Bad trip : Anatomie d’une crise psychédélique

Le bad trip est une crise psychologique aiguë marquée par une anxiété paroxystique et une désorientation perceptive induite par des substances psychédéliques. Découvrez ses causes, sa dynamique clinique et sa gestion.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 25, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 25, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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L’expérience d’une altération aiguë et anxiogène de la conscience provoquée par des substances psychoactives constitue l’un des phénomènes les plus spectaculaires et déconcertants de la psychopathologie clinique et de la pharmacologie comportementale. Communément désigné sous l’anglicisme de « bad trip », cet épisode d’effondrement psychologique transitoire confronte le sujet à une dissolution de ses repères identitaires, sensoriels et spatio-temporels, transformant l’exploration intérieure en une épreuve éprouvante de détresse psychique. Comprendre les fondements neurobiologiques, psychodynamiques et contextuels de cette crise permet de démystifier les mécanismes intimes de la vulnérabilité humaine face à l’inconscient.

Le « Bad Trip » (Expérience psychédélique indésirable)

1. Définition concise

Le « bad trip », ou réaction psychédélique aversive aiguë, désigne un état de crise psychologique transitoire, caractérisé par une anxiété paroxystique, une terreur existentielle, des distorsions cognitives désorganisatrices et des phénomènes hallucinatoires menaçants, survenant suite à l’ingestion d’une substance psychédélique ou dissociative telle que le LSD, la psilocybine, la mescaline, la DMT ou le cannabis à haute dose. Cet état se manifeste par la conviction d’une folie imminente, d’une perte définitive de contrôle ou d’un danger vital irréversible.

Sur le plan psychopathologique, cet épisode représente une décompensation aiguë des mécanismes habituels de régulation du moi et des frontières corporelles, déclenchée par une hyperconnectivité neuronale et une désinhibition sensorielle massives. Bien que la réaction soit généralement autolimitée à la durée d’action pharmacologique de la molécule, elle induit une désorientation profonde qui peut mobiliser des défenses psychotiques transitoires, de l’agitation psychomotrice et un sentiment aigu de persécution ou de néantisation.

Dans la littérature scientifique contemporaine, le terme populaire de « bad trip » est fréquemment remplacé par des locutions plus neutres et descriptives, telles que « expérience psychédélique difficile ou éprouvante » (challenging experience). Ce glissement terminologique vise à dépasser la simple connotation négative ou récréative du phénomène pour intégrer sa complexité phénoménologique, ses risques iatrogènes potentiels et, sous certaines conditions thérapeutiques supervisées, sa possible valeur cathartique et transformative.

2. Étymologie et origine linguistique

L’expression est un emprunt direct à l’anglo-américain, composé de l’adjectif bad (mauvais, nocif, pénible), issu du moyen anglais badde (d’origine incertaine, peut-être lié au vieil anglais bæddel désignant une personne efféminée ou corrompue), et du substantif trip (voyage, excursion), dérivé de l’ancien français triper ou treper signifiant trépigner, sauter ou danser, avant d’évoluer en moyen anglais pour qualifier un déplacement court ou un parcours dynamique.

Dans la culture populaire et la contre-culture nord-américaine des années 1960, le substantif trip a été métaphoriquement adopté par les pionniers de la culture psychédélique pour désigner le périple mental, sensoriel et existentiel induit par les hallucinogènes. Très rapidement, l’antonyme dialectique du voyage mystique ou extatique a pris le nom de bad trip, formalisant l’expérience d’une trajectoire psychique dévoyée, dominée par l’effroi, la paranoïa et le cauchemar éveillé.

Le terme a été introduit dans le vocabulaire français au tournant des années 1970, initialement popularisé par les cercles de contestation étudiante, la presse musicale et les milieux psychiatriques confrontés à l’émergence des toxicomanies modernes. Aujourd’hui, bien qu’il conserve un statut lexical familier, il est couramment employé en addictologie, en médecine d’urgence et en psychiatrie francophone comme un idiome clinique décrivant une détresse induite par les substances hallucinogènes.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français contemporain, le terme s’énonce phonétiquement selon une prononciation francisée de l’anglais : /bad tʁip/ ou /bad tʃip/. Sur le plan grammatical, il s’agit d’un syntagme nominal masculin singulier (un bad trip, le bad trip), dont le pluriel s’orthographie généralement avec la marque anglaise ou francisée du pluriel : des bad trips.

Dans l’usage sociolinguistique et familier, le mot a donné naissance à des dérivés verbaux et participiaux comme « badtriper » ou « bader », utilisés intransitivement pour décrire l’entrée progressive dans un état de détresse psychique ou de malaise mélancolique, avec ou sans consommation de psychotropes (« il est en train de bader », « j’ai badtripé toute la nuit »). Bien que ces formes relèvent du registre argotique ou familier, leur récurrence souligne l’enracinement du concept dans l’imaginaire linguistique collectif de la santé mentale.

4. Explication conceptuelle détaillée

L’architecture phénoménologique du « bad trip » repose sur une rupture radicale et brutale de l’homéostasie cognitive, sensorielle et affective du sujet. Lors d’une intoxication psychédélique modérée à forte, l’inhibition thalamique habituelle est levée, provoquant une inondation d’informations sensorielles non filtrées vers le cortex cérébral. Lorsque cette altération s’accompagne d’un sentiment d’impuissance, les mécanismes de défense psychologique s’effondrent, laissant place à une angoisse d’anéantissement.

La distorsion de l’espace-temps constitue l’un des piliers cardinaux de cette expérience. Le sujet perd la capacité séquentielle d’appréhender le temps chronologique (chronos) : les secondes s’étirent de façon démesurée, menant fréquemment au sentiment terrifiant d’être piégé pour l’éternité dans un présent infini ou une boucle temporelle récurrente. Cette illusion de stase temporelle renforce la croyance délirante selon laquelle le cerveau a subi des lésions irréversibles et que l’état modifié de conscience ne prendra jamais fin.

Parallèlement, la déstructuration de l’enveloppe corporelle et de l’identité – processus souvent qualifié de dissolution de l’ego – se heurte à une résistance farouche de l’appareil psychique. Au lieu d’accéder à un sentiment d’unité océanique ou d’interconnexion cosmique comme lors des expériences positives, le sujet perçoit cette désintégration comme un meurtre psychologique, une possession extérieure ou une chute dans un abîme néantisant. Les objets familiers deviennent menaçants par le biais de paréidolies persécutrices ou d’illusions d’optique terrifiantes.

Enfin, la dimension affective du phénomène oscille entre la panique somatique aiguë (palpitations, tremblements, sensation d’étouffement, sueurs froides) et la paranoïa cognitive structurée. Le sujet peut développer la conviction inébranlable que son entourage complote contre lui, que les soignants sont des entités hostiles ou qu’il est responsable d’un châtiment moral ou ontologique universel. Cette confusion délirante rend toute communication rationnelle hautement complexe durant le pic de l’intoxication.

5. Évolution historique

Bien que l’usage traditionnel et chamanique de plantes enthéogènes (comme le peyotl, l’ayahuasca ou les champignons à psilocybine) remonte à plusieurs millénaires, la notion de « bad trip » telle qu’elle est conceptualisée aujourd’hui n’apparaît pas dans ces cadres rituels traditionnels. Dans les cultures autochtones, les manifestations terrifiantes étaient codifiées comme des initiations chamaniques, des combats spirituels contre des esprits malveillants ou des purges indispensables de l’énergie négative, structurées par un guide spirituel garantissant la sécurité symbolique du voyageur.

L’individualisation moderne du phénomène débute au milieu du XXe siècle, précisément après la découverte des propriétés psychoactives du LSD-25 par le chimiste suisse Albert Hofmann en 1943. Lors de sa célèbre expérience du « Bicycle Day », Hofmann expérimenta des sentiments intenses de panique, craignant d’avoir perdu la raison et percevant sa voisine comme une sorcière malveillante, avant que l’expérience ne se stabilise en un sentiment de sérénité. Dans les décennies 1950 et 1960, les psychiatres et chercheurs comme Humphry Osmond et Aldous Huxley s’intéressent aux « psychoses modèles », considérant initialement ces épisodes comme des réplications expérimentales des hallucinations schizophréniques.

Avec l’explosion de l’usage récréatif non supervisé dans les années 1960 aux États-Unis et en Europe, les services d’urgence hospitaliers sont confrontés à un afflux inédit d’usagers en état de décompensation panique aiguë. Des figures comme Timothy Leary et Richard Alpert soulignent dès 1964 l’importance cruciale du contexte pour prévenir ces débordements. Dans les années 1970, le psychiatre d’origine tchèque Stanislav Grof développe une cartographie approfondie de ces crises à travers ses recherches sur la thérapie psycholytique et les matrices périnatales, démontrant que les contenus aversifs émergents constituent souvent l’expression de traumatismes enfouis plutôt qu’une simple toxicité chimique.

Après un moratoire de plusieurs décennies imposé par la guerre contre les drogues, la renaissance de la recherche psychédélique au début du XXIe siècle, menée par des institutions telles que l’Université Johns Hopkins et l’Imperial College de Londres, a permis de réexaminer méthodiquement ces réactions indésirables, débouchant sur des protocoles stricts de sélection, de préparation et d’accompagnement sécuritaire.

6. Fondements théoriques

Sur le plan psychologique et systémique, la compréhension du bad trip repose sur le modèle paradigmatique du set and setting, formulé par Norman Zinberg et Timothy Leary. Selon ce modèle, les effets subjectifs d’une substance psychédélique ne dépendent que partiellement de sa pharmacocinétique :

Le « set » (ou état d’esprit interne) englobe la personnalité du sujet, son histoire développementale, ses mécanismes de défense, son humeur du moment et ses attentes conscientes et inconscientes. Une personne présentant des traits rigides de contrôle obsessionnel, une anxiété latente ou un conflit psychique non résolu présente une vulnérabilité accrue à l’angoisse de morcellement lorsque le produit dissout ses défenses psychiques.

Le « setting » (ou cadre environnemental) désigne l’environnement physique, social et culturel dans lequel se déroule la prise de substance. Un espace bruyant, surpeuplé, hostile ou imprévisible, l’absence de personnes de confiance (tripsitters) ou la peur d’une intervention policière constituent des déclencheurs majeurs d’épisodes paranoïaques et dissociatifs.

D’un point de vue neuroscientifique, le modèle du cerveau entropique (Entropic Brain Hypothesis), théorisé par Robin Carhart-Harris, postule que les psychédéliques désactivent le réseau du mode par défaut (DMN), qui sous-tend la cohérence narrative du soi, la métacognition et le sentiment d’identité stable. Lorsque le DMN perd son rôle de filtre intégrateur, le cortex bascule dans un état de haute entropie informationnelle. Si le sujet tente de lutter cognitivement contre cette perte d’organisation, cette résistance génère une cascade d’hyperréactivité amygdalienne interprétée par la conscience comme une menace vitale absolue.

7. Composantes clés, types et dimensions

L’expérience psychédélique indésirable se caractérise par une symptomatologie polymorphe combinant des axes émotionnels, cognitifs, perceptifs et somatiques :

  • Dimension panique et somatique : Accélération du rythme cardiaque, dyspnée subjective, tremblements, paresthésies et conviction imminente de syncope, de crise cardiaque ou de trépas corporel.
  • Perte du contrôle cognitif et folie présumée : Incapacité à fixer son attention, logorrhée ou mutisme sidéré, pensée fragmentée, idées délirantes de référence et sentiment terrifiant d’irréversibilité mentale.
  • Paranoïa et délires persécuteurs : Interprétation menaçante des propos, attitudes ou gestes des tiers, sentiment d’être épié, manipulé, empoisonné ou surveillé par des forces invisibles ou institutionnelles.
  • Désorganisation perceptive et hallucinations anxiogènes : Visions de scènes macabres, métamorphose monstrueuse des visages familiers, dysmorphophobie, synesthésies douloureuses et sensation de suffocation visuelle ou acoustique.
  • Désintégration de l’ego et néantisation : Effondrement violent des limites corporelles et psychiques vécu sur un mode d’anéantissement ontologique plutôt que d’illumination unificatrice.
  • Reviviscence traumatique : Réémergence abrupte de souvenirs autobiographiques réprimés (abus, négligences, deuils ou accidents) sans que le sujet ne dispose des ressources cognitives nécessaires pour les métaboliser.

8. Exemples et cas illustratifs

Un premier cas classique concerne un jeune adulte de 22 ans consommant une dose non mesurée de psilocybine dans un cadre festif bondé et bruyant. Initialement euphorique, le sujet commence à percevoir les rires environnants comme des moqueries dirigées contre sa personne. Incapable de déterminer l’heure sur son téléphone en raison des distorsions géométriques mouvantes de l’écran, il acquiert la certitude que le temps s’est arrêté définitivement et qu’il est condamné à rester bloqué dans cette fête pour l’éternité. En proie à une tachycardie sévère et à des sanglots incontrôlables, il se réfugie dans un espace confiné, convaincu d’être devenu fou, avant d’être pris en charge par des pairs formés à la réduction des risques qui l’isolent au calme et le rassurent avec bienveillance jusqu’à la dissipation des effets.

Un second exemple illustre une crise psychologique survenant dans un contexte clinique supervisé lors d’une séance de psychothérapie assistée par psychédéliques pour le traitement d’une dépression résistante. Deux heures après l’administration de psilocybine médicale, la patiente se trouve submergée par une obscurité suffocante accompagnée de sensations physiques d’écrasement thoracique. Elle revit de manière kinesthésique et émotionnelle l’accident de voiture ayant causé la mort de son frère dix ans auparavant. Face à sa terreur et à son désir d’interrompre l’expérience, le thérapeute intervient verbalement et maintient un contact sécurisant en lui demandant de respirer profondément et de se tourner vers la souffrance plutôt que de la fuir. Cette confrontation, bien qu’extrêmement douloureuse et angoissante sur le moment, permet l’expression d’un deuil jusqu’alors clivé et débouche ultérieurement sur un allègement symptomatique majeur.

9. Mesure et évaluation psychologique

Afin de quantifier avec rigueur ces épisodes dans le cadre de la recherche clinique et expérimentale, plusieurs outils psychométriques standardisés ont été élaborés :

Le principal instrument de référence est le Challenging Experience Questionnaire (CEQ), développé par Katherine MacLean et Roland Griffiths en 2016 à l’Université Johns Hopkins. Ce questionnaire d’auto-évaluation en 26 items explore rétrospectivement sept dimensions phénoménologiques distinctes de la crise : l’isolement, le deuil, la mort physique, la folie, la panique, la paranoïa et la douleur somatique. Le CEQ permet de dissocier précisément les expériences purement traumatiques de celles qui, malgré leur intensité pénible, portent un potentiel d’apprentissage et de croissance psychologique.

D’autres échelles psychométriques générales intègrent des sous-dimensions évaluant ces états aversifs, notamment le 5-Dimensional Altered States of Consciousness Rating Scale (5D-ASC) d’Adolf Dittrich, dont la dimension « Dissolution anxieuse de l’ego » (Anxious Ego-Dissolution – AED) mesure la perte d’autonomie cognitive, la dépersonnalisation angoissante et la désorientation spatiotemporelle. En contexte médical d’urgence, des échelles de sédation et d’agitation (telles que la Richmond Agitation-Sedation Scale – RASS) sont couramment employées pour guider l’évaluation clinique rapide du degré de dangerosité comportementale.

10. Applications et pertinence clinique

La compréhension du bad trip possède une pertinence immédiate en médecine d’urgence, en toxicologie et en psychiatrie de liaison. Face à un patient agité en état de crise hallucinogène, l’approche prioritaire consiste en une désescalade relationnelle et environnementale non invasive (technique dite du talk down). Le soignant adopte une posture calme, empathique, rappelle avec douceur l’identité du sujet, le lieu où il se trouve et le caractère temporaire des effets de la molécule dans un environnement sensoriel atténué. L’administration médicamenteuse d’anxiolytiques (principalement des benzodiazépines comme le diazépam ou le lorazépam) est réservée aux cas d’agitation motrice sévère ou d’hétéro-agressivité incontrôlable, tandis que les antipsychotiques neuroleptiques sont maniés avec une grande précaution en raison de leurs effets hypotenseurs et dysphorisants potentiels.

Dans le domaine de la réduction des risques en milieu festif, l’institutionnalisation d’espaces de repos sécurisés (« chill-out zones ») et le déploiement de pairs écoutants formés permettent d’absorber une vaste majorité de ces crises sans nécessiter d’hospitalisation psychiatrique. Les intervenants désamorcent les boucles anxiogènes par l’écoute active, l’ancrage corporel au sol et l’hydratation du participant.

Enfin, dans le contexte des protocoles de psychothérapie psychédélique contemporains, la gestion de ces épisodes est devenue un paramètre thérapeutique central. Les thérapeutes apprennent aux participants que l’apparition d’images effrayantes ou de sentiments pénibles n’est pas un échec du traitement, mais une opportunité d’affronter des matériaux inconscients enfouis. L’intégration post-séance joue alors un rôle fondamental pour métaboliser le contenu de l’épisode difficile et le convertir en restructuration cognitive pérenne.

11. Recherche et données empiriques

Les investigations épidémiologiques et cliniques contemporaines fournissent des données précises sur la prévalence et les répercussions à long terme des expériences psychédéliques indésirables. Une vaste étude d’observation menée par Carbonaro et ses collaborateurs en 2016 auprès de 1 993 usagers de psilocybine a montré que 39 % d’entre eux considéraient leur expérience la plus éprouvante comme l’une des cinq situations les plus douloureuses de leur existence sur le plan psychologique. Cependant, de façon tout à fait remarquable, 84 % des répondants estimaient également avoir tiré un bénéfice substantiel à long terme de cet épisode, attestant d’une amélioration notable de leur bien-être existentiel après son intégration.

Sur le plan des corrélats neurobiologiques, les travaux en neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf et magnétoencéphalographie) dirigés par Robin Carhart-Harris et David Nutt ont objectivé que l’intensité de l’anxiété aiguë sous psychédéliques est directement corrélée à des anomalies transitoires de la connectivité fonctionnelle entre le cortex cingulaire antérieur, l’amygdale et le cortex préfrontal médian. Lorsque le couplage régulateur préfrontal-amygdalien fléchit, la réponse de panique biologique s’emballe sans possibilité de rétrocontrôle inhibiteur.

Concernant les complications résiduelles, les données cliniques indiquent que le bad trip augmente le risque de développer un syndrome post-hallucinatoire persistant (HPPD pour Hallucinogen Persisting Perception Disorder) ou un état de stress post-traumatique (ESPT), particulièrement chez les individus présentant une structure de personnalité fragile ou ayant consommé des substances adultérées dans un environnement insécurisant.

12. Considérations culturelles et transculturelles

La perception et la trajectoire des manifestations psychédéliques angoissantes sont profondément influencées par la matrice culturelle au sein de laquelle elles se déploient. Dans les sociétés occidentales industrialisées, dominées par le culte de l’individualisme rationnel et de la maîtrise de soi, la perte soudaine de la pensée logique et des frontières corporelles est perçue de manière quasi unanime comme une pathologie mentale dévastatrice ou un naufrage cérébral.

À l’inverse, dans les contextes rituels chamaniques d’Amérique latine (comme les cérémonies d’ayahuasca chez les Shipibo-Conibo du Pérou ou les rituels de peyotl chez les Wixáritari du Mexique), les sensations de mort, de dissolution ou de vision de monstres et de serpents ne sont pas considérées comme des « bad trips » au sens d’accidents récréatifs. Elles sont intégrées dans une cosmologie spirituelle ordonnée où elles représentent des étapes indispensables de purification énergétique, de combat contre les sorciers ou de réparation de ruptures spirituelles. Le chaman, par ses chants (icaros), ses fumigations de tabac et sa présence incarnée, fournit un conteneur symbolique qui prévient la dérive paranoïaque et transforme la souffrance en guérison rituelle.

Cette comparaison transculturelle démontre que le sens attribué socialement à la souffrance psychique modifie la trajectoire phénoménologique même de l’expérience, confirmant que le « bad trip » moderne est pour une large part le produit de la désaffiliation rituelle et de l’isolement profane des usagers.

13. Critiques, controverses et limites

Le concept de « bad trip » fait l’objet de vives controverses théoriques et cliniques. La principale critique épistémologique concerne le caractère stigmatisant et réducteur de l’expression. Des chercheurs en psychologie transpersonnelle et des cliniciens contemporains soutiennent que qualifier péjorativement une expérience d’échec ou d’accident (« mauvais voyage ») induit une résistance psychologique chez l’usager, l’incitant à lutter contre ses propres émergences psychiques et exacerbant ainsi l’anxiété. L’usage du concept d’« expérience difficile » permet au contraire d’envisager la crise comme un matériau psychique brut méritant d’être exploré et intégré.

Une controverse majeure porte sur le lien de causalité entre le bad trip et le déclenchement d’une psychose permanente. Si le discours prohibitionniste classique des années 1970 affirmait que le LSD pouvait rendre fou de manière définitive dès la première prise, la psychiatrie moderne nuance fortement cette assertion : les psychédéliques ne créent pas de novo une schizophrénie, mais peuvent précipiter l’entrée dans la maladie ou déclencher un premier épisode psychotique chez des sujets biologiquement ou génétiquement vulnérables présentant une structure psychotique sous-jacente.

Enfin, une limite importante de la recherche réside dans le biais de déclaration rétrospectif. La majorité des données quantitatives sur les bad trips proviennent d’enquêtes rétrospectives en ligne auprès d’usagers volontaires, ce qui limite la généralisabilité des résultats aux populations vulnérables qui ne participent pas à ces études en raison de séquelles traumatiques ou de marginalisation sociale.

14. Termes connexes et distinctions

Il importe de distinguer rigoureusement le bad trip d’autres entités nosologiques et concepts limitrophes :

  • Dissolution de l’ego (Ego-death) : Contrairement au bad trip où la perte des limites individuelles est vécue dans la terreur, la panique et la résistance, la dissolution mystique de l’ego se caractérise par une acceptation sereine, une félicité ineffable et un sentiment d’unité cosmique indifférenciée.
  • Attaque de panique simple : Bien qu’un bad trip comporte des symptômes paniques intenses, l’attaque de panique idiopathique ne s’accompagne pas des hallucinations polymorphes, des synesthésies ni de la désorganisation cognitive profonde induite par l’action pharmacologique des psychédéliques.
  • Bouffée délirante aiguë (BDA) : La BDA est un épisode psychotique aigu qui s’installe souvent de manière spontanée et persiste pendant plusieurs jours à plusieurs semaines sans dépendre de la cinétique immédiate d’une molécule exogène, alors que le bad trip régresse généralement à mesure que la substance est métabolisée.
  • Syndrome post-hallucinatoire persistant (HPPD) : L’HPPD désigne la persistance d’anomalies perceptives et visuelles (traînées lumineuses, neige visuelle, phosphènes) des semaines ou des mois après la fin de l’intoxication, alors que le bad trip est un épisode aigu circonscrit dans le temps.
  • Flashback psychédélique : Le flashback consiste en une reviviscence brève, spontanée et transitoire (quelques secondes à quelques minutes) des sensations vécues lors d’une consommation antérieure, distincte de l’état de crise continue et prolongée propre au bad trip.

15. Synthèse et points clés à retenir

Le bad trip constitue une crise psychologique aiguë résultant de l’interaction complexe entre une molécule hallucinogène agissant principalement sur les récepteurs sérotoninergiques 5-HT2A, la vulnérabilité psychologique du sujet (set) et l’environnement physique et relationnel (setting). Loin d’être un simple accident pharmacologique fortuit, il traduit l’incapacité temporaire du moi à réguler l’afflux massif d’informations sensorielles et de matériaux inconscients désinhibés par la chute du contrôle du réseau du mode par défaut.

Ses manifestations associent une angoisse existentielle majeure, des illusions persécutrices, la terreur de la folie irréversible et des distorsions anxiogènes de l’espace et du temps. Sa prise en charge repose en première ligne sur la sécurisation verbale, l’apaisement relationnel et la réduction des stimulations ambiantes.

Dans le cadre de la renaissance des thérapies assistées par psychédéliques, ces épreuves ne sont plus systématiquement perçues comme des impasses délétères, mais comme des passages de vulnérabilité accrue qui, lorsqu’ils sont adéquatement encadrés, sécurisés et intégrés psychothérapeutiquement, peuvent devenir les catalyseurs de remaniements psychiques réparateurs.

Références

  • Carhart-Harris, R. L., Leech, R., Hellyer, P. J., Shanahan, M., Feilding, A., Tagliazucchi, E., Chialvo, D. R., & Nutt, D. (2014). The entropic brain: A theory of conscious states informed by neuroimaging with psychedelic drugs. Frontiers in Human Neuroscience, 8, 20. https://doi.org/10.3389/fnhum.2014.00020
  • Carbonaro, T. M., Bradstreet, M. P., Barrett, F. S., MacLean, K. A., Jesse, R., Johnson, M. W., & Griffiths, R. R. (2016). Survey study of challenging experiences after ingesting psilocybin mushrooms: Acute and enduring risks and possible benefits. Journal of Psychopharmacology, 30(12), 1268–1278. https://doi.org/10.1177/0269881116662634
  • Grof, S. (1980). LSD Psychotherapy: Exploring the Frontiers of the Hidden Mind. Hunter House.
  • Johnson, M. W., Richards, W. A., & Griffiths, R. R. (2008). Human hallucinogen research: Guidelines for safety. Journal of Psychopharmacology, 22(6), 603–620. https://doi.org/10.1177/0269881108093587
  • Zinberg, N. E. (1984). Drug, Set, and Setting: The Basis for Controlled Intoxicant Use. Yale University Press.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 25). Bad trip : Anatomie d’une crise psychédélique. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bad-trip-experience-psychedelique-angoissante
Looti, Mohammed. “Bad trip : Anatomie d’une crise psychédélique.” Base de données de psychologie en français, 25 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bad-trip-experience-psychedelique-angoissante.
Looti, Mohammed. “Bad trip : Anatomie d’une crise psychédélique.” Base de données de psychologie en français. octobre 25, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=bad-trip-experience-psychedelique-angoissante.