Bande critique : Le filtre auditif

Découvrez la bande critique en psychoacoustique : définition, fondements physiologiques de la cochlée, modèles de Zwicker et Moore, et applications concrètes.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 8, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 8, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Le système auditif humain ne traite pas le spectre sonore continu comme une entité indifférenciée, mais décompose les stimuli acoustiques complexes à travers un ensemble hautement spécialisé de filtres biologiques sélectifs. Au cœur de cette analyse sensorielle se trouve la notion de bande critique, un principe fondamental de la psychoacoustique qui délimite la capacité de l’oreille interne à séparer, masquer et intégrer différentes composantes fréquentielles. Comprendre la dynamique de cette bande passante physiologique éclaire non seulement les mystères de la perception musicale et de l’intelligibilité de la parole, mais sous-tend également les technologies modernes de compression audio et de réhabilitation auditive.

Bande critique

1. Définition concise

La bande critique désigne la largeur de bande fréquentielle à l’intérieur de laquelle des composantes sonores interfèrent directement les unes avec les autres, notamment par des phénomènes de masquage mutuel, de sonie accrue ou d’interactions de phase. Formellement conceptualisée en psychophysique auditive, elle correspond à la bande passante effective des filtres auditifs périphériques modélisés le long de la cochlée. Lorsque deux sons distincts tombent dans les limites d’une même bande critique, le système nerveux auditif les traite de manière interdépendante, produisant des sensations de battements, de rugosité ou une élévation conjointe du seuil de détection.

Dans une perspective psychoacoustique élargie, la bande critique représente l’unité élémentaire de la résolution spectrale de l’oreille humaine. Elle quantifie la limite spatio-temporelle au-delà de laquelle l’énergie acoustique additionnelle cesse de contribuer au masquage d’une tonalité centrale ou commence à modifier qualitativement la perception globale du stimulus sonore. Elle agit comme une fenêtre d’analyse spectrale adaptative dont la largeur varie proportionnellement avec l’élévation de la fréquence centrale explorée.

2. Étymologie et origine linguistique

L’expression française « bande critique » est un calque direct du concept anglophone critical band, forgé au début des années 1940 au sein des Bell Telephone Laboratories. Le vocable « bande » provient du francique binda (bande, ruban), ayant évolué pour désigner en physique ondulatoire et en ingénierie des télécommunications une portion délimitée d’un spectre électromagnétique ou acoustique (bande passante).

L’adjectif « critique » puise ses origines dans le grec ancien kritikos (κριτικός), dérivé du verbe krinein (κρίνειν), signifiant « séparer », « distinguer », « trancher » ou « décider ». En physique et en psychologie sensorielle, le terme qualifie un point de transition ou un seuil précis à partir duquel un phénomène change qualitativement de nature ou de comportement d’état. L’association des deux termes cristallise ainsi l’idée d’un intervalle de fréquences au sein duquel s’opère une rupture fonctionnelle dans le traitement auditif périphérique.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français standard, le terme se prononce phonétiquement [bɑ̃d kʁi.tik]. Sur le plan grammatical, il s’agit d’un groupe nominal féminin singulier. Au pluriel, il adopte la graphie régulière « bandes critiques ». Dans les contextes de modélisation mathématique et psychoacoustique, l’expression est fréquemment abrégée sous l’acronyme anglais CB (pour critical band) ou associée à des variables fonctionnelles telles que $\Delta f_c$ ou $CBW$ (Critical Bandwidth).

Dans le discours scientifique, l’usage oscille entre une acception descriptive empirique (« la bande critique mesurée chez un sujet ») et une conceptualisation mécaniste (« les mécanismes de filtrage en bandes critiques de l’appareil cochléaire »). Le syntagme est couramment employé en audiologie clinique, en phonétique acoustique, en acoustique architecturale et en ingénierie du traitement numérique du signal sonore.

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender la bande critique, il est nécessaire d’examiner le fonctionnement biomécanique de l’oreille interne. La cochlée agit comme un analyseur de Fourier mécanique : la membrane basilaire vibre à des emplacements spécifiques en fonction des fréquences qui la stimulent. Les fréquences aiguës induisent un déplacement maximal à la base de la cochlée, tandis que les fréquences graves font osciller l’apex. Cette organisation spatiale ordonnée est qualifiée de tonotopie.

Chaque groupe de cellules ciliées le long de cette membrane répond préférentiellement à une fréquence caractéristique, mais demeure sensible aux fréquences immédiatement adjacentes. La bande critique modélise la zone spatiale et fréquentielle d’influence d’un point cochléaire donné. Lorsque deux composantes sinusoïdales sont présentées simultanément avec un écart fréquentiel très faible, leurs ondes de propagation se superposent spatialement sur la membrane basilaire. Les récepteurs sensoriels locaux enregistrent alors une enveloppe ondulatoire modulée, générant une perception de battements lents ou de rugosité sensorielle, sans que le système nerveux central ne parvienne à individualiser parfaitement les deux hauteurs tonales.

Dès lors que l’écart fréquentiel entre les deux composantes excède la largeur de cette bande critique, les pics de déplacement mécanique sur la membrane basilaire deviennent suffisamment distants pour exciter des populations distinctes de neurones du nerf auditif. À cet instant, la rugosité disparaît pour faire place à la perception distincte de deux hauteurs simultanées (accord musical), la sonie globale subjective commence à croître et le phénomène de masquage auditif s’atténue drastiquement.

La bande critique n’est pas fixe en valeur absolue : elle est étroite aux basses fréquences (environ 100 Hz de largeur pour une fréquence centrale inférieure à 500 Hz) et s’élargit progressivement pour atteindre plusieurs milliers de hertz dans le registre aigu. Cette non-linéarité reflète la distribution géométrique logarithmique des fibres nerveuses et des propriétés mécaniques de rigidité de la membrane basilaire.

5. Développement historique

La découverte formelle de la bande critique découle des recherches pionnières conduites par le physicien américain Harvey Fletcher aux Bell Telephone Laboratories dans les années 1930 et 1940. Fletcher cherchait à optimiser la bande passante des lignes téléphoniques sans dégrader l’intelligibilité de la voix humaine. En 1940, il publie une série d’expériences historiques portant sur le masquage d’un son pur par un bruit blanc à bande variable. Fletcher postule que l’oreille interne se comporte comme un banc de filtres passe-bande et démontre que seul le bruit contenu à l’intérieur d’un canal fréquentiel étroit entourant le son pur contribue à son masquage.

Dans les années 1950 et 1960, le chercheur allemand Eberhard Zwicker formalise et approfondit le modèle psychoacoustique de Fletcher au sein de l’École de psychoacoustique de Stuttgart. Zwicker mène d’innombrables tests subjectifs d’écoute portant sur le masquage, la sonie et la rugosité, aboutissant en 1961 à la publication de l’échelle de Bark, nommée ainsi en hommage au physicien Heinrich Barkhausen. Zwicker divise le spectre audible humain en 24 bandes critiques contiguës, établissant un standard universel pour l’acoustique environnementale et industrielle.

À partir de la fin des années 1970 et durant les décennies 1980-1990, les psychoacousticiens Roy Patterson et Brian C. J. Moore apportent des raffinements majeurs à la théorie en remettant en cause la forme rectangulaire idéalisée des filtres de Fletcher. En développant la méthode du bruit à encoche spectrale (notched-noise method), Patterson et Moore démontrent que les filtres auditifs présentent des pentes douces et asymétriques. Leurs travaux aboutissent à l’introduction du concept de bande rectangulaire équivalente (ERB, pour Equivalent Rectangular Bandwidth), offrant une précision supérieure pour la modélisation mathématique du système auditif moderne.

6. Fondements théoriques

Le socle théorique de la bande critique repose sur l’hypothèse du filtre auditif périphérique (auditory filter model). Selon cette approche psychophysique, l’audition précoce opère un partitionnement linéaire par morceaux du signal acoustique incident en canaux fréquentiels indépendants et parallèles. Chaque canal est assimilé à un filtre passe-bande dont la réponse impulsionnelle reflète la résonance locale cochléaire.

Sur le plan physiologique, ce modèle s’enracine dans la théorie résonantielle de Hermann von Helmholtz, modernisée par les observations de Georg von Békésy sur les ondes propagatrices de la cochlée (ce qui lui valut le prix Nobel en 1961). Cependant, la neurophysiologie contemporaine a prouvé que ce filtre n’est pas strictement passif : les cellules ciliées externes agissent comme un amplificateur biomécanique non linéaire dépendant du niveau d’intensité (mécanisme actif cochléaire). Aux faibles niveaux sonores, le filtre est extrêmement pointu et sélectif ; aux niveaux sonores élevés, l’amplification sature, ce qui élargit considérablement la bande critique fonctionnelle et décale légèrement son sommet vers les basses fréquences.

Du point de vue du traitement central de l’information, la bande critique constitue la frontière séparant les mécanismes d’intégration d’énergie des mécanismes de corrélation temporelle. À l’intérieur d’une bande critique, le cerveau intègre l’énergie globale et perçoit l’enveloppe temporelle résultante (rythmes de modulation, battements). Au-delà de cette largeur, les mécanismes neuronaux exploitent les décharges de potentiels d’action verrouillées en phase (phase-locking) au sein de circuits corticaux tonotopiquement distincts, permettant la ségrégation des objets auditifs.

7. Composantes clés, types et dimensions

L’analyse structurelle de la bande critique mobilise plusieurs métriques et conceptualisations dimensionnelles :

  • Fréquence centrale ($f_c$) : Fréquence autour de laquelle la sensibilité du filtre auditif est maximale. Elle sert d’ancrage pour définir la géométrie du filtre.
  • Bande passante critique classique (Zwicker) : Modélisation empirique exprimée en Barks. Pour $f_c < 500\text{ Hz}$, elle reste approximativement constante autour de $100\text{ Hz}$ ; au-delà, elle équivaut à environ 20 % de la valeur de la fréquence centrale.
  • Largeur de bande rectangulaire équivalente (ERB) : Mesure moderne standardisée établie par Moore et Glasberg. Elle calcule la largeur d’un filtre rectangulaire parfait qui transmettrait la même puissance totale de bruit blanc que le filtre auditif réel : $ERB(f_c) = 24{,}7 \times (4{,}37 \times 10^{-3} \times f_c + 1)$.
  • Asymétrie des pentes de coupure : La pente de réjection du filtre auditif du côté des basses fréquences est nettement plus abrupte que celle orientée vers les hautes fréquences, un phénomène qui s’amplifie avec l’élévation de l’intensité sonore.
  • Non-linéarité dynamique : Variation morphologique de la bande passante sous l’effet de l’intensité acoustique, conditionnée par le gain de l’amplification cochléaire active.

8. Exemples et cas illustratifs

Un exemple paradigmatique de la bande critique s’observe dans l’écoute musicale. Si un instrumentiste joue simultanément deux notes séparées par un intervalle de demi-ton dans un registre médium (par exemple 440 Hz et 466 Hz), l’auditeur ne perçoit pas une harmonie limpide, mais une sensation de tiraillement rugueux et désagréable. Cet intervalle d’environ 26 Hz est bien inférieur à la bande critique à cette fréquence (qui se situe autour de 100 à 110 Hz). Les deux ondes oscillent sur les mêmes terminaisons nerveuses, créant un phénomène de battement rapide que le cerveau décode comme une dissonance psychoacoustique.

À l’inverse, si deux sons distants de 300 Hz sont joués simultanément dans cette même zone (par exemple 440 Hz et 740 Hz), l’intervalle dépasse largement la bande critique. L’auditeur perçoit instantanément deux hauteurs indépendantes et harmonieuses, exempte de toute rugosité mécanique.

Dans le domaine de l’acoustique urbaine, considérons un signal d’alarme sinusoïdal de 1000 Hz émis au milieu du vacarme de la circulation routière. Si l’on filtre le bruit de la circulation pour ne conserver qu’une bande étroite de 50 Hz autour de 1000 Hz, le signal d’alarme est difficilement audible en raison du masquage. Si l’on élargit progressivement ce bruit jusqu’à 160 Hz, le masquage augmente de façon linéaire. Mais si l’on continue d’élargir le bruit de 200 Hz à 2000 Hz sans augmenter sa densité spectrale, la détectabilité de l’alarme n’empire pas d’un iota. L’énergie acoustique située en dehors de la bande critique (ici d’environ 160 Hz autour de 1000 Hz) n’exerce plus aucun pouvoir masquant direct sur la tonalité centrale.

9. Mesure et évaluation psychophysique

La quantification expérimentale des bandes critiques a nécessité l’élaboration de paradigmes psychophysiques sophistiqués pour contourner le problème des produits de distorsion cochléaires et de l’écoute hors fréquence (off-frequency listening) :

La méthode historique de Fletcher consiste à émettre un son pur à fréquence fixe et à mesurer son seuil d’audibilité masqué par un bruit blanc centré sur cette même fréquence, dont on élargit graduellement la bande passante symétrique. Le seuil de détection s’élève proportionnellement à l’élargissement du bruit jusqu’à une valeur seuil critique. À partir de ce point charnière, l’adjonction de nouvelles fréquences n’augmente plus le seuil de détection du son pur. Le point de cassure sur le graphique marque la largeur de la bande critique.

La méthode du bruit à encoche spectrale (Patterson, 1976) représente aujourd’hui le protocole de référence. Elle consiste à mesurer le seuil de détection d’une tonalité centrale plongée dans un bruit blanc comportant une encoche spectrale symétrique ou asymétrique (une zone de silence fréquentiel centrée sur la tonalité). En faisant varier progressivement la largeur de l’encoche, on mesure la décroissance du masquage, ce qui permet de reconstruire mathématiquement la forme exacte du filtre auditif (modélisé par des fonctions exponentielles arrondies, ou filtres roex).

En pratique clinique et de recherche neurofonctionnelle, on fait également appel aux courbes d’accord psychophysiques (PTC, pour Psychophysical Tuning Curves). Le sujet doit détecter une tonalité test de très faible intensité pendant qu’un masqueur sinusoïdal balaie les fréquences voisines. Le tracé de l’intensité minimale nécessaire au masquage en fonction de la fréquence du masqueur fournit une estimation directe de la bande passante et de la sélectivité auditive du patient.

10. Applications et pertinence pratique

La bande critique constitue la pierre angulaire des technologies numériques de l’information sonore et des thérapies auditives contemporaines :

Compression audio avec perte (MP3, AAC, Opus, Ogg Vorbis) : L’ensemble des encodeurs audio psychoacoustiques modernes repose sur le modèle de la bande critique. Les algorithmes partitionnent le signal musical en bandes critiques successives et mesurent en temps réel le seuil de masquage produit par les composantes dominantes à l’intérieur de chaque bande. Toute information sonore dont l’amplitude est inférieure au seuil de masquage psychoacoustique est définitivement supprimée du flux de données, car l’oreille humaine est physiologiquement incapable de la percevoir. Ce principe permet de réduire la taille des fichiers de plus de 80 % sans altération perceptible de la qualité sonore pour l’auditeur moyen.

Audiologie et réhabilitation prothétique : Les personnes souffrant de surdité de perception liée à une atteinte des cellules ciliées externes (presbyacousie, traumatismes sonores) manifestent un élargissement anormal de leurs bandes critiques. Leurs filtres auditifs étant devenus anormalement larges et émoussés, le phénomène de masquage s’étend de manière démesurée. Cela explique pourquoi ces patients déclarent souvent : « J’entends que l’on parle, mais je ne comprends pas les mots », particulièrement en milieu bruyant (effet cocktail party). Les audioprothèses modernes intègrent des algorithmes de réduction de bruit multicanaux dont le découpage fréquentiel s’inspire directement des échelles ERB pour restaurer un contraste spectral fonctionnel.

Ingénierie des implants cochléaires : Chez les personnes sourdes profondes porteuses d’un implant cochléaire, les électrodes insérées dans la rampe tympanique doivent stimuler des zones spiralées distinctes. Le nombre d’électrodes indépendantes, leur espacement géométrique et la répartition fréquentielle des canaux de transmission vocale sont directement calibrés pour émuler au plus près la distribution tonotopique des bandes critiques naturelles de l’oreille humaine.

11. Recherche et données empiriques

Les investigations menées au cours des dernières décennies ont permis de raffiner la caractérisation des bandes critiques grâce aux progrès couplés de l’électrophysiologie et de la neuro-imagerie fonctionnelle. Les travaux emblématiques de Brian C. J. Moore et Brian R. Glasberg (1983, 1990) ont établi de manière consensuelle que les anciennes formules de Zwicker sous-estimaient la sélectivité fréquentielle aux basses fréquences (au-dessous de 500 Hz), où l’oreille humaine présente une résolution substantiellement plus fine que ce que prédisaient les mesures historiques en Barks.

Des études en magnétoencéphalographie (MEG) et en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) ont confirmé que le filtrage par bandes critiques initié au niveau de la cochlée est fidèlement relayé et spatialisé le long des voies auditives ascendantes jusqu’au cortex auditif primaire (aire A1). Les neurones corticaux conservent une organisation tonotopique rigoureuse, mais montrent des champs récepteurs plastiques capables de s’ajuster en fonction de l’attention sélective de l’auditeur.

La recherche sur l’audition des musiciens professionnels a par ailleurs démontré empiriquement que l’entraînement auditif intensif n’altère pas la largeur physique des bandes critiques cochléaires (qui est une propriété biomécanique passive et active du récepteur sensoriel), mais améliore drastiquement la capacité du cortex auditif à traiter les signaux ambigus et à ségréguer des fréquences imbriquées au sein d’une même bande critique grâce à une extraction supérieure des indices temporels de structure fine (temporal fine structure).

12. Considérations culturelles et interindividuelles

La largeur des bandes critiques découle de constantes anatomiques et mécaniques universelles propres à l’espèce humaine : la longueur de la membrane basilaire (environ 34 millimètres), la densité d’innervation sensorielle et les constantes élastiques des tissus ne varient que marginalement entre les différentes populations à l’échelle du globe. De ce point de vue, la bande critique constitue un invariant biologique transculturel.

Cependant, son interaction avec les systèmes esthétiques et linguistiques suscite des modulations perceptives fascinantes. Dans les traditions musicales occidentales fondées sur le tempérament égal à 12 demi-tons, l’espacement des intervalles évite soigneusement la proximité critique dans les registres graves pour prévenir toute rugosité inharmonieuse (les accords denses sont ainsi systématiquement joués dans le registre médium ou aigu). À l’opposé, certaines traditions musicales du Proche-Orient (système des maqâms arabes et persans) ou de l’Inde exploitent délibérément des micro-intervalles (quarts de ton) au sein même de la bande critique pour générer des battements expressifs, des textures vibratoires et des tensions psychoacoustiques valorisées esthétiquement.

Sur le plan individuel, l’âge constitue le facteur de variabilité prépondérant. Le vieillissement sensoriel physiologique entraîne une dégénérescence graduelle des cellules ciliées et de la strie vasculaire, provoquant une perte d’élasticité cochléaire. Il en résulte un élargissement mesurable des bandes critiques chez les adultes âgés, même en l’absence de baisse marquée des seuils d’audition absolue en sons purs, limitant sévèrement leur discrimination dans des ambiances sonores concurrentes.

13. Critiques, débats et limites conceptuelles

Malgré sa valeur heuristique inestimable, la modélisation classique de la bande critique fait l’objet de plusieurs débats et critiques récurrents dans la littérature scientifique contemporaine :

Le premier point de friction concerne la non-linéarité dynamique. Les modèles fondateurs de Fletcher et Zwicker traitaient le filtre auditif comme un système linéaire invariant dans le temps. Or, l’oreille vivante est un système hautement non linéaire et compressif. Lorsque l’intensité sonore s’élève au-delà de 70-80 dB SPL, la bande critique s’élargit substantiellement et devient fortement asymétrique, ce qui compromet la précision des prédictions basées sur des filtres statiques standards.

Une seconde controverse découle de l’hypothèse de l’indépendance des canaux. Le modèle canonique postule que l’information est traitée de façon totalement cloisonnée à l’intérieur de chaque bande passante. Or, de multiples phénomènes psychoacoustiques complexes, tels que la libération de masquage par modulation comodulée (CMR, pour Comodulation Masking Release), démontrent que le système nerveux central effectue en permanence des comparaisons croisées d’enveloppe temporelle entre des bandes critiques pourtant très éloignées spectralement.

Enfin, la notion de « bande » a parfois été interprétée de façon erronée comme une série de tiroirs rigides et étanches juxtaposés le long de la cochlée. Les théoriciens contemporains s’accordent à souligner qu’il s’agit d’une distribution continue de filtres s’interpénétrant sans discontinuité, chaque fréquence possédant sa propre bande critique personnalisée glissant tout au long de l’axe cochléaire.

14. Termes connexes et distinctions

Pour éviter toute ambiguïté théorique, il convient de distinguer clairement la bande critique de concepts apparentés :

  • Bark : Unité de mesure psychoacoustique proposée par Zwicker. Tandis que la bande critique représente le phénomène perceptif et la largeur passante physique, l’échelle de Bark est l’échelle subjective graduée de 1 à 24 qui segmente l’ensemble du spectre audible en intervalles de bandes critiques consécutives.
  • Bande rectangulaire équivalente (ERB) : Échelle psychoacoustique alternative plus précise introduite par Moore et Glasberg, dérivée de la méthode du bruit à encoche. Elle offre une modélisation mathématique plus fidèle de la sélectivité auditive que l’échelle historique de Bark, notamment pour les basses fréquences.
  • Seuil différentiel de fréquence (DLF / JND) : Plus petite variation de fréquence qu’un auditeur peut discerner entre deux sons purs présentés successivement. Le seuil différentiel de fréquence est environ 30 fois plus fin que la largeur de la bande critique (environ 1 à 2 Hz à 1000 Hz, contre 160 Hz pour la bande critique).
  • Tonotopie : Organisation spatiale anatomique des récepteurs auditifs selon leur fréquence de réponse préférentielle. La tonotopie est le substrat neuro-anatomique qui rend possible l’émergence des filtres en bandes critiques.
  • Résolution temporelle : Capacité à détecter des changements acoustiques rapides au cours du temps. En vertu des lois de Fourier (principe d’incertitude temps-fréquence), une bande critique étroite offre une excellente résolution fréquentielle mais une médiocre résolution temporelle, et inversement pour les bandes larges.

15. Synthèse et points clés à retenir

La bande critique s’impose comme l’un des concepts les plus puissants de la psychophysique et des sciences cognitives de l’audition :

  • Elle décrit la largeur de bande fréquentielle locale à l’intérieur de laquelle l’appareil auditif fusionne les stimuli sonores et au sein de laquelle s’exercent les phénomènes de masquage mutuel et de rugosité sensorielle.
  • Inspirée par les travaux fondateurs de Fletcher (1940) et formalisée par Zwicker (échelle de Bark) puis Moore (échelle ERB), elle traduit le comportement biomécanique sélectif de la membrane basilaire cochléaire.
  • Sa largeur s’accroît continuellement avec la fréquence centrale explorée, débutant autour de 100 Hz pour les sons graves et s’étendant à plusieurs milliers d’hertz pour les composantes très aiguës.
  • Elle gouverne l’ensemble de l’audition humaine, déterminant la consonance musicale, l’intelligibilité de la parole dans le bruit, et servant de modèle théorique indispensable pour la compression audio numérique moderne (MP3, AAC) et la réhabilitation prothétique par implant cochléaire.

Références

Fletcher, H. (1940). Auditory patterns. Reviews of Modern Physics, 12(1), 47–65. https://doi.org/10.1103/RevModPhys.12.47

Glasberg, B. R., & Moore, B. C. J. (1990). Derivation of auditory filter shapes from notched-noise data. Hearing Research, 47(1-2), 103–138. https://doi.org/10.1016/0378-5955(90)90170-T

Moore, B. C. J., & Glasberg, B. R. (1983). Suggested formulae for calculating auditory-filter bandwidths and excitation patterns. The Journal of the Acoustical Society of America, 74(3), 750–753. https://doi.org/10.1121/1.389861

Patterson, R. D. (1976). Auditory filter shapes derived with noise stimuli. The Journal of the Acoustical Society of America, 59(3), 640–654. https://doi.org/10.1121/1.380914

Zwicker, E. (1961). Subdivision of the audible frequency range into critical bands (Frequenzgruppen). The Journal of the Acoustical Society of America, 33(2), 248–248. https://doi.org/10.1121/1.1908630

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 8). Bande critique : Le filtre auditif. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bande-critique-psychoacoustique
Looti, Mohammed. “Bande critique : Le filtre auditif.” Base de données de psychologie en français, 8 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bande-critique-psychoacoustique.
Looti, Mohammed. “Bande critique : Le filtre auditif.” Base de données de psychologie en français. novembre 8, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bande-critique-psychoacoustique.