Sensation éprouvante d’oppression, de plénitude ou de tension interne, le ballonnement abdominal constitue l’une des plaintes fonctionnelles les plus récurrentes à la frontière de la gastroentérologie et de la psychologie clinique contemporaine. Longtemps relégué à un simple épiphénomène gazeux ou fermentatif, ce trouble s’impose aujourd’hui comme une manifestation prototypique des dérèglements complexes de la communication bidirectionnelle unissant le système nerveux central et le système nerveux entérique.
Ballonnement abdominal
1. Définition concise
Le ballonnement abdominal désigne une sensation subjective et non douloureuse mais inconfortable de tension gazeuse, de plénitude ou de pression localisée dans la cavité abdominale, indépendamment de la présence d’une augmentation mesurable du volume corporel. Sur le plan sémiologique, il est impératif de le distinguer de la distension abdominale, qui renvoie quant à elle à une expansion circonférentielle objective et visible de la paroi de l’abdomen.
Dans le champ de la psychologie médicale et des neurosciences comportementales, le ballonnement abdominal est conceptualisé comme une perturbation sensorimotrice intégrée, fréquemment observée dans les troubles de l’interaction intestin-cerveau. L’expérience perceptive du ballonnement émerge de signaux intéroceptifs amplifiés par une hypervigilance cognitive, une labilité émotionnelle et des altérations de la modulation descendante de la douleur viscérale.
Ainsi, loin d’être réductible à une anomalie métabolique ou mécanique isolée, le ballonnement incarne un construit clinique multifactoriel où s’entremêlent réactivité au stress, vulnérabilité psychosociale, altération des réflexes posturaux abdomino-thoraciques et dysbiose du microbiote intestinal.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme « ballonnement » dérive du radical « ballon », lui-même issu de l’ancien français et du moyen haut-allemand balla ou de l’italien pallone, désignant une sphère gonflée d’air ou un réceptacle arrondi. Le suffixe « -ment » confère au terme une dimension dynamique et processuelle, marquant l’état d’un organe soumis à une distension ou à une sensation de gonflement pneumatique.
L’adjectif « abdominal » provient du latin anatomique abdomen, terme dont les origines exactes renvoient soit au verbe abdere (cacher, dissimuler, en référence aux viscères abrités dans cette enceinte), soit à la racine adeps (graisse, embonpoint). Dans les traités de médecine hippocratique et galénique, les manifestations de gonflement étaient désignées sous le vocable grec de météorismos (météorisme), évoquant l’élévation ou la suspension dans les airs, traduisant l’impression que des vapeurs ou des esprits gazeux s’accumulaient sous le diaphragme.
L’introduction du terme dans la psychopathologie et la médecine psychosomatique s’est opérée au cours du XIXe et du XXe siècle, sous l’influence des descriptions cliniques de l’hypocondrie, de la neurasthénie et des névroses viscérales, faisant évoluer la notion d’un désordre purement humoral vers celle d’une réactivité neuro-végétative hautement sensible aux affects.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’expression se transcrit en alphabet phonétique international sous la forme /ba.lɔn.mɑ̃ ab.dɔ.mi.nal/. Il s’agit d’un syntagme nominal masculin singulier, composé d’un nom commun abstrait ou concret selon le registre (le ballonnement) et d’un adjectif qualificatif relationnel (abdominal).
Dans l’usage clinique et académique francophone, le terme est préférentiellement employé au singulier lorsqu’il désigne l’entité symptomatique globale ou le syndrome (« le ballonnement abdominal fonctionnel »). L’usage du pluriel (« les ballonnements ») relève davantage du discours courant ou de la description séquentielle des crises (« il rapporte des ballonnements postprandiaux répétés »). En nosographie francophone, il figure en tant que diagnostic codifié sous l’appellation de ballonnement fonctionnel au sein des critères de Rome.
4. Explication conceptuelle détaillée
Comprendre le ballonnement abdominal exige d’explorer la fine articulation entre la physiologie viscérale et la cognition humaine. Contrairement à une croyance populaire tenace partagée par de nombreux patients, la majorité des individus se plaignant d’un ballonnement chronique sévère ne présentent pas un volume absolu de gaz intra-abdominal supérieur à celui des sujets sains. Les études pionnières de pléthysmographie et de tomodensitométrie ont démontré que le volume gazeux intraluminal moyen oscille autour de 100 à 200 millilitres chez tous les individus, sans corrélation linéaire directe avec l’intensité du ressenti douloureux ou de la gêne.
Le cœur du phénomène réside donc dans un dysfonctionnement de l’intéroception viscérale et de la biomécanique réflexe. L’intéroception, définie comme le sens de l’état physiologique interne du corps, repose sur une cascade de récepteurs mécaniques et chimiques logés dans la paroi entérique. Chez l’individu vulnérable, ces signaux afférents subissent une amplification pathologique à plusieurs niveaux d’intégration : au sein du système nerveux entérique, dans les cornes postérieures de la moelle épinière, et enfin dans les structures cérébrales sous-corticales et corticales impliquées dans le traitement affectif, telles que l’insula antérieure et le cortex cingulaire antérieur.
Parallèlement, la manifestation objective qui accompagne fréquemment le ballonnement — la distension visible — est désormais reconnue comme un comportement moteur aberrant nommé dyssynergie abdomino-phrénique. Alors que le sujet sain compense l’ingestion d’un repas ou la production normale de gaz par une élévation du diaphragme et une contraction adaptative des muscles abdominaux antérieurs, le patient présentant un ballonnement fonctionnel développe une réponse réflexe paradoxale : le diaphragme se contracte et descend vers le bas, tandis que la paroi abdominale antérieure se relâche excessivement, poussant le contenu abdominal vers l’avant.
Sur le plan psychologique, ce mécanisme moteur involontaire est profondément modulé par l’anxiété anticipatoire, le stress aigu et le conditionnement opérant. La focalisation attentionnelle accrue sur la sphère gastro-intestinale transforme une sensation somatique bénigne en une menace perceptuelle majeure, instaurant une boucle de rétroaction positive : l’anxiété contracte le diaphragme et amplifie la sensibilité viscérale, ce qui majore la sensation de ballonnement, confirmant en retour les craintes hypocondriaques ou catastrophistes du sujet.
5. Évolution historique
L’histoire clinique du ballonnement abdominal reflète les grands paradigmes de la pensée médicale occidentale, naviguant sans cesse entre organicisme strict et causalité psychogène. Dès l’Antiquité, le corpus hippocratique identifiait les « vents intérieurs » comme le résultat d’une rupture d’équilibre entre les quatre humeurs fondamentales, reliant fréquemment les tensions hypochondriaques à la stagnation de la bile noire et des vapeurs putrides.
Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, des figures comme Thomas Sydenham ou George Cheyne ont commencé à décrire l’hypochondrie et les « vapeurs » comme des affections nerveuses touchant préférentiellement les esprits studieux et les citadins sédentaires, soulignant la propension de ces patients à ressentir d’incessants gonflements et gargouillements sans lésion anatomique décelable. Le XIXe siècle, marqué par l’essor de la neurologie clinique avec Jean-Martin Charcot et Paul Briquet, a progressivement requalifié ces manifestations viscérales polymorphes au sein de l’hystérie et de la neurasthénie, mettant en exergue l’influence déterminante des chocs émotionnels sur la motricité gastro-intestinale.
Le tournant moderne s’est amorcé au milieu du XXe siècle sous l’impulsion de la médecine psychosomatique nord-américaine et européenne, notamment à travers les travaux de Franz Alexander et de Walter Cannon, qui ont mis en lumière le rôle central du système nerveux autonome dans les réponses viscérales au stress. Cependant, c’est véritablement à partir de la fin des années 1980, avec la création de la Fondation de Rome sous la direction de Douglas Drossman, que le ballonnement a été émancipé de la simple étiquette de « trouble imaginaire » ou de somatisation primaire. Les critères successifs de Rome I (1994) à Rome IV (2016) ont formellement standardisé le « ballonnement fonctionnel » comme une entité clinique autonome au sein des troubles de l’interaction intestin-cerveau, consacrant le modèle biopsychosocial.
6. Fondements théoriques
Le cadre conceptuel dominant pour analyser le ballonnement abdominal est le modèle biopsychosocial unifié, adossé à la théorie de la communication neuro-entérique. Au sein de ce modèle, le ballonnement ne peut être imputé à un mécanisme causal unique et linéaire, mais résulte plutôt de l’interaction continue de facteurs biologiques prédisposants, de déclencheurs psychosociaux aigus et de mécanismes de maintien cognitivo-comportementaux.
Au niveau neurobiologique, la théorie de l’axe intestin-cerveau stipule que le système nerveux central, le système nerveux autonome, l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HHS) et le microbiote intestinal opèrent en réseau bidirectionnel fermé. Une exposition chronique aux stresseurs environnementaux induit une hypersécrétion de corticotropin-releasing hormone (CRH), laquelle accroît la perméabilité paracellulaire de la muqueuse digestive, favorise une micro-inflammation locale et abaisse le seuil d’activation des mécanorécepteurs intestinaux (hypersensibilité viscérale).
Sur le plan des théories cognitives et émotionnelles, le ballonnement est interprété à travers le prisme du modèle du traitement prédictif (predictive coding). Selon cette approche computationnelle du cerveau, l’expérience consciente d’un organe n’est pas une simple transmission passive de données sensorielles brutes, mais une inférence générée par les modèles a priori du système nerveux central. Chez un individu anxieux ou traumatisé, le cerveau surpondère la probabilité qu’un événement viscéral néfaste survienne ; les prédictions descendantes (top-down) dominent le signal sensoriel réel ascendant (bottom-up), engendrant une sensation de distension écrasante même en présence d’une distension physique minimale.
Enfin, la théorie de l’apprentissage comportemental éclaire les composantes motrices du trouble. La distension réflexe paradoxale peut être comprise comme une réponse conditionnée à des stimuli alimentaires ou émotionnels aversifs, consolidée au fil du temps par des comportements d’évitement, des postures de protection abdominale et une attention sélective hypervigilante.
7. Composantes clés, types et dimensions
La décomposition analytique du ballonnement abdominal permet de distinguer plusieurs dimensions sémiologiques, physiopathologiques et phénoménologiques indispensables au diagnostic différentiel :
- Dimension subjective intéroceptive (ballonnement pur) : perception interne intense d’engorgement, d’étirement ou de plénitude gazeuse gastrique ou intestinale, sans modification objective du périmètre abdominal mesuré.
- Dimension motrice objective (distension abdominale) : augmentation mesurable et visible du diamètre abdominal au cours de la journée, culminant souvent le soir, médiée par la dyssynergie abdomino-phrénique.
- Ballonnement fonctionnel isolé : entité nosologique répondant aux critères stricts de la Fondation de Rome, survenant en l’absence de critères complets pour le syndrome de l’intestin irritable, la dyspepsie fonctionnelle ou la constipation fonctionnelle.
- Ballonnement secondaire aux troubles de l’interaction intestin-cerveau : symptôme concomitant prédominant accompagnant le syndrome de l’intestin irritable (particulièrement le sous-type avec constipation, SII-C) ou la dyspepsie fonctionnelle de type syndrome de détresse postprandiale.
- Dimension affective et cognitive (anxiété viscérale spécifique) : composante psychologique caractérisée par des cognitions catastrophistes (« mon ventre va exploser », « j’ai une maladie incurable ») et une vigilance sélective constante tournée vers les borborygmes et les mouvements intestinaux.
- Fluctuations chronobiologiques : variabilité temporelle typique, le ballonnement étant quasi absent au réveil après le jeûne nocturne et augmentant progressivement après chaque prise alimentaire sous l’effet du réflexe gastro-colique.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la dynamique biopsychosociale du ballonnement abdominal, considérons le cas clinique de Claire, une cadre supérieure de 34 ans présentant des antécédents d’anxiété généralisée modérée. Depuis une toxi-infection alimentaire survenue dix-huit mois plus tôt, Claire rapporte un ballonnement quotidien épuisant, débutant environ trente minutes après le déjeuner et s’aggravant jusqu’au coucher, au point de devoir défaire ses vêtements de travail. Les bilans organiques complets — coloscopie, échographie abdominopelvienne, dosages sérologiques de la maladie cœliaque et bilans inflammatoires — se sont tous révélés strictement normaux.
L’évaluation psychologique révèle que Claire interprète la moindre sensation de digestion comme la preuve d’une « rechute infectieuse » ou d’une « intolérance alimentaire généralisée ». Cette interprétation déclenche une réponse de stress aigu caractérisée par une respiration superficielle thoracique, une crispation de la sangle abdominale et une focalisation obsessionnelle sur son miroir. L’analyse tomodensitométrique fonctionnelle démontre une dyssynergie abdomino-phrénique nette : en réponse à l’anxiété postprandiale, son diaphragme s’abaisse de manière involontaire tandis que ses muscles grands droits se relâchent, provoquant une protrusion abdominale de 4 centimètres sans surplus de gaz détectable.
Un autre cas représentatif concerne Julien, 42 ans, soumis à une surcharge professionnelle majeure dans le cadre d’une restructuration d’entreprise. Julien ressent un ballonnement constant accompagné d’éructations répétées et improductives. L’observation minutieuse met en évidence une aérophagie supragastrique inconsciente : face au stress, le patient aspire rapidement de l’air dans son œsophage avant de l’expulser bruyamment, pensant soulager une distension gastrique. Ce comportement répétitif aggrave en réalité l’irritation œsophagienne et entretient l’illusion d’une production continue de gaz endogène, masquant un état sous-jacent d’épuisement émotionnel.
9. Mesure et évaluation psychométrique et clinique
L’évaluation rigoureuse du ballonnement abdominal requiert une méthodologie pluridisciplinaire combinant explorations biomécaniques, critères diagnostiques standardisés et échelles psychométriques validées.
Sur le plan diagnostique nosologique, la référence mondiale repose sur les critères de Rome IV pour le ballonnement fonctionnel. Selon ces critères, le patient doit présenter une sensation récurrente de ballonnement ou une distension visible au moins un jour par semaine au cours des trois derniers mois, avec des symptômes débutés au moins six mois avant le diagnostic, sans critères suffisants pour d’autres troubles gastro-intestinaux fonctionnels.
L’intensité et l’impact du symptôme sont couramment quantifiés par des échelles visuelles analogiques (EVA) quotidiennes ou par des instruments composites spécifiques tels que :
- L’échelle de sévérité des symptômes du syndrome de l’intestin irritable (IBS-SSS) : qui alloue une sous-échelle spécifique de 100 points à la sévérité et à la fréquence du ballonnement abdominal.
- L’indice de sensibilité viscérale (Visceral Sensitivity Index – VSI) : un questionnaire psychométrique d’auto-évaluation en 15 items mesurant spécifiquement l’anxiété gastro-intestinale spécifique, l’hypervigilance et la peur des symptômes digestifs.
- L’échelle d’anxiété et de dépression hospitalière (HADS) : utilisée pour dépister les comorbidités psychiatriques générales modulant la tolérance somatosensorielle.
- La pléthysmographie abdominale par inductance et la biofeedback-manométrie abdomino-thoracique : technologies d’investigation physiologique avancée permettant d’objectiver en temps réel l’asynchronisme de la contraction diaphragmatique et de la paroi musculaire abdominale.
10. Applications et pertinence pratique
La reconnaissance de la dimension psychologique et fonctionnelle du ballonnement abdominal a bouleversé la prise en charge clinique, permettant de s’éloigner des régimes d’éviction nutritionnelle destructeurs et des prescriptions inefficaces d’antispasmodiques purs ou d’adsorbants intestinaux comme le charbon actif.
Dans la pratique psychothérapeutique, les interventions cognitivo-comportementales (TCC) ciblant l’axe intestin-cerveau démontrent une efficacité de premier ordre. Ces protocoles travaillent sur la restructuration des pensées catastrophistes relatives à la morphologie corporelle et à la digestion, l’extinction des comportements de vérification compulsionnelle du tour de taille et l’apprentissage de techniques de régulation vagale. La respiration diaphragmatique lente et guidée permet notamment de reprogrammer le réflexe postural anormal en inhibant la descente spastique du diaphragme après les repas.
L’hypnothérapie ciblée sur l’intestin (gut-directed hypnotherapy), initialement développée par Peter Whorwell à Manchester, constitue une autre application clinique majeure. À travers des métaphores guidées de fluidité, de chaleur apaisante et de normalisation du péristaltisme, cette approche module directement l’activité des réseaux neuronaux de la douleur dans l’insula et restaure une filtration intéroceptive efficace, diminuant drastiquement la sensation subjective de ballonnement chez plus de 70 % des patients réfractaires.
Sur le plan médical intégré, l’utilisation de neuromodulateurs à faible dose, tels que les antidépresseurs tricycliques ou les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline (IRSN), trouve toute sa pertinence pratique. Prescrits non pas pour traiter un trouble de l’humeur franc mais pour leurs propriétés analgésiques viscérales centrales et périphériques, ces agents atténuent l’hypersensibilité des circuits spinaux et améliorent significativement le confort digestif quotidien.
11. Recherche et preuves empiriques
La recherche contemporaine en neuro-gastroentérologie et en psychoneuroimmunologie apporte des preuves empiriques robustes attestant des bases biologiques tangibles du ballonnement fonctionnel. Les travaux conduits par le groupe de recherche de Fernando Azpiroz à Barcelone ont constitué une avancée décisive : grâce à l’imagerie tomodensitométrique volumétrique couplée à l’électromyographie de surface, ces chercheurs ont apporté la preuve irréfutable que la distension abdominale postprandiale résulte d’une incoordination motrice somatique (paradoxe abdomino-phrénique) plutôt que d’un volume excessif de gaz.
Dans le domaine des neurosciences de l’intéroception, les études en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) menées par Emeran Mayer et ses collaborateurs à l’UCLA ont mis en évidence que les patients souffrant de ballonnement et d’inconfort abdominal présentent une hyperactivation anormale du cortex insulaire antérieur, du thalamus et du cortex préfrontal médian lors de la distension expérimentale par ballonnet rectal ou colique. De plus, ces anomalies fonctionnelles sont corrélées positivement aux scores d’anxiété viscérale mesurés par le VSI, soulignant que l’amplification centrale du signal viscéral est indissociable du traitement affectif de l’information.
Par ailleurs, les investigations sur le microbiote intestinal et la neuro-inflammation confirment que des altérations qualitatives de la flore bactérienne (dysbiose) peuvent conduire à une fermentation anormale de substrats glucidiques (FODMAPs) chez certains sujets. Toutefois, les méta-analyses les plus rigoureuses soulignent que la quantité absolue de gaz produite n’explique qu’une fraction marginale de la variance des symptômes, la réactivité du système nerveux de l’hôte restant le déterminant clinique prédictif le plus puissant.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’expression et l’interprétation du ballonnement abdominal varient considérablement d’une aire culturelle à une autre, reflétant des systèmes de croyances distincts quant au corps, à la somatisation et à l’alimentation. Dans les sociétés occidentales industrialisées, où la silhouette filiforme et le ventre plat sont érigés en idéaux esthétiques et symboles de contrôle de soi, le ballonnement est souvent vécu avec une culpabilité et une détresse narcissique intenses, favorisant l’émergence d’orthorexie et de troubles des conduites alimentaires.
Dans de nombreuses cultures traditionnelles d’Asie ou du Moyen-Orient, les plaintes viscérales constituent un idiome de détresse psychologique socialement plus acceptable que la verbalisation directe d’un affect dépressif ou anxieux. En médecine traditionnelle chinoise, le ballonnement est appréhendé comme une stagnation du Qi hépatique envahissant la rate et l’estomac, concept qui métaphorise avec justesse les conséquences somatiques de la colère rentrée, des frustrations affectives et du surmenage mental.
De même, dans les contextes latino-américains ou méditerranéens, les syndromes d’inconfort abdominal sont souvent rattachés à des concepts populaires de « vent » piégé ou de « nerfs » dans l’estomac (nervios). Ces modulations culturelles influent lourdement sur la manière dont les patients consultent : certains s’enferment dans des circuits de médecines alternatives strictes pour tenter d’éradiquer des toxines chimériques, tandis que d’autres considèrent l’affection comme une fatalité existentielle inhérente aux tensions familiales et communautaires.
13. Critiques, débats et limites
Le ballonnement abdominal fait l’objet de vives controverses conceptuelles et méthodologiques au sein de la communauté scientifique. L’un des débats les plus persistants concerne la frontière poreuse entre les troubles purement fonctionnels et les pathologies micro-organiques subtiles. Certains gastroentérologues critiquent la tendance à étiqueter trop rapidement le ballonnement comme psychologique ou fonctionnel, soulignant la sous-estimation de diagnostics émergents tels que la prolifération bactérienne de l’intestin grêle (SIBO), le syndrome d’activation mastocytaire ou les intolérances enzymatiques atypiques.
À l’inverse, les partisans du modèle psychoneurobiologique alertent sur les dérives mercantiles et iatrogènes des tests respiratoires d’hydrogène et de méthane non standardisés, qui conduisent à des prescriptions répétées et néfastes d’antibiotiques non résorbables (tels que la rifaximine) chez des patients dont le problème central relève de l’hypersensibilité et de la dyssynergie motrice. Ce surdiagnostic organique renforce souvent les croyances hypocondriaques des patients et retarde l’accès à des prises en charge comportementales adaptées.
Une autre limite réside dans la variabilité des définitions opérationnelles du ballonnement dans les essais cliniques. L’absence fréquente de dissociation claire entre ballonnement subjectif et distension objective pollue les méta-analyses, rendant difficile la comparaison de l’efficacité relative des molécules pharmacologiques, des régimes pauvres en FODMAPs et des psychothérapies. Enfin, la stigmatisation persistante des troubles fonctionnels demeure une entrave majeure : de nombreux patients continuent de percevoir l’orientation vers un psychologue clinicien comme un rejet médical signifiant que « tout est dans leur tête ».
14. Termes connexes et distinctions
Pour assurer une parfaite clarté sémiologique et diagnostique, le ballonnement abdominal doit être soigneusement confronté à des concepts voisins :
- Distension abdominale : augmentation physique, visible et circonférentielle de l’abdomen, objectivable par tomodensitométrie ou ruban métrique, alors que le ballonnement demeure une sensation purement subjective (bien que les deux symptômes coexistent fréquemment).
- Météorisme abdominal : terme médical classique désignant l’accumulation réelle d’un volume excessif de gaz dans le tractus digestif, confirmée par le tympanisme franc à la percussion ou des niveaux hydro-aériques en imagerie, situation bien plus rare que le simple ballonnement fonctionnel.
- Dyspepsie fonctionnelle : syndrome clinique centré sur la région épigastrique haute, caractérisé par une plénitude postprandiale précoce, une satiété prématurée et des douleurs ou brûlures épigastriques, alors que le ballonnement intéresse l’ensemble du cadre abdominal.
- Aérophagie : ingestion excessive d’air liée à des déglutitions répétées souvent anxieuses, se traduisant par des éructations gastriques ou supragastriques fréquentes, à ne pas confondre avec la sensation de fermentation intestinale basse.
- Trouble à symptomatologie somatique (DSM-5) : entité psychiatrique où la détresse, les pensées et les comportements disproportionnés face à des symptômes somatiques (tels que le ballonnement) deviennent le trouble principal invalidant la vie quotidienne du sujet.
15. Résumé et points clés
Le ballonnement abdominal représente un archétype parfait de trouble de l’interaction intestin-cerveau, transcendant les clivages obsolètes entre maladie organique et détresse psychogène. L’analyse synthétique des données actuelles permet de retenir plusieurs axiomes fondamentaux :
Premièrement, le ballonnement fonctionnel est avant tout un trouble de la perception sensorielle et de la régulation neuromusculaire, et non une simple accumulation quantitative anormale de gaz digestif. Deuxièmement, la distension abdominale visible résulte d’une dyssynergie motrice abdomino-phrénique paradoxale, modulée par le système nerveux central et l’état émotionnel.
Troisièmement, l’anxiété viscérale spécifique, l’hypervigilance intéroceptive et le catastrophisme cognitif constituent de puissants amplificateurs de la gêne somatique, verrouillant le patient dans un cercle vicieux d’évitement et de souffrance. Enfin, les thérapeutiques les plus efficientes reposent sur une alliance multidisciplinaire unissant gastroentérologie, nutrition raisonnée, hypnothérapie ciblée, thérapies cognitivo-comportementales et neuromodulation centrale.
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