La compréhension des dynamiques internes qui orientent le jugement humain, la délibération et le passage à l’action constitue l’un des défis fondateurs de la psychologie scientifique moderne. À la croisée de l’introspection expérimentale du début du XXe siècle et des théories contemporaines de la volition, le concept de Bewusstseinslage désigne une posture globale de l’esprit, une disposition consciente non réductible à de simples sensations ou images immédiates. Ce terme fondamental met en lumière la façon dont l’esprit humain s’ajuste structurellement à une tâche donnée, oscillant entre l’analyse critique ouverte et la focalisation résolue nécessaire à l’accomplissement d’un objectif.
Bewusstseinslage
1. Définition concise
En psychologie expérimentale et cognitive, la Bewusstseinslage (littéralement « posture de conscience » ou « attitude de conscience ») désigne un état ou une orientation globale de la conscience caractérisé par des processus mentaux complexes, souvent non imagés, qui préparent, orientent ou accompagnent le traitement de l’information et la prise de décision. Introduit initialement pour décrire des vécus subjectifs tels que le doute, l’hésitation, l’attente ou la certitude qui échappaient au découpage sensoriel classique, le terme a ensuite été réinvesti par la psychologie de la motivation pour qualifier des dispositions cognitives fonctionnelles adaptées à chaque phase de l’action humaine.
Au sens large, cette notion recouvre les configurations dynamiques dans lesquelles se trouve le système psychique d’un individu confronté à une situation exigeant une résolution de problème ou l’atteinte d’un but. Plutôt qu’un simple contenu passif de l’esprit, la Bewusstseinslage constitue un cadre intégrateur qui filtre la perception, module l’accessibilité mnésique et régule l’affectivité afin de rendre l’organisme opérationnel face aux contraintes de son environnement.
Dans la recherche contemporaine sur la volition, elle est fréquemment assimilée à la notion de « posture mentale » (mindset), désignant l’état cognitif spécifique activé lors des phases de pesée des désirs ou d’exécution d’un plan d’action prémédité.
2. Étymologie et origine linguistique
Le substantif allemand Bewusstseinslage est un mot composé formé à partir de deux éléments cardinaux de la langue philosophique et scientifique germanique : d’une part Bewusstsein (« conscience », lui-même issu du verbe bewusst sein, être conscient de, dérivé du moyen haut-allemand bewizzen signifiant être instruit ou informé), et d’autre part le suffixe de liaison -s- suivi du substantif Lage (« situation », « position », « disposition », « assiette » ou « posture », issu du verbe germanique liegen, reposer ou être situé).
Sur le plan sémantique, la traduction littérale renvoie à la « posture de la conscience », à sa « disposition » ou à son « assiette spatio-temporelle ». Contrairement au terme Bewusstseinszustand, qui évoque un état statique ou passif (comme le sommeil, l’éveil ou le coma), Lage confère à l’expression une connotation éminemment dynamique, orientationnelle et relationnelle. Le concept suggère une inclinaison, une orientation active face à un objet mental ou environnemental.
Le vocable a été formalisé pour la première fois dans la littérature psychologique au tout début des années 1900 au sein de l’université de Wurtzbourg, notamment sous la plume du philosophe et psychologue Karl Marbe dans ses études séminales sur le jugement, avant d’être transposé dans les pays anglophones sous les formules conscious attitude, conscious set ou plus tard mindset, et dans l’espace francophone sous l’expression « attitude de conscience » ou « posture mentale ».
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, Bewusstseinslage se prononce en allemand standard [bəˈvʊstzaɪnsˌlaːɡə]. Dans le discours académique francophone, le terme conserve généralement sa phonétique germanique d’origine, bien qu’il soit couramment francisé dans son intonation globale : [be-vousst-saïns-la-gue].
Du point de vue grammatical :
- Genre : Féminin (die Bewusstseinslage en allemand ; employé au féminin en français : « la Bewusstseinslage »).
- Pluriel : die Bewusstseinslagen en allemand ; en français, il peut rester invariable ou prendre la marque du pluriel selon l’usage académique (les Bewusstseinslagen ou les Bewusstseinslages).
- Usage syntaxique : Employé comme substantif invariable ou semi-naturalisé, il fonctionne comme complément de nom (« les effets de la Bewusstseinslage sur la mémoire ») ou comme sujet (« la Bewusstseinslage délibérative facilite l’analyse objective »). Il apparaît régulièrement en apposition ou entre parenthèses pour préciser le concept d’attitude mentale ou de posture volitive.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la Bewusstseinslage dans toute sa profondeur épistémologique, il convient d’en examiner les mécanismes psychologiques sous-jacents. Au cœur du concept se trouve l’idée que la conscience humaine ne se réduit pas à une succession kaléidoscopique d’images mentales, de données sensorielles brutes ou d’émotions viscérales. La Bewusstseinslage représente le schéma régulateur, souvent insaisissable par l’imagerie interne, qui confère une direction unifiée et une signification opératoire à ces différents éléments psychiques.
Dans sa première acception, issue des travaux sur la pensée sans image, la Bewusstseinslage renvoie à ces états d’esprit insécables où un sujet sait pertinemment ce qu’il ressent intellectuellement, sans pour autant projeter une représentation sensorielle précise. Lorsqu’une personne ressent un sentiment d’incongruité face à une phrase syntaxiquement bancale, ou lorsqu’elle expérimente une attente tendue avant de comparer deux poids physiques, la conscience n’est pas remplie d’illustrations graphiques ; elle est configurée par une tension fonctionnelle spécifique. Cette posture dicte la manière dont le stimulus entrant sera accueilli, interprété et validé.
Dans son acception moderne issue des sciences de la motivation, la Bewusstseinslage devient le système d’exploitation cognitif temporaire d’un individu engagé dans une trajectoire d’action. Le cerveau humain possédant des capacités attentionnelles limitées, il ne peut traiter simultanément tous les signaux avec la même équanimité. La Bewusstseinslage fonctionne alors comme un filtre adaptatif qui recalibre l’ensemble des modules cognitifs :
- L’attention sélective se focalise préférentiellement sur les stimuli congruents avec la tâche en cours ;
- La mémoire de travail extrait en priorité les souvenirs, règles et compétences nécessaires à la phase présente ;
- Le jugement critique module son niveau de sévérité ou d’indulgence en fonction de l’étape franchie par l’individu (choix initial ou réalisation concrète).
Les frontières du concept séparent soigneusement la Bewusstseinslage des simples traits de personnalité ou des états d’humeur diffus. Alors qu’un trait de caractère (tel que la méticulosité ou l’impulsivité) s’inscrit dans la longue durée de l’histoire individuelle, une Bewusstseinslage est fondamentalement réversible, modulable et contingente aux impératifs d’une tâche. De même, contrairement à une humeur émotionnelle (comme la tristesse ou l’allégresse), qui n’a pas nécessairement d’objet dirigé, la Bewusstseinslage est toujours finalisée par rapport à un problème à résoudre ou un comportement à mener à bien.
5. Évolution et développement historique
L’histoire de la Bewusstseinslage s’articule autour de deux grands tournants paradigmatiques de la psychologie occidentale : la crise de l’élémentarisme au début du XXe siècle et la révolution cognitive des années 1980 axée sur l’autorégulation.
Le concept émerge au sein de l’éminente École de Würzbourg, sous l’impulsion d’Oswald Külpe (1862–1915). À l’époque, le paradigme dominant incarné par Wilhelm Wundt à Leipzig postule que tout phénomène de conscience peut se décomposer en atomes élémentaires : des sensations périphériques et des sentiments affectifs. En 1901, Karl Marbe publie ses célèbres recherches expérimentales sur le jugement (Experimentell-psychologische Untersuchungen über das Urteil). En soumettant des sujets entraînés à des tâches de comparaison sensorielle ou d’association, Marbe découvre avec surprise que l’acte même de juger n’est accompagné d’aucune sensation ou image caractéristique. Les participants décrivent des états mentaux diffus mais certains : le doute, la facilité, la surprise, la recherche. Marbe et ses collaborateurs (August Messer, Johannes Orth) baptisent ces vécus non analysables Bewusstseinslagen.
Cette percée déclenche la célèbre « querelle de la pensée sans image » (imageless thought controversy). Wundt rejette vigoureusement ces conclusions, accusant la méthode d’introspection rétrospective de Würzburg de biaiser les résultats. De l’autre côté de l’Atlantique, Edward Titchener tente de démontrer que ces attitudes de conscience ne sont que des sensations kinesthésiques ou visuelles subtiles et mal observées. Néanmoins, l’idée qu’il existe des états globaux structurant la conscience s’implante durablement et influencera la psychologie de la Gestalt naissante.
La seconde renaissance du concept intervient à la fin des années 1980 sous la houlette du psychologue allemand Heinz Heckhausen et de son continuateur Peter Gollwitzer. En élaborant le modèle du Rubicon des phases d’action, Heckhausen et Gollwitzer redéfinissent la Bewusstseinslage non plus seulement comme une curiosité introspective, mais comme une adaptation cognitive vitale permettant le triomphe de la volonté sur la procrastination et l’indécision. Le terme accède ainsi au statut de composante majeure des théories modernes de la motivation et de l’action humaine.
6. Fondements théoriques
Le cadre théorique de la Bewusstseinslage s’adosse principalement à la théorie des phases d’action (Action Phases Model) et à la théorie des postures mentales (Mindset Theory of Action Phases) développées par Gollwitzer. Selon cette architecture conceptuelle, la poursuite d’un but humain n’est pas un flux indifférencié, mais une séquence ordonnée de quatre étapes distinctes séparées par des frontières psychologiques nettes, dont la plus célèbre est la traversée métaphorique du Rubicon (le moment irréversible où un souhait devient une intention arrêtée).
À chaque étape temporelle de cette séquence correspond une tâche adaptative spécifique qui requiert et engendre une Bewusstseinslage particulière :
1. La tâche de sélection : L’individu doit peser la désirabilité d’un souhait (ses bénéfices attendus) et sa faisabilité (les probabilités réelles de succès). L’accomplissement efficace de cette tâche requiert une posture cognitive d’impartialité, d’ouverture périphérique et d’évaluation critique minutieuse.
2. La tâche de planification : Une fois le but adopté, le sujet doit décider où, quand et comment agir. La tâche n’est plus de savoir s’il faut agir, mais de déterminer le plan d’action optimal. Cette phase exige une posture cognitive de fermeture sélective, d’optimisme stratégique et de focalisation instrumentale.
D’un point de vue connexionniste et computationnel, la Bewusstseinslage est modélisée comme une configuration de pondérations synaptiques temporaires. Elle modifie le seuil d’activation des représentations mentales pertinentes pour la tâche tout en inhibant les réseaux associés aux préoccupations concurrentes. Les représentations qui soutiennent la tâche bénéficient d’un gain d’amplification attentionnelle, tandis que les stimuli distracteurs subissent une atténuation sensorielle active.
Sur le plan métacognitif, la Bewusstseinslage intègre également les connaissances et les attentes implicites de l’individu quant à sa propre efficacité. L’attitude de conscience agit comme un métaprogramme qui synchronise les croyances d’auto-efficacité, les motivations intrinsèques et les routines de résolution de problèmes.
7. Composantes clés, types et dimensions
Dans la théorie classique et contemporaine, la Bewusstseinslage se décline selon des typologies précises et repose sur des dimensions cognitives quantifiables. Le modèle du Rubicon distingue quatre grands types de Bewusstseinslagen fonctionnelles :
- La Bewusstseinslage délibérative (abwägende Bewusstseinslage) : Activée durant la phase pré-décisionnelle, elle se caractérise par une ouverture maximale de l’attention. L’individu évalue de façon objective et réaliste les pour et les contre d’un projet, ainsi que les risques d’échec. Le traitement de l’information y est bilatéral, impartial et circonspect.
- La Bewusstseinslage de planification ou d’implémentation (planende / implementale Bewusstseinslage) : Activée dès lors que l’engagement est pris (franchissement du Rubicon). La conscience bascule vers les modalités pratiques de mise en œuvre. Le sujet privilégie les informations temporelles et logistiques (« quand », « où », « comment ») et fait preuve d’un biais d’optimisme protecteur envers son propre projet.
- La Bewusstseinslage actionnelle (aktionale Bewusstseinslage) : Opérant pendant l’exécution motrice ou intellectuelle de la tâche, elle réduit drastiquement le champ attentionnel aux seuls signaux de guidage de l’action en cours. Elle ignore activement les interruptions externes et les remises en question internes.
- La Bewusstseinslage évaluative (bewertende Bewusstseinslage) : Déclenchée après l’action, elle rétablit une posture d’analyse critique afin de comparer le résultat effectif à l’objectif initial, préparant l’attribution causale du succès ou de l’échec.
Ces différents types s’articulent autour de plusieurs dimensions cognitives fondamentales :
- L’amplitude attentionnelle : Large et panoramique dans l’état délibératif ; étroite et focalisée dans l’état de planification.
- La sélectivité du traitement : Neutre et objective d’un côté ; asymétrique, partiale et biaisée en faveur du but choisi de l’autre.
- La vulnérabilité aux interférences : Élevée lors de la pesée des options ; faible lors de la phase exécutive grâce à des mécanismes d’inhibition active.
8. Exemples concrets et études de cas
Pour illustrer concrètement le fonctionnement de la Bewusstseinslage dans le quotidien et en situation clinique, examinons deux cas représentatifs illustrant les basculements cognitifs associés.
Cas n° 1 : Le dilemme de réorientation professionnelle
Marc, cadre financier de 42 ans, songe à quitter son emploi stable pour fonder une entreprise d’artisanat du bois. Lorsqu’il se trouve dans une Bewusstseinslage délibérative, Marc recherche activement des statistiques sur les faillites d’entreprises artisanales, discute des risques financiers avec son conjoint et étudie scrupuleusement la baisse potentielle de son niveau de vie. Son esprit traite avec la même rigueur les données rassurantes et les signaux d’alerte. Cependant, le jour où il dépose officiellement sa démission et signe le bail de son atelier, il franchit le Rubicon. Sa conscience adopte immédiatement une Bewusstseinslage de planification : Marc ne calcule plus si le métier d’artisan est viable ; il recherche exclusivement où acheter son outillage au meilleur prix et comment aménager son espace de travail avant la fin du mois. Les avertissements de son entourage ne pénètrent plus sa réflexion ; son attention est entièrement rivée aux opportunités logistiques concrètes.
Cas n° 2 : L’athlète en compétition
Une coureuse de demi-fond expérimente distinctement ces états de conscience au cours de sa préparation. La veille de la course, lors du débriefing tactique, elle se trouve dans une Bewusstseinslage d’évaluation et de planification, envisageant froidement les forces de ses rivales et les différents scénarios de course. En revanche, quelques secondes avant le coup de pistolet de départ, elle plonge dans une Bewusstseinslage actionnelle pure : son rythme cardiaque s’accélère, la vision périphérique se rétrécit pour ne percevoir que le premier virage et le couloir assigné, et toute pensée métacognitive (« Vais-je tenir le rythme ? ») est méthodiquement neutralisée par un dialogue interne centré sur la cadence motrice immédiate.
9. Mesure, évaluation et méthodes d’observation
Mesurer scientifiquement une Bewusstseinslage a longtemps posé un redoutable défi méthodologique en raison de son caractère évanescent et de sa nature en partie implicite. Les chercheurs ont élaboré des paradigmes expérimentaux rigoureux permettant d’induire et de quantifier ces états d’esprit sans dépendre uniquement de l’introspection subjective.
Le protocole canonique d’induction expérimentale conçu par Gollwitzer et ses collègues repose sur des tâches d’écriture dirigée :
- Pour induire une Bewusstseinslage délibérative : On demande aux participants d’écrire en détail sur un problème personnel non résolu (par exemple déménager ou rester dans leur appartement), en listant de manière équilibrée les avantages et les inconvénients de chaque alternative.
- Pour induire une Bewusstseinslage de planification : On invite les participants à sélectionner un but déjà fermement décidé et à détailler précisément la séquence temporelle des actions nécessaires pour le réaliser (« Quand vais-je commencer ? Dans quel lieu précis ? Par quelle action motrice ? »).
Une fois l’état d’esprit induit, son impact est évalué à travers des tâches cognitives totalement indépendantes du thème initial, ce qui permet de mesurer le transfert fonctionnel de la posture mentale :
- Tâches de mémorisation incidente : Les participants lisent des récits contenant des informations relatives à la désirabilité et à la faisabilité d’actions variées. Les sujets en posture délibérative retiennent significativement mieux les informations équilibrées sur les désavantages, tandis que ceux en posture de planification mémorisent prioritairement les indices de mise en œuvre concrète.
- Paradigmes d’écoute dichotique et amorçage attentionnel : En présentant des stimuli concurrents à chaque oreille, les chercheurs mesurent la vitesse à laquelle un individu détecte des mots liés aux plans d’action ou des mots liés aux doutes décisionnels.
- Mesures de perception du contrôle : Des échelles d’illusion de contrôle (évaluant la croyance qu’a un sujet de pouvoir influencer un événement purement aléatoire, comme un lancer de dés) montrent que la posture de planification induit systématiquement une surestimation du contrôle personnel, absente dans la posture délibérative.
10. Applications et portée pratique
Les implications du concept de Bewusstseinslage s’étendent bien au-delà des laboratoires de psychologie expérimentale ; elles éclairent de multiples domaines de la vie pratique, de la clinique à l’organisation du travail.
En psychologie clinique et psychothérapie : De nombreux troubles anxieux et états dépressifs peuvent être réinterprétés comme des blocages pathologiques dans une Bewusstseinslage inadaptée. Les patients souffrant de dépression majeure ou de rumination obsessive demeurent piégés dans une posture délibérative chronique : ils soupèsent sans fin la légitimité de leurs désirs, anticipent exagérément les conséquences néfastes de chaque acte et se montrent incapables de basculer dans la planification instrumentale. Les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) et les interventions basées sur l’activation comportementale visent précisément à provoquer artificiellement une transition vers une posture d’implémentation par le biais de plans d’action stricts (intentions d’implémentation formulées sous la forme « Si la situation X survient, alors j’accomplirai l’action Y »).
Dans le management et les sciences organisationnelles : Les dirigeants et les équipes de projet alternent fréquemment entre deux exigences contradictoires : l’exploration innovante et l’exécution rigoureuse. Comprendre la dynamique des Bewusstseinslagen permet de segmenter temporellement le travail en entreprise. Lors des séances de remue-méninges (brainstorming) ou d’audit stratégique, la posture délibérative doit être sanctuarisée pour autoriser l’esprit critique et l’accueil des mauvaises nouvelles. À l’inverse, lors des sprints de déploiement opérationnel, l’organisation gagne à induire collectivement une posture de planification pour décupler la ténacité et prévenir la démobilisation face aux imprévus.
Dans le domaine pédagogique et scolaire : Les difficultés d’apprentissage et la procrastination académique résultent souvent d’une mauvaise synchronisation de ces états. Les étudiants bloqués devant une page blanche tentent souvent de rédiger (action) tout en continuant à douter du sujet choisi (délibération). Apprendre aux élèves à scinder explicitement la phase de choix des arguments de la phase de rédaction mécanique leur permet d’exploiter la pleine efficacité cognitive propre à chaque Bewusstseinslage.
11. Recherche empirique et données probantes
Depuis les années 1990, un vaste corpus d’expérimentations a confirmé la réalité physiologique et comportementale des Bewusstseinslagen. Les recherches fondatrices menées par Peter Gollwitzer, Ronald Heckhausen, Veronika Brandstätter et leurs collaborateurs ont accumulé des données convergentes particulièrement solides.
Dans une étude phare devenue un classique (Gollwitzer & Kinney, 1989), les expérimentateurs ont placé des participants soit dans une posture délibérative, soit dans une posture d’implémentation, avant de leur faire accomplir une tâche d’illusion de contrôle impliquant un voyant lumineux actionné de manière contingente ou non par un bouton poussoir. Les résultats ont révélé que les sujets en état délibératif estimaient leur degré de contrôle personnel avec une exactitude quasi parfaite (environ 15 %, correspondant à la réalité probabiliste du dispositif), alors que les participants en état de planification manifestaient une illusion de contrôle massive, jugeant leur influence personnelle à plus de 50 %. Cette distorsion démontre que la Bewusstseinslage de planification arme littéralement l’esprit d’un bouclier motivationnel optimiste.
D’autres travaux portant sur le traitement des informations relatives à la santé (Armor & Taylor, 2003) ont prouvé que la réception des messages préventifs dépend étroitement de la posture mentale active. Des individus induits dans un état délibératif se montrent réceptifs aux messages d’alerte soulignant les dangers d’une pathologie et intègrent les risques de manière réaliste. En revanche, ceux placés en posture d’implémentation tendent à négliger la gravité de la menace pour se focaliser uniquement sur l’accessibilité logistique des dépistages ou des traitements.
Sur le plan des neurosciences cognitives contemporaines, des protocoles en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et en électroencéphalographie (EEG) ont commencé à documenter les substrats cérébraux de ces postures. Les phases délibératives corrèlent avec une activation accrue du cortex préfrontal dorsolatéral bilatéral et du réseau du mode par défaut (associés à la prospection mentale et à l’intégration d’informations divergentes), tandis que l’entrée dans une Bewusstseinslage de planification se traduit par un recrutement asymétrique du cortex préfrontal gauche et des aires prémotrices, signature classique de la préparation motrice et de l’approche comportementale.
12. Considérations culturelles et translinguistiques
La conceptualisation de la Bewusstseinslage soulève des questions linguistiques et anthropologiques de premier ordre. Le terme lui-même, profondément enraciné dans l’idiome et la tradition philosophique allemande de l’Erlebnis (le vécu immédiat), possède une densité sémantique difficilement traduisible en un mot unique dans d’autres langues.
Dans l’anglais scientifique, le terme allemand a d’abord été traduit par Edward Titchener par conscious attitude, puis s’est fondu dans la terminologie des mental sets et des mindsets. Cependant, le mot anglais mindset a fini par acquérir dans le grand public une connotation statique (popularisée notamment par Carol Dweck avec les notions de growth versus fixed mindset), perdant une partie de la spécificité procédurale et dynamique propre à la Bewusstseinslage des chercheurs wurtzbourgeois et du modèle de Gollwitzer.
Au sein des cultures collectivistes (notamment en Asie de l’Est), l’expérience et le déploiement de ces postures de conscience présentent des particularités notables. Alors que les théories occidentales valorisent une transition rapide de la délibération vers l’action autonome et décidée, les études interculturelles montrent que les individus issus de milieux interdépendants maintiennent souvent une posture délibérative conjointe, même au cours de l’exécution d’un plan d’action. La sensibilité aux signaux sociaux périphériques et aux conséquences relationnelles de l’acte préserve une ouverture attentionnelle là où un individu occidental cultiverait une fermeture protectrice focalisée sur son but individuel.
13. Critiques, controverses et limites
Bien que solidement étayé, le concept de Bewusstseinslage a suscité d’importants débats tout au long de sa trajectoire historique.
La première controverse, d’ordre historique, concerne la validité épistémologique de l’introspection. Dès l’époque de Würzburg, Wilhelm Wundt a contesté le fait que la Bewusstseinslage puisse constituer un objet d’étude scientifique légitime. Wundt arguait que le fait même de demander à un sujet de s’observer en train de juger modifie radicalement le cours naturel de sa pensée : l’introspection rétrospective introduirait des artefacts verbaux plutôt que de capturer des états de conscience authentiques. Bien que la psychologie cognitive moderne ait surmonté cet obstacle par des mesures comportementales implicites, la question de l’accès phénoménologique direct à ces postures demeure ouverte.
Une seconde limite concerne l’étanchéité des frontières du modèle du Rubicon. Dans les conditions contrôlées du laboratoire, la dichotomie nette entre délibération impartiale et planification unilatérale apparaît clairement. Toutefois, dans la complexité de l’existence quotidienne, les individus sont fréquemment contraints d’opérer dans des postures hybrides. Un chirurgien en pleine opération ou un pilote d’avion en situation d’urgence doit exécuter des gestes d’une extrême précision motrice (posture actionnelle) tout en demeurant prêt à réévaluer instantanément sa stratégie globale si les paramètres vitaux s’effondrent (posture délibérative). La flexibilité des basculements d’un état à l’autre demeure encore imparfaitement expliquée par les modèles strictement linéaires.
Enfin, certains théoriciens contemporains de la cognition incarnée reprochent au concept de conserver un biais intellectualiste et désincarné. Selon eux, une Bewusstseinslage ne devrait pas être comprise uniquement comme une régulation computationnelle de représentations abstraites, mais comme un ajustement somato-sensoriel et viscéral complet du corps en prise directe avec son champ écologique d’affordances.
14. Termes associés et distinctions conceptuelles
Pour éviter toute ambiguïté théorique, il convient de distinguer la Bewusstseinslage de plusieurs notions psychologiques apparentées mais distinctes :
- Einstellung (attitude mentale / ancrage de procédure) : Si l’Einstellung désigne également une disposition mentale préparatoire, elle renvoie spécifiquement à la fixation mécanique sur une méthode de résolution particulière induite par la répétition antérieure (comme dans l’effet d’aveuglement décrit par Luchins), tandis que la Bewusstseinslage est une orientation globale de traitement de l’information liée aux exigences fonctionnelles d’une phase d’action.
- Bewusstseinszustand (état de conscience) : Désigne le niveau global de vigilance ou la modalité neurobiologique de l’éveil (coma, sommeil lent, hypnose, veille diffuse, transe), sans lien direct avec les contenus intentionnels ou la poursuite d’un but précis.
- Tendance déterminante (determinierende Tendenz) : Concept introduit par Narziß Ach pour désigner la force volitionnelle inconsciente qui guide l’exécution motrice d’une tâche à l’insu du sujet, alors que la Bewusstseinslage caractérise l’atmosphère phénoménologique et la posture cognitive consciente dans laquelle s’inscrit cette tendance.
- Mindset (au sens de Dweck) : Se réfère aux croyances stables de l’individu sur la nature de ses capacités intellectuelles (état d’esprit fixe ou de développement), alors que la Bewusstseinslage au sens de Gollwitzer est un état cognitif dynamique et transitoire induit par l’étape actuelle du cheminement vers un but.
15. Synthèse et points clés
La Bewusstseinslage incarne l’un des concepts les plus stimulants de la psychologie de l’esprit et de l’action. En récapitulant ses éléments fondamentaux :
- Une découverte historique majeure : Née à l’École de Würzburg avec Karl Marbe et Oswald Külpe, elle a révélé l’existence d’états conscients non réductibles à des images ou des sensations simples, bouleversant l’élémentarisme sensoriel.
- Un rouage volitif indispensable : Réactualisée par Peter Gollwitzer dans le cadre du modèle du Rubicon, elle formalise les mutations cognitives qui permettent à l’être humain d’abandonner l’évaluation neutre au profit de la détermination pragmatique.
- Une typologie fonctionnelle : Elle distingue rigoureusement la posture délibérative (ouverte, réaliste, équilibrée) de la posture de planification (sélective, optimiste, instrumentale) et de la posture d’action.
- Une résonance pratique transverse : Ses principes offrent des clés d’intervention concrètes face à la procrastination, éclairent les impasses des ruminations dépressives et optimisent l’architecture des processus décisionnels en entreprise.
Références
- Gollwitzer, P. M. (1990). Action phases and mindsets. In E. T. Higgins & R. M. Sorrentino (Eds.), Handbook of motivation and cognition: Foundations of social behavior (Vol. 2, pp. 53–92). Guilford Press. https://psycnet.apa.org/record/1990-98317-002
- Gollwitzer, P. M., & Kinney, R. F. (1989). Effects of deliberative and implemental mindsets on illusion of control. Journal of Personality and Social Psychology, 56(4), 531–542. https://doi.org/10.1037/0022-3514.56.4.531
- Heckhausen, H., & Gollwitzer, P. M. (1987). Thought contents and cognitive functioning in deliberative and implemental states of mind. Cognition and Emotion, 1(4), 369–393. https://doi.org/10.1080/02699938708408359
- Külpe, O. (1912). Über die moderne Psychologie des Denkens. Internationale Monatsschrift für Wissenschaft, Kunst und Technik, 6, 1069–1110.
- Marbe, K. (1901). Experimentell-psychologische Untersuchungen über das Urteil: Eine Einleitung in die Logik. Wilhelm Engelmann. https://archive.org/details/experimentellps00marbgoog
- Titchener, E. B. (1909). Lectures on the elementary psychology of feeling and attention. Macmillan. https://doi.org/10.1037/10860-000