Le besoin fondamental de préserver et de rehausser l’estime de soi pousse fréquemment les individus à s’associer publiquement aux triomphes de tiers avec lesquels ils n’entretiennent parfois aucun lien causal direct. Formalisé en psychologie sociale sous l’acronyme BIRGing (pour Basking in Reflected Glory), ce phénomène illustre la manière dont l’identité sociale et les dynamiques de groupe façonnent la perception individuelle de la valeur personnelle. Qu’il s’agisse de supporters arborant fièrement les couleurs d’une équipe sportive victorieuse ou de citoyens s’attribuant le prestige d’un prix Nobel décerné à un compatriote, cette stratégie d’auto-valorisation indirecte constitue un pilier de la compréhension des interactions sociales contemporaines.
Le phénomène de BIRGing (Basking in Reflected Glory)
1. Définition concise
Le BIRGing, couramment traduit en français par l’action de « se parer de la gloire d’autrui » ou de « briller par reflet », désigne une stratégie psychosociale d’auto-valorisation par laquelle un individu cherche à s’associer publiquement aux succès, aux compétences ou au statut valorisant d’autres personnes ou de groupes sociaux, alors même qu’il n’a joué aucun rôle actif dans l’obtention de cette réussite.
D’un point de vue opératoire, ce mécanisme permet d’accroître ou de restaurer l’estime de soi en internalisant symboliquement la gloire extérieure. L’individu s’approprie la réussite collective ou individuelle afin d’améliorer la manière dont il est perçu par ses pairs et par lui-même, projetant ainsi une image rehaussée de compétence et de prestige.
Cette tendance se manifeste préférentiellement lorsque la valeur propre du sujet se trouve temporairement menacée ou fragilisée, révélant la fonction homéostatique de cette manœuvre cognitive dans la régulation émotionnelle et identitaire.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression anglaise Basking in Reflected Glory repose sur le verbe métaphorique to bask, d’origine scandinave ancienne (apparenté au vieux norrois baðask, signifiant « se baigner » ou « se prélasser sous une source de chaleur ou de lumière »). Dans son acception figurative moderne, le terme suggère une réceptivité passive et délectable à une influence bienfaisante.
L’association avec l’expression reflected glory (« gloire réfléchie » ou « éclat réfléchi ») emprunte directement au lexique de l’optique physique, où la lumière émise par un corps radiant principal éclaire et fait resplendir un corps secondaire non lumineux par simple réverbération.
Le concept et son acronyme mnémotechnique, BIRGing, ont été introduits dans la littérature scientifique en 1976 par le psychologue américain Robert Cialdini et ses collaborateurs. Dans la littérature francophone spécialisée en psychologie sociale et du sport, les chercheurs emploient régulièrement l’anglicisme technique BIRGing, ou les périphrases académiques « jouissance par procuration de la gloire d’autrui » ou « réverbération de prestige vicariant ».
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le terme se prononce couramment en milieu académique francophone selon la phonologie anglaise francisée [bɜː(r)ɡɪŋ] ou [bœʁɡiŋ].
Grammaticalement, « BIRGing » est utilisé comme un nom masculin invariable (« le BIRGing »), désignant le processus ou le comportement global. La forme verbale correspondante en anglais, to BIRG, est le plus souvent transposée en français par des locutions verbales actives telles que « faire du BIRGing », « pratiquer le BIRGing » ou « s’auréoler de la gloire d’autrui ».
Le substantif référant à l’acteur de cette manœuvre est le BIRGer (parfois orthographié « birgeur » dans des publications francophones informelles), désignant l’individu qui instrumentalise délibérément le triomphe d’autrui pour son propre bénéfice narcissique.
4. Explication conceptuelle détaillée
Le BIRGing s’enracine au confluent de la psychologie cognitive, de la théorie de la motivation et de la sociologie des groupes. Le postulat fondamental repose sur l’idée que le concept de soi n’est pas une entité strictement hermétique ni cantonnée aux frontières corporelles ou aux accomplissements purement personnels. Au contraire, le soi s’avère hautement poreux, intégrant les réseaux relationnels, les affiliations organisationnelles et les appartenances culturelles dans une structure globale appelée « soi étendu » ou « identité collective ».
Lorsque le groupe d’appartenance ou une entité associée réalise une performance prestigieuse, cette distinction se diffuse à travers les liens d’affiliation perçus. L’observateur extérieur ne dissocie pas entièrement l’individu du groupe victorieux, conduisant à une heuristique cognitive d’association : si le groupe est glorieux, chaque composante de ce groupe partage consubstantiellement cette grandeur. Le BIRGing consiste donc à accentuer ostensiblement ces liens d’appartenance, par des marqueurs symboliques, linguistiques ou matériels, afin de maximiser le transfert de valeur vers sa propre personne.
Ce processus ne nécessite aucun investissement instrumental direct. Un individu peut n’avoir fourni aucun effort physique, intellectuel, financier ou stratégique dans la victoire observée. Le simple fait de proclamer son affiliation suffit à provoquer un gain affectif et statutaire. Le phénomène met ainsi en lumière une asymétrie fondamentale dans la perception de causalité sociale : le besoin d’approbation et d’affranchissement du sentiment d’insignifiance incite les sujets à revendiquer une connexion étroite avec les gagnants de leur environnement.
Par ailleurs, le BIRGing fonctionne de concert avec son corollaire négatif : le CORFing (Cutting Off Reflected Failure), théorisé par Snyder, Lasgard et Ford en 1986. Alors que le BIRGing pousse à se rapprocher du vainqueur pour absorber son prestige, le CORFing incite l’individu à rompre ou minimiser publiquement ses liens avec une entité défaite ou stigmatisée pour éviter la contamination par l’échec. L’individu oscille ainsi constamment entre ces deux stratégies de gestion des impressions en fonction de l’issue des événements entourant ses groupes d’affiliation.
Enfin, le BIRGing dépasse la simple duperie d’autrui : il modifie l’état psychologique interne du sujet. L’émotion ressentie n’est pas une simple satisfaction théâtrale destinée au public, mais une véritable exaltation vicariante. La fierté éprouvée active les circuits neuronaux de la récompense, démontrant que l’appropriation symbolique du succès produit des effets biopsychologiques authentiques chez le spectateur affilié.
5. Développement historique
L’acte d’instrumentaliser la puissance d’une communauté ou d’un héros protecteur traverse l’histoire des civilisations, mais sa conceptualisation empirique date du dernier tiers du vingtième siècle. Avant les années 1970, la psychologie sociale s’intéressait principalement à la conformité, à l’obéissance ou à la dissonance cognitive, laissant peu de place aux mécanismes indirects d’attribution de statut.
Le point de bascule survient en 1976, lorsque Robert B. Cialdini, accompagné de ses étudiants et collaborateurs (Richard J. Borden, Avril Thorne, Marcus Randall Walker, Stephen Freeman et Lloyd Reynolds Sloan), publie l’article fondateur intitulé « Basking in Reflected Glory: Three (Football) Field Studies » dans le Journal of Personality and Social Psychology. Intrigué par la ferveur démesurée des étudiants universitaires lors des compétitions sportives et par l’oscillation brutale de leur identification en fonction du score, Cialdini conçoit un protocole expérimental novateur sur plusieurs campus universitaires américains.
Les décennies 1980 et 1990 ont ensuite consolidé et élargi la portée du paradigme. Des auteurs comme C.R. Snyder ont étendu la grille d’analyse aux réactions d’évitement face à la défaite (CORFing), tandis que d’autres chercheurs ont exploré les variantes associées, telles que le COBRing (Cutting Off Before Reflected Failure, consistant à se désolidariser préventivement avant un échec prévisible) ou le BIRFing (Basking in Spite of Reflected Failure, où les supporters inconditionnels affichent paradoxalement leur loyauté lors des débâcles pour valoriser leur authenticité morale).
Avec l’essor d’Internet et des réseaux sociaux numériques au tournant du XXIe siècle, le BIRGing a trouvé un nouveau terrain d’expansion exponentiel. Les plateformes sociales comme Facebook, Instagram ou X (anciennement Twitter) ont démultiplié la vitesse et la visibilité des déclarations d’affiliation, faisant de la captation d’éclat algorithmique un comportement quotidien de micro-célébrité et de marketing d’influence.
6. Fondements théoriques
Le BIRGing s’appuie sur plusieurs édifices théoriques majeurs de la psychologie sociale contemporaine, au premier rang desquels figure la théorie de l’identité sociale développée par Henri Tajfel et John Turner. Selon cette perspective, l’image globale de soi est composée d’une identité personnelle (caractéristiques idiosyncrasiques, compétences singulières) et d’une identité sociale issue de l’appartenance à des catégories collectives (nationalité, université, club sportif, entreprise). Tajfel postule que les individus sont animés par une motivation intrinsèque à acquérir une identité sociale positive et distincte. Le BIRGing devient ainsi un levier d’action stratégique pour valoriser l’endogroupe au moment exact où celui-ci triomphe, rejaillissant instantanément sur l’identité sociale du membre.
Un deuxième pilier théorique réside dans la sociologie et la psychologie de la gestion des impressions (impression management), formalisée initialement par Erving Goffman puis transposée par Edward E. Jones. Selon cette approche dramaturgique, la vie sociale est une scène où chaque acteur tente de contrôler et de manipuler les perceptions qu’autrui a de son statut et de sa désirabilité sociale. En affichant des connexions avec des cibles valorisées, l’individu cherche à susciter l’admiration, le respect ou l’envie chez ses interlocuteurs, exploitant un biais de halo par lequel la perception favorable du groupe s’étend à tous ses membres visibles.
Un troisième cadre théorique explicatif est la théorie du maintien de l’auto-évaluation (Self-Evaluation Maintenance Model, SEM), formulée par Abraham Tesser. Tesser soutient que le succès d’un proche peut produire deux effets opposés : soit une menace de comparaison sociale ascendante (provoquant jalousie et dépréciation si le domaine est central pour le soi), soit un processus de réflexion valorisante (BIRGing) si le domaine de performance n’est pas au cœur de la définition de compétences du sujet. Ainsi, un individu se réjouira d’autant plus du succès éclatant d’un ami dans un secteur différent du sien qu’il pourra « briller par reflet » sans subir la friction d’une comparaison directe.
Enfin, la théorie de l’équilibre cognitif de Fritz Heider fournit l’infrastructure structurale du phénomène. Dans une triade relationnelle composée du Sujet (P), d’un Observateur ou Autre (O), et d’une Entité Victorieuse (X), le sujet tente de créer une relation d’unité positive (P-X) afin que l’observateur applique automatiquement un sentiment positif envers le sujet (P-O), rétablissant un équilibre cognitif harmonieux fondé sur l’attraction et le prestige partagé.
7. Composantes clés, types et dimensions
Le BIRGing peut être décomposé en diverses dimensions comportementales, cognitives et contextuelles. On distingue généralement :
- La composante linguistique (Le glissement pronominal) : Modification délibérée des pronoms utilisés pour décrire les performances d’un groupe. L’individu recourt au pronom inclusif de la première personne (« Nous avons gagné », « Notre victoire ») en cas de succès, tandis qu’il bascule vers la troisième personne (« Ils ont perdu », « L’équipe a échoué ») en cas de défaite (CORFing).
- La composante vestimentaire et sémiotique : Port d’insignes, de vêtements spécifiques, de maillots, de casquettes ou affichage de logos et d’écussons explicitement liés à l’entité victorieuse au lendemain d’une consécration publique.
- Le BIRGing direct vs indirect : Le BIRGing direct implique une affiliation institutionnelle ou géographique réelle mais passive (être élève de la même école, citoyen du même pays). Le BIRGing indirect repose sur des liens anecdotiques, distants, voire purement imaginaires (avoir croisé une célébrité dans un café, partager la même date de naissance qu’un champion).
- Le BIRGing privé vs public : Bien que le BIRGing soit majoritairement tourné vers autrui pour obtenir un gain de statut social, il existe une forme intériorisée où le sujet consomme des récits de victoires pour calmer une anxiété existentielle personnelle ou une humeur dépressive, sans nécessairement le verbaliser devant des pairs.
- Le degré d’instrumentalisation opportuniste : Certains individus ne manifestent leur intérêt pour un collectif qu’au moment précis de l’apogée médiatique (supporters de la dernière heure ou bandwagoners), tandis que d’autres s’appuient sur un engagement préexistant mais amplifient de manière spectaculaire leur ferveur post-victoire.
8. Exemples et cas illustratifs
Le domaine des compétitions sportives constitue l’archétype par excellence du BIRGing. Dans les études princeps de Robert Cialdini, les comptages de vêtements aux couleurs des équipes universitaires ont révélé un pic massif d’étudiants arborant le maillot de leur université le lundi matin qui suivait une victoire au football américain, tandis que les défaites entraînaient une quasi-disparition des symboles d’appartenance.
De même, sur le plan international, les victoires en Coupe du Monde de football ou aux Jeux Olympiques déclenchent un engouement patriotique généralisé. Des millions de personnes qui ne s’intéressent aucunement au sport tout au long de l’année descendent dans les rues en scandant « Nous sommes champions du monde ! ». L’identification soudaine permet à chaque citoyen de s’approprier une fraction de la gloire nationale, renforçant temporairement la cohésion sociale et la fierté collective.
En politique, le BIRGing s’observe de manière frappante après les scrutins électoraux majeurs. Dès la proclamation des résultats désignant un nouveau chef d’État ou un représentant puissant, on assiste à un ralliement spectaculaire de partisans opportunistes. Des collaborateurs lointains ou des militants de longue date mettent en avant des photographies anciennes avec l’élu ou publient des déclarations soulignant leur proximité intellectuelle ou passée avec le nouveau détenteur de l’autorité suprême.
Le monde de l’entreprise fournit également de nombreuses illustrations. Lorsqu’une équipe de recherche ou une division spécifique décroche un contrat colossal ou un prix d’innovation, les employés de divisions totalement étrangères ou les cadres supérieurs n’ayant joué aucun rôle dans le livrable s’empressent de mentionner la performance dans leurs communications internes et externes en insistant sur l’excellence collective de leur marque.
Dans la sphère culturelle et académique, mentionner avec désinvolture que l’on a été l’étudiant d’un prix Nobel, le voisin d’un écrivain illustre ou le producteur d’une rock star constitue une variante sociale raffinée du BIRGing, communément appelée name-dropping (nommer des célébrités pour capter leur éclat).
9. Mesure et évaluation psychométrique
L’observation et l’évaluation empirique du BIRGing font appel à des protocoles méthodologiques variés combinant mesures comportementales directes, analyses linguistiques et questionnaires psychométriques autorapportés.
La méthode observationnelle originelle repose sur l’enregistrement discret de comportements manifestes : comptage standardisé des vêtements et insignes portés par les individus dans des lieux publics à la suite d’un événement catégorisé comme un succès ou un revers critique. Cette approche offre l’avantage d’une excellente validité écologique et limite les biais de désirabilité sociale.
L’évaluation par analyse de discours examine la fréquence relative des pronoms à la première personne (« nous », « nos ») versus les pronoms à la troisième personne (« ils », « leur ») lors d’entretiens semi-directifs ou dans des messages publiés spontanément sur les réseaux sociaux. Plus le ratio de pronoms inclusifs est élevé face à un succès, plus l’indice de BIRGing est fort.
Sur le plan psychométrique, plusieurs échelles standardisées ont été développées pour mesurer la propension générale d’un sujet à recourir à ces mécanismes. Parmi les instruments reconnus figure l’échelle de Wann et Branscombe (1990), la Sport Spectator Identification Scale (SSIS), qui évalue le niveau d’identification à une équipe sportive, prédicteur majeur du BIRGing. Des échelles spécifiques d’auto-évaluation du BIRGing et du CORFing, comprenant des items de type Likert (par exemple : « Lorsque mon équipe gagne, j’ai l’impression d’avoir personnellement triomphé » ; « J’aime que les autres sachent que je soutiens cette organisation lorsqu’elle réussit »), permettent de mesurer la disposition individuelle à s’approprier la renommée d’autrui.
10. Applications et portée pratique
La compréhension du BIRGing revêt une importance stratégique dans de multiples disciplines appliquées, notamment le marketing, la gestion de marque et le management organisationnel.
Dans le domaine du marketing sportif et du merchandising, les directeurs commerciaux anticipent le BIRGing pour maximiser les profits. Dès qu’une franchise ou une sélection nationale se qualifie pour une finale, des stocks massifs de produits dérivés (« Champions », maillots collectors) sont injectés sur le marché. Les marques savent que la fenêtre temporelle de réceptivité émotionnelle au BIRGing est brève mais extraordinairement lucrative : l’individu est prêt à dépenser des sommes considérables pour matérialiser son association avec la victoire.
En communication d’entreprise et relations publiques, les experts utilisent le BIRGing institutionnel (le co-branding et le parrainage). Associer l’image d’une entreprise technologique ou d’une banque aux performances d’athlètes olympiques prestigieux ou à des causes philanthropiques admirées permet de transférer automatiquement ces traits mélioratifs dans l’esprit des consommateurs.
Sur le plan du management et du leadership, les dirigeants avisés exploitent le BIRGing pour cimenter l’adhésion des collaborateurs. En diffusant largement les succès d’une petite équipe à l’ensemble du personnel sous la bannière d’une réussite commune (« Nous avons transformé l’industrie »), le sentiment d’appartenance collective et la motivation intrinsèque sont revigorés, particulièrement auprès d’employés occupant des postes opérationnels subalternes en quête de sens.
11. Recherches empiriques et données probantes
Depuis les travaux inauguraux de Cialdini et al. (1976), une littérature empirique foisonnante est venue corroborer la robustesse du BIRGing et en préciser les mécanismes modérateurs.
Dans l’expérience fondatrice, Cialdini a manipulé expérimentalement l’estime de soi des participants en leur administrant un faux test de culture générale, suivi d’un retour soit valorisant (succès intellectuel), soit dévalorisant (échec cinglant). Invités par la suite à commenter un match de football disputé par leur université, les participants dont l’estime de soi avait été artificiellement lésée ont manifesté un taux d’utilisation de la première personne (« Nous avons gagné ») significativement plus élevé que ceux ayant reçu un retour positif. Cette expérience cruciale a prouvé que le BIRGing est bien une stratégie homéostatique réactive à une blessure narcissique.
Campbell, Bush, Sterntha et Collier (1986) ont ensuite exploré l’impact du BIRGing sur des observateurs impartiaux. Leurs résultats ont montré que la stratégie fonctionne : un individu s’associant à un vainqueur est effectivement évalué plus favorablement par des tiers neutres qu’un individu n’affichant aucun lien, pourvu que la revendication d’affiliation ne paraisse pas excessivement grossière ou artificielle.
Plus récemment, les recherches neuroscientifiques menées via l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) par des chercheurs comme Cikara, Botvinick et Fiske (2011) ont examiné les bases neurales de la joie vicariante liée au statut de l’endogroupe. Leurs travaux indiquent que lorsque l’équipe soutenue par un sujet remporte une confrontation contre un rival détesté, le striatum ventral — centre névralgique du circuit de la récompense et du plaisir — s’active intensément, révélant une sensation hédonique similaire à celle ressentie lors d’une rétribution personnelle directe.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’expression et l’intensité du BIRGing sont profondément médiatisées par les orientations culturelles globales, notamment le continuum entre individualisme et collectivisme décrit par Geert Hofstede et Harry Triandis.
Dans les sociétés occidentales individualistes (comme aux États-Unis ou dans plusieurs nations d’Europe de l’Ouest), où la valorisation de l’ego, l’affirmation de soi et la promotion de l’unicité personnelle sont dominantes, le BIRGing est fréquemment utilisé pour distinguer l’individu et lui conférer un avantage statutaire compétitif au sein de son environnement social direct. Les sujets utilisent les succès d’autrui pour étayer leur propre trajectoire personnelle.
En revanche, dans les cultures collectivistes d’Asie orientale (notamment au Japon, en Corée du Sud ou en Chine), où la préservation de l’harmonie intragroupe et la modestie constituent des normes impératives, le BIRGing direct et tapageur est socialement réprouvé car il est perçu comme une forme inconvenante d’arrogance ou de rupture de l’équilibre communautaire. Les individus de ces cultures s’associent certes à la gloire de leur nation ou de leur famille élargie, mais cette fierté s’exprime par une dévotion silencieuse et le sentiment du devoir accompli plutôt que par une auto-glorification démonstrative.
De plus, le seuil de tolérance au CORFing varie fortement : dans les cultures où la loyauté au groupe constitue une vertu morale cardinale, désavouer son équipe ou son clan lors d’un échec (se désolidariser opportunément) est perçu comme une trahison intolérable. Les supporters de ces cultures ont ainsi tendance à manifester un soutien inconditionnel durable, modérant l’asymétrie classique entre BIRGing et CORFing.
13. Critiques, controverses et limites conceptuelles
Bien que le BIRGing soit unanimement reconnu en psychologie, le concept a fait l’objet de plusieurs réévaluations critiques au fil du temps.
Une première critique porte sur le risque de réductionnisme motivationnel. Des psychologues ont souligné que le fait d’arborer les insignes d’une équipe ou de proclamer un succès collectif ne relève pas toujours d’une manœuvre opportuniste d’auto-rehaussement d’estime de soi. Pour les supporters hautement fidèles (hardcore fans), ce comportement traduit un attachement identitaire profond, une solidarité sincère et un rituel de cohésion collective, sans arrière-pensée de manipulation d’image. Qualifier indistinctement tout ralliement à la victoire de « BIRGing » risque de dénier la sincérité des émotions partagées au sein d’une communauté.
Une seconde limite concerne le coût social potentiel d’un BIRGing mal calibré. Si les auditeurs perçoivent que l’individu s’attribue illégitimement une gloire qui lui est totalement étrangère sans faire preuve d’aucun soutien dans les moments difficiles, le verdict social bascule brutalement vers la réprobation. Le sujet est alors qualifié de parasite social, d’opportuniste ou d’imposteur, ce qui produit un effet boomerang désastreux sur sa réputation.
Enfin, sur le plan épistémologique, certains théoriciens contemporains reprochent aux études classiques de s’être focalisées de manière presque exclusive sur le champ sportif masculin universitaire américain. Bien que des réplications aient été conduites dans d’autres cadres (politique, famille, milieu professionnel), la généralisabilité de tous les postulats initiaux à des sphères d’activités dénuées d’esprit de compétition binaire (victoire/défaite) demeure sujette à débat.
14. Termes connexes et distinctions
Pour appréhender le BIRGing dans toute sa nuance, il convient de le situer au sein de la constellation conceptuelle des dynamiques d’identification sociale :
- CORFing (Cutting Off Reflected Failure) : Stratégie inverse consistant à distancer ostensiblement son image d’une entité ou d’un groupe en situation de défaite ou de stigmatisation, afin d’éviter la dégradation de son estime de soi.
- BIRFing (Basking in Spite of Reflected Failure) : Maintien courageux et ostentatoire de l’allégeance envers un groupe en déroute, utilisé comme moyen d’affirmer une identité morale supérieure, fondée sur la loyauté inconditionnelle et l’authenticité.
- COBRing (Cutting Off Before Reflected Failure) : Désengagement préventif d’un individu qui anticipe l’échec imminent de son groupe d’affiliation, évitant ainsi d’avoir à gérer les retombées négatives d’une débâcle publique.
- Schadenfreude : Émotion complexe consistant à éprouver un plaisir secret ou avoué face au malheur ou à la défaite d’autrui, notamment d’un rival. Tandis que le BIRGing se nourrit du succès de l’endogroupe, la schadenfreude se nourrit de l’effondrement de l’exogroupe.
- Name-dropping : Pratique consistant à citer avec ostentation des noms de personnalités éminentes que l’on prétend fréquenter. Le name-dropping est une tactique communicative spécifique de BIRGing direct et interpersonnel.
15. Synthèse et points clés à retenir
Le BIRGing (Basking in Reflected Glory) représente un processus psychosocial universel d’auto-valorisation indirecte par lequel un sujet s’associe aux triomphes d’autrui sans y avoir pris part. Il répond au besoin fondamental de préserver une perception de soi favorable et de soigner sa réputation publique en exploitant le prestige du groupe d’appartenance.
Théorisé par Robert Cialdini en 1976 et articulé avec la théorie de l’identité sociale d’Henri Tajfel, le phénomène se traduit par des indices tangibles : modification des choix lexicaux (usage du « Nous » inclusif), arboration de symboles vestimentaires post-victoire et proclamation d’affiliations plus ou moins distantes.
Oscillant continuellement avec le CORFing (fuite de l’échec collectif), le BIRGing constitue une clé de lecture incontournable des comportements contemporains dans le sport, la consommation marchande, le militantisme politique et les dynamiques virales sur les réseaux sociaux numériques.
Références
- Cialdini, R. B., Borden, R. J., Thorne, A., Walker, M. R., Freeman, S., & Sloan, L. R. (1976). Basking in reflected glory: Three (football) field studies. Journal of Personality and Social Psychology, 34(3), 366–375. https://doi.org/10.1037/0022-3514.34.3.366
- Snyder, C. R., Lasgard, M., & Ford, C. E. (1986). Distancing after group success and failure: Basking in reflected glory and cutting off reflected failure. Journal of Personality and Social Psychology, 51(2), 382–388. https://doi.org/10.1037/0022-3514.51.2.382
- Tajfel, H., & Turner, J. C. (1979). An integrative theory of intergroup conflict. In W. G. Austin & S. Worchel (Eds.), The social psychology of intergroup relations (pp. 33–47). Brooks/Cole.
- Tesser, A. (1988). Toward a self-evaluation maintenance model of social behavior. Advances in Experimental Social Psychology, 21, 181–227. https://doi.org/10.1016/S0065-2601(08)60227-0
- Wann, D. L., & Branscombe, N. R. (1990). Die-hard and fair-weather fans: Effects of identification on BIRGing and CORFing tendencies. Journal of Sport and Social Issues, 14(2), 103–117. https://doi.org/10.1177/019372359001400203