Le brahmacharya constitue l’un des piliers éthiques et psychospirituels les plus fondamentaux des traditions philosophiques de l’Inde, désignant une pratique rigoureuse de maîtrise des sens et de canalisation de l’énergie vitale. Bien au-delà d’une simple abstinence physique, cette notion incarne un paradigme sophistiqué d’autorégulation cognitive et comportementale orienté vers l’émancipation psychologique et la transcendance de soi. En psychologie contemporaine, l’étude de ce principe offre un éclairage précieux sur les mécanismes de l’inhibition des impulsions, de la sublimation pulsionnelle et de la plasticité attentionnelle.
Brahmacharya
1. Définition concise
Le brahmacharya désigne originellement un mode d’existence caractérisé par la modération sensuelle, la continence sexuelle et l’orientation totale de l’esprit vers la quête de la vérité ultime ou de la transcendance. Dans le cadre du yoga classique, il représente l’un des cinq principes d’abstention morale (yamas) codifiés dans les Yoga Sūtras, visant à préserver et transformer l’énergie psychophysiologique au service de l’illumination intérieure.
Sur le plan psychologique, le brahmacharya peut être défini comme un modèle holistique de régulation volitive où l’individu renonce délibérément aux gratifications hédoniques immédiates pour préserver ses ressources cognitives, affectives et énergétiques. Il ne s’agit pas d’une répression pathologique des pulsions élémentaires, mais d’un processus conscient d’inhibition des automatismes de récompense, favorisant l’intégration harmonieuse du comportement et une clarté mentale accrue.
Dans une perspective développementale et sociale, le terme désigne également le premier des quatre stades de la vie humaine (ashramas) dans la tradition hindoue classique, celui de l’étudiant célibataire consacré à l’acquisition du savoir sous la tutelle d’un maître. Dans ce contexte, l’ascèse corporelle et la chasteté forment le socle indispensable sur lequel s’érigent la discipline intellectuelle, la mémoire et l’apprentissage de la vie civique et éthique.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable brahmacharya (en sanskrit : ब्रह्मचर्य, brahmacarya) est un substantif composé résultant de l’agglutination de deux termes fondamentaux de la métaphysique védique : Brahman (ब्रह्मन्) et carya (चर्या). Le premier élément, Brahman, dérive de la racine verbale bṛh, qui signifie « croître », « enfler », « s’étendre » ou « être grand », désignant l’Absolu, le substrat ultime de la réalité et la Conscience universelle non différenciée. Le second élément, carya, provient de la racine car, signifiant « aller », « se mouvoir », « cheminer », « pratiquer » ou « se conduire ».
Dans son acception étymologique littérale, le brahmacharya se traduit par « la démarche dans le Brahman » ou « la conduite en harmonie avec l’Absolu ». Cette construction révèle que la continence n’était originellement pas conçue comme une négation stérile de la sexualité, mais comme un mouvement dynamique, une trajectoire existentielle où le comportement individuel s’aligne sur la conscience de la plénitude de l’être. Au cours de la codification des textes rituels et juridiques, le terme a progressivement glissé vers la désignation technique du célibat rituel de l’étudiant et de la discipline ascétique.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, le terme s’emploie principalement comme un nom masculin (« le brahmacharya ») et conserve généralement son orthographe translittérée du sanskrit, bien que l’on rencontre occasionnellement la graphie savante brahmacarya selon les normes de l’Alphabet international pour la translittération du sanskrit (IAST). La prononciation phonétique courante en français s’établit comme suit : [bʁa.ma.ʃa.ʁja] ou plus fidèlement au sanskrit [bʁa.ma.tʃaʁ.ja].
L’adepte engagé dans cette discipline est désigné sous le terme de brahmachari (au féminin, brahmacharini). Sur le plan syntaxique, le mot s’emploie sans accord particulier en nombre lorsqu’il est conservé en tant que substantif étranger, bien que la francisation plurielle « des brahmacharyas » soit admise dans les textes académiques modernes pour désigner les différentes formes ou occurrences de cette pratique disciplinaire.
4. Explication conceptuelle détaillée
Le brahmacharya transcende largement le cadre d’un interdit sexuel purement formel pour s’ériger en un système global d’hygiène mentale et somatique. Au cœur de ce paradigme réside la prémisse selon laquelle l’énergie psychique et sexuelle (souvent assimilée au virya ou potentiel séminal) n’est pas une simple force motrice de reproduction biologique, mais un capital bioénergétique précieux. Lorsque cette force est continuellement déchargée par le biais d’activités sensorielles désordonnées ou compulsives, l’appareil psychique se trouve fragmenté, épuisé et enclin à une instabilité cognitive constante.
À l’inverse, l’application consciencieuse du brahmacharya implique la contention et la redirection délibérée de cette intensité pulsionnelle vers les centres nerveux et cognitifs supérieurs. Dans la psychologie du yoga, cette transmutation transforme l’énergie brute en ojas, une force subtile responsable de l’immunité corporelle, de la vigueur mentale, de l’éclat du regard et de la perspicacité intellectuelle. Le processus requiert ainsi une vigilance de chaque instant sur l’ensemble des organes des sens (indriyas), car chaque stimulation non filtrée – qu’elle soit visuelle, auditive ou gustative – est perçue comme une source potentielle de dissipation attentionnelle.
Ce concept instaure une dialectique subtile entre renoncement extérieur et maîtrise intérieure. Patañjali et ses commentateurs soulignent que la seule retenue motrice sans maîtrise du champ mental constitue une illusion hypocrite, une posture également dénoncée dans la Bhagavad-Gītā. La discipline doit s’enraciner dans une neutralisation des appétences au niveau de la racine cognitive du désir (kāma), permettant d’atteindre un état d’ataraxie où l’esprit n’est plus asservi aux fluctuations des renforcements hédoniques.
5. Évolution historique
L’histoire du concept de brahmacharya s’étend sur plus de trois millénaires et témoigne d’une remarquable sédimentation philosophique au sein de la pensée indienne. Durant la période védique archaïque (vers 1500-800 avant notre ère), le terme qualifiait avant tout le jeune novice admis dans la famille de son enseignant à la suite de la cérémonie d’initiation de l’upanayana. Durant cette période d’études consacrée à la récitation des hymnes sacrés, la continence stricte était imposée pour préserver l’intégrité rituelle et garantir une dévotion sans faille envers les devoirs sacerdotaux.
Avec l’avènement des grandes Upanishads et l’émergence des mouvements hétérodoxes renonçants (les shramanas, dont sont issus le bouddhisme et le jaïnisme) aux environs du VIe siècle avant notre ère, le brahmacharya acquiert une portée universelle et sotériologique. Mahāvīra, le réformateur du jaïnisme, érige le brahmacharya au rang de l’un des cinq grands vœux irrévocables (mahavratas), exigeant des moines une pureté absolue du corps, de la parole et de l’esprit face à toute séduction charnelle.
Aux alentours du IIe siècle de notre ère, Patañjali codifie cette pratique dans le deuxième livre des Yoga Sūtras (II.30 et II.38), affirmant explicitement que « par l’établissement dans le brahmacharya, une énergie vigoureuse est acquise » (brahmacarya-pratiṣṭhāyāṁ vīrya-lābhaḥ). Dès lors, le concept quitte le seul giron du stade temporaire de l’étudiant pour devenir une composante intemporelle de tout cheminement vers la libération psychologique (kaivalya).
Au XXe siècle, le concept a connu une réinterprétation sociopolitique majeure sous l’impulsion de Mohandas Karamchand Gandhi. Ce dernier a fait du brahmacharya le socle éthique indispensable de sa méthode de résistance non-violente (satyagraha). Pour Gandhi, la maîtrise absolue des passions charnelles et de la sensualité alimentaire constituait la condition préalable permettant d’accéder au désintéressement absolu, condition requise pour défier l’empire colonial britannique sans haine ni violence projective.
6. Fondements théoriques
Sur le plan des modèles psychologiques modernes, le brahmacharya entre en résonance directe avec la théorie psychanalytique freudienne de la sublimation. Sigmund Freud soutenait que la pulsion sexuelle (libido) possède une plasticité remarquable lui permettant de détourner son but originaire, la décharge génitale immédiate, vers des accomplissements artistiques, scientifiques et spirituels hautement valorisés. Le brahmacharya postule précisément que l’appareil psychophysique est un système thermodynamique fermé, au sein duquel l’inhibition volontaire du gaspillage pulsionnel enrichit les structures du Moi et permet des investissements intellectuels de haute intensité.
Toutefois, la psychologie orientale distingue scrupuleusement la pratique réussie du brahmacharya du mécanisme névrotique de refoulement (Verdrängung). Alors que le refoulement expulse les désirs hors du champ de la conscience sous l’effet de l’angoisse et de la culpabilité surmoïque, engendrant des symptômes de conversion ou des fixations inconscientes, le brahmacharya repose sur une désidentification lucide. Par le développement d’une posture de témoin impartial (sakshi), l’individu observe la montée de l’impulsion sans s’y identifier ni la condamner, facilitant son extinction spontanée.
Sous l’angle des neurosciences cognitives contemporaines, le brahmacharya illustre les mécanismes fondamentaux du contrôle inhibiteur exécutif et de la gratification différée théorisés notamment par Walter Mischel. L’exercice constant du refus de céder aux signaux de récompense hédoniques renforce l’activité du cortex préfrontal dorso-latéral et ventro-médian, exerçant un contrôle inhibiteur descendant (top-down) sur les structures sous-corticales automatisées du système limbique et de la voie dopaminergique mésolimbique.
Enfin, la psychologie de l’effort et de l’autorégulation, conceptualisée par Roy Baumeister à travers le modèle de l’épuisement du Moi (ego depletion), offre une grille d’analyse pertinente : si l’inhibition continue des impulsions réclame initialement une dépense cognitive considérable, l’intériorisation progressive d’un cadre éthique et rituel strict permet, à terme, d’automatiser la vertu et d’économiser l’énergie psychique en éliminant les conflits intérieurs d’arbitrage décisionnel.
7. Composantes clés, types et dimensions
Pour appréhender la richesse multidimensionnelle du brahmacharya, la tradition indienne et les analystes contemporains le décomposent en plusieurs axes fonctionnels interdépendants :
- La dimension somato-comportementale : Elle concerne l’abstinence ou la modération stricte de toute activité sexuelle génitale, englobant la masturbation et les rapports interpersonnels, ainsi que la régulation des comportements annexes tels que l’ingestion d’aliments stimulants (épices excessives, excitants chimiques) susceptibles de déclencher une effervescence pulsionnelle.
- La dimension attentionnelle et cognitive : Elle consiste en l’interception précoce des ruminations mentales et des fantasmes érotiques. Dès qu’une image mentale à valence sexuelle se présente au flux de conscience, le pratiquant s’exerce à ne pas l’alimenter par l’imagination désirante, coupant net la chaîne associative qui mènerait à l’exacerbation du désir.
- La dimension verbale : Le contrôle de la parole constitue un corollaire direct de la continence corporelle. Il implique l’abstention des discours frivoles, suggestifs, dénigrants ou obscènes, l’énergie vocale étant perçue comme un canal de dispersion majeur de la vitalité intérieure.
- Le Naishthika Brahmacharya (vœu perpétuel) : Cette forme radicale s’adresse aux moines, aux ascètes et aux renonçants (sannyasins) qui s’engagent dans un célibat absolu pour la totalité de leur existence, abandonnant tout lien familial pour se consacrer exclusivement à l’émancipation spirituelle.
- L’Upakurvana Brahmacharya (discipline temporaire) : Forme transitoire observée durant la période des études et de l’apprentissage de la jeunesse, au terme de laquelle l’individu est autorisé à entrer dans le statut de maître de maison (grihastha) pour fonder une famille et concevoir une descendance.
- La continence relative au sein du mariage : Bien que le sens premier implique le célibat, plusieurs écoles de pensée hindoues et yogiques intègrent une application adaptée pour les couples mariés, consistant en une sexualité conscientisée, régulée, débarrassée de toute exploitation instrumentale de l’autre et restreinte aux moments de communion affective profonde ou de procréation responsable.
8. Exemples et cas illustratifs
Dans un contexte contemporain, l’application des principes du brahmacharya se retrouve chez des individus soumis à des exigences créatives ou intellectuelles exceptionnelles. Considérons le cas d’un chercheur universitaire ou d’un auteur engagé dans la rédaction d’un ouvrage théorique complexe. En adoptant une période de retraite temporaire caractérisée par une abstinence sensuelle stricte, une diète sobre et la mise à l’écart des sollicitations numériques distrayantes, cette personne applique une variante laïque du brahmacharya. La réorientation des circuits de la récompense vers la production conceptuelle se traduit fréquemment par un état de flux (flow) prolongé et une réduction drastique de la fatigue mentale associée aux choix hédoniques multiples.
Dans le domaine sportif de très haut niveau, de nombreux athlètes de sports de combat et de disciplines d’endurance s’astreignent historiquement à des périodes prolongées de continence sexuelle avant une compétition majeure. Bien que les débats physiologiques persistent quant à l’impact direct de l’éjaculation sur les taux de testostérone plasmatique, l’effet psychologique de cette ascèse est souvent spectaculaire : elle génère un sentiment d’invulnérabilité, une concentration univoque orientée vers l’objectif et une canalisation de l’agressivité canalisée vers l’effort athlétique, illustrant la transmutation du potentiel pulsionnel en détermination volitive.
Un autre cas représentatif concerne la prise en charge clinique des conduites addictives comportementales, notamment la dépendance à la pornographie en ligne ou l’hypersexualité. Les protocoles psychothérapeutiques intégrant la pleine conscience s’inspirent régulièrement, de manière implicite ou explicite, de la sagesse du brahmacharya. Le patient apprend à observer le besoin impérieux (craving) comme une sensation corporelle transitoire sans chercher à la satisfaire immédiatement, brisant le cycle compulsion-décharge-culpabilité et restaurant le sentiment d’agentivité personnelle.
9. Mesure et évaluation psychologique
Le brahmacharya, en tant que concept spirituel et éthique, ne fait pas l’objet d’un instrument psychométrique unique standardisé en psychiatrie occidentale. Néanmoins, la psychologie scientifique appréhende ce construit par l’intermédiaire de variables opérationnelles validées mesurant ses manifestations comportementales, cognitives et affectives.
Le versant régulateur du brahmacharya est principalement évalué à l’aide de l’Échelle de Contrôle de Soi (Self-Control Scale ou SCS) développée par Tangney, Baumeister et Boone, qui mesure la capacité générale d’un individu à réprimer ses réponses indésirables et à résister aux tentations à court terme. Pour quantifier la dimension attentionnelle et la vigilance face aux désirs parasites, les chercheurs emploient couramment des outils de pleine conscience tels que l’Échelle d’Attention et de Conscience Attentive (Mindful Attention Awareness Scale, MAAS) ou le Questionnaire des Cinq Facettes de la Pleine Conscience (FFMQ).
Sur le plan des attitudes sexuelles et de la régulation de l’appétit pulsionnel, des instruments comme l’Échelle de Compulsivité Sexuelle (Sexual Compulsivity Scale de Kalichman) ou l’Inventaire des Conflits Moraux Liés à la Sexualité permettent de distinguer une pratique choisie et saine de la maîtrise de soi d’une inhibition anxiogène induite par la culpabilité morale. Par ailleurs, des biomarqueurs physiologiques sont fréquemment mobilisés dans les études sur les méditants pratiquant l’ascèse : la variabilité de la fréquence cardiaque (VFC), corrélat robuste du tonus vagal et de la régulation préfrontale, ainsi que les profils de connectivité cérébrale mesurés par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) lors de tâches d’inhibition motrice de type Go/No-Go.
10. Applications et portée pratique
Les principes sous-jacents au brahmacharya trouvent des applications directes et pragmatiques dans de nombreux domaines de la psychologie appliquée, de la thérapie comportementale et de l’optimisation des performances humaines.
En psychothérapie cognitivo-comportementale (TCC) de troisième vague, notamment au sein de la Thérapie d’Acceptation et d’Engagement (ACT), le brahmacharya sert de métaphore clinique pour illustrer la valeur de l’action engagée au détriment de l’évitement expérientiel. Apprendre à tolérer l’inconfort d’une pulsion insatisfaite sans céder à la compulsion permet au patient de réaligner son existence sur ses valeurs profondes plutôt que sur l’assouvissement impulsif de besoins éphémères.
Dans le champ de la santé mentale au travail et de l’ergonomie cognitive, la transposition des règles du brahmacharya vers ce que l’on qualifie aujourd’hui de « diète informationnelle » ou de « jeûne de dopamine » constitue une réponse stratégique à l’infobésité et à la fragmentation attentionnelle. En fermant délibérément les portes sensorielles aux stimuli digitaux hyper-rémunérateurs (réseaux sociaux, alertes instantanées), les professionnels et créateurs préservent leur faculté d’attention profonde et réduisent la détresse psychologique liée au surmenage cognitif.
Dans la sphère de l’éducation et de la pédagogie contemplative, la redécouverte de la discipline corporelle et sensuelle aide les adolescents et jeunes adultes à développer une relation saine avec leur propre corporéité. Plutôt que de subir passivement la marchandisation des corps et l’injonction sociétale à la performance sexuelle immédiate, l’intégration des valeurs d’autonomie et de respect de son énergie vitale favorise l’estime de soi, la résilience affective et la réduction des comportements sexuels à risque.
11. Recherche empirique et données scientifiques
La recherche contemporaine en neurosciences affectives et en endocrinologie offre des données éclairantes sur les mécanismes bio-psychologiques mobilisés par les disciplines de modération et d’ascèse sensuelle. Des études menées sur les réseaux cérébraux de la récompense confirment que l’exposition chronique à des stimuli hédoniques intenses induit une désensibilisation des récepteurs dopaminergiques D2 dans le striatum, phénomène à l’origine de l’escalade du désir et de l’anorexie affective.
Les travaux de neuro-imagerie conduits sur des moines et des pratiquants de longue date de traditions contemplatives appliquant le brahmacharya montrent une connectivité fonctionnelle accrue entre le cortex préfrontal médian et l’amygdale. Ces adaptations structurales et fonctionnelles témoignent d’une capacité supérieure d’extinction des réponses émotionnelles de panique ou de manque face aux stimuli appétitifs. Le neuroscientifique Judson Brewer a mis en évidence que les techniques d’investigation sensorielle issues de la méditation désamorcent le réseau du mode par défaut (DMN), réduisant les ruminations égocentrées et le craving sous-jacent aux pulsions addictives.
Sur le versant hormonal, les recherches sur les effets de l’abstinence sexuelle temporaire indiquent des modulations complexes des taux d’androgènes circulants. Une étude classique menée par Jiang et ses collaborateurs a révélé qu’une période d’abstinence d’environ sept jours s’accompagne d’une élévation transitoire du pic de testostérone sérique chez l’homme, suggérant que les rythmes de continence influencent directement l’homéostasie endocrinienne et le tonus psychophysique général.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’interprétation et la valorisation du brahmacharya varient profondément selon les prismes culturels et anthropologiques à travers lesquels il est appréhendé. Dans la vision indienne traditionnelle, la retenue sexuelle est perçue de manière fondamentalement affirmative et constructive : elle ne renvoie pas à une impureté intrinsèque du corps, mais à une stratégie de transmutation alchimique où l’énergie dense devient lumière spirituelle.
À l’inverse, dans la culture occidentale dominée par l’héritage théologique judéo-chrétien, la chasteté a souvent été associée à la notion de péché originel, à la corruption de la chair et à une éthique de la pénitence culpabilisante. Cette divergence herméneutique engendre des dynamiques psychologiques très contrastées : là où le pratiquant védique ou yogique cultive le brahmacharya avec fierté et sérénité comme un art d’accroître sa puissance d’être, l’individu occidental a pu intérioriser l’abstinence comme une mortification craintive de désirs jugés honteux.
Depuis la révolution sexuelle des années 1960 et l’avènement de la modernité tardive, les sociétés sécularisées occidentales ont largement adopté une posture d’impératif jouissif, considérant parfois toute forme de continence volontaire comme un vestige d’archaïsme répressif ou un facteur de dysfonctionnement relationnel. Toutefois, on observe ces dernières années une résurgence transculturelle inattendue de ces pratiques sous des formes sécularisées (telles que le mouvement mondial de rétention séminale ou les défis de détoxification numérique), attestant d’un besoin universel de réappropriation de son attention et de son corps face à la saturation marchande des désirs.
13. Critiques, controverses et limites
En dépit de ses louanges traditionnelles, la mise en pratique du brahmacharya fait l’objet de vives critiques et soulève d’importantes controverses médicales, psychologiques et éthiques. Le danger clinique majeur réside dans la frontière ténue séparant la véritable maîtrise consciente de la répression névrotique. Des théoriciens de la psychologie dissidente, à l’instar de Wilhelm Reich, ont soutenu avec virulence que le blocage systématique de la décharge génitale produit des cuirasses caractérielles et musculaires chroniques, favorisant la rigidité psychologique, l’autoritarisme politique et des perturbations psychosomatiques invalidantes.
Sur le plan psychopathologique, l’injonction à une pureté mentale absolue peut agir comme un puissant catalyseur du trouble obsessionnel-compulsif (TOC), sous la forme de scrupulosité morale. Les individus vulnérables s’enferment alors dans une spirale d’angoisse intolérable à la moindre émergence d’une pensée intrusive à caractère sexuel, assimilant à tort la simple apparition d’un phénomène psychique passager à une transgression morale inexcusable.
Le plan socio-éthique soulève également des débats passionnés, incarnés notamment par les controverses entourant les dernières années de Mahatma Gandhi. Ses « expériences avec la vérité », au cours desquelles il partageait sa couche avec de très jeunes femmes dévêtues afin de tester l’infaillibilité de son détachement charnel, ont suscité des condamnations rétrospectives sévères. Ces pratiques mettent en exergue les risques d’asymétrie relationnelle, d’abus de pouvoir et de manipulation psychologique lorsque l’ascète place la quête de sa propre perfection vertueuse au-dessus du respect et de la vulnérabilité d’autrui.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour éviter les confusions sémantiques récurrentes dans la littérature psychologique et spirituelle, il convient de distinguer rigoureusement le brahmacharya de concepts apparentés :
- Célibat : Le célibat désigne strictement un état civil, institutionnel ou juridique caractérisé par l’absence d’engagement matrimonial, sans présumer de l’activité sexuelle réelle ni de la dynamique mentale de l’individu, alors que le brahmacharya est une discipline intérieure d’autorégulation globale.
- Chasteté : Notion principalement d’origine chrétienne, la chasteté valorise l’adéquation de la sexualité à un ordre moral divin ou conjugal précis. Le brahmacharya intègre cette modération, mais la subordonne à un objectif bioénergétique de transmutation et d’expansion de la conscience.
- Ascétisme (Tapas) : Le tapas fait référence à l’austérité générale, au feu de la discipline incluant le jeûne, l’endurance au froid ou l’immobilité posturale. Le brahmacharya est une composante spécifique et ciblée de cette ascèse, focalisée sur les pulsions reproductives et sensorielles.
- Sublimation : Mécanisme de défense psychologique inconscient décrit par la psychanalyse permettant de canaliser la libido vers des buts non sexuels. Le brahmacharya est une méthodologie active, consciente et philosophique visant un but similaire, mais assumée par la volonté délibérée de l’individu.
- Enkrateia : Concept philosophique grec (notamment chez Socrate et les stoïciens) désignant la maîtrise de soi et la prépondérance de la raison sur les passions corporelles. Il constitue le parallèle occidental le plus fidèle au brahmacharya, bien que ce dernier s’inscrive dans une cosmologie sacrée de reliance au Brahman.
15. Synthèse et points clés
En définitive, le brahmacharya se révèle être un dispositif psychophysiologique d’une remarquable sophistication, situé à la croisée de l’éthique philosophique, de l’ascèse corporelle et de la psychologie de la volonté. Loin de se réduire à un carcan inhibiteur ou à un interdit puritain, il propose une économie régulatrice où le renoncement aux micro-gratifications hédoniques conditionne l’accès à une liberté cognitive et une vitalité supérieures.
Lorsqu’il est vécu dans la lucidité, la bienveillance envers son propre corps et le discernement, il fortifie l’appareil psychique, stabilise l’attention et offre un contrepoids salvateur aux compulsions générées par la surstimulation de nos environnements contemporains. Inversement, lorsqu’il dégénère en refoulement culpabilisant ou en obsession de perfection rituelle, il devient la source d’aliénations névrotiques sévères. Son intégration contemporaine fructueuse réside ainsi dans la compréhension scientifique de sa fonction fondamentale : maîtriser l’impulsion pour libérer l’esprit.
Références
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