Au cœur de la dynamique du comportement humain, la notion de barrière incarne l’ensemble des entraves cognitives, affectives, relationnelles et structurales qui s’opposent à l’action, à l’épanouissement individuel ou à l’accès aux ressources psychologiques. Qu’elle prenne la forme d’une croyance limitante, d’un mécanisme de défense archaïque ou d’une résistance au changement au sein d’un groupe, la barrière psychologique constitue un objet d’étude fondamental pour appréhender les écarts persistants entre l’intention et le passage à l’acte.
Barrière psychologique
1. Définition concise
En psychologie, une barrière désigne toute force interne ou externe, réelle ou subjectivement perçue, qui entrave, retarde ou bloque le déploiement d’un comportement orienté vers un but, la résolution d’un problème ou l’atteinte d’un équilibre homéostatique optimal. Elle représente un vecteur d’opposition au sein du champ psychologique de l’individu, agissant comme un coût cognitif, émotionnel ou pratique qui contrebalance la motivation initiale de l’agent.
Sur le plan métathéorique, la barrière ne se réduit pas à une contrainte purement physique ou matérielle. Elle s’enracine dans la façon dont un sujet interprète son environnement, évalue ses propres compétences et anticipe les conséquences désagréables ou menaçantes de ses actes. Ainsi, une barrière peut être strictement intrapsychique, comme dans le cas de l’inhibition anxieuse, interpersonnelle, à l’image des ruptures de communication et des biais de méfiance, ou socioculturelle, lorsqu’elle découle de la stigmatisation intériorisée.
Cette conceptualisation souligne la dualité de la barrière : si elle est fréquemment envisagée comme un frein pathogène ou contre-productif nécessitant une désactivation, elle peut également remplir une fonction protectrice temporaire. En isolant le moi d’un afflux pulsionnel intolérable ou en préservant le sentiment de cohérence identitaire face à un danger pressenti, la barrière participe de la dynamique fondamentale de régulation psychologique.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable « barrière » trouve ses racines lexicales dans le bas latin barra, qui renvoie originellement à une pièce de bois ou de fer transversale servant d’obstacle, de clôture ou de fermeture. Cette racine préceltique ou gauloise a évolué en ancien français sous les formes barre et son dérivé barriere dès le XIIe siècle, désignant une clôture matérielle défensive, une porte fortifiée ou une limite territoriale infranchissable limitant les passages et régulant les flux.
L’introduction métaphorique du mot dans le vocabulaire de la philosophie et des sciences morales s’est opérée progressivement au siècle des Lumières, pour désigner les entraves posées par les préjugés, les passions ou la morale conventionnelle à la libre pensée. C’est toutefois au cours du XXe siècle que le terme acquiert une valeur heuristique formalisée au sein des sciences psychologiques, notamment sous l’influence des travaux anglo-saxons sur la notion de barrier.
Dans le domaine de la psychologie de la santé et de la psychologie sociale appliquée, l’expression « barrière perçue » (perceived barrier) s’est imposée pour souligner que la force inhibitrice de l’obstacle réside moins dans son existence objective que dans l’évaluation phénoménologique et phénoménologique qu’en fait l’acteur individuel.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standardisé, le mot barrière est un substantif féminin singulier qui se transcrit phonétiquement /ba.ʁjɛʁ/. Son pluriel est régulier : « barrières » (/ba.ʁjɛʁ/). Dans les contextes spécialisés, il s’associe couramment à divers qualificatifs pour préciser sa nature : barrière psychologique, barrière cognitive, barrière perçue, barrière communicative ou barrière à l’engagement.
Sur le plan syntaxique, le mot fonctionne principalement comme noyau de syntagmes nominaux désignant des facteurs restrictifs. Il commande des verbes dynamiques exprimant l’opposition ou la résorption, tels que « ériger une barrière », « intérioriser des barrières », « lever », « surmonter » ou « déconstruire une barrière ». L’emploi figuré en psychologie préserve la métaphore spatiale inhérente au terme originel, situant le sujet en deçà d’une frontière qu’il s’agit de franchir.
4. Explication conceptuelle détaillée
La notion de barrière recouvre un spectre conceptuel particulièrement vaste qui traverse l’ensemble des sous-disciplines psychologiques. Dans son acception cognitive, une barrière est une structure mentale qui restreint l’accès à des alternatives d’action ou de pensée. La fixité fonctionnelle, mise en lumière dans l’étude de la pensée divergente, représente un exemple emblématique où l’incapacité à envisager un usage novateur pour un objet familier constitue une barrière cognitive à la créativité et à la résolution de problèmes.
Sur le versant affectif et émotionnel, la barrière s’articule autour de l’évitement expérientiel et de la peur de l’inconfort psychologique. Lorsqu’un individu redoute l’évaluation négative, le rejet ou la résurgence de souvenirs traumatiques, il met en place des mécanismes inhibiteurs automatiques. Ces réponses protectrices, bien que fonctionnelles à très court terme pour préserver l’illusion de sécurité, deviennent des barrières chroniques qui restreignent sévèrement le répertoire comportemental du sujet et alimentent des psychopathologies anxieuses et dépressives.
Dans le domaine de la psychologie de la santé, le concept s’enrichit d’une dimension décisionnelle fondamentale à travers le concept de modèle des croyances relatives à la santé. Les barrières perçues regroupent l’ensemble des coûts attendus de l’adoption d’un comportement favorable à la santé : douleur potentielle, perte de temps, charge financière, désagréments sensoriels ou rupture avec des habitudes gratifiantes. L’analyse montre de façon systématique que les barrières perçues constituent le prédicteur le plus puissant de la non-adhésion aux recommandations médicales et aux conduites préventives.
Enfin, au niveau systémique et social, les barrières psychologiques s’entrelacent avec des dynamiques de pouvoir, d’exclusion et de culture institutionnelle. Le sentiment d’illégitimité intériorisé par certains groupes minoritaires – le phénomène de menace du stéréotype – fonctionne comme une barrière invisible mais profondément active, freinant les performances scolaires, professionnelles et l’utilisation optimale des services de soins psychologiques et somatiques.
5. Évolution historique
L’histoire conceptuelle de la barrière en psychologie débute véritablement avec les travaux pionniers de Kurt Lewin dans les années 1930 et 1940. Fondateur de la théorie du champ, Lewin a géométrisé la psychologie humaine en introduisant l’espace de vie (life space), au sein duquel des barrières séparent l’individu de ses zones de valence positive. Pour Lewin, la barrière n’est pas un concept passif : elle génère de la tension psychique et peut déclencher la colère, la régression ou la recherche de voies de contournement lorsque la force d’attraction du but demeure élevée.
Dans les décennies 1950 et 1960, la formalisation de la psychologie de la santé publique aux États-Unis a redéfini le concept sous un angle cognitif et utilitariste. Godfrey Hochbaum, Stephen Kegeles et Irwin Rosenstock cherchaient à comprendre pourquoi les campagnes de dépistage de la tuberculose échouaient malgré leur gratuité. Leurs recherches ont mis au jour que la présence de barrières subjectives, telles que la peur du diagnostic ou la peur de l’appareil médical, pesait davantage dans la balance décisionnelle que les avantages perçus du traitement précoce.
Parallèlement, la psychanalyse et la psychologie clinique d’orientation psychodynamique ont développé une conception voisine mais distincte à travers les notions de résistance, de blindage caractériel (Wilhelm Reich) et de barrière protectrice pare-excitations (Freud). La barrière y était perçue comme un aménagement économique indispensable pour protéger l’intégrité de l’appareil psychique contre l’angoisse de désorganisation.
À partir des années 1980 et 1990, avec l’avènement des thérapies cognitives et comportementales et des thérapies de troisième vague (notamment la thérapie d’acceptation et d’engagement développée par Steven C. Hayes), l’analyse s’est déplacée vers les barrières créées par la fusion cognitive et l’inflexibilité psychologique. Aujourd’hui, à l’ère du numérique et de la psychiatrie transculturelle, le concept inclut l’analyse des disparités d’accès aux téléconsultations et le rôle central de l’autostigmatisation comme barrière critique aux interventions en santé mentale.
6. Fondements théoriques
L’analyse des barrières psychologiques s’adosse à plusieurs corpus théoriques majeurs qui éclairent leurs origines et leurs modalités d’action. La théorie du champ lewinienne fournit la matrice dynamique originale : le comportement résulte de la résultante de deux types de forces, les forces motrices qui incitent à l’action et les forces restrictives (les barrières) qui immobilisent l’individu ou limitent son champ des possibles. Toute modification comportementale pérenne implique ainsi prioritairement la réduction des forces restrictives plutôt que l’augmentation brute des forces motrices, cette dernière stratégie risquant d’accroître exponentiellement le niveau de stress du système.
La théorie sociale cognitive élaborée par Albert Bandura apporte un éclairage indispensable à travers le sentiment d’efficacité personnelle (self-efficacy). Selon cette approche, l’impact d’une barrière objective dépend de la conviction de l’individu quant à sa capacité à mobiliser les ressources nécessaires pour la franchir. Lorsque le sentiment d’efficacité personnelle est défaillant, la moindre difficulté concrète est surévaluée et transformée en une barrière insurmontable, provoquant l’abandon prématuré de la tâche et un état d’impuissance apprise.
Le modèle transthéorique du changement de Prochaska et DiClemente intègre la perception des barrières comme un indice d’avancement à travers les stades de motivation. Durant la phase de précontemplation et de contemplation, la balance décisionnelle est écrasée par le poids attribué aux barrières et aux désavantages du changement. La transition vers les phases de préparation et d’action s’accompagne systématiquement d’une inversion de ce ratio, où les bénéfices anticipés dépassent enfin les barrières subjectives perçues.
Enfin, l’approche des sciences comportementales modernes et de l’économie comportementale conceptualise les barrières sous la forme de frictions psychologiques et de coûts cognitifs. Selon ces théories, même des barrières minuscules – comme un formulaire administratif trop complexe ou une gratification différée de quelques heures – peuvent paralyser la prise de décision en exploitant les biais de statu quo et l’aversion à l’effort immédiat.
7. Composantes clés, types et dimensions
La décomposition systématique des barrières psychologiques permet de cartographier leur multiplicité et leurs interactions au sein de l’expérience humaine :
- Barrières cognitives : Croyances dysfonctionnelles, schémas cognitifs rigides, biais d’attribution, déficit d’informations fiables, fixité fonctionnelle et distorsions de la réalité limitant le raisonnement créatif ou rationnel.
- Barrières affectives et émotionnelles : Angoisse d’échec, peur du jugement d’autrui, honte, culpabilité intériorisée, intolérance à l’incertitude et réactions de détresse face à la vulnérabilité émotionnelle.
- Barrières motivationnelles : Conflits d’ambivalence (conflit approche-évitement), manque de clarté des objectifs personnels, absence de renforcements gratifiants intrinsèques et fatigue volitionnelle consécutive à un épuisement de l’ego.
- Barrières communicatives et interpersonnelles : Déficit d’écoute active, asymétries relationnelles, méfiance mutuelle, jargons hermétiques et filtres perceptifs déformant la transmission des messages entre les individus.
- Barrières structurales perçues : Perception de contraintes géographiques, économiques, temporelles ou organisationnelles qui, bien que réelles dans leur matérialité, font l’objet d’une surévaluation psychologique décourageant toute initiative d’adaptation.
- Barrières identitaires et normatives : Normes culturelles prescrivant le silence, stéréotypes de genre intériorisés imposant l’autosuffisance, et conflits de loyauté vis-à-vis du groupe d’appartenance.
8. Exemples et cas illustratifs
Un cas classique illustrant l’impact des barrières cognitives et émotionnelles est celui de la consultation tardive pour un trouble anxieux ou dépressif caractérisé. Un patient d’âge moyen, éprouvant depuis plusieurs mois une symptomatologie d’épuisement émotionnel et d’anhédonie, s’abstient de consulter un professionnel de la santé mentale. L’obstacle majeur ne réside pas dans l’éloignement d’une structure de soins, mais dans une puissante barrière de stigmatisation intériorisée (« Consulter un psychologue signifie que je suis faible ou fou ») conjuguée à une barrière d’auto-évaluation dépréciative (« Rien ne pourra m’aider, je dois me ressaisir seul »). Ces barrières intérieures agissent comme un verrou psychologique jusqu’à la décompensation aiguë.
Dans le domaine éducatif et académique, l’inhibition devant l’apprentissage des mathématiques fournit une manifestation tangible de barrière affective. Des élèves convaincus d’une absence innée de « bosse des maths » activent, lors de la simple présentation d’un énoncé algébrique, une boucle neurovégétative de détresse qui sature leur mémoire de travail. La barrière ne renvoie donc pas à un déficit intellectuel structurel, mais à un emballement émotionnel limitant l’accès effectif aux fonctions exécutives de résolution de problème.
Un autre exemple concret se déploie dans le monde du travail lors des démarches de transformation organisationnelle. Face à l’implantation d’un nouveau système de gestion partagé, les salariés opposent fréquemment une résistance passive. L’analyse des barrières perçues révèle non pas une hostilité idéologique à la technologie, mais la peur de perdre leur autonomie d’action, le coût cognitif anticipé de l’apprentissage d’un outil complexe, et l’absence de perception d’un gain personnel immédiat dans l’organisation de leur quotidien.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation des barrières constitue une étape cruciale de l’intervention clinique, de la psychologie sociale et du diagnostic organisationnel. Contrairement à des variables physiologiques directes, les barrières psychologiques étant subjectives et médiatisées par le langage, leur quantification repose sur une combinaison d’instruments psychométriques standardisés et d’entretiens qualitatifs approfondis.
Dans le secteur de la santé, des questionnaires spécialisés ont été construits pour chaque pathologie ou comportement cible. L’échelle des barrières perçues à l’activité physique (Perceived Barriers to Physical Activity Questionnaire) ou l’échelle des barrières au traitement de l’addiction (Barriers to Treatment Inventory) permettent de mesurer l’intensité relative d’obstacles tels que le manque perçu de temps, le coût financier, la stigmatisation ou le fatalisme individuel au moyen d’échelles de Likert.
En psychologie clinique et psychothérapeutique, l’évaluation des barrières fait partie intégrante de l’analyse fonctionnelle (grilles de type SECCA ou analyses comportementales ABC). Le praticien traque les pensées automatiques qui font obstacle à l’exposition comportementale ou à la mise en œuvre de devoirs thérapeutiques à domicile. La thérapie d’acceptation et d’engagement s’appuie sur des matrices spécifiques et sur le questionnaire d’acceptation et d’action (AAQ-II) pour cartographier les barrières intérieures liées à l’évitement émotionnel et à la non-acceptation des états affectifs désagréables.
En recherche expérimentale, les barrières cognitives implicites sont régulièrement sondées au moyen de tâches de temps de réaction informatisées, telles que le test d’association implicite (IAT), qui permet de révéler des barrières attitudinales et préjugés automatiques inaccessibles à l’introspection consciente.
10. Applications et portée pratique
La modélisation fine des barrières psychologiques s’avère indispensable pour concevoir des interventions efficaces dans divers pans de l’activité humaine. En santé publique, les campagnes préventives les plus performantes sont celles qui renoncent aux messages purement culpabilisants ou alarmistes pour se focaliser sur l’abaissement méthodique des barrières d’accès. La simplification des démarches de prise de rendez-vous vaccinal, le recours à la gratuité et la diffusion de consignes comportementales extrêmement concrètes illustrent l’élimination des frictions psychologiques décisive pour favoriser l’action collective.
En psychothérapie cognitivo-comportementale et intégrative, le travail thérapeutique consiste fondamentalement à identifier, défier et assouplir les barrières internes du patient. Par le biais de la restructuration cognitive, du dialogue socratique et des expériences d’exposition graduée, l’individu apprend à percevoir les barrières non plus comme des murailles infranchissables, mais comme des hypothèses erronées sur la réalité ou des sensations désagréables tolérables. Cette désensibilisation permet de restaurer la flexibilité d’action et d’aligner le comportement quotidien sur les valeurs authentiques du sujet.
Dans le monde du travail et le management, la prise en compte des barrières de communication et des freins au changement structure la conduite des organisations. Créer un climat de sécurité psychologique, formalisé par Amy Edmondson, supprime la barrière de la peur du ridicule et de la sanction, permettant aux collaborateurs de partager leurs doutes, de signaler des dysfonctionnements majeurs et d’innover sans appréhension délétère.
11. Recherche et données empiriques
Une abondante littérature scientifique corrobore l’hypothèse selon laquelle les barrières subjectives détiennent une valeur prédictive supérieure à celle de nombreux facteurs de risque objectifs. Dans une méta-analyse fondatrice portant sur les composants du modèle des croyances relatives à la santé, Janz et Becker (1984) ont passé au crible des dizaines d’études longitudinales et transversales. Leurs conclusions ont révélé sans équivoque que la dimension des « barrières perçues » s’avérait le prédicteur le plus constant et le plus puissant du comportement de santé, surpassant systématiquement la gravité perçue de la maladie et la vulnérabilité perçue.
Des recherches contemporaines en neuropsychologie et en neurosciences cognitives ont approfondi les corrélats cérébraux associés à la confrontation aux barrières. L’activation accrue du cortex cingulaire antérieur dorsal (dACC) et de l’insula antérieure lors de l’anticipation d’une difficulté ou d’un conflit d’objectifs témoigne du traitement de la barrière comme d’un signal de douleur ou d’effort aversif. Ces circuits neuraux participent directement à la décision d’interrompre l’effort lorsque le coût subjectif dépasse la récompense espérée, confirmant la base neurobiologique des blocages comportementaux.
Dans le champ de la santé mentale communautaire, les études de Corrigan et al. sur la stigmatisation ont démontré empiriquement que la barrière de la honte sociale engendre un phénomène baptisé « why try » (à quoi bon essayer ?). Ce mécanisme cognitif conduit l’individu stigmatisé à internaliser des stéréotypes d’incompétence, anéantissant son sentiment d’auto-efficacité et bloquant toute tentative d’insertion professionnelle ou de rétablissement clinique.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La nature, l’expression et la prégnance des barrières psychologiques varient de manière substantielle selon les cadres culturels d’appartenance. Dans les sociétés individualistes occidentales, les barrières sont très souvent théorisées à travers le prisme de l’autonomie personelle, du manque de motivation intrinsèque, de la gestion du temps ou de l’anxiété de performance individuelle. Le sujet est perçu comme l’artisan principal de la déconstruction de ses propres freins mentaux.
À l’inverse, dans les contextes collectivistes ou axés sur l’interdépendance sociale, les barrières psychologiques les plus impérieuses s’enracinent dans la préservation de l’harmonie du groupe, l’évitement de la honte familiale et le respect scrupuleux des hiérarchies communautaires. Exprimer publiquement une souffrance psychique ou solliciter une aide extérieure peut y être interprété comme une trahison des obligations filiales ou un aveu de défaillance familiale, constituant une barrière sociale et morale d’une puissance considérable.
De plus, les minorités ethniques ou culturelles font face à des barrières d’acculturation spécifiques lorsqu’elles naviguent au sein de systèmes d’assistance pensés selon les canons de la culture dominante. Les barrières linguistiques ne sont alors que la partie émergée de l’iceberg ; le décalage entre les modèles explicatifs de la maladie (croyances spirituelles, somatisation légitime de la détresse) et les nosographies médicales institutionnelles produit une barrière d’incompréhension mutuelle qui explique le taux élevé d’abandon précoce des soins parmi ces populations.
13. Critiques, controverses et limites
Bien que le concept de barrière soit omniprésent et heuristiquement fécond, il n’est pas exempt de critiques méthodologiques et théoriques au sein de la communauté scientifique. L’un des principaux reproches formulés par les sociologues et les psychologues critiques à l’égard de l’usage abusif de la notion de « barrière psychologique » réside dans le risque de psychologisation de problèmes structurels. En attribuant l’échec de populations précarisées à des barrières internes (telles qu’un manque d’ambition, une faible résilience ou des croyances erronées), on risque d’occulter la brutalité de réalités socio-économiques objectives, telles que la pauvreté endémique, la discrimination systémique ou la pénurie de services de santé.
Une seconde controverse concerne la nature souvent rétrospective de la mesure des barrières. Dans de nombreuses études transversales, les participants sont interrogés sur les raisons pour lesquelles ils n’ont pas adopté tel comportement. Il est dès lors difficile de déterminer si la barrière rapportée a véritablement causé l’inaction au moment de la décision, ou si elle a été reconstruite a posteriori comme une justification rationnelle pour réduire la dissonance cognitive générée par l’inertie.
Enfin, certains théoriciens pointent l’absence de frontières conceptuelles nettes entre la notion de barrière et d’autres construits psychologiques établis, tels que le coût perçu, le manque de motivation, l’obstacle objectif ou l’inhibition motrice. Cette porosité conceptuelle peut engendrer une certaine redondance terminologique si l’on ne veille pas à préciser rigoureusement le niveau d’analyse – phénoménologique, cognitif ou sociostructurel – auquel le chercheur se situe.
14. Termes connexes et distinctions
Pour préserver la clarté taxonomique de la psychologie, il convient de distinguer la barrière d’autres notions limitrophes :
- Barrière vs Obstacle : Si ces deux termes sont parfois interchangeables, l’obstacle renvoie préférentiellement à un élément concret surgissant de façon circonstancielle sur un parcours d’action, tandis que la barrière évoque une structure plus stable, continue ou englobante qui isole des espaces et limite fondamentalement l’accès.
- Barrière vs Résistance : Issu du paradigme psychodynamique et organisationnel, le terme de résistance implique une force réactionnelle dirigée contre une impulsion ou un changement impulsé de l’extérieur. La barrière est un état de contrainte statique ou dynamique au sein de l’espace psychologique, sans nécessairement impliquer d’intention contestataire.
- Barrière perçue vs Coût perçu : Le coût perçu est un investissement ou une dépense (d’énergie, de temps, d’argent) que le sujet accepte de concéder en échange d’un bénéfice attendu. La barrière, quant à elle, agit comme un élément de rupture ou un seuil d’interdiction qui menace d’annihiler totalement la viabilité de l’action envisagée.
- Barrière de défense (mécanisme de défense) : Tandis que le mécanisme de défense est un processus psychologique interne inconscient destiné à protéger l’ego contre l’angoisse pulsionnelle, la barrière peut opérer à tous les niveaux de la conscience et inclure des paramètres extérieurs au sujet.
- Inhibition comportementale : L’inhibition est une modalité neurophysiologique ou comportementale d’arrêt ou de suspension de la réponse motrice. Elle peut constituer la manifestation clinique ou l’expression directe d’une barrière affective, mais ne résume pas l’ensemble des dimensions cognitives et environnementales du concept.
15. Résumé et points clés
La barrière psychologique constitue un concept intégrateur essentiel pour analyser l’écart entre la pensée, l’intention et le passage à l’acte. Les points nodaux de sa théorisation s’articulent ainsi :
- Nature multidimensionnelle : Une barrière peut être cognitive (croyances erronées), affective (peur, honte), communicationnelle (incompréhension, méfiance) ou sociostructurelle intériorisée (stéréotypes, sentiment d’illégitimité).
- Primauté de la subjectivité : L’impact décisionnel d’une barrière découle principalement de son évaluation phénoménologique par l’individu plutôt que de son existence matérielle brute.
- Prédicteur décisif du comportement : Dans les modèles de prédiction comportementale, notamment en santé, l’atténuation des barrières perçues s’avère régulièrement plus déterminante pour susciter l’action que l’élévation des bénéfices ou l’accentuation des risques.
- Implications thérapeutiques et préventives : Les stratégies d’intervention efficaces visent à réduire les frictions psychologiques, à déconstruire les cognitions limitantes et à rehausser le sentiment d’auto-efficacité, plutôt que d’exercer une pression motivationnelle frontale contre-productive.
Références
- Bandura, A. (1997). Self-efficacy: The exercise of control. W. H. Freeman.
- Corrigan, P. W., Larson, J. E., & Rüsch, N. (2009). Self-stigma and the « why try » effect: Impact on life goals and evidence-based practices. World Psychiatry, 8(2), 75-81. https://doi.org/10.1002/j.2051-5545.2009.tb00218.x
- Janz, N. K., & Becker, M. H. (1984). The Health Belief Model: A decade later. Health Education Quarterly, 11(1), 1-47. https://doi.org/10.1177/109019818401100101
- Lewin, K. (1935). A dynamic theory of personality: Selected papers. McGraw-Hill.
- Prochaska, J. O., & DiClemente, C. C. (1983). Stages and processes of self-change of smoking: Toward an integrative model of change. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 51(3), 390-395. https://doi.org/10.1037/0022-006X.51.3.390
- Rosenstock, I. M. (1974). Historical origins of the Health Belief Model. Health Education Monographs, 2(4), 328-335. https://doi.org/10.1177/109019817400200403