Boulimie : Comprendre les crises et la purge

La boulimie nerveuse est un trouble alimentaire complexe associant crises hyperphagiques compulsives, comportements compensatoires et obsession du poids corporel.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 27, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 27, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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Caractérisée par une alternance déchirante entre une perte de contrôle alimentaire foudroyante et des tentatives désespérées de neutralisation calorique, la boulimie nerveuse constitue l’un des troubles psychopathologiques les plus complexes et déroutants de la psychiatrie contemporaine. Bien plus qu’un simple dérèglement de l’appétit, cette pathologie traduit une souffrance psychique profonde où l’estime de soi s’effondre sous le poids tyrannique de l’image corporelle. Plonger au cœur de ce trouble nécessite d’explorer ses mécanismes neurobiologiques, psychologiques et socioculturels afin d’en saisir toute la portée clinique.

Boulimie nerveuse

1. Définition concise

La boulimie nerveuse (communément appelée boulimie) est un trouble des conduites alimentaires majeur caractérisé par la survenue récurrente d’accès hyperphagiques — c’est-à-dire l’ingestion compulsive, rapide et disproportionnée d’une grande quantité d’aliments dans un laps de temps restreint — accompagnée d’un sentiment aigu de perte de contrôle. Ces épisodes sont systématiquement suivis de comportements compensatoires inappropriés, tels que les vomissements auto-induits, l’usage abusif de laxatifs ou de diurétiques, le jeûne strict ou l’exercice physique excessif, destinés à conjurer la prise de poids redoutée.

Sur le plan psychopathologique, l’évaluation que l’individu porte sur sa propre valeur est excessivement et continuellement tributaire de la morphologie corporelle et du poids. Contrairement aux apparences souvent trompeuses entretenues par un indice de masse corporelle généralement situé dans des normes acceptables, le trouble engendre une détresse émotionnelle silencieuse, un sentiment accablant de honte et une altération drastique du fonctionnement relationnel, académique ou professionnel.

Selon les critères nosographiques internationaux de référence, notamment le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5-TR) de l’American Psychiatric Association et la Classification internationale des maladies (CIM-11) de l’Organisation mondiale de la Santé, la fréquence de ces cycles d’orgie alimentaire et de purge doit atteindre au minimum une occurrence par semaine pendant au moins trois mois consécutifs pour que le diagnostic différentiel soit formellement posé.

2. Étymologie et origine linguistique

Le vocable « boulimie » trouve ses racines directes dans le grec ancien boulimía (βουλιμία), un nom composé formé à partir de la racine boûs (βοῦς), signifiant « bœuf », et de limós (λιμός), désignant la « faim ». Prise au pied de la lettre, l’expression renvoie ainsi à une « faim de bœuf » ou à une « faim dévorante », capable de pousser l’être humain à ingérer des portions monumentales d’aliments avec une voracité colossale.

Dans la littérature médicale antique et médiévale, le terme était fréquemment utilisé dans une acception purement somatique pour désigner un symptôme de fringale incoercible sans considération d’image du corps ou de culpabilité psychique. Ce n’est qu’au cours du XXe siècle, et singulièrement sous la plume du psychiatre britannique Gerald Russell en 1979, que l’adjectif « nerveuse » (bulimia nervosa) a été adjoint au terme grec historique, officialisant l’ancrage psychopathologique du phénomène et le distinguant définitivement des simples perturbations métaboliques de l’appétit.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan grammatical, « boulimie » est un substantif féminin singulier (au pluriel : boulimies). En phonétique internationale, sa transcription s’écrit /bu.li.mi/. L’adjectif correspondant est « boulimique » (/bu.li.mik/), qui peut être employé de manière épithète pour qualifier un comportement (« un comportement boulimique ») ou de manière substantive pour désigner la personne souffrant du trouble (« accompagner un ou une boulimique »).

Il convient de noter l’usage métaphorique fréquent du terme dans le langage profane contemporain, où l’on parle de « boulimie de lecture », de « boulimie de travail » ou de « boulimie d’achats ». Bien que ces figures de style traduisent une avidité insatiable, elles doivent être rigoureusement distinguées, dans le champ clinique, du diagnostic psychiatrique formel de boulimie nerveuse, lequel implique obligatoirement une sémiologie alimentaire spécifique et des mécanismes compensatoires invalidants.

4. Explication conceptuelle détaillée

L’architecture psychodynamique et cognitive de la boulimie repose sur un engrenage circulaire vicieux hautement stéréotypé, souvent désigné sous l’appellation de cycle restriction-crise-purge. À l’origine de ce cycle se trouve une préoccupation tyrannique à l’égard de la silhouette, conduisant l’individu à s’imposer des règles diététiques d’une sévérité implacable. Cette restriction cognitive et calorique prolongée plonge l’organisme dans un état de privation physiologique tout en intensifiant la charge mentale liée à la nourriture.

Sous l’effet conjugué de signaux homéostatiques de faim exacerbés et d’un événement déclencheur — qu’il s’agisse d’un état affectif négatif, d’une situation de stress interpersonnel, de solitude ou d’un sentiment diffus de vide intérieur —, la digue du contrôle volontaire cède brutalement. L’individu s’engage alors dans une crise hyperphagique au cours de laquelle il engloutit de manière impulsive des aliments hautement énergétiques, souvent gras et sucrés, sans même en apprécier la sapidité. Durant la crise, un état de conscience crépusculaire ou dissociatif est fréquemment décrit, l’individu rapportant le sentiment d’assister en spectateur impuissant à son propre comportement d’ingestion.

Une fois la crise terminée, la distension gastrique douloureuse et le retour brutal de la lucidité déclenchent une vague dévastatrice d’affects négatifs : culpabilité cuisante, honte morale, haine de soi et angoisse panique de grossir. Pour neutraliser ces émotions insoutenables et tenter d’annuler magiquement l’apport calorique, le patient recourt à des manœuvres compensatoires, le plus souvent les vomissements provoqués. L’évacuation physique procure un soulagement émotionnel immédiat mais éphémère en réduisant la tension anxieuse. Très vite, la dépréciation de soi reprend le dessus, incitant l’individu à réinstaurer un régime encore plus rigide, préparant ainsi inéluctablement le terrain pour le prochain accès hyperphagique.

Ce trouble se distingue par une frontière étroite avec les mécanismes d’addiction comportementale. Le passage à l’acte boulimique opère comme une stratégie d’évitement émotionnel et de régulation affective défaillante, anesthésiant temporairement les conflits psychiques intolérables au prix d’une aliénation grandissante vis-à-vis de l’objet alimentaire.

5. Évolution historique

Bien que des comportements voraces suivis d’évacuations volontaires aient été documentés dès la Rome antique — notamment dans les récits entourant les banquets patriciens où l’on utilisait le vomitorium —, ces pratiques obéissaient davantage à des coutumes hédonistes d’opulence qu’à une souffrance psychopathologique motivée par la hantise de l’embonpoint. Au cours des siècles suivants, des épisodes de polyphagie spectaculaire ont été décrits par des auteurs comme Galien ou Thomas Willis, mais souvent assimilés à des curiosités médicales ou à des manifestations d’hystérie.

Le tournant moderne s’opère dans la seconde moitié du XXe siècle. En 1979, le psychiatre britannique Gerald Russell publie dans la revue Psychological Medicine un article fondateur intitulé « Bulimia nervosa: an ominous variant of anorexia nervosa ». Russell y détaille le tableau clinique de trente patients présentant un poids normal ou subnormal, en proie à des crises de gloutonnerie irrésistibles et hantés par la terreur de grossir, recourant systématiquement aux vomissements ou aux purgatifs. Il identifie judicieusement cette entité comme une complication ou une évolution redoutable de l’anorexie mentale.

Cette conceptualisation a conduit à la reconnaissance officielle de la pathologie en 1980 dans la troisième édition du DSM (DSM-III), d’abord sous le simple terme de Bulimia, puis perfectionnée dans le DSM-III-R (1987) sous l’appellation définitive de Bulimia Nervosa pour souligner l’exigence diagnostique de la distorsion cognitive corporelle. Depuis lors, les révisions successives (DSM-IV, DSM-5 et DSM-5-TR) ont affiné les seuils de fréquence et supprimé la distinction superflue entre sous-type purgatif et non purgatif, consacrant la boulimie comme une affection psychiatrique à part entière aux bases épidémiologiques stables.

6. Fondements théoriques

La compréhension scientifique de la boulimie nerveuse fait appel à une convergence de modèles théoriques complémentaires :

Le modèle cognitivo-comportemental transdiagnostique : Développé par Christopher Fairburn et ses collaborateurs, ce cadre théorique postule que le noyau central du trouble réside dans un système dysfonctionnel d’auto-évaluation. Alors qu’un individu équilibré évalue sa valeur personnelle à travers une multitude de domaines (relations, travail, loisirs, valeurs éthiques), la personne boulimique subordonne la quasi-totalité de son estime personnelle à son poids et à sa silhouette. Ce postulat engendre une hypervigilance cognitive permanente et une rigidité comportementale qui rendent l’effondrement du contrôle inévitable dès lors qu’une entorse mineure aux règles alimentaires survient (phénomène de la pensée dichotomique du « tout ou rien »).

La théorie de la régulation des affects : Cette approche envisage les crises boulimiques comme des mécanismes d’adaptation malheureux destinés à moduler des états émotionnels intolérables. L’absorption rapide d’aliments agit comme un anesthésiant neurobiologique et cognitif, déplaçant l’attention de stresseurs existentiels complexes vers une préoccupation sensorielle immédiate et concrète, suivie par la purge qui procure un catharsis physiologique temporaire en déchargeant l’angoisse accumulée.

Les modèles neurobiologiques et neurochimiques : Les neurosciences ont mis en évidence des altérations significatives au niveau des circuits de la récompense (voies dopaminergiques mésolimbiques) et des systèmes de contrôle inhibiteur préfrontal. Des dysfonctionnements sérotoninergiques centraux — la sérotonine jouant un rôle clé dans la satiété et la stabilisation de l’humeur — sont également documentés, perpétuant à la fois l’impulsivité alimentaire et la labilité affective observées chez ces patients.

7. Composantes clés, types et dimensions

La sémiologie clinique de la boulimie nerveuse s’articule autour de plusieurs dimensions sémiologiques fondamentales :

  • L’accès hyperphagique objectif : Ingestion en un temps délimité (généralement moins de deux heures) d’une quantité d’aliments sans commune mesure avec ce que la majorité des individus consommeraient dans les mêmes circonstances, souvent caractérisée par une déglutition précipitée et l’absence de plaisir gustatif.
  • Le sentiment de perte de contrôle : Impression subjective insurmontable de ne pas pouvoir interrompre le processus d’ingestion ni maîtriser la nature ou la quantité des denrées avalées.
  • Les conduites compensatoires inappropriées : Comportements purgatifs (vomissements réflexes ou provoqués par l’introduction des doigts ou d’objets, ingestion massive de laxatifs, de diurétiques ou de lavements) et non purgatifs (jeûnes compensatoires stricts, régimes draconiens d’exclusion, séances d’exercice physique exténuantes et compulsives).
  • L’hyper-évaluation de la silhouette et du poids : Distorsion cognitive profonde où le regard porté sur soi est entièrement capté par la crainte obsessionnelle de l’adiposité corporelle.
  • La graduation de sévérité dimensionnelle : Évaluée selon le DSM-5 en fonction du nombre moyen d’épisodes de comportements compensatoires hebdomadaires : faible (1 à 3 par semaine), modéré (4 à 7), sévère (8 à 13) et extrême (14 épisodes ou davantage par semaine).

8. Exemples et cas illustratifs

Pour mieux appréhender la réalité clinique de la boulimie nerveuse, examinons deux situations représentatives :

Vignette 1 : La spirale du secret et des purges classiques
Camille, une étudiante de 22 ans au poids parfaitement régulier (IMC de 21 kg/m²), mène en apparence une vie académique brillante. Pourtant, chaque soir, dès qu’elle se retrouve seule dans son studio, l’angoisse de la solitude déclenche une frénésie incontrôlable. En moins de quarante-cinq minutes, elle ingère un paquet entier de pain de mie toasté, un pot familial de pâte à tartiner, deux paquets de biscuits et des restes de pâtes froides, totalisant près de 3 500 calories sans mastication réelle. Submergée immédiatement par un dégoût vertigineux et la panique de voir ses hanches s’épaissir, elle s’enferme dans sa salle de bains pour provoquer des vomissements jusqu’à ressentir une sensation de vide gastrique absolu. Ce rituel secret, répété cinq soirs par semaine, s’accompagne d’une honte paralysante l’empêchant d’inviter des amis chez elle.

Vignette 2 : La boulimie à compensation sportive compulsive
Julien, cadre commercial de 31 ans, présente une forme de boulimie où les comportements compensatoires ne passent pas par les purges médicamenteuses ou les vomissements, mais par l’hyperactivité physique. Deux à trois fois par semaine, à la suite de journées de négociation sous haute tension, Julien traverse des accès boulimiques nocturnes massifs au cours desquels il pille les placards de son domicile. Rongé par la culpabilité dès l’aube, il s’impose des séances de course à pied exténuantes de plus de deux heures par tous les temps, quitte à courir avec des lésions tendineuses avérées, dans l’unique but de brûler chaque calorie absorbée la veille. Son entourage salue sa « discipline sportive », masquant ainsi l’extrême détresse psychologique et l’épuisement physiologique dans lesquels il s’enfonce.

9. Mesure et évaluation clinique

Le diagnostic et le suivi longitudinal de la boulimie nerveuse exigent une méthodologie rigoureuse combinant entretiens semi-structurés, questionnaires psychométriques standardisés et examens paracliniques :

Sur le plan psychométrique, l’Eating Disorder Examination (EDE) et son auto-questionnaire dérivé, l’EDE-Q, représentent le standard d’or international pour quantifier les épisodes hyperphagiques, les purges et le degré de surévaluation corporelle. D’autres instruments validés, comme le Bulimia Test-Revised (BULIT-R) et l’Eating Disorder Inventory (EDI-3), explorent spécifiquement l’impulsivité, l’inadaptation perfectionniste et les perturbations interpersonnelles associées.

Sur le plan somatique, l’évaluation médicale est cruciale en raison des risques de complications métaboliques potentiellement létales. Les vomissements itératifs provoquent des désordres hydro-électrolytiques sévères, en particulier une hypokaliémie (baisse du potassium sanguin) menaçant la conduction cardiaque et exposant à des arythmies fatales, ainsi qu’une alcalose métabolique. Le bilan biologique de routine doit impérativement explorer l’ionogramme plasmatique, la fonction rénale et les taux d’amylase sérique (dont l’élévation traduit une hypertrophie réactionnelle des glandes parotides). L’électrocardiogramme (ECG) s’avère incontournable pour dépister un allongement de l’intervalle QTc. L’examen stomatologique permet quant à lui de repérer l’érosion caractéristique de l’émail dentaire (périmolyse) provoquée par l’acidité gastrique, ainsi que le signe de Russell (callosités ou écorchures sur le dos de la main consécutives aux frottements contre les incisives lors du déclenchement du réflexe nauséeux).

10. Applications et pertinence pratique

La prise en charge de la boulimie nerveuse est nécessairement multidisciplinaire, articulant soins psychothérapeutiques, réhabilitation nutritionnelle et suivi médical régulier :

La thérapie cognitivo-comportementale enrichie (TCC-E), développée spécifiquement pour les troubles des conduites alimentaires, constitue la modalité psychothérapeutique de première intention recommandée par l’ensemble des agences de santé internationales. Elle cible méthodiquement la déconstruction des croyances dysfonctionnelles relatives au corps, la régularisation des prises alimentaires grâce au self-monitoring, et l’apprentissage de stratégies alternatives de tolérance à la détresse émotionnelle.

La psychothérapie interpersonnelle (TIP) a également démontré une efficacité remarquable à long terme, en aidant les patients à résoudre les déficits relationnels, les conflits de rôle ou les deuils non élaborés qui sous-tendent les décompensations boulimiques. En complément, les approches familiales s’avèrent indispensables chez les adolescents et jeunes adultes pour désamorcer les boucles d’interaction pathogènes au sein du foyer.

Sur le versant pharmacologique, certains antidépresseurs inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS), en particulier la fluoxétine à posologie élevée (généralement 60 mg/jour), disposent d’une autorisation de mise sur le marché pour la boulimie. La molécule contribue à réduire significativement la fréquence des accès hyperphagiques et des vomissements à court et moyen termes, indépendamment de la présence d’une comorbidité dépressive caractérisée.

11. Recherche et données empiriques

La littérature scientifique contemporaine a considérablement fait progresser notre compréhension de l’étiopathogénie de la boulimie. Les recherches en épidémiologie psychiatrique révèlent une prévalence sur la vie entière estimée entre 1 % et 1,5 % chez les femmes jeunes, avec un ratio femmes-hommes traditionnellement estimé à 9 pour 1, bien que les données actuelles suggèrent une sous-estimation substantielle des cas masculins.

Les études de génétique comportementale, notamment les cohortes de jumeaux menées par Kenneth Kendler et Patrick Sullivan, estiment l’héritabilité de la boulimie nerveuse entre 50 % et 60 %, démontrant l’existence d’une vulnérabilité biologique intrinsèque sur laquelle viennent se greffer les facteurs environnementaux. Les travaux de recherche translationnelle documentent des anomalies dans la signalisation des peptides gastro-intestinaux de la satiété, tels que la cholécystokinine (CCK) et le peptide YY, suggérant que les boulimiques présentent une véritable émoussement des signaux biologiques de réplétion postprandiale.

En outre, les investigations menées par l’Inserm et d’autres consortiums internationaux soulignent la fréquence alarmante des comorbidités psychiatriques : plus de 70 % des personnes boulimiques présentent au cours de leur existence un épisode dépressif majeur, des troubles anxieux invalidants (phobie sociale, trouble obsessionnel-compulsif), des conduites addictives (abus de substances psychoactives) ou des traits de personnalité borderline caractérisés par une impulsivité marquée.

12. Considérations culturelles et transculturelles

La boulimie nerveuse a longtemps été qualifiée de syndrome lié à la culture (culture-bound syndrome), émergeant de manière prédominante dans les sociétés industrielles occidentales où règne une surabondance alimentaire paradoxalement conjuguée à un impératif esthétique de minceur extrême. Cette pression normative, véhiculée par la mode, l’industrie publicitaire et plus récemment démultipliée par les réseaux sociaux numériques, favorise une internalisation précoce de l’idéal de minceur et une insatisfaction corporelle chronique dès l’adolescence.

Toutefois, la mondialisation des canaux de communication et l’urbanisation rapide des pays émergents (notamment en Asie de l’Est, au Moyen-Orient et en Amérique latine) ont entraîné une homogénéisation des canons esthétiques et une explosion corrélative des taux de boulimie à l’échelle planétaire. Les études transculturelles démontrent que dès lors qu’une société adopte les critères de réussite sociale associant minceur et contrôle de soi, les manifestations cliniques de la boulimie s’y développent avec une phénoménologie rigoureusement identique.

Il importe également de souligner les disparités socioculturelles dans l’expression des symptômes selon le genre : chez les hommes, la préoccupation centrale se focalise plus volontiers sur la masse musculaire et la diminution du tissu adipeux (dysmorphie musculaire ou « bigorexie »), conduisant à des comportements boulimiques souvent masqués par des régimes hyperprotéinés stricts et des prises compulsives de compléments alimentaires.

13. Critiques, controverses et limites

La nosologie de la boulimie nerveuse continue de susciter d’intenses débats théoriques et cliniques au sein de la communauté psychiatrique :

L’une des controverses majeures concerne la pertinence du découpage catégoriel strict hérité du modèle néo-kraepelinien du DSM. De nombreux cliniciens font valoir la porosité frappante des frontières diagnostiques au cours de la trajectoire d’un même patient. Il est en effet extrêmement fréquent d’observer une transition longitudinale fluide entre l’anorexie mentale (forme restrictive ou purgative), la boulimie nerveuse et le trouble d’accès hyperphagique (binge eating disorder), plaidant en faveur d’un continuum psychopathologique unifié plutôt que d’entités morbides distinctes et imperméables.

Une seconde critique, formulée notamment par les courants de la sociologie critique et des études de genre féministes, dénonce la surmédicalisation psychiatrique d’une détresse qui trouverait sa source première dans l’oppression patriarcale du corps des femmes. Selon cette lecture, considérer la boulimie exclusivement sous l’angle du déficit individuel ou neurochimique occulterait la responsabilité structurelle d’une culture de la diète toxique et marchande qui aliène systématiquement le rapport au corps féminin.

Enfin, l’efficacité des protocoles thérapeutiques actuels présente des limites non négligeables. Malgré les succès incontestables de la TCC-E, les méta-analyses révèlent qu’environ 40 % à 50 % des patients demeurent symptomatiques à l’issue des traitements standardisés, et le taux de rechute à moyen terme oscille autour de 30 %, soulignant l’impérieuse nécessité de développer de nouvelles pistes thérapeutiques ciblant plus efficacement la flexibilité cognitive et les traumatismes relationnels précoces.

14. Termes connexes et distinctions différentielles

Afin de prévenir tout écueil diagnostique, la boulimie nerveuse doit être rigoureusement distinguée d’autres entités nosologiques voisines :

  • Anorexie mentale (forme purgative) : Si les deux troubles partagent les accès hyperphagiques et les manœuvres d’évacuation, l’anorexie mentale se caractérise obligatoirement par une dénutrition sévère et un indice de masse corporelle significativement inférieur aux seuils minimaux attendus, alors que le patient boulimique maintient un poids normal ou limite.
  • Accès hyperphagique / Hyperphagie boulimique (Binge Eating Disorder) : Ce trouble comporte des crises de gloutonnerie récurrentes avec sentiment de perte de contrôle absolument identiques à celles de la boulimie, mais il se distingue fondamentalement par l’absence totale de comportements compensatoires réguliers (pas de vomissements, pas de laxatifs), ce qui conduit le plus souvent à un surpoids ou à une obésité marquée.
  • Syndrome d’alimentation nocturne (Night Eating Syndrome) : Caractérisé par des réveils nocturnes répétés avec ingestion alimentaire consciente, ce syndrome n’implique ni les quantités massives typiques d’une crise boulimique, ni la hantise de l’adiposité comme moteur premier.
  • Mérycisme (ou rumination) : Régurgitation répétée et indolore d’aliments récemment ingérés, qui sont remâchés, réavalés ou recrachés, relevant d’un trouble moteur gastrique ou d’un comportement d’autostimulation sans lien avec la psychopathologie de l’image corporelle.
  • Potomanie : Besoin irrépressible de boire de gigantesques volumes de liquides (principalement de l’eau), qui peut parfois être utilisé par le patient boulimique pour distendre l’estomac ou faciliter les vomissements, mais qui constitue un tableau clinique distinct en l’absence de compulsion solide.

15. Synthèse et points clés à retenir

La boulimie nerveuse est une pathologie psychiatrique sévère, complexe et trop souvent occultée par le secret et la honte. Retenons les éléments cruciaux suivants :

  • Elle repose sur un triptyque clinique indissociable : crises d’ingestion massive avec perte de contrôle, conduites compensatoires inappropriées (vomissements, purgatifs, sport à outrance), et dépendance pathologique de l’estime de soi envers le poids et la silhouette.
  • Le profil pondéral des patients est généralement normal ou subnormal, rendant le trouble socialement invisible tout en dissimulant une souffrance émotionnelle majeure.
  • Les risques somatiques sont redoutables et peuvent engager le pronostic vital, dominés par l’hypokaliémie secondaire aux purges et les complications cardiovasculaires associées.
  • La prise en charge thérapeutique de référence repose sur la thérapie cognitivo-comportementale enrichie (TCC-E), associée si nécessaire à une approche pharmacologique (ISRS) et à un encadrement somatique et diététique étroit.
  • La désynchronisation entre la souffrance intime et l’apparence extérieure exige des professionnels de santé un repérage précoce, bienveillant et dénué de tout jugement moralisateur.

Références

  • American Psychiatric Association. (2022). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed., text rev.; DSM-5-TR). American Psychiatric Publishing. https://doi.org/10.1176/appi.books.9780890425787
  • Fairburn, C. G. (2008). Cognitive behavior therapy and eating disorders. Guilford Press.
  • Russell, G. (1979). Bulimia nervosa: An ominous variant of anorexia nervosa. Psychological Medicine, 9(3), 429–448. https://doi.org/10.1017/s0033291700031974
  • Treasure, J., Duarte, T. A., & Schmidt, U. (2020). The categorisation and treatment of eating disorders: The legacy of Gerald Russell. World Psychiatry, 19(3), 398–399. https://doi.org/10.1002/wps.20788
  • World Health Organization. (2019). International statistical classification of diseases and related health problems (11th ed.; ICD-11). World Health Organization. https://icd.who.int/

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 27). Boulimie : Comprendre les crises et la purge. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=boulimie-nerveuse-trouble-alimentaire
Looti, Mohammed. “Boulimie : Comprendre les crises et la purge.” Base de données de psychologie en français, 27 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=boulimie-nerveuse-trouble-alimentaire.
Looti, Mohammed. “Boulimie : Comprendre les crises et la purge.” Base de données de psychologie en français. octobre 27, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=boulimie-nerveuse-trouble-alimentaire.