiant en soi et individualiste.
  • L’échelle de féminité (Expressivité / Communion) : Cette dimension intègre 20 qualificatifs mesurant la sensibilité affective, la bienveillance, la réceptivité émotionnelle et l’attention portée au maintien du tissu relationnel. On y retrouve notamment : affectueux, compréhensif, sensible aux besoins d’autrui, chaleureux, doux, loyal, compatissant, indulgent, réconfortant et aime les enfants.
  • L’échelle de neutralité sociale (Items de contrôle) : Composée de 20 adjectifs socialement neutres (10 valorisés et 10 dévalués de manière égale pour les deux sexes), cette échelle sert de filtre psychométrique pour neutraliser les biais de désirabilité sociale et d’acquiescement systématique. Elle inclut des termes tels que : serviable, lunatique, sincère, vaniteux, consciencieux, imprévisible ou conventionnel.
  • La typologie quadripartite issue du croisement des scores : En croisant les scores obtenus sur les échelles de masculinité et de féminité par rapport aux médianes de l’échantillon de référence, quatre profils émergent formellement :
    • Typé masculin : score de masculinité élevé (> médiane) et score de féminité faible (< médiane) ;
    • Typé féminin : score de féminité élevé (> médiane) et score de masculinité faible (< médiane) ;
    • Androgyne : score de masculinité élevé (> médiane) et score de féminité élevé (> médiane) ;
    • Indifférencié : score de masculinité faible (< médiane) et score de féminité faible (< médiane).
  • La forme abrégée (Short Form BSRI) : Réduite à 30 items (10 masculins, 10 féminins et 10 neutres), cette version moderne a éliminé les descripteurs les plus vulnérables aux fluctuations séculaires (tels que féminin, masculin, crédule ou timide) pour se concentrer sur le noyau invariant des dimensions d’instrumentalité et d’expressivité.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour concrétiser la manière dont ces dimensions s’expriment cliniquement et comportementalement dans le quotidien, examinons deux vignettes contrastées issues de protocoles d’observation psychologique en situation de crise organisationnelle et interpersonnelle.

Cas n° 1 : Profil androgyne en milieu professionnel de haute pression
Julien, 38 ans, est directeur des opérations au sein d’une structure hospitalière confrontée à une situation d’urgence logistique. À l’administration du BSRI, Julien obtient un score d’instrumentalité de 6,1/7 et un score d’expressivité de 5,9/7, le situant sans équivoque dans le quadrant androgyne. En réunion de crise, il fait preuve d’une autorité décisive, arbitre les conflits avec fermeté et assume la responsabilité de choix opérationnels impopulaires mais stratégiques (expression de sa polarité instrumentale). Quelques instants plus tard, face à une soignante submergée par l’épuisement émotionnel, Julien modifie spontanément sa posture : il écoute activement ses craintes avec empathie, valide sa détresse et réorganise son planning avec bienveillance sans craindre de paraître vulnérable ou dénué d’autorité (expression de sa polarité expressive). Son adaptation contextuelle est fluide, sans dissonance cognitive liée au rôle.

Cas n° 2 : Profil rigoureusement typé masculin en situation relationnelle
Alexandre, 42 ans, consulte pour des tensions conjugales chroniques. Son profil au BSRI révèle une masculinité très élevée (6,4/7) et une féminité extrêmement basse (2,1/7), traduisant un profil fortement typé selon le genre. Face aux demandes réitérées de son épouse qui souhaite partager des moments de complicité émotionnelle et obtenir du soutien moral, Alexandre réagit systématiquement par un mode exclusif de résolution technique (« Dis-moi quel est le problème concret et je vais le réparer »). Lorsque des affects intenses de tristesse ou de solitude s’expriment chez sa conjointe, Alexandre se fige, se montre impatient et qualifie ces échanges de futiles ou de menaces pour sa rationalité. Son schéma de genre rigide l’empêche d’adopter des conduites d’écoute empathique et de réconfort affectif, qu’il a intériorisées comme des faiblesses contraires à son identité virile.

9. Mesure et évaluation psychométrique

L’administration du BSRI se déroule sous la forme d’un questionnaire auto-rapporté sur support papier ou informatisé, ne nécessitant généralement qu’une dizaine à une quinzaine de minutes. Bien que l’outil soit d’un usage simple en apparence, le dépouillement et l’interprétation de ses données exigent une rigueur méthodologique sans faille de la part du psychologue ou du chercheur.

Les qualités psychométriques du BSRI ont fait l’objet de centaines d’investigations indépendantes depuis 1974. La consistance interne de l’instrument, évaluée par l’alpha de Cronbach, est généralement excellente dans les populations occidentales adultes, oscillant habituellement entre 0,80 et 0,88 pour l’échelle de masculinité, et entre 0,78 et 0,86 pour l’échelle de féminité. La fiabilité test-retest à quatre semaines présente des coefficients de stabilité élevés (souvent compris entre 0,75 et 0,90), attestant que les scores ne fluctuent pas au gré de simples variations de l’humeur passagère, mais reflètent des structures profondes de l’auto-concept.

La détermination des seuils de coupure pour la classification quadripartite constitue le principal enjeu méthodologique. Deux approches concurrentes existent dans la littérature :

  • La méthode de la médiane d’échantillon (Sample Median Split) : Les scores médians sont calculés directement à partir de la cohorte évaluée par le chercheur. Si cette procédure garantit une distribution équilibrée des quatre groupes au sein de l’étude locale, elle rend toutefois impossible la comparaison directe entre différentes recherches menées dans des contextes distincts.
  • La méthode des médianes normatives standardisées : Les scores individuels sont comparés aux normes tabulées d’une population de référence représentative (généralement celles publiées par Bem en 1981 ou adaptées par pays). Cette technique garantit une stabilité diagnostique accrue dans le temps et l’espace.

L’analyse factorielle confirmatoire a maintes fois validé l’indépendance structurelle des axes d’instrumentalité et d’expressivité. La corrélation entre les deux échelles principales s’avère quasi nulle (r variant le plus souvent de -0,05 à +0,10), confirmant expérimentalement l’orthogonalité fondamentale postulée par Bem et réfutant formellement l’ancien postulat de bipolarité.

10. Applications et pertinence pratique

La polyvalence du BSRI a favorisé son déploiement au-delà du laboratoire de psychologie expérimentale, trouvant des applications fécondes dans plusieurs secteurs clés de la psychologie appliquée.

En psychologie clinique et en psychothérapie, le BSRI est utilisé comme un outil d’exploration des rigidités de l’auto-concept. De nombreuses études ont montré que les sujets typés de façon rigide ou indifférenciés présentent une vulnérabilité accrue aux troubles anxio-dépressifs et aux conflits conjugaux récurrents. L’utilisation du profil BSRI permet au thérapeute d’aider le patient à conscientiser ses croyances schématiques limitantes (« Un homme ne doit jamais pleurer », « Une femme ne doit pas imposer son avis avec fermeté ») et à développer une palette d’aptitudes comportementales plus diversifiée et adaptative.

Dans le champ de la psychologie du travail et des organisations, le BSRI a profondément renouvelé l’étude du leadership et de la dynamique d’équipe. Alors que les théories traditionnelles du management valorisaient presque exclusivement les traits instrumentaux masculins (compétitivité, autorité descendante), les travaux contemporains démontrent que le style de leadership androgyne — combinant vision stratégique, prise de décision assurée et compétences relationnelles basées sur l’écoute et le soutien collaboratif — est le plus performant pour prévenir le burnout au sein des équipes et stimuler l’innovation.

Dans le domaine de l’éducation et du développement de l’adolescent, l’inventaire sert d’instrument d’évaluation pour mesurer l’impact de programmes pédagogiques d’égalité des chances ou de déconstruction des stéréotypes. Il permet aux psychoéducateurs d’identifier comment les adolescents intériorisent les pressions de conformité genrée à des stades critiques de leur socialisation et d’analyser l’influence de ces schémas sur le choix de filières scolaires et de carrières professionnelles.

11. Recherches et preuves empiriques

Depuis son introduction en 1974, le BSRI a suscité une littérature scientifique monumentale, comptabilisant plusieurs milliers de citations dans les bases de données internationales comme PsycINFO et Web of Science. Les recherches ont examiné la validité empirique de l’« hypothèse de l’androgynie » formulée par Bem, aboutissant à des confirmations notables tout en soulevant des nuances stimulantes.

Sandra Bem elle-même a validé expérimentalement son modèle dans une série d’études remarquables au milieu des années 1970. Dans une expérience classique menée avec Wendy Martyna et Carol Watson (1976), les chercheurs ont placé des participants face à diverses tâches requérant soit de la conformité assertive face à la pression sociale, soit un comportement d’attachement chaleureux (comme interagir avec un nourrisson ou écouter une personne en souffrance). Les résultats ont confirmé que seuls les individus androgynes manifestaient une aisance équivalente dans les deux conditions, tandis que les individus masculins échouaient dans les situations de sollicitude affective et les individus féminins capitulaient face aux épreuves de confrontation assertive.

Toutefois, une importante méta-analyse conduite par Marylee Taylor et Judith Hall (1982), suivie par les travaux de Janet Spence, a apporté une révision critique au modèle de santé mentale de Bem. Les données indiquent que, si l’androgynie est effectivement corrélée positivement à l’estime de soi, à la résilience et à l’auto-efficacité, cette corrélation est majoritairement portée par la composante de masculinité (instrumentalité). Dans les sociétés individualistes et industrialisées, les traits instrumentaux (confiance en soi, indépendance) constituent de puissants prédicteurs de bien-être psychologique individuel, tandis que les traits d’expressivité prédisent avant tout la qualité et la satisfaction au sein des relations interpersonnelles.

D’autres corpus de recherche, conduits sous l’égide de l’American Psychological Association, ont démontré que les individus présentant un profil indifférencié (faiblesse simultanée sur les dimensions instrumentale et expressive) obtiennent de manière constante les scores les plus défavorables en matière d’estime de soi, de sentiment de solitude, de détresse psychologique et de stratégies de coping inopérantes, confirmant la théorie selon laquelle l’absence de ressources identitaires expressives ou instrumentales prive le sujet d’outils d’adaptation fondamentaux.

12. Considérations culturelles et transculturelles

La validité transculturelle du BSRI a représenté l’un des chantiers empiriques les plus intenses de la psychologie interculturelle. Conçu à partir des normes socioculturelles des campus universitaires américains des années 1970, l’inventaire pose la question incontournable de son universalité écologique.

Des adaptations et validations psychométriques rigoureuses ont été menées dans des dizaines de contextes linguistiques et géographiques, notamment en France (par exemple par Fontayne et ses collaborateurs en 2000), en Chine, au Brésil, au Japon, en Turquie et dans les pays scandinaves. Ces investigations transculturelles révèlent des variations significatives dans la désirabilité sociale relative des traits :

  • Dans les cultures collectivistes (comme en Asie orientale ou dans certaines communautés d’Amérique latine), certains traits classés comme « masculins » dans le BSRI (par exemple individualiste ou défend ses convictions à contre-courant) ne sont pas évalués positivement comme des marques de maturité, mais sont perçus comme des comportements perturbateurs d’égoïsme menaçant l’harmonie du groupe.
  • Inversement, dans les sociétés scandinaves caractérisées par une politique volontariste d’égalité des sexes et un indice de distance hiérarchique faible, les attributs expressifs et empathiques sont tout aussi valorisés chez les hommes occupant des fonctions de direction que chez les femmes, réduisant la saillance catégorielle masculine/féminine originelle des descripteurs.
  • En France et dans l’espace francophone, la traduction des items a requis des ajustements lexicaux subtils. Certains qualificatifs de l’échelle d’expressivité originelle, tels que gullible (crédule) ou childlike (infantile), se sont révélés hautement péjoratifs et psychométriquement inadéquats dans la population francophone contemporaine, justifiant l’adoption préférentielle de versions courtes réétalonnées où ces artefacts ont été expurgés.

Ces éléments mettent en garde contre l’application brute d’échelles de genre hors de leur contexte de normalisation et illustrent combien le rôle de genre demeure une construction sémiotique tributaire de l’époque et de l’environnement sociopolitique qui la produit.

13. Critiques, controverses et limites

En dépit de son retentissement historique, le BSRI a fait l’objet de vifs débats théoriques et méthodologiques au sein de la communauté scientifique, soulevant des controverses qui demeurent d’actualité.

La critique la plus percutante a été formulée dès la fin des années 1970 par Janet Spence et Robert Helmreich. Ces auteurs ont soutenu que le BSRI ne mesurait pas la « masculinité » et la « féminité » dans leur globalité ontologique, mais uniquement deux constellations particulières de traits de personnalité : l’instrumentalité et l’expressivité. Selon Spence, baptiser ces sous-échelles « masculinité » et « féminité » constitue un abus de langage métonymique qui réintroduit les stéréotypes de genre par la fenêtre psychométrique au moment même où l’on prétend les déconstruire.

Une seconde limite majeure concerne le vieillissement séculaire des stéréotypes. Une série d’études longitudinales a documenté que les traits jugés désirables pour les femmes ont considérablement évolué depuis un demi-siècle. Dans les sociétés contemporaines, les femmes sont désormais encouragées à être compétitives, indépendantes et leaders, tandis que les normes entourant la masculinité traditionnelle se sont diversifiées. De ce fait, plusieurs items de la liste d’origine de 1974 ont perdu leur pouvoir discriminant entre les sexes dans les échantillons occidentaux actuels.

Sur le plan psychométrique, la technique de la division par la médiane (median-split) a été sévèrement critiquée par les méthodologues de la statistique multivariée. Cette dichotomisation artificielle transforme des variables continues et nuancées en catégories discrètes étanches. Un sujet dont le score passe d’une fraction de millième au-dessus ou en dessous de la médiane normative bascule arbitrairement de la catégorie « androgyne » à celle de « typé » ou d’« indifférencié », ce qui engendre une perte massive d’information quantitative et peut amplifier artificiellement des erreurs de classification.

Enfin, du point de vue de la théorie queer et des études contemporaines de genre, le modèle originel de Bem a parfois été qualifié de conservateur malgré ses intentions émancipatrices. En continuant d’étiqueter une liste d’adjectifs comme « masculins » et une autre comme « féminins », le BSRI réifie implicitement l’ordre binaire du genre au lieu de le dissoudre totalement dans une théorie intégrale de la diversité humaine.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

Pour prévenir toute confusion nosologique, il importe de distinguer le BSRI et ses construits de plusieurs notions psychologiques périphériques souvent amalgamées dans le discours grand public :

  • PAQ (Personal Attributes Questionnaire) : Élaboré par Spence, Helmreich et Stapp (1974), le PAQ est le principal instrument concurrent du BSRI. Contrairement à Bem, les auteurs du PAQ ont explicitement refusé d’étiqueter leurs échelles « masculinité » et « féminité », préférant les dénominations strictement descriptives d’Instrumentalité (M) et d’Expressivité (F), tout en utilisant des items bipolaires plutôt qu’unipolaires.
  • Identité de genre : Sentiment intime, profond et subjectif qu’une personne a d’appartenir à un genre donné (homme, femme, non-binaire). Le BSRI ne mesure en aucun cas l’identité de genre d’un individu, mais son degré d’adhésion comportementale à des attributs de personnalité socialement typés. Un homme peut posséder une identité de genre masculine parfaitement affirmée tout en obtenant un score hautement androgyne ou féminin au BSRI.
  • Rôle de genre (Gender Role) : Ensemble des prescriptions comportementales, attitudes, droits et responsabilités assignés collectivement par une société aux individus selon leur sexe perçu. Le BSRI mesure l’auto-attribution des traits psychologiques associés à ces rôles, et non l’observation directe des comportements en société.
  • Orientation sexuelle : Direction de l’attirance affective, romantique et sexuelle envers des personnes de sexe différent, de même sexe ou de genres multiples. L’orientation sexuelle est totalement indépendante des scores obtenus au BSRI ; une personne androgyne peut être hétérosexuelle, homosexuelle, bisexuelle ou asexuelle.
  • Schéma de genre (Gender Schema) : Structure cognitive interne de traitement de l’information guidant la perception et le jugement à travers le prisme du genre. C’est le cadre théorique explicatif sous-jacent au BSRI, théorisant que les profils fortement typés recourent à des opérations schématiques automatiques là où les profils androgynes traitent l’information de façon a-schématique.

15. Résumé et points clés

L’Inventaire des rôles de genre de Bem (BSRI) demeure l’un des instruments les plus influents de l’histoire des sciences psychologiques. En synthétisant ses apports structurants, plusieurs conclusions fondamentales s’imposent :

  • Rupture géométrique : Le BSRI a brisé le paradigme d’une masculinité et d’une féminité mutuellement exclusives sur une ligne unidimensionnelle, instituant un modèle bidimensionnel orthogonal où instrumentalité et expressivité s’évaluent de manière indépendante.
  • Typologie quadripartite : Le croisement des deux scores permet de classer les individus en quatre profils distincts : typé masculin, typé féminin, androgyne et indifférencié.
  • Modèle de l’androgynie : L’androgynie psychologique est théorisée comme un état d’adaptabilité et de santé mentale optimale, permettant à l’individu de puiser sans entrave socioculturelle dans l’ensemble du répertoire comportemental humain en réponse aux sollicitations de son milieu.
  • Prisme cognitif : Selon la Théorie du schéma de genre de Sandra Bem, les scores au BSRI traduisent la propension d’un sujet à appréhender le monde social et son propre comportement à travers la catégorisation binaire du genre.
  • Pérennité et adaptation : Malgré les controverses relatives à l’évolution séculaire des stéréotypes et aux limites de la méthode de séparation par la médiane, le BSRI et ses versions abrégées demeurent aujourd’hui des références incontournables dans la recherche sur la santé mentale, le travail d’équipe et la sociologie de l’identité.

Références

  • Bakan, D. (1966). The duality of human existence: Isolation and communion in Western man. Rand McNally.
  • Bem, S. L. (1974). The measurement of psychological androgyny. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 42(2), 155–162. https://doi.org/10.1037/h0036215
  • Bem, S. L. (1977). On the utility of alternative procedures for assessing psychological androgyny. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 45(2), 196–205. https://doi.org/10.1037/0022-006X.45.2.196
  • Bem, S. L. (1981). Gender schema theory: A cognitive account of sex typing. Psychological Review, 88(4), 354–364. https://doi.org/10.1037/0033-295X.88.4.354
  • Bem, S. L. (1981). Bem Sex-Role Inventory: Professional manual. Consulting Psychologists Press.
  • Bem, S. L., Martyna, W., & Watson, C. (1976). Sex typing and androgyny: Further explorations of the expressive domain. Journal of Personality and Social Psychology, 34(5), 1016–1023. https://doi.org/10.1037/0022-3514.34.5.1016
  • Fontayne, P., Sarrazin, P., & Famose, J.-P. (2000). Les pratiques sportives des adolescents : Une différenciation selon le genre. Revue Française de Pédagogie, 131, 23–32. https://doi.org/10.3406/rfp.2000.1035
  • Spence, J. T., & Helmreich, R. L. (1978). Masculinity and femininity: Their psychological dimensions, correlates, and antecedents. University of Texas Press.
  • Taylor, M. C., & Hall, J. A. (1982). Psychological androgyny: Theories, methods, and conclusions. Psychological Bulletin, 92(2), 347–366. https://doi.org/10.1037/0033-2909.92.2.347

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 27). BSRI : Mesurer l’androgynie psychologique. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bsri-inventaire-roles-genre-bem
Looti, Mohammed. “BSRI : Mesurer l’androgynie psychologique.” Base de données de psychologie en français, 27 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bsri-inventaire-roles-genre-bem.
Looti, Mohammed. “BSRI : Mesurer l’androgynie psychologique.” Base de données de psychologie en français. octobre 27, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bsri-inventaire-roles-genre-bem.