Bradylalie : Le Ralentissement du Langage

La bradylalie est un ralentissement pathologique du débit de la parole et de l’élocution, souvent associé à la bradypsychie et aux troubles sous-cortico-frontaux.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 27, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 27, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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La bradylalie constitue l’une des altérations sémiologiques les plus révélatrices des perturbations sous-jacentes de la sphère motrice et psychique, se traduisant par une réduction marquée de la vélocité verbale. Ce phénomène clinique, à la croisée de la sémiologie psychiatrique, de la neuropsychologie et de l’orthophonie, témoigne fréquemment d’une désynchronisation globale des processus d’initiation et de planification comportementale. L’étude approfondie de cette anomalie offre une fenêtre d’observation privilégiée sur l’intrication complexe entre la cinétique de la pensée et l’exécution neuromotrice du discours.

Bradylalie

1. Définition concise

La bradylalie désigne un ralentissement pathologique du débit de la parole et de l’élocution, caractérisé par un allongement notable de la durée d’émission des phonèmes, des syllabes et des mots, ainsi que par une démultiplication inhabituelle des pauses silencieuses inter- et intra-verbales. Contrairement aux fluctuations physiologiques du tempo communicatif, elle présente un caractère involontaire, persistant et disproportionné par rapport au contexte communicatif.

Au sens clinique élargi, ce signe sémiologique ne se résume pas à une simple lenteur articulatoire périphérique ; il traduit très souvent un ralentissement plus global des processus cognitifs d’accès lexical, de planification syntaxique et d’exécution praxique. Dans la littérature neuropsychiatrique, la bradylalie est couramment intriquée avec la bradypsychie (ralentissement du cours de la pensée) et l’akinésie ou bradykinésie (lenteur motrice), formant une triade symptomatique typique des syndromes sous-cortico-frontaux, des états dépressifs majeurs et de diverses affections neurodégénératives.

2. Étymologie et origine linguistique

Sur le plan morphologique et étymologique, le terme bradylalie est un composé savant issu de deux racines du grec ancien. Le préfixe brady- dérive de l’adjectif grec βραδύς (bradys), signifiant « lent », « pesant » ou « tardif », que l’on retrouve dans une multitude de termes médicaux décrivant une décélération fonctionnelle (comme la bradycardie ou la bradykinésie). Le second élément, -lalie, procède du substantif λαλιά (lalia), désignant « le bavardage », « la parole », « le fait de parler » ou « l’élocution », dérivé lui-même du verbe λαλεῖν (lalein), qui renvoie à l’émission de sons vocaux articulés.

Le vocable a été forgé au cours du XIXe siècle dans le cadre de l’essor de la nosologie neuropsychiatrique européenne, particulièrement au sein des écoles française et allemande. Les aliénistes et neurologues de l’époque cherchaient à classifier rigoureusement les altérations du langage articulé en les distinguant des troubles de la symbolisation verbale (aphasies). Le terme est ainsi entré dans la nomenclature internationale pour caractériser une anomalie quantitative du tempo verbal, distincte des désordres phonatoires ou grammaticaux.

3. Prononciation et forme grammaticale

Le mot bradylalie est un substantif féminin singulier. Sa transcription phonétique normalisée dans l’Alphabet Phonétique International (API) est /bʁa.di.la.li/. Au pluriel, il prend la marque régulière du français pour s’écrire bradylalies (/bʁa.di.la.li/), bien que cette forme plurielle soit rare dans l’usage clinique quotidien, où l’on privilégie l’emploi indénombrable ou catégoriel du singulier.

L’adjectif correspondant est bradylalique (/bʁa.di.la.lik/), utilisé pour qualifier le discours, le débit ou le patient lui-même (par exemple : « un discours bradylalique », « une voix monotone et bradylalique »). Sur le plan syntaxique, le terme s’emploie principalement comme complément d’objet ou attribut dans la description du statut mental et du tableau neurologique : « l’examen clinique met en évidence une bradylalie majeure associée à un faciès figé ».

4. Explication conceptuelle détaillée

La bradylalie se situe au confluent de multiples strates neurocomportementales. Comprendre son mécanisme fondamental requiert de décomposer l’acte de communication verbale en ses différentes phases fonctionnelles : l’intention communicative, la sélection lexico-sémantique, l’encodage phonologique, la programmation motrice articulatoire et, enfin, l’exécution neuromusculaire par les organes bucco-phonateurs. La bradylalie peut émerger d’une entrave survenant à n’importe laquelle de ces étapes ou d’une dégradation synergique de l’ensemble de la chaîne de production.

Lorsque la source du dysfonctionnement se situe au niveau de la génération de l’information et de l’accès aux représentations sémantiques, le locuteur manifeste une latence de réponse prolongée. Entre la question posée par l’interlocuteur et le début effectif de l’émission sonore, s’écoule un intervalle temporel inhabituel. Une fois amorcé, le débit reste languissant, chaque vocable semblant extrait avec un effort cognitif mesurable. Cette forme de bradylalie s’observe principalement dans les dérèglements psychotiques déficitaires, les dépressions endogènes caractérisées et les démences sous-corticales.

À l’inverse, lorsque l’origine est d’ordre moteur ou extrapyramidal, comme dans la maladie de Parkinson, la lenteur découle d’une rigidité musculaire, d’un défaut de recrutement des unités motrices et d’une perte d’automaticité de l’appareil fono-articulatoire. La langue, le voile du palais, les cordes vocales et les lèvres peinent à enchaîner les transitions cinétiques requises pour une coarticulation rapide et fluide. La parole qui en résulte devient non seulement lente, mais souvent hypophonique (d’intensité réduite), assourdie et monotone sur le plan prosodique.

Il importe enfin de distinguer la bradylalie des adaptations pragmatiques du discours. Un individu peut volontairement ralentir son débit verbal pour clarifier une explication complexe, s’adresser à une personne non native ou moduler ses émotions dans un contexte rhétorique. La bradylalie pathologique se démarque par sa rigidité fonctionnelle : le locuteur est dans l’incapacité d’accélérer son élocution à la demande, ou s’il y parvient fugitivement, cette accélération s’accompagne d’une dégradation majeure de l’intelligibilité ou d’un épuisement précoce de l’effort verbal.

5. Évolution et développement historique

L’histoire conceptuelle de la bradylalie s’articule étroitement avec les découvertes de la neurologie clinique et de la psychopathologie du tournant des XIXe et XXe siècles. Initialement, les praticiens de l’Antiquité et de l’âge classique subsumaient toute forme de parole lente sous des catégories descriptives vagues telles que la « pesanteur de langue » ou la « langue paresseuse », souvent imputées à des excès d’humeurs flegmatiques ou à des séquelles d’apoplexie.

Au XIXe siècle, les travaux pionniers de figures illustres de l’école de la Salpêtrière, notamment Jean-Martin Charcot, ont permis de dissocier les atteintes articulatoires mécaniques, les aphasies corticales décrites par Paul Broca et Carl Wernicke, et les anomalies motrices de l’élocution. Charcot et ses contemporains ont isolé la parole scandée et ralentie propre à certaines affections démyélinisantes ou cérébelleuses, préparant le terrain pour une caractérisation plus fine des débits verbaux.

Parallèlement, la psychiatrie naissante sous la houlette d’Emil Kraepelin a reconnu dans le ralentissement de la parole un marqueur cardinal de la « folie maniaco-dépressive », plus spécifiquement de l’état mélancolique. Kraepelin a formalisé la corrélation étroite existant entre la stase motrice générale, l’inhibition psychique et la décélération de l’expression verbale, consacrant la bradylalie comme un élément diagnostique fondamental en sémiologie affective.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, avec l’avènement des explorations neurophysiologiques et l’essor des neurosciences cognitives, les chercheurs ont raffiné la taxonomie du trouble. Des auteurs comme Darley, Aronson et Brown (1969) ont intégré les altérations temporelles de la parole au sein de leur classification classique des dysarthries, montrant comment la vitesse élocutoire renseigne précisément sur la localisation lésionnelle au sein des voies pyramidales, cérébelleuses ou des ganglions de la base.

6. Fondements théoriques et neurobiologiques

D’un point de vue neurobiologique et théorique, la bradylalie s’enracine dans la dérégulation des réseaux cérébraux régissant l’anticipation, le timing moteur et l’allocation des ressources attentionnelles. Le modèle sous-cortico-frontal occupe ici une position prépondérante. Les boucles cortico-striato-pallido-thalamo-corticales forment le substrat fondamental permettant d’initialiser, de calibrer la vitesse et d’entretenir les séquences motrices complexes inhérentes au langage oral.

Une déplétion dopaminergique au niveau de la voie nigrostriée ou une dysfonction des récepteurs D2 dans le striatum entraîne une désactivation relative du cortex moteur supplémentaire et du cortex préfrontal dorsolatéral. En conséquence, l’impulsion motrice nécessaire au déclenchement des gestes phonatoires est affaiblie. La parole perd son dynamisme temporel naturel, car chaque unité syllabique exige une commande corticale consciente pour compenser la faillite des automatismes sous-corticaux.

Sur le versant psychopathologique, la théorie cognitive de l’inhibition motrice et idéique postule que la dépression majeure altère l’énergie psychique disponible (l’énergie pulsionnelle ou l’effort attentionnel contrôlé décrit par Daniel Kahneman). Le traitement de l’information se trouve ralenti à toutes les interfaces : la recherche lexicale en mémoire à long terme s’apparente à une navigation dans un réseau à haute résistance, prolongeant les temps de réaction et manifestant extérieurement la bradylalie.

Enfin, le modèle cérébelleux de la régulation temporelle souligne le rôle crucial des hémisphères cérébelleux et du vermis dans la métrique fine de la parole. Une altération du cervelet compromet l’horloge interne qui calibre la durée respective des segments vocaliques et consonantiques, ce qui peut engendrer une bradylalie cérébelleuse caractérisée par un allongement égalisé des syllabes et une perte de la prosodie mélodique habituelle.

7. Composantes clés, sous-types et dimensions

L’analyse sémiologique rigoureuse de la bradylalie révèle plusieurs dimensions et sous-types cliniques, qui varient en fonction de l’étiologie sous-jacente et des mécanismes neurocognitifs prédominants :

  • La bradylalie d’initiation (ou latence pré-verbale) : Se définit par un allongement anormal du délai qui s’écoule entre la sollicitation interlocutoire et le démarrage effectif de la phonation. Le patient semble « bloqué » avant de pouvoir produire le premier mot, traduisant un déficit de mise en route motrice ou une apathie sévère.
  • La bradylalie articulatoire (ou d’exécution motrice) : Caractérisée par une émission anormalement lente de chaque syllabe individuelle. Les organes phonateurs se déplacent avec une lenteur cinématique constante, conférant à la parole une texture traînante, étirée et empâtée, fréquente dans les dysarthries flasques ou spastiques.
  • La bradylalie à pauses disséminées : Les mots isolés ou de courts segments peuvent être articulés à un tempo subnormal, mais le discours est haché par des silences intra-phrastiques disproportionnés et fréquents. Elle traduit typiquement des pannes de sélection lexicale ou un épuisement rapide de la réserve d’attention de travail.
  • La bradylalie mélancolique (psychogène/affective) : S’intègre dans le tableau du ralentissement psychomoteur global de la dépression caractérisée. Elle s’accompagne d’une réduction drastique de la prosodie (aprosoide), d’un débit monocorde, d’une voix chuchotée ou éteinte et d’un mutisme partiel par inertie verbale.
  • La bradylalie toxique ou métabolique : Provoquée par l’imprégnation de substances sédatives, d’antipsychotiques (syndrome parkinsonien iatrogène), de lithium ou lors d’encéphalopathies hépatiques et myxœdémateuses (hypothyroïdie sévère). Elle présente une allure globale, fluctuante et réversible après correction du facteur causal.

8. Exemples cliniques et cas illustratifs

Pour illustrer la manifestation concrète de la bradylalie, considérons le cas de Monsieur B., 68 ans, suivi pour une maladie de Parkinson évoluant depuis six années. Lorsqu’on lui demande de raconter son parcours professionnel, un silence de près de sept secondes s’installe. Son regard reste fixé sur le praticien. Lorsqu’il commence à répondre, son timbre est assourdi (hypophonie) et les phonèmes sont étirés : « J’ai… tra… vaillé… qua… rante… ans… dans… la… chi… mie ». Les voyelles durent presque le double de leur durée standard, et aucune modulation de hauteur tonale ne vient ponctuer ses phrases. Ce cas illustre parfaitement la composante hypokinétique et la perte du tempo automatique.

Un second exemple éloquent est celui de Madame S., 42 ans, admise en milieu hospitalier psychiatrique pour un épisode dépressif majeur avec caractéristiques mélancoliques. Lorsque le clinicien l’interroge sur son sommeil, Madame S. met plusieurs secondes à esquisser une réponse, la tête fléchie vers le sol. Sa voix est un souffle monocorde, et chaque mot paraît arraché à une torpeur profonde : « Je… ne dors… plus… depuis… des semaines… Tout… est… lourd ». Le temps total requis pour émettre cette phrase de dix mots dépasse quarante secondes. Il ne s’agit pas ici d’une atteinte mécanique des effecteurs buccaux, mais d’une bradypsychie intense qui se répercute sur l’ensemble de la motricité praxique et verbale.

9. Évaluation, mesure et diagnostic

L’évaluation quantitative et qualitative de la bradylalie requiert une méthodologie rigoureuse combinant le jugement clinique, l’analyse phonétique acoustique et des batteries de tests standardisés. En premier lieu, le clinicien évalue le débit verbal en calculant le nombre de syllabes émises par minute ou de mots par minute lors de deux tâches distinctes : la parole spontanée (conversation ou description d’image) et la lecture à voix haute d’un texte calibré (tel que le texte de « La Chèvre de Monsieur Seguin » ou « L’Alouette »).

Chez un locuteur francophone adulte sain, la cadence normale oscille généralement entre 150 et 200 mots par minute, ou approximativement 4 à 5 syllabes par seconde. En présence d’une bradylalie avérée, ce rythme peut chuter drastiquement en deçà de 90 mots par minute, descendant parfois jusqu’à 30 ou 40 mots par minute dans les tableaux sévères. L’utilisation de logiciels d’analyse acoustique de la parole (comme Praat) permet de mesurer avec une précision millimétrique la durée des segments vocaliques, le ratio de phonation (temps de parole par rapport au temps total) et la durée moyenne des pauses.

Sur le plan diagnostique différentiel et dimensionnel, les praticiens s’appuient sur des échelles validées. En psychiatrie, l’Échelle de Ralentissement Psychomoteur (ERD de Widlöcher) évalue spécifiquement les paramètres d’élocution, la latence des réponses et la pauvreté gestuelle. En neurologie, l’Unified Parkinson’s Disease Rating Scale (UPDRS) examine l’altération du débit au sein de la section dédiée au langage. L’évaluation orthophonique détaille en outre l’intelligibilité, la mobilité vélo-palatine, le souffle phonatoire et l’intégrité de la diadococinésie bucco-linguo-faciale (épreuve de répétition rapide de syllabes alternées de type « pa-ta-ka »).

10. Applications cliniques et portée pratique

L’identification de la bradylalie revêt une valeur diagnostique, pronostique et thérapeutique cruciale dans une variété de contextes de soin. En pratique neurologique, l’installation insidieuse d’une parole ralentie peut représenter un signe prodromique précieux d’un syndrome parkinsonien atypique, tel qu’une paralysie supranucléaire progressive (PSP) ou une atrophie multisystématisée (AMS), avant même que les anomalies posturales majeures ne soient évidentes.

En psychiatrie clinique, le degré de bradylalie constitue un indicateur objectif et sensible de l’intensité de la dépression et de la réponse aux thérapeutiques antidépressives ou à l’électroconvulsivothérapie (ECT). La disparition graduelle de la latence verbale et la ré-accélération du rythme de parole constituent souvent l’un des premiers témoins objectifs de la levée de l’inhibition mélancolique, précédant parfois l’amélioration subjective de l’humeur verbalisée par le sujet.

Dans la sphère de la prise en charge rééducative, l’orthophonie emploie des techniques ciblées de facilitation temporelle. L’utilisation de métronomes acoustiques, d’exercices de stimulation rythmique auditive ou de protocoles spécialisés de rééducation vocale permet aux patients présentant des dysarthries hypokinétiques d’optimiser leur débit, de préserver l’intelligibilité sociale de leur discours et de prévenir l’isolement communicationnel, fréquent chez les patients atteints de troubles sévères du débit verbal.

11. Recherche empirique et données probantes

La recherche contemporaine consacrée à la dynamique temporelle du langage a largement tiré profit des technologies d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et de l’analyse computationnelle du signal vocal. Les travaux fondateurs de Daniel Widlöcher (1983) sur le ralentissement psychomoteur ont démontré que la bradylalie mélancolique n’est pas un simple désintérêt pour l’environnement, mais le reflet mesurable d’une réduction de la vitesse de traitement de l’information cérébrale, touchant de manière homogène les sphères cognitive, motrice et langagière.

Dans le champ de la neurologie, les investigations menées par des spécialistes des troubles du mouvement ont mis en lumière le phénomène paradoxal parfois observé chez les patients parkinsonien : la festination verbale, où un débit initialement bradylalique s’emballe soudainement en une accélération incontrôlée (tachylalie précipitée) au fur et à mesure que la phrase progresse. Cette observation confirme que la bradylalie n’est pas une simple incapacité musculaire, mais un désordre complexe du calibrage rythmique dépendant des circuits striataux.

Plus récemment, les recherches exploitant l’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique (machine learning) ont établi que les variations infimes du tempo de la parole (micro-pauses, allongement imperceptible des formants vocaliques) peuvent servir de biomarqueurs acoustiques ultra-précoces pour dépister la maladie d’Alzheimer, la dépression récurrente ou la sclérose latérale amyotrophique bien avant que la bradylalie ne devienne perceptible à l’oreille nue du clinicien.

12. Considérations culturelles et sociolinguistiques

L’évaluation de la bradylalie ne saurait faire l’économie d’une contextualisation culturelle et sociolinguistique approfondie. La vitesse d’élocution « normale » est une variable hautement dépendante de l’écologie linguistique d’une communauté donnée. Des études comparatives ont montré que le tempo moyen de débit verbal diffère significativement selon les langues et les dialectes régionaux : certaines langues accordent une valeur communicative positive à la rapidité et à la concision, tandis que d’autres valorisent des temps de latence prolongés entre les tours de parole comme une marque de politesse, de pondération et de déférence hiérarchique.

Par conséquent, un clinicien non averti risque de qualifier à tort de bradylalique un locuteur issu d’une aire culturelle où le silence conversationnel est valorisé, ou chez qui les rythmes narratifs sont traditionnellement plus lents. Inversement, chez un individu issu d’un environnement sociolinguistique caractérisé par un débit très rapide, une bradylalie naissante mais pathologique peut être masquée et passer inaperçue si son débit résiduel correspond superficiellement à la moyenne de la population générale.

De surcroît, le vieillissement physiologique normal (« presbyphonie » et ralentissement cognitif lié à l’âge) induit une réduction modérée et graduelle de la vitesse articulatoire. Il est donc indispensable d’étalonner les mesures de débit verbal sur des cohortes appariées pour l’âge, le niveau socioculturel et la langue maternelle avant de poser une conclusion diagnostique péremptoire.

13. Débats critiques, controverses et limites

L’un des principaux débats entourant la bradylalie concerne sa spécificité nosologique et sa délimitation vis-à-vis des troubles praxiques et aphasiques. Certains auteurs soutiennent que l’utilisation du terme devrait être réservée exclusivement au ralentissement d’origine extrapyramidale ou thymique, estimant que la lenteur observée chez les personnes aphasiques (notamment dans l’aphasie motrice de Broca) relève avant tout d’un trouble de l’encodage morphosyntaxique et phonémique plutôt que d’un désordre pur du rythme d’élocution.

Une seconde controverse réside dans l’hétérogénéité des critères de mesure. Alors que certains laboratoires privilégient le calcul exclusif du temps d’articulation (en soustrayant l’intégralité des pauses), d’autres intègrent les silences dans le débit global de parole. Cette divergence méthodologique engendre des difficultés lors des méta-analyses et complique la standardisation internationale des seuils de normalité.

Enfin, la distinction entre la bradylalie authentique et les phénomènes de simulation ou d’inhibition psychogène non mélancolique (comme dans certains troubles de conversion ou états de sidération traumatique aiguë) pose un défi sémiologique récurrent. Les cliniciens doivent faire preuve d’un discernement méticuleux pour ne pas attribuer à une lésion organique ce qui peut relever d’une stratégie défensive inconsciente ou d’une détresse psychologique réactionnelle.

14. Termes connexes et distinctions nosographiques

Pour assurer une précision clinique optimale, il est indispensable de confronter la bradylalie à une constellation de notions apparentées :

  • Bradypsychie : Ralentissement global du cours des processus psychiques et intellectuels. Alors que la bradylalie cible spécifiquement l’expression verbale, la bradypsychie englobe la mémoire, le raisonnement et l’idéation générale (la bradylalie est souvent l’expression clinique extérieure de la bradypsychie).
  • Tachylalie (ou tachypémie) : Accélération anormale et pathologique du débit de la parole. Il s’agit du pôle diamétralement opposé (antonyme) de la bradylalie, couramment observé dans les états maniaques, l’hyperthyroïdie ou l’anxiété paroxystique.
  • Dysarthrie : Trouble de l’articulation de la parole lié à une atteinte motrice (lésion centrale ou périphérique) des muscles phonateurs. Si de nombreuses dysarthries (comme la dysarthrie parkinsonienne) s’accompagnent de bradylalie, d’autres peuvent présenter un débit préservé ou précipité.
  • Aphasie de Broca : Trouble du langage caractérisé par une réduction de l’expression, un agrammatisme et une recherche laborieuse des mots. La lenteur y est secondaire au déficit structurel d’assemblage linguistique, à la différence de la bradylalie pure où la grammaire et la phonologie peuvent demeurer intactes.
  • Alalie et mutisme : L’alalie renvoie à l’impossibilité totale d’émettre des sons articulés, tandis que le mutisme désigne l’absence totale de parole sans lésion anatomique articulatoire directe. La bradylalie conserve la production verbale, bien qu’à un rythme décéléré.
  • Bégaiement (ou aphémie spasmodique) : Trouble de la fluidité caractérisé par des répétitions ou des blocages involontaires. Si le tempo moyen peut y être réduit, il s’agit d’une rupture du flux rythmique et non d’un ralentissement continu et homogène de l’élocution.

15. Synthèse et points clés

La bradylalie demeure un signe clinique fondamental dont la valeur sémiologique traverse les frontières de la neurologie et de la psychiatrie. Son repérage précoce et sa quantification objective offrent des repères diagnostiques inestimables :

  • Elle correspond à un ralentissement pathologique, involontaire et prolongé de l’élocution et du tempo verbal.
  • Ses causes principales relèvent de la pathologie affective (dépression mélancolique), neurodégénérative (maladie de Parkinson, syndromes sous-cortico-frontaux) ou toxico-iatrogène (neuroleptiques, sédatifs).
  • Elle résulte d’une perturbation des circuits cortico-sous-corticaux, de la transmission dopaminergique ou d’une défaillance des mécanismes de timing cérébelleux.
  • Son diagnostic repose sur l’évaluation du nombre de mots/syllabes par minute et sur l’analyse acoustique des latences et des durées de vocalisation.
  • La prise en charge doit toujours être étiologique en priorité, combinée si nécessaire à une rééducation orthophonique axée sur la régulation rythmique et la préservation de la communication fonctionnelle.

Références

  • Charcot, J.-M. (1877). Leçons sur les maladies du système nerveux faites à la Salpêtrière. Delahaye & Lecrosnier.
  • Darley, F. L., Aronson, A. E., & Brown, J. R. (1969). Clusters of impaired speech and language behavior in dysarthrias. Journal of Speech and Hearing Research, 12(3), 462–496. https://doi.org/10.1044/jshr.1203.462
  • Duffy, J. R. (2019). Motor Speech Disorders: Substrates, Differential Diagnosis, and Management (4e éd.). Elsevier.
  • Kraepelin, E. (1921). Manic-depressive insanity and paranoia. E. & S. Livingstone.
  • Widlöcher, D. (1983). Psychomotor retardation: Clinical, theoretical, and psychometric aspects. Psychiatric Clinics of North America, 6(1), 27–40. https://doi.org/10.1016/S0193-953X(18)30836-3

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 27). Bradylalie : Le Ralentissement du Langage. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bradylalie-ralentissement-du-langage
Looti, Mohammed. “Bradylalie : Le Ralentissement du Langage.” Base de données de psychologie en français, 27 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bradylalie-ralentissement-du-langage.
Looti, Mohammed. “Bradylalie : Le Ralentissement du Langage.” Base de données de psychologie en français. octobre 27, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bradylalie-ralentissement-du-langage.