Le beyondisme représente l’une des tentatives les plus controversées du vingtième siècle visant à fonder une philosophie morale, sociale et quasi religieuse exclusivement sur les lois de l’évolution biologique et de la méthode scientifique. Développé par le psychologue anglo-américain Raymond B. Cattell, ce système prétend dépasser les dogmes théologiques traditionnels et les idéologies humanistes en affirmant que le devoir éthique ultime de l’humanité réside dans l’optimisation de son évolution adaptative. À la croisée de la psychologie des traits, de la génétique des populations et de la philosophie des sciences, le beyondisme soulève des interrogations fondamentales sur la naturalisation de la morale, les dérives du darwinisme social et la responsabilité éthique des chercheurs en sciences humaines.
Le Beyondisme
1. Définition concise
Le beyondisme est un système philosophique, éthique et socio-politique formulé par Raymond Cattell, stipulant que les valeurs morales et les structures sociétales doivent être déduites des principes de l’évolution biologique et de la sélection naturelle plutôt que de révélations religieuses ou d’impératifs éthiques a priori. Cette doctrine postule que le progrès humain dépend de l’accroissement continu de l’intelligence et des capacités adaptatives par le biais d’une sélection rigoureuse tant intra-groupe qu’inter-groupe.
Dans cette perspective, les sociétés et les nations sont perçues comme des laboratoires évolutifs concurrents dont la valeur adaptative est mesurée par leur capacité de survie et d’épanouissement civilisationnel. Le beyondisme subordonne ainsi le bien-être individuel immédiat aux impératifs temporels à long terme de l’espèce humaine, préconisant l’application de mesures sociologiques, éducatives et génétiques destinées à guider le destin évolutif de l’humanité.
Sur le plan épistémologique, le modèle beyondiste se veut une religion séculière dérivée de la science, articulant l’idée que le seul but universellement justifiable de la vie est la poursuite active de l’aventure évolutive universelle, vue comme une transcendance sans fin des limitations actuelles de l’organisme humain.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le substantif beyondisme provient directement du mot anglais beyond, qui signifie « au-delà », auquel a été adjoint le suffixe doctrinal « -ism » (francisé en « -isme »). Cattell a forgé ce néologisme au début des années 1970 pour exprimer l’ambition de transcender ou d’aller « au-delà » des religions traditionnelles révélées, des dogmes politiques contemporains et de la condition humaine présente.
Dans l’esprit de son auteur, le terme évoque une trajectoire vectorielle tournée vers l’avenir : il s’agit d’amener l’espèce humaine « au-delà » de ses capacités intellectuelles, émotionnelles et biologiques actuelles. La racine anglo-saxonne be-yeondan, signifiant originellement « de l’autre côté » ou « plus loin que », traduit parfaitement cette vision téléologique d’un dépassement perpétuel guidé par les lois de la nature.
Le terme a été introduit formellement dans la littérature académique par la publication en 1972 de l’ouvrage fondateur de Cattell intitulé A New Morality from Science: Beyondism, puis réaffirmé en 1987 avec Beyondism: Religion from Science. En langue française, le vocable est invariablement traduit par « beyondisme », bien qu’il apparaisse parfois sous l’orthographe adaptée « beyonisme » dans certains commentaires critiques francophones.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, le mot beyondisme se prononce phonétiquement [bɛ.jɔn.dism] ou [bi.jɔn.dism], adoptant une phonologie hybride influencée par la racine anglaise originelle. Il s’agit d’un nom commun masculin singulier, dont le pluriel théorique est beyondismes, bien que l’usage au pluriel soit extrêmement rare compte tenu de son caractère de doctrine unifiée.
L’adjectif dérivé est beyondiste (au pluriel : beyondistes), qui s’emploie aussi bien comme adjectif qualificatif (« une éthique beyondiste », « les propositions beyondistes ») que comme substantif désignant un partisan de ladite doctrine (« un beyondiste convaincu »). Le terme ne possède pas de déclinaisons verbales courantes, bien que l’on rencontre occasionnellement des périphrases telles que « adopter une posture beyondiste ».
Sur le plan syntaxique et stylistique, le terme s’emploie principalement dans les contextes de l’histoire des théories psychologiques, de l’épistémologie de la sociobiologie et des débats bioéthiques portant sur la résurgence du darwinisme social à la fin du vingtième siècle.
4. Explication conceptuelle détaillée
Le beyondisme part d’une prémisse métaphysique et épistémologique centrale : l’univers est en constante évolution, et la vie n’a d’autre sens immanent que la poursuite de ce processus évolutif. Cattell soutient que la science moderne, et singulièrement les sciences du comportement, la génétique et la psychométrie, a révélé les mécanismes sous-jacents de la sélection naturelle. En conséquence, l’humanité commettrait une erreur d’appréciation majeure en s’en tenant à des principes moraux issus d’ères pré-scientifiques, lesquels ont tendance à sacraliser le statu quo organique et social.
Pour le beyondisme, la véritable moralité ne consiste pas à maximiser le bonheur individuel ou la paix sociale à court terme, mais à assurer la survie et le perfectionnement de l’espèce sur des échelles de temps géologiques. Ce principe conduit à une reformulation de la valeur morale : est jugé bon et vertueux ce qui favorise l’avancement évolutif, la résilience génétique et l’expansion cognitive de la lignée humaine ; est jugé mauvais ce qui entraîne une dégénérescence adaptative, une stagnation culturelle ou un déclin du potentiel intellectuel collectif.
Cette approche implique une distinction fondamentale entre ce que Cattell nomme la coopération intra-groupe et la compétition inter-groupe. Au sein d’un même groupe ou d’une même culture, une coopération altruiste et une harmonie sociale poussée sont considérées comme indispensables pour préserver l’efficacité opérationnelle de l’ensemble. Cependant, au niveau mondial, Cattell préconise une pluralité de sociétés distinctes, relativement fermées sur le plan migratoire et culturel, fonctionnant comme des unités d’expérimentation indépendantes. C’est à travers l’émulation et la confrontation pacifique de ces modèles distincts que la nature, par sélection de groupe, valide les modes d’organisation et les patrimoines biologiques les plus performants.
Un autre pilier conceptuel du beyondisme réside dans son adhésion explicite à l’eugénisme positif et négatif. Cattell postulait que les sociétés industrialisées modernes exercent des pressions sélectives dysgéniques, favorisant une fécondité différentielle plus élevée parmi les segments de population présentant un quotient intellectuel inférieur ou des traits de personnalité moins propices à l’adaptation civique. Le beyondisme propose donc des incitations fiscales, médicales et sociales destinées à réorienter la reproduction en faveur des individus les plus doués, estimant que l’intelligence fluide et la stabilité émotionnelle sont les conditions indispensables au maintien des civilisations complexes.
5. Développement historique
L’émergence du beyondisme s’inscrit dans la trajectoire intellectuelle globale de Raymond Cattell, amorcée dans l’Angleterre des années 1930. Fortement influencé par les travaux pionniers de Francis Galton, de Charles Spearman et de Leonard Darwin, Cattell manifeste très tôt un vif intérêt pour l’évaluation quantitative des aptitudes humaines et la génétique comportementale. En 1937, il publie son premier manifeste sur le sujet, The Fight for Our National Intelligence, dans lequel il exprime ses craintes quant à une régression supposée du potentiel intellectuel britannique causée par des taux de natalité différentiels.
Tout au long des décennies 1940 à 1960, Cattell consacre la majeure partie de son énergie scientifique à la psychologie de la personnalité par le biais de l’analyse factorielle, élaborant des instruments universellement reconnus comme le questionnaire 16PF et la théorie de l’intelligence fluide et cristallisée. Toutefois, cette production psychométrique s’accompagnait chez lui d’une réflexion philosophique continue visant à intégrer les données psychologiques dans une vision du monde complète. Cette gestation culmine en 1972 avec la parution de A New Morality from Science: Beyondism, ouvrage monumental dans lequel la formalisation du beyondisme est officiellement présentée.
Quinze ans plus tard, en 1987, Cattell synthétise et radicalise sa proposition dans Beyondism: Religion from Science, publié par une maison d’édition spécialisée dans les ouvrages conservateurs. Il y défend la nécessité d’une rupture épistémologique avec l’égalitarisme social et l’internationalisme béat, plaidant pour un fédéralisme culturel strict où les nations protègent jalousement leur homogénéité afin de servir de creusets évolutifs distincts. Ces écrits demeurent relativement marginaux jusqu’à la fin des années 1990, date à laquelle ils font irruption sur le devant de la scène publique.
En 1997, l’American Psychological Association (APA) décide d’attribuer à Raymond Cattell la médaille d’or pour l’ensemble de son œuvre scientifique (Gold Medal Award for Lifetime Achievement in Psychological Science). Cette annonce suscite une contestation sans précédent, menée notamment par des chercheurs comme Jerry Hirsch et Barry Mehler, qui accusent publiquement Cattell d’avoir propagé des thèses relevant du darwinisme social, du racisme scientifique et du néo-eugénisme à travers le beyondisme. Face au scandale et à la décision de l’APA de créer un comité d’enquête pour réexaminer ses écrits, Cattell rédige une lettre ouverte réfutant toute allégation de racisme mais décide de retirer sa candidature pour préserver son honneur ; il s’éteint quelques mois plus tard, en février 1998, laissant le statut institutionnel du beyondisme irrémédiablement entaché.
6. Fondements théoriques
Le beyondisme s’appuie d’abord sur la théorie synthétique de l’évolution et l’idée darwinienne selon laquelle le principe moteur du vivant est la sélection naturelle. Pour Cattell, il est contradictoire de reconnaître la véracité du transformisme biologique tout en concevant les règles morales humaines comme des entités indépendantes des lois universelles de la survie. Il adopte une ontologie strictement naturaliste où toute structure morale, institutionnelle ou comportementale doit être soumise à l’épreuve impitoyable de la réalité matérielle et compétitive.
Sur le plan psychologique, les fondements du beyondisme découlent de la psychométrie différentielle et de la génétique comportementale quantitative. S’appuyant sur ses propres travaux démontrant l’héritabilité significative des aptitudes intellectuelles (notamment le facteur g et l’intelligence fluide) ainsi que de plusieurs traits de personnalité, Cattell conclut que le destin culturel des nations dépend étroitement de la composition génétique de leurs populations. Il rejette le béhaviorisme lockéen et l’hypothèse de la table rase, les qualifiant d’illusions romantiques empêchant une véritable gestion rationnelle des ressources humaines.
Le système emprunte également une large part de ses postulats à la sociobiologie émergente, bien qu’il ait anticipé certains des travaux d’Edward O. Wilson. Cattell mobilise le concept de sélection de groupe, affirmant que les unités collectives (clans, tribus, nations) possèdent une valeur sélective propre qui transcende la somme des individus qui les composent. Pour que cette sélection fonctionne de manière optimale, les cultures doivent demeurer hermétiques et différenciées, ce qui évite l’homogénéisation mondiale et préserve le vivier de diversité expérimentale requis par le mécanisme de l’évolution.
Enfin, le beyondisme s’inscrit dans le prolongement de la tradition scientiste et positiviste d’Auguste Comte, rêvant d’une réorganisation intégrale de la société sous la direction d’experts scientifiques. Cattell affirme que la méthode scientifique, fondée sur l’observation rigoureuse, la mesure mathématique et la réfutation popperienne, est la seule source d’autorité légitime capable d’établir les objectifs transcendants de l’humanité, substituant ainsi le laboratoire aux églises et aux parlements.
7. Composantes clés, types et dimensions
Le système beyondiste peut être articulé autour de plusieurs piliers analytiques distincts qui régissent sa structure théorique et ses recommandations pratiques :
- L’éthique naturalisée téléologique : Postulat selon lequel les normes éthiques doivent être évaluées exclusivement à l’aune de leur contribution à l’avancement évolutif et à la pérennité de l’espèce humaine dans le cosmos.
- L’expérimentation culturelle et étatique : Idée que les sociétés doivent fonctionner comme des laboratoires indépendants et diversifiés, appliquant des systèmes juridiques, sociaux et éducatifs distincts pour tester empiriquement leur viabilité à long terme.
- L’eugénisme différentiel : Nécessité affirmée de concevoir des politiques publiques visant à accroître la fertilité des individus dotés d’un potentiel génétique intellectuel et moral supérieur (eugénisme positif) et à freiner la reproduction de ceux présentant des tares adaptatives chroniques (eugénisme négatif).
- Le principe de non-ingérence et de frontière protectrice : Rejet de l’aide économique internationale indiscriminée et de l’immigration de masse, jugées néfastes car elles faussent le jeu naturel de la compétition adaptative et privent les cultures de leur cohérence interne.
- La dualité coopérative-compétitive : Cloisonnement strict entre l’obligation d’altruisme moral au sein du groupe d’appartenance (pour maximiser la cohésion sociale) et l’acceptation de la rivalité évolutive entre groupes distincts.
- La transcendance séculière : Conception quasi mystique du futur humain prévoyant l’avènement d’une post-humanité aux facultés cognitives amplifiées, apte à conquérir l’espace et à élucider les lois ultimes de l’univers.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer le fonctionnement concret de sa doctrine, Cattell recourait souvent à l’analogie des programmes de santé publique et des systèmes d’aide sociale. Dans une optique beyondiste, un système d’allocations familiales qui octroie des subsides accrus aux familles défavorisées sans encourager la réussite scolaire ou l’autonomie financière est perçu comme dysgénique, car il inciterait involontairement à une sur-représentation démographique des segments de population présentant les scores intellectuels les plus modestes.
Un autre exemple concret se manifeste dans les politiques d’immigration. Le beyondisme soutient qu’un État soucieux de sa survie évolutive ne devrait autoriser l’entrée sur son territoire que d’individus dont le quotient intellectuel et les caractéristiques civiques dépassent la moyenne de sa propre population d’accueil, afin d’élever le niveau global de la nation au lieu de risquer une régression statistique de ses aptitudes collectives.
Sur le plan de l’aide internationale, Cattell citait le cas des famines récurrentes dans certaines régions en voie de développement. Selon l’argumentation beyondiste, fournir une assistance alimentaire inconditionnelle sans exiger en contrepartie une limitation drastique des naissances ou une réforme structurelle des modes de production revient à nourrir une croissance démographique insoutenable qui prépare une catastrophe humaine plus vaste encore, allant à l’encontre des rétroactions correctrices imposées par la nature.
9. Mesure et évaluation
Bien que le beyondisme soit une philosophie morale et non un test psychométrique en soi, sa mise en œuvre dépend intégralement d’outils de mesure rigoureux issus de la psychométrie quantitative développée par Cattell et ses contemporains. Au cœur de cette évaluation se trouvent les instruments d’intelligence générale exempte de biais culturel, tels que le Culture Fair Intelligence Test (CFIT), conçu spécifiquement par Cattell pour quantifier l’intelligence fluide indépendamment du bagage linguistique ou éducatif du sujet.
L’évaluation beyondiste requiert également l’analyse factorielle de la personnalité à travers des instruments standardisés comme le 16PF (Sixteen Personality Factor Questionnaire). L’objectif explicite était d’identifier les profils psychologiques associés à la créativité intellectuelle, à la résilience et à la moralité coopérative intra-groupe, afin de pouvoir cartographier quantitativement le « capital psychologique » des populations nationales.
À l’échelle macro-sociale, Cattell a proposé le concept de « syntalité » (syntality), qui représente la personnalité d’un groupe ou d’une nation entière. La syntalité devait être mesurée par des indices combinant le niveau moyen d’instruction, la productivité scientifique par habitant, le taux de criminalité, la stabilité économique et la morbidité génétique. Ces métriques quantitatives étaient censées servir de tableau de bord permettant d’évaluer scientifiquement si une société progresse ou régresse sur l’échelle de l’évolution beyondiste.
10. Applications et portée pratique
Les applications préconisées par le beyondisme concernent au premier chef les politiques démographiques et éducatives. Cattell plaidait pour une réorientation radicale des systèmes scolaires, qui ne devraient plus viser une égalité utopique des résultats mais maximiser le développement des élèves surdoués, considérés comme la ressource évolutive la plus précieuse d’une civilisation. Les filières hautement sélectives et les bourses d’excellence réservées aux aptitudes supérieures constituent une priorité beyondiste.
Dans la sphère de la bioéthique et de la génétique médicale, le beyondisme anticipait le recours systématique au diagnostic prénatal, au conseil génétique préconceptionnel et, à terme, aux biotechnologies de manipulation génétique germinale pour éradiquer les maladies héréditaires et rehausser le seuil intellectuel moyen des générations futures. Cattell envisageait des incitations fiscales graduées encourageant les universitaires, ingénieurs et citoyens hautement qualifiés à procréer davantage.
Au niveau de la gouvernance mondiale, le modèle beyondiste s’oppose farouchement à toute forme de gouvernement mondial homogénéisant. Il propose plutôt une confédération lâche d’États autonomes, chacun engagé dans son propre protocole socio-génétique expérimental. Les relations internationales y seraient régies par un droit strict de respect des souverainetés et une observation scientifique mutuelle, permettant aux nations d’adopter volontairement les innovations démographiques et institutionnelles qui s’avèrent les plus viables à long terme.
11. Recherche et preuves empiriques
Le statut empirique du beyondisme fait l’objet d’une contestation radicale au sein de la communauté scientifique. Si les découvertes de Cattell en psychométrie factorielle demeurent des monuments reconnus de la psychologie différentielle, la transposition de ces découvertes en une philosophie prescriptive n’a jamais recueilli l’assentiment de la communauté des psychologues et des généticiens contemporains.
Les recherches empiriques mobilisées par Cattell reposaient sur des corrélations entre tests d’intelligence standardisés, taux de fécondité par classe sociale et trajectoires historiques des civilisations. Cependant, les thèses relatives au déclin inévitable de l’intelligence par sélection dysgénique ont été directement contredites par des données empiriques majeures, au premier rang desquelles figure l’« effet Flynn ». Découvert par James R. Flynn dans les années 1980, ce phénomène démontre une élévation substantielle et continue des scores moyens de quotient intellectuel au cours du vingtième siècle à travers le monde industrialisé, infirmant l’hypothèse centrale d’une dégénérescence génétique immédiate de l’intelligence humaine.
Par ailleurs, les travaux des généticiens des populations contemporains, tels que Luigi Luca Cavalli-Sforza et Richard Lewontin, ont largement démontré que la variabilité génétique humaine se situe majoritairement à l’intérieur des populations plutôt qu’entre elles, réfutant la légitimité des séparations strictes et du cloisonnement géographique prôné par Cattell comme vecteur optimal d’évolution de l’espèce.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Le beyondisme est profondément tributaire du contexte culturel occidental et de l’essor du scientisme moderne dans le monde anglo-saxon. En tentant de substituer une métaphysique biologique aux dogmes judéo-chrétiens, il reflète l’anxiété culturelle des élites intellectuelles occidentales de la fin du vingtième siècle face au déclin de l’autorité religieuse traditionnelle et à la montée des revendications égalitaires et multiculturalistes.
Dans les cultures orientales ou collectivistes, les prémisses du beyondisme rencontrent une réception diamétralement opposée : si l’accent mis sur la survie du groupe et l’investissement dans le capital éducatif peut trouver des résonances avec certaines traditions confucéennes, l’obsession beyondiste pour la compétition darwinienne et la pureté des unités expérimentales heurte de front les cosmologies holistes qui conçoivent l’harmonie sociale non comme une lutte pour la suprématie adaptative, mais comme un équilibre moral immanent.
Dans les pays du Sud global, les théories beyondistes sont quasi unanimement analysées comme une tentative de réhabilitation sous vernis scientifique du colonialisme et de l’apartheid. La préconisation de restrictions sévères aux frontières, associée au refus de l’aide internationale au développement, est interprétée par les théoriciens post-coloniaux comme une idéologie défensive visant à pérenniser la domination matérielle et technologique des nations occidentales.
13. Critiques, débats et limites
Les critiques formulées à l’encontre du beyondisme sont multiples, sévères et émanent de plusieurs disciplines distinctes :
Sur le plan philosophique et logique, le beyondisme commet de façon flagrante ce que David Hume a identifié comme le passage illicite de l’être au devoir-être (la guillotine de Hume), ainsi que la faute épistémologique désignée par G. E. Moore sous le nom de sophisme naturaliste. Le fait que la sélection naturelle et la compétition biologique opèrent dans le monde physique n’implique en aucun cas que ces mécanismes soient moralement souhaitables ou qu’ils doivent dicter nos systèmes de justice. Cattell érige un fait descriptif en impératif normatif sans justification logique solide.
Sur le plan éthique et politique, les opposants ont souligné la proximité troublante entre les thèses beyondistes et l’eugénisme autoritaire des régimes totalitaires du début du vingtième siècle. Des psychologues critiques tels que Michael Billig et Barry Mehler ont mis en évidence la filiation idéologique reliant certains passages des écrits de Cattell aux rhétoriques de pureté raciale et de hiérarchisation des peuples. Même si Cattell s’est vigoureusement défendu d’épouser le racisme ou le fascisme en affirmant qu’il souhaitait que toutes les cultures progressent parallèlement, ses recommandations sur la ségrégation géographique et les barrières démographiques ont été qualifiées de « racisme scientifique sophistiqué ».
Sur le plan méthodologique, la critique porte sur la réduction mécaniste de la complexité humaine. Le modèle de Cattell accorde une primauté quasi absolue à l’intelligence mesurée par les tests psychométriques comme étalon exclusif du progrès civilisationnel, ignorant la richesse des compétences émotionnelles, artistiques, écologiques et éthiques non captées par le facteur g. En réduisant la valeur d’une vie humaine ou d’une culture à sa contribution adaptative quantitative, le beyondisme vide la dignité humaine de toute substance intrinsèque.
14. Termes associés et distinctions
Afin de situer adéquatement le beyondisme dans le paysage intellectuel, il convient de le distinguer de concepts voisins mais distincts :
- Darwinisme social : Théorie socio-économique du dix-neuvième siècle (associée à Herbert Spencer) justifiant le laissez-faire économique et la pauvreté par la survie des plus aptes. Distinction : Le beyondisme ne prône pas un capitalisme sauvage individuel mais une planification scientifique et collective, où l’État oriente délibérément l’eugénisme et l’éducation.
- Eugénisme : Mouvement initié par Francis Galton visant l’amélioration génétique de l’espèce humaine. Distinction : L’eugénisme est une technique ou une politique d’intervention biologique ; le beyondisme est un système philosophique et quasi religieux complet qui englobe l’eugénisme comme simple sous-composante de son éthique globale.
- Sociobiologie : Étude systématique des bases biologiques des comportements sociaux chez les animaux et l’humain. Distinction : La sociobiologie est une discipline académique descriptive, tandis que le beyondisme est une idéologie normative qui prétend dicter ce que les humains doivent faire moralement.
- Transhumanisme : Mouvement prônant l’amélioration technologique et cybernétique de la condition humaine. Distinction : Le transhumanisme mise principalement sur les biotechnologies, la cybernétique et l’intelligence artificielle pour libérer l’individu de la mort et de la souffrance ; le beyondisme repose sur l’eugénisme populationnel classique et subordonne l’individu à la sélection de groupe biologique.
- Scientisme : Croyance selon laquelle la science peut résoudre tous les problèmes humains et moraux. Distinction : Le beyondisme est une forme radicale et spécifique de scientisme appliquée à l’éthique biologique et évolutionniste.
15. Résumé et points clés
Le beyondisme constitue la tentative théorique de Raymond B. Cattell d’ériger les lois de l’évolution biologique en fondement unique d’une nouvelle morale scientifique planétaire. Conçu pour remplacer les religions traditionnelles, il subordonne le confort individuel et l’égalitarisme social à l’impératif premier de l’avancement évolutif à long terme de l’humanité.
Cette doctrine préconise un monde constitué de nations distinctes fonctionnant comme des laboratoires évolutifs hermétiques engagés dans une compétition pacifique, tout en promouvant l’application rigoureuse de politiques eugéniques positives et négatives guidées par la psychométrie différentielle. L’intelligence et les traits d’adaptation y sont considérés comme les richesses génétiques ultimes à préserver et à maximiser.
Bien qu’adossé aux contributions scientifiques majeures de Cattell en psychologie de la personnalité, le beyondisme a suscité une réprobation quasi unanime au sein de la communauté académique. Rejeté pour son sophisme naturaliste, ses relents de darwinisme social et ses implications ségrégationnistes, il demeure dans l’histoire de la psychologie contemporaine un exemple frappant des dérives possibles de la scientifisation intégrale de la morale humaine.
Références
- Billig, M. (1979). Psychology, Racism and Fascism. A.F. & R. Publications.
- Cattell, R. B. (1937). The Fight for Our National Intelligence. P. S. King & Son.
- Cattell, R. B. (1972). A New Morality from Science: Beyondism. Pergamon Press.
- Cattell, R. B. (1987). Beyondism: Religion from Science. Praeger Publishers.
- Flynn, J. R. (1987). Massive IQ gains in 14 nations: What IQ tests really measure. Psychological Bulletin, 101(2), 171–191. https://doi.org/10.1037/0033-2909.101.2.171
- Mehler, B. (1997). Beyondism: Raymond B. Cattell and the new eugenics. GenEthics News, 19, 9–11.
- Tucker, W. H. (2002). The Science and Politics of Racial Research. University of Illinois Press.